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• Atiq Rahimi, un Goncourt qui a de la gueule

Publié le par brouillons-de-culture.fr

9782070416738FS.gifQu'il me soit permis ici de jouer les machines à remonter le temps en vous parlant du Goncourt 2008, édité il y a quelques mois en Folio.

 

Atiq Rahimi, d'origine afghane, est, lors de sa nomination quasi inconnu dans notre hexagone. "Syngué Sabour" est son premier roman écrit directement dans sa langue d'adoption. Vu de loin, "l'affaire" ressemble à l'attribution d'un énième "prix de circonstance", l'un de ces "gestes politiques forts" qu'accomplissent parfois les jurys.

 

Dès les premières lignes de "Syngué Sabour", de tels préjugés s'effacent avec une belle évidence. Car ce qui est récompensé, encouragé ici, c'est avant toutes choses la Littérature, dans la plus haute acceptation du terme.

 

atiq-rahimi-goncourtL'écriture et le récit suivent des directions similaires : partant de rien (d'un mot, d'un portrait dans une pièce), ils aboutissent progressivement à l'immensité d'un monde. L'histoire : quelque part en Afghanistan ou ailleurs, un homme blessé, dans le coma. À ses côtés son épouse, qui le soigne. Qu'éprouve-t-elle envers cet homme rude, provisoirement inoffensif ? Probablement un mélange, en d'égales proportions, d'amour et de haine, de crainte et de mépris.

 

Néanmoins elle s'occupe de le maintenir en vie. Et lui raconte ce qu'elle n'a jamais pu lui dire. Ce qu'elle est pour toujours contrainte de taire, dans la société où elle vit. Et cette parole la libère. Elle se souvient alors de la légende ancienne de la pierre de patience, que par la parole nous chargeons de nos secrets. Jusqu'à ce qu'elle explose et que nous soyons libérés d'eux. Et l'homme paralysé, inconscient, devient sa pierre de patience à elle… Du politiquement incorrect à la confession impudique, elle ose tout, persuadée qu'au terme de ses aveux, l'homme reviendra des limbes.

 

atiq-rahimi.jpgL' "action" se déroule presqu'intégralement dans une seule et unique pièce. En apparence trois fois rien, et pourtant tant de choses sont dites. Sur l'oppression des femmes par des hommes eux-mêmes verrouillés par leurs propres règles. Sur le poids de l'absence de l'autre. Sur le besoin et l'impossibilité de dire. Sur les paradoxes de la guerre... "Syngué Sabour" est un livre quasiment méditatif (même s'il arrive que le monde extérieur y fasse intrusion) mais qui nous tient en haleine comme un thriller. Nous accroche pour ne plus nous lâcher. Du quotidien fait une épopée, et transforme une intimité ancrée dans une autre civilisation, en une fable universelle qui nous touche au plus profond.

 

Il n'est rien que je déteste davantage que les écritures dites "sèches" ou "minimalistes" … mais si Atiq Rahimi s'y réfère, c'est toujours avec panache et intelligence. Et surtout à bon escient. De même, il arrive qu'il emprunte à l'écriture théâtrale ou cinématographique, s'inspire du nouveau roman (l'homme et la femme ne sont nommés que par cette seule désignation). Bref, tout ce que j'eus exécré chez d'autres. Parce qu'ici l'usage de telle ou telle technique narrative ne vire jamais au tic ou au procédé. Comme un solfège qui deviendrait concerto, porté par une plume d'une fluidité rare.

 

Atiq_Rahimi_Drouant_2_vignette_2.JPGCérébral et charnel, intellectuel et émotif, "Syngué Sabour" vous secoue, vous retourne, vous cueille d'un crochet au foie au détour d'une réflexion. Dans cette singularité réside une bonne part de sa force intrinsèque. L'auteur se joue des étiquettes avec une aisance déconcertante.

 

Décidément une grande plume. À suivre sans modération.

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Cabral et Césaire, mobilisateurs d'espérances

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Feu Robert Laffont définissait  Tristan Cabral comme un "mobilisateur d'espérances".  Une expression qui eût convenu comme un gant à un autre poète d'envergure, Aimé Césaire. Si de Tristan Cabral, j'avais lu presque toute l'oeuvre, ma connaissance d'Aimé Césaire, en revanche était minimale. Des textes à droite à gauche, lus il y a très longtemps dans des anthologies, et dont, à vrai dire, je ne me souvenais plus.

 

Aime_Cesaire.jpgLa légende bien établie du "poète de la négritude". En résumé, quasiment rien. Lacune quasi inavouable pour qui se pique de poésie mais dont, j'avais avec le temps quasiment fini par m'accommoder, pour une raison que je m'expliquais mal. C'est un extrait cueilli sur Internet, qui, bien davantage que toute tentative commémorative, m'a ramené vers Césaire. M'a donné faim de son écriture, comme d'une évidence salubre. C'est ainsi que "Cahier d'un retour au pays natal" devint colocataire de mon temps de cerveau disponible avec "Du pain et des pierres" de Tristan Cabral. La cohabitation musclée de deux guérilleros du verbe.

