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Boucq et Charyn, le binôme électrique - 2) puis vint le règne de l'image…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

L’empereur des lettres américaines n’est plus qu’un petit prince déchu, la jeune pousse prometteuse est devenue un maître incontesté du neuvième art. En quelques années à peine s’est opéré un formidable effet de bascule qui va produire une incidence notable sur l’évolution du duo. Dès les premières pages de « Bouche du Diable », une métamorphose est à l’œuvre. Il suffit de les comparer à celles du précédent album pour mieux comprendre la nature de ce qui s’annonce comme l’amorce d’une petite révolution bédéistique. « La Femme du magicien » affirmait la toute-puissance de la parole. Comme si Boucq ne faisait (mais avec quelle maestria) que mettre en image la langue de Charyn. Dans cet album, nous assistons au processus presque inverse. L’image n’hésite plus à s’affranchir du texte lors de longs passages sans dialogues, laissant vivre les personnages à travers l’action et le mouvement. Ce que nous perdons vraisemblablement en densité littéraire, nous le gagnons en fluidité et en vérité de l’instant. Boucq élague et retranche, donnant à ses personnages, une épaisseur, une réalité physique et charnelle accrues.

Le récit y gagne en outre en émotion. Et la magie plus que jamais opère. Le dessinateur s’approprie l’univers haut en couleur du romancier. Il ne l’illustre plus, il le fait vivre dans toute sa corporalité. Un phénoménal travail d’adaptation, qui permet de passer sans accrocs d’un média à un autre, mais qui ne va pas sans certains sacrifices. Ce n’est pas là le moindre des paradoxes : plus la plume du créateur de « Marylin la dingue » par la force des choses est placée en retrait, plus nous nous sentons en empathie avec les personnages. Comme si par instants la beauté du verbe nuisait à l’émergence de leur personnalité réelle. Ici, le magique s’infiltre en douceur dans un univers plutôt sombre, par petites touches, au travers d’une incroyable histoire d’amitié. Entre un orphelin russe jadis affligé d’un bec de lièvre, pris en charge par les services secrets pour devenir agent dormant et un Indien solitaire initié au chamanisme, une silencieuse connexion s’établit : celle de deux exilés qui ne sont pas parvenus à trouver leur place. Et ce n’est qu’en dernier recours, lorsque le monde matériel échoue à les sauver qu’ils s’en vont, peut-être, rejoindre l’ailleurs, dans un final éblouissant que le talent de Boucq transcende. Le romancier new-yorkais affiche son mécontentement, des pans entiers du scénario original ayant été mis de côté par le dessinateur de « Bouncer ». Tout porte à croire qu’une rupture définitive et sans appel est consommée. Mais tout art a ses mystères, toute création ses oxymores.

Quinze ans se sont écoulés. Quinze ans pendant lesquels leurs enfants ont grandi. « Bouche du Diable » comme « La femme du magicien » sont devenus des classiques incontournables du neuvième art. Un statut qu’en dépit de leurs vertus intrinsèques les autres incursions du père d’Isaac Sidel dans le domaine de la BD ne sont pas parvenues à atteindre. Qu’importe que deux mondes se croisent comme jadis on croisait l’épée, qu’importe que leur fusion s’avérât douloureuse, puisqu’au bout du compte, l’œuvre demeure et porte leur empreinte ? Quand l’écrivain frappe à nouveau à la porte du bédéaste, celui-ci répond présent. Nostalgie, affirment certains. Rien cependant n’est moins sûr. Leurs deux BD cultes n’ont-elles pas contribué à la reconnaissance de Boucq ? De plus, si les livres de Charyn n’ont plus le succès d’antan, le talent de ce dernier est demeuré intact et s’est même affiné. Le projet initial du romancier tourne autour de Charlemagne.

Paradoxalement, c’est Boucq qui le renvoie à ses sources d’inspiration originelles, tout en les élargissant. Le dessinateur vient de lire les mémoires d’un gardien de goulag. Or ce dernier possède également un bon coup de crayon, qui lui permet de capter sur le vif les scènes dantesques d’un véritable théâtre de la cruauté. Mais également de reproduire certains tatouages hallucinants, symboles d’un système mafieux mais également signes de pouvoir quasiment totémiques et talismaniques. Il envoie le livre à Charyn. Dix jours plus tard, le maître de Brooklyn se met à l’œuvre. Et un retour en fanfare dans le monde de la BD avec un thriller haletant décliné en deux albums indispensables « Little Tulip » et « New York Cannibals ».

Tous les ingrédients qui ont fait le succès des précédents albums sont là, agrémentés de quelques épices inédites. Une histoire d’exil et de douleur, des personnages hauts en couleur, une guerre des gangs impitoyable, des freaks au cœur de ce tissu urbain, et une touche de magie, quand elle devient l’unique échappatoire au mal. Le trait est vif, au plus proche du mouvement et de l’expression, l’histoire prenante, les personnages secondaires inoubliables. Mais là encore, au prix d’un sérieux élagage, qui semble avoir laissé au romancier américain un arrière-goût un peu amer. Ce dernier déclarant au journal Télérama « J’éprouve un sentiment curieux devant ces planches dessinées, je reconnais mon histoire et pourtant j’ai du mal à me considérer comme l’auteur. La BD est un monstre qui s’invente dans l’esprit de l