 

Dès que j'eus entre les mains l'ouvrage fondateur du chantre martiniquais, je compris ce qui m'en avait si longtemps tenu éloigné : son titre. Totalement imbitable, empreint de mièvrerie et de désuétude, il semblait mal augurer d'une œuvre forte, puissamment charpentée, capable de porter sur son dos les révolutions à venir.

 

cahier-d-un-retour-au-pays-natal_couv.jpg

Mais le brûlot d'Aimé Césaire est un bonbon au poivre, une bombe à retardement, un faux-eunuque dans un harem. En 1939, date de sa première parution, l'illusion coloniale bat encore son plein. Pour qu'un tel appel à l'insoumission, un tel sursaut, quasi explosif, de dignité contenue puisse s'exposer au grand jour, il lui faut policer son masque. Que le titre affiche une modestie de violette en regard de ses ambitions ne doit donc rien au hasard. Comment pourrait-on se méfier d'un livre à l'intitulé si passe-partout ? C'est sans doute le premier tour de force de Césaire : être parvenu à rendre public une oeuvre que les circonstances semblaient condamner à la clandestinité.

 

Le second réside dans la langue, non seulement éblouissante, mais acérée, abrasive, tout en demeurant humaine, chaleureuse et directe. Allant droit au but et riche en nuances. Un appel à l'insurrection porté par une bouleversante tendresse.

 

Au bout du petit matin

un grand galop de pollen

un grand galop de colibris

un grand galop de dagues pour défoncer la poitrine

de la terre

 

douaniers anges qui montez aux portes de l'écume la garde des prohibitions

je déclare mes crimes et qu'il n'y a rien à dire pour ma défense.


cent-poemes-aime-cesaire.jpg

Flot intarissable de métaphores en crue, ce "cahier" là déborde de toutes parts, avec une constante générosité. Ne crierait-il que la révolte et la détresse de l'homme noir, avec cette puissance de l'image, cette lucidité tranchante que ce long poème serait déjà un texte d'importance. Mais, comme l'avait perçu jadis André Breton, Césaire est bien davantage qu'un "chantre de la négritude" et son cri de rage est universel. Contre tout  ce qui plie, broie, courbe et asservit l'homme. Contre tout ce qui l'entrave dans sa liberté naissante.

 

En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots

 

Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui des mots, mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée

 

Chant de révolte et d'espérance, qui trouve un profond écho dans les mots incendiés, incendiaires de Tristan Cabral. cabral 2jpgPoèmes d'éveilleurs de conscience qui portent en eux un univers. Poésie de combat, faite de chair et de sang.

 

C'est dans les années soixante-dix que l'affaire Cabral secoue le landerneau littéraire. Un certain Yann Houssin préface "Ouvrez le feu!" d'un poète suicidé, Tristan Cabral. Et la presse de s'extasier sur ce maudit flamboyant, ce désespéré  vivace qui nous parle d'au-delà de la tombe. Les panégéryques en formes de te deum se succèdent. Aussi beaucoup de journalistes n'apprécient-ils que fort modérément le coup de théâtre qui s'annonce, à savoir que Yann Houssin et Tristan Cabral sont une seule et même personne. Que par conséquent le poète dont on a fait l'éloge funèbre est bel et bien vivant.

cabral.jpg

Dans un entretien préliminaire à du "Pain et des Pierres" (son second recueil) Cabral s'explique longuement sur l'affaire à François Bott. Pour qui a goûté d'aussi puissants breuvages que "Et sois cet océan !" "Le passeur de silence" ou "La messe en mort", "Du pain et des pierres" apparaîtra sans doute comme un Cabral mineur. Tels sont pourtant la richesse et le souffle du bonhomme qu'au regard du tout venant poétique, il fait figure de livre majeur.

 

livre cabralLes images se télescopent et s'enchevêtrent, bouquets lumineux et sonores, au service d'une lutte incessante contre la machine à décerveler. Et même si par la suite elles se feront plus denses, difficile de ne pas se laisser entraîner lorsque qu'une coulée de lave nous entraîne.

 

j'investis mes étoiles dans un  ciel toujours vide

et la nuit

je promène sur la mer

mes ongles de cellule

 

dans une enfance couchée à mort

je marche le long d'une autre vie

et j'ai noué mes poings au vol des cormorans

 

et les éclats de voix croissent et se multiplient quand la métaphore se fait cri

 

mon corps est d'un autre âge mon sang d'une autre mer

j'habite les révoltes et les révolutions

 

Il ne s'agit pas ici que de mots. Ou du moins ceux-ci comportent-ils une certaine densité charnelle. Car Tristan se risque souvent dans des pays dangereux, afin de porter témoignage. Embrasse des causes donchiquotiennes parfois au péril de sa vie. Il n'est pas rare qu'on le trouve dans les coins les plus chauds de la planète.

Son expérience, son  vécu transcendent alors ses écrits.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• La merditude des choses

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Van-Groeningen.JPGQuand on songe au cinéma belge, on pense essentiellement aux metteurs en scène wallons, autrement dit de langue française. Des réalisateurs de l'envergure de Jaco Van Dormael (Le huitième jour). De Martin Provost (Séraphine). De Benoît Mariage (Les convoyeurs attendent). De Bouli Lanners (Eldorado). Ou pour les plus aventureux de Jan Bucquoy (La vie sexuelle des Belges).

 

Surprise ! La dernière grosse claque en date qui nous vienne du plat pays est, pour une fois, flamande. Imaginez "La vie est un long fleuve tranquille" en moins manichéen. Ou "Affreux sales et méchants" en plus tendre. Et vous n'aurez encore qu'une vague idée de l'expérience unique que vous vous préparez à vivre.

 

L'anti-héros de "La merditude des choses" (MK2 vidéo) est écrivain. Il vit de petits boulots aux côtés de sa compagne. Quand celle-ci lui annonce sa grossesse, et son désir de garder le bébé, son rejet est radical. Ou elle avorte ou il la quitte. Car pour lui, hors de question d'être père. "Les deux femmes que je hais le plus au monde : celle qui m'a donné le jour, et celle qui s'apprête à mettre au monde mon enfant".

 

Mais très vite, en flash-back, surgit le contrepoint  : l'enfance de l'écrivain, mélange de noirceur et de chaleur humaine. De coutumes aberrantes et de solidarité dans l'épreuve. merditude 4

Sa mère, après le divorce, ne le regarde même pas quand elle le croise, englobant le père et l'enfant dans un même rejet. Un même mépris. Le paternel et ses frangins : tous sans emploi. Tous alcooliques. Tous réfugiés chez une grand-mère "au cœur plus grand que sa pension" et qui entretient ce beau monde. Épiques, épicuriens, débraillés, intenables, ces adultes bancaux et hippisants forment une famille unie. Et l'enfant les observe avec un mélange de fierté et de honte.

 

Sordides et pathétiques, capables d'instants sublimes, intolérables et magnifiques, aimants mais irresponsables. Félix Van Groeningen n'hésite pas à nous montrer ses personnages sous toutes leurs facettes. Y compris les moins reluisantes. Il n'y a pas de héros. Rien que des êtres humains fragiles. En même temps sensibles et odieux.

 

En cela, le cinéaste s'éloigne tout à la fois de la tendance d'un certain cinéma américain (en gros le Bon et le Méchant), mais aussi d'une tradition française de l'alcoolique bon enfant, joyeusement extravagant (voir "Un singe en hiver).

 

merditude--2-.jpegL'humour, à l'instar des émotions, couvre dans "La merditude des choses" un spectre extrêmement large. Du rire héneaurme, rabelaisien (la course de vélos nus, le concours du plus gros buveur) aux plus subtiles notations  sur la nature humaine (la scène formidable avec l'huissier). Et dans l'observation la plus fine comme dans la pantalonnade féroce, Félix Van Groeningen se donne pleinement, généreusement.

 

MERDITUDE-DES-CHOSES_1.JpegOui, il existe entre le père et son futur écrivain de fils un véritable lien d'amour filial. Cela n'empêchera pas le premier de rouer de coups le second un soir où il a trop bu.

Non, le lien fraternel, décliné en amitié virile, n'est pas un vain mot pour le clan. Mais lorsque, pour récupérer son fils, le père suit une cure de désintoxication, ses frères l'inciteront à replonger.

 

merditude3

 

Dans les années 70-80, les cinéastes italiens s'étaient faits une spécialité de l'humour féroce, passant en quelques secondes du rire à la tragédie. Et inversement. C'est désormais en Belgique que ça se passe. Ça va finir par se savoir chez les veaux !

la-merditude-des-choses_felix-van-groeningen.jpg

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans sur grand écran

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• du RAP intelligent et ludique : appelés à régner (2)

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

Monkey-BMonkey B. est un cas à part. Maîtrise parfaite de la langue, se risquant même parfois à des envolées lyriques, le groupe rennais se distingue par la diversité de ses thèmes, sa façon bien particulière de passer d'un sujet grave et profond à la légèreté la plus débridée. Le tout avec une élégance innée. N'hésitant pas à saluer les aînés (le début de "Super Véner" est une référence directe à "La fièvre" de NTM. Ou à adopter un flow à la Cypress Hill. Des bijoux comme 'Le fils d'Éole" ou  "Vulgaire", il y en a plein leur premier album, qui s'écoute d'un bout à l'autre avec un plaisir constant.

 

 

 

 

 

relic_-_loin_des_apparences.jpgRelic pratique tous les registres, et dans chacun d'entre eux excelle. Relève tous les défis. Et à chacun des territoires abordés, ajoute sa couleur spécifique. Poser sur de la musique arabe, du rock ou des sonorités plus urbaines. Adopter un débit ultra-rapide doublé d'une élocution claire ou opter pour des downs-tempos plus suaves. Faire un refrain sur une musique d'opérette. Avec eux, tout est possible et permis. Mais l'audace n'est pas exclusivement musicale. Elle est également présente sur le plan textuel. Savoureux exercice d'autodérision avec l'hilarant XXL. Approche frontale de l'actualité avec "Pourquoi lui et pas un autre ?" qui revient sur l'affaire Omar Raddad. Multiplication des angles d'approche avec "Loin des apparences", qui évite le chausse-trappe d'une dualité raciale, évoquant également les personnes en surpoids ou les handicapés. Le groupe n'hésite pas pour autant à livrer de temps à autre du rap bien véner au son patate comme "Légende urbaine" ou le grinçant "Le monde du rap", qui répond à leurs détracteurs.

 

 

 

 

 

La première fois que j'ai entendu MAP (initiales de Ministère des Affaires populaires), dans une anthologie de rap, je n'en croyais pas mes oreilles. C'était "Le lillo" et ça dénotait de tout ce que j'avais pu entendre. Ça commence par un air d'accordéon, façon ducasse du Nord … et l'on ne tarde pas à réaliser qu'en dépit des apparences, l'instrument colle parfaitement au flow des deux MC du groupe. Des instrus inattendues (on y croise une basse, une guitare, un violon), des propos souvent engagés mais (presque) toujours scandés avec humour : les fondamentaux du groupe sont présents dès leur premier album "Debout là d'dans".

Ministere-Affaires-Populaires.jpg

Ils les développeront dans le second "Les bronzés font du ch'ti".  Ajoutez à cela une grande diversité des sujets, toujours traités en profondeur et sous un angle original (du racisme à l'engagement, de la télé-réalité à l'intégrisme)  …Ces artistes lillois militants, très présents sur le terrain (notamment associatif) se sont payés le luxe d'envoyer paître Strauss-Kahn qui voulait récupérer "Debout là d'dans". C'est dire l'intégrité des bonshommes.

 

 

 

 

 

keny_arkana.jpgS'il ne devait cependant en rester qu'une auquel on puisse appliquer le terme "engagée", c'est bien la rappeuse marseillaise Kenny Arkana, Véritable passionaria de l'altermondialisation, la jeune femme, d'origine argentine, offre un discours intelligent et sensé, doublé d'une réflexion en profondeur. La rime incisive, taillée uppercut, le flow rageur et clair, elle s'attaque à des sujets peu fréquentés par le hip hop. Les ravages de la mondialisation, le formatage par l'éducation, les errances des médias … Ça cogne fort, dru, et ça vise juste … Le dernier opus en date de la belle : un street CD intitulé "Désobéissance".

 

Tout un programme …

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polyphonies

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• L'expo DÉ-CRI-ÉE qui fait MUNCH !

Publié le par brouillons-de-culture.fr

edvard-munch.gifSoyons honnête : comme beaucoup de mes contemporains hexagonaux, du peintre norvégien Munch, je ne connaissais essentiellement que "Le cri". Du moins le croyais-je jusqu'alors. En vérité, nombre d'œuvres m'étaient connues sans que j'eusse pu en nommer l'auteur.

 

Or, voici qu'avec un certain sens de la dérision, la Pinacothèque  intitule la première expo qui lui est consacrée en France : "Munch ou l'anti-cri". L'objet de ce titre : faire découvrir l'univers de l'artiste au delà de cette œuvre culte et emblématique. Laquelle ne participera pas, par conséquent, au programme des toiles exposées.

 

 

munch-l-anti-cri.jpg

Et la provocation fait mouche. Levée de boucliers, sur Internet entre autres. Si "Le cri" ne figure pas à la Pinacothèque, c'est parce que la Norvège refuse de le prêter, suite à de multiples tentatives de vol. L'expo serait surfaite et comprendrait principalement des gravures. Simple rumeur ou authentique état des lieux ?

 

J'avoue que c'est un peu à reculons que nous nous sommes rendus sur place. Pour très vite constater que nos peurs n'ont pas lieu d'être.

 

 

 

edvard-munch-04.jpgMunch est un peintre à la production pléthorique, véritable stakhanoviste du pinceau.

 

Il n'a de cesse de chercher, de tenter, d'innover. Impressionniste, expressionniste, fauve, pré-cubiste : il est tout cela à la fois, alternativement ou ensemble. Mais ne peut y être cantonné : du grattage de toiles aux distorsions de la lumière, de la multiplication des techniques aux gestes souvent précurseurs, il aura tout essayé. Et souvent beaucoup réussi.

 

Si dans l'ampleur de son appétit munch-enfant.jpgcréateur, tout n'est pas à retenir, les œuvres fortes sont légion. Elles jalonnent son parcours avec une belle constance.

 

Enfants au regard égaré, paysages aux limites de l'abstrait le plus somptueux, femmes énigmatiques …

 

La gravure ne prévaut pas sur les tableaux, mais occupe une place importante dans le monde de l'art munchien. Elle est en tant que telle amplement présente dans l'expo.

 

Le traitement de la gravure par Munch est unique. Peu sensible généralement à cette technique, j'ai ici été touché, bouleversé quelquefois.

 

edvard_munch_madone-3656b5.jpg

 

 

Sublimes noirs et blancs, perspectives tronquées et visages marquées. Des êtres jaillis de quel abîme semblent vous scruter jusqu'au fond du cœur. 

 

Munch n'hésite pas à ajouter une touche de couleur à ses gravures, voire les transformer en tableaux et les décliner dans différents tons. Telle cette sublime Madone ou ce couple face à la mer, dont chaque variation semble conter une histoire différente.

 

 

 

Alors n'en déplaise à ses détracteurs, force est de constater que l'expo remplit parfaitement son office : faire découvrir la somptueuse forêt que jusqu'alors nous cachait l'arbre…

 

munch-jealousy_litho_3.jpg

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Edvard Munch ou l'anti-Cri, Pinacothèque de Paris,

28 place de la Madeleine, 75008 Paris
tous les jours 10h30-18h (14h-18h le 14 juillet)
nocturne le mercredi jusqu'à 21h
19 février - 8 août 2010

Publié dans plein la vue

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• Michael Connely : humain, trop humain

Publié le par brouillons-de-culture.fr

michael-connelly.jpgL'éclectisme engendre parfois de lancinantes frustrations. Il est un domaine dans lequel mettre à jour ses lectures décourage le plus boulimique des lecteurs. Je veux parler du roman policier. Difficile, voire impossible d'explorer toutes les nouvelles plumes, quand on vous annonce un "auteur de la décennie" en moyenne tous les quinze jours. Si l'on s'évite ainsi la lecture fastidieuse de feux de paille parfaitement dispensables, on n'en prend pas moins le risque de passer à côté des Ellroy en gestation.

 

connelly.1177755801-copie-1.jpgIl y a des années que j'entends le nom de Michael Connely circuler sur les lèvres de personnes dont j'estime les goûts littéraires. Et un auteur qui rencontre le succès avec un livre intitulé "Le poète" ne peut que susciter en moi un à priori positif. Il était évident qu'un jour s'opérerait la rencontre. Et celle-ci est d'importance. Car oui, "La glace noire", c'est du grand et beau polar, de ceux dont l'intrigue vous tient en haleine et dont l'on sort essoré, bouleversé.

 

Un flic des stups probablement passé de l'autre côté de la barrière. Suicidé au fusil à pompe au fond d'un hôtel minable. Un mot d'adieu fort ambigu "j'ai découvert qui j'étais". Naturellement, la police n'a pas trop envie de creuser, ni de le crier sur les toits. Encore moins qu'un fouille-merde comme l'inspecteur Harry Bosch vienne fourrer son nez là dedans et prouve, avec l'appui d'une jeune légiste, que l'on est face à un assassinat …

 

Dès lors, ce flic solitaire, impulsif et écorché vif n'aura de cesse de découvrir la vérité, quitte à s'y brûler les ailes. Plus rien ne l'arrêtera : ni les règlements, ni les frontières (l'enquête l'amène en plein Mexique), ni les remontrances de ses supérieurs, ni les bâtons qu'on tente de lui mettre dans les roues.

 

Il a parfois croisé Cal Moore, avant son pseudo-suicide. Il savait qu'il enquêtait sur la Glace Noire, une nouvelle drogue qui Michael_connelly_2007.jpgpourrait ne pas tarder à faire des ravages aux États Unis. Et qui semble liée à une autre des affaires sur lesquelles il enquête. Il n'était pas suffisamment intime avec le sergent décédé pour que celui-ci laisse un mot et un dossier à son intention, dans sa voiture. Alors pourquoi ? La question est légitime. Mais les réponses quelquefois dangereuses.

 

Car par delà l'enquête policière, palpitante, s'ouvre pour le héros un autre type d'investigation. Comme si les péripéties n'étaient en réalité qu'un trompe-l'œil, palimpseste d'un autre récit, à l'intérieur de l'âme humaine. Ce suspense "spirituel" en filigrane ne nous empoigne pas moins.

 

Combien de fois un homme peut-il être brisé et recoller les morceaux de son être ? Deux amants blessés par la vie peuvent-ils vivre une vraie histoire d'amour ? Ou ne feront-ils jamais qu'entrecroiser brièvement leurs solitudes ? Cicatrise-t-on un jour d'une enfance humiliée ? Celle-ci détermine-t-elle nos actes et notre destinée future ? Ou notre inaptitude à transformer nos existences en destins ? Quels mystérieux processus nous amènent à basculer d'un côté à l'autre de nos frontières intérieures ? Bien et Mal sont-ils question d'éthique ou de morale?

09-Michael-Connelly.jpg

Harry Bosch est ambivalent, capable du pire et du meilleur. Manipulant ses rares amis et alliés pour parvenir à ses fins. N'hésitant pas à tabasser violemment dans un lieu public un indic pour en obtenir la vérité. Mais s'indignant des méthodes d'intimidation d'un mec des stups envers un jeune dealer SDF. Et donnant à ce dernier une petite chance de changer de voie. Accordant une confiance sans faille à celui dont chacun lui dit de se méfier. Un policier intègre coincé entre des supérieurs corrompis.

 

C'est parce qu'ils possèdent des failles, qu'ils ne sont pas taillés d'un bloc, que les personnages de Connely sont attachants. Et dans cet écheveau d'intrigues, c'est le facteur humain qui fait la différence. Elle est assurément de taille…

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polar pour l'art

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• du RAP intelligent et ludique (1) : hardcores et conscients

Publié le par brouillons-de-culture.fr

sinik_1.jpgIl est dans le monde du hip hop deux légendes urbaines qui ont la peau dure. Elles sont souvent, fort paradoxalement, véhiculées par ses acteurs mêmes.

 

La première est "le rap, c'était mieux avant !". 

La seconde consiste à affirmer, péremptoirement, que "le rap est mort !".

 

C'est particulièrement étrange de voir de jeunes ados éprouver la nostalgie d'une époque qu'ils n'ont pas connue, et qu'ils glorifient sous le nom d'âge d'or. Pour ceux qui, à l'instar de votre serviteur, ont vu émerger ce mouvement, la réalité est toute autre.

 

Car, par delà les groupes cultes Ntm, Iam, Assassin, Ministère Amer, Arsenik...Tandem-2.jpgou le méconnu 2 bal' 2 neg' pour ne citer qu'eux, les années 90 virent proliférer nombre de formations aux flows impeccables, d'une technicité soufflante, mais dont les textes étaient souvent d'une ahurissante niaiserie. Des noms ? En vrac Alliance Ethnick, Menelick, Mellowman… j'en passe et des plus croquignolesques.

 

Si comme l'affirment certains "Le rap est mort", force est de constaster que son cadavre PSY-4.jpegsemble d'un dynamisme à toute épreuve. Par delà les dérives et les répétitions, différentes mais somme toutes guère plus nombreuses que celles du tout venant top 50.

 

Nombre de talents émergent ou se confirment avec une vigueur peu commune et une intelligence rare. Tour d'horizon non exhaustif, en 2 volets, avec vidéos à l'appui.

 

Un street CD et un album ont suffi pour imposer durablement Tandem dans le paysage rapologique français. Nous sommes ici incontestablement dans le rap hardcore et revendicatif, celui qui fait fuir les ménagères de plus de cinquante ans. Mais de manière non moins indubitable, nous nous trouvons dans le haut du panier.

Oui les lyrics sont parfois crus. Mais les phrases et les flows percutent : "j'baiserai la France jusqu'à ce qu'elle m'aime" ou "explosif comme une grenade dans un jardin d'enfant". Et, sans jamais inciter à la violence -même si le groupe la constate avec un sens du raccourci frappant, Tandem ne se refuse rien. Ni l'introspection à travers le bluffant "Trop de cœur", ni les morceaux patate avec "Trop speed", l'un des seuls raps à égratigner le MEDEF. Ni de mener un concept sur trois titres successifs, qui trouve son point d'orgue avec "Le Jugement". L'idée : multiplier les points de vue, en racontant le procès d'une sale histoire de banlieue. Les témoins, juge, avocats sont les ténors du rap français. Un grand moment. Les CD solo des deux membres laissent à penser et espérer qu'il y en aura beaucoup d'autres.

 

 

 

Sinik pratique certes l'art de la punchline, cette petite phrase assassine qui renvoie dans les cordes ses adversaires, avec une dextérité ébouriffante. Mais il ne saurait se résumer à cela. Présent en featuring sur de nombreux "raps de rue", le rappeur étonne et détonne quand il évoque la dérive d'un homme alcoolique ou quand il parle de sa rencontre avec des enfants incurables dans la "cité des anges".

Au fil des albums se dessine la figure d'un chroniqueur sensible, même s'il ose mettre le doigt là où ça fait mal. Son phrasé rocailleux parvient à s'adapter à toutes sortes de rythmiques. Sinik décline la "loi de la rue" -dont certains commandements gagneraient à être appliqués par chacun de nous. Nous parle du 11 septembre en multipliant les angles de vue (l'étonnant "2 victimes un coupable"). S'imagine observant le monde post-mortem. Et partout pose sa marque, ce mélange inimitable de lucidité et d'impulsivité, de pertinence et d'impertinence qui fait toute son originalité.

 

 

Psy 4 de la Rime a connu, en quelques années à peine, une fulgurante évolution. À tel point que lorsqu'on écoute successivement "Bloc Party", leur premier album, et "Les cités d'or", leur dernier, on est tenté de penser qu'il s'agit de deux groupes différents. 

Le plus surprenant est que le public de "Bloc Party" ait suivi le combo dans son évolution. Car "Bloc Party" ressemble à nombre de CD de jeunes de banlieue. S'il s'en distingue, c'est par son énergie rageuse et son flow maîtrisé.

Avec "Enfants de la lune", un grand tournant s'opère. Le groupe s'attaque à des sujets plus matures, soigne davantage ses prods, affûte ses lyrics, et pose sur le monde un regard aiguisé. Une bifurcation majeure qui se confirmera avec "Les cités d'or", à l'abri des clichés et du manichéisme facile. Beau et lucide.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polyphonies

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• Les univers de Daniel Clowes

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Daniel-Clowes.jpg

Avec "Daviboring_C.gifd Boring" Daniel Clowes donne un sacré coup de pied dans la fourmilière du neuvième art.

 

Dans cette œuvre foisonnante pourtant, pas de cases éclatées, de bulles explosées ou autres fantaisies picturales.

La vraie révolution est ailleurs. Dans la structure même du tissu narratif.

David Boring, le héros, se raconte à la première personne. Et nous voici embarqués dans le récit humoristique de ses aventures et déboires érotico-sentimentaux.

 

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Serions-nous en présence d'un récit d'apprentissage, voire d'une fable licencieuse ? Pas le moins du monde ! Car ce cher David ne tarde pas à rencontrer celle qu'il pense être la femme de sa vie. Elle le quitte pour entrer dans une secte religieuse. Il la cherche, désespéré… une grande histoire romantique ? Que nenni !

 

Sur ces entrefaites, un  ancien camarade de classe de David reprend contact avec lui… pour mourir peu de temps après, assassiné. Le héros lui-même sera, quelques pages plus loin, victime d'une tentative de meurtre. Serions-nous au cœur d'un polar ? Pas le moins du monde, puisque le récit ne tarde pas à bifurquer dans une nouvelle direction.

 

boringspread1.jpgD'abord déconcerté par ces changements de ton permanents, je ne tardai pas à devenir enthousiaste, me demandant avec jubilation dans quel sens allait s'orienter le récit.

 

"David Boring" brasse tous les genres sans appartenir à aucun. Romantique, parce que le héros rencontre deux fois l'amour et le perd. Il y a des morts, mais on se contrefiche de l'identité de l'assassin.

 

De l'érotisme, même s'il n'apparaît que comme un épiphénomène. On y parle de super-héros, mais David Boring n'en est pas un. Et l'ouvrage n'est pas un comics.

 

Le lien entre ces univers, qui s'emboîtent tels des poupées gigognes ? Les personnages, magnifiques. Le héros tout d'abord : un éternel adolescent qui se laisse porter par les événements, davantage qu'il n'agit sur eux. Son amie, lesbienne et colocatrice, pour qui le terme "à la vie à la mort" n'est pas un vain mot. Sa mère, étouffante sans le savoir et pétrie de bonne volonté. Et une flopée de personnages secondaires, tous infiniment émouvants.

 

Le dessin, d'un superbe noir et blanc, oscille entre les peintures de Roy Lichtenstein et un Norman Rockwell nourri aux pulps.

Stimulés, bousculés, secoués, nous finissons, comme David Boring, par prendre les événements comme ils viennent. L'air de rien.

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Le tour de force de Daniel Clowes : ne jamais provoquer de sentiment de frustration, tout en laissant grand nombre d'histoires inachevées. Un don de conteur rare qui mérite d'être souligné.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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• Aribaud et Norac, poètes de l'intense

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Deux écritures vertigineuses, qui vous prennent au cœur et aux tripes. Vous interpellent, vous happent, vous empoignent dans un grand huit émotionnel d'une prodigieuse intensité.

 

Deux plumes d'aujourd'hui, qui taillent dans la chair des mots à grands coups de serpes druidiques, magiciens incantatoires d'une modernité stupéfiante.

 

L'un est belge, l'autre toulousain ; de tous deux s'exhale le souffle du talent.

 

aribaud13.jpgL'homme du sud, c'est Jean-Luc Aribaud, dont le recueil "Prophéties" est un diamant noir embrasé. Le vers est libre. Le verbe aussi. Refusant d'être esclave de tout ce qui asservit et emprisonne l'esprit. Orateur sur la tribune, gladiateur dans l'arène, le poète donne à chaque mot la puissance d'une incantation. Ses mots résonnent en nous. Ils tonnent, tonitruent, déroulent leurs apocalyptiques métaphores. Les moments de fulgurante limpidité, en phase directe avec nos vies modernes, alternent avec d'autres passages, volontairement obscurs. Mais tenter de les interpréter est un pas vers la conscience. À l'image de ces prophètes de l'Antiquité dont il s'inspire.

 

"Vous serez les derniers du troupeau 

faibles et mous,  propheties

les flancs percés par la corne aveugle de l'Histoire ;

À genoux ! Couché !

Que le ciel défiguré par vos soins

vous étouffe dans vos sommeils d'esclaves." 


"Et la langue morte ne saura comment

goûter le pain de la volonté, l'écorce

avec ses écumes d'ans inertes, le bien

du puits où la nuit cache ses épouvantes"

 

Quelques lignes suffisent à comprendre que l'homme a du souffle et de l'envergure. Le miracle ? en dépit de son côté sombre, ce recueil s'avère tonique, tourné vers une saine révolte. Porté par une plume vigoureuse.

 

 

NORAC.gifUn choc de même nature nous attend à lecture de "La candeur" du wallon Carl Norac. Titre en trompe-l'œil s'il en est. Echo de la tranquille ironie qui œuvre au fil des mots.

 

Le propos n'est pas moins virulent que celui de "Prophéties". Là encore un maître-queux est à l'œuvre. Seule la manière d'accommoder les ingrédients diffère. Carl Norac ajoute à un plat très relevé, là un zeste d'humour grinçant, ici une pointe de sensualité.

Il est temps de goûter ces poisons délectables.

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"Le petit bruit du rêve qui se brise, l'entends-tu ?

Si tu l'entends, pourras-tu t'en passer   ?" 


 "Nous avons la conscience d'être une poignée de sable,

mais ne consentons pas à tomber d'une nacelle"


"Me suis-je trompé d'innocence ? Celle-ci paraît

tombée en disgrâce, en farine. Faut-il trancher plus

loin où le vice affleure, où le désir poudroie en

égrenant le sang ?"

 

 

Deux auteurs majeurs de ma génération … Et si en fin de compte la poésie était moins désuète, plus vivante, plus vibrante qu'une bonne part de notre actuelle littérature ?

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• Lucian Freud : l'œuvre au noir

Publié le par brouillons-de-culture.fr

photo_expo-freud-gracia.jpgQu'on ne s'y trompe pas : si Lucian Freud est un peintre figuratif de la plus belle eau, ses œuvres n'en sont pas pour autant "reposantes".

 

Son sujet de prédilection, comme nombre de grands peintres d'autrefois : les damnés. Ceux-ci sont d'autant plus troublantsFreud-homme.jpg qu'ils sont désespérément quotidiens. Regards vides, corps martyrisés, que les épreuves ont quasi scarifiés, ces hommes et femmes brisés paraissent interroger notre modernité.

 

Mais la réponse déjà les indiffère. Ils sont bien au-delà d'elles, au delà de la vie même, ayant depuis déjà longtemps bifurqué vers les bas-côtés. Ils semblent avoir depuis longtemps perdu ce qu'ils aimaient. Ou la saveur de cet amour qui, même présent, est absent à leurs yeux.

 

Freud peint les loosers, les fracassés de la vie. L'enfer dont ils sont issus n'est jamais explicitement dit. Mais chaque détail de la toile le suggère. À chacun d'entre nous de reconstruire l'histoire.  D'y trouver un écho à sa propre défaite. À celle de tous ceux que nous refusons de voir. Car le perdant, c'est toujours l'autre.

 

fille-grenier.jpgCette femme nue, sur un lit de fer sans couvertures, dans une pièce sans meubles, s'endort-elle épuisée après que les huissiers lui aient tout pris? Cette jeune fille déjà brisée qui apparaît à l'embrasure d'un grenier, qui est-elle? Cette autre, à peine pubère, recroquevillée nue sur le sol, aurait-elle été victime d'un inceste? Ce qui se tisse en filigrane, quel qu'il soit, est toujours terrible. D'autres histoires, d'autres interprétations peuvent naître. Aucune d'entre elles n'est rassurante ni confortable.

 

Chaque tableau, d'une sombre beauté, dérange nos certitudes et distille un certain malaise.freud-femme-nue.jpg Car si Lucian Freud se veut un "peintre de la chair", c'est de chair martyrisée qu'il s'agit le plus souvent en l'occurrence. Peaux flasques et ridées, visages marqués, comme taillés à la serpe et vidés de leurs subsistances. Corps adipeux et malsains, striés de vergetures et de cellulite.

 

Ici, le charnel se désolidarise de la sensualité. La nudité est une mise à nu. Celle d'une lassitude sans artifices.

L'obésité des femmes et des hommes de Lucian Freud est résolument maladive. N'y cherchez pas la rondeur d'un Botero, l'érotisme gourmand d'un Renoir ou d'un  Rubens.

 

Là, la chair est en délucian-freud-autoportrait.jpgclin. Peintre de la chute, de la déshérence et du profond déni de soi, l'artiste ne se ménage pas davantage dans ses autoportraits, cherchant sur la peau les marques du temps, avec réalisme et crudité. Même si, de l'outrance naît parfois un lyrisme incandescent, d'autant plus puissant qu'il est comprimé sous les replis du réel.

 

Au diable le repos, on est bousculé, bouleversé, déstabilisé, incontestablement en présence d'une œuvre forte. L'exposition privilégie les grandes toiles, qui vous happent dans des tourbillons d'émotions contradictoires. Par contrecoup, on peut se révéler frustré du nombre restreint d'œuvres présentes.

livre-expo.jpg

Alors, pourquoi ne pas oser la jouissance totale en complétant, comme nous l'avons fait, par l'indispensable visite de la collection permanente du Musée d'Art Moderne du Centre Pompidou. Un voyage commencé avec ce grand peintre anglais d'aujourd'hui, et s'achevant sur des toiles de Grosz, Dali, Picabia, Bacon, Derain, De Chirico, Léger, Soutine... ou des sculptures de Giacometti …

C'est pour l'âme et l'esprit le meilleur des fortifiants connus !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

 

 

Exposition "Lucian Freud, l'atelier"

Centre Pompidou - Paris

du 10 mars au 19 juillet 2010

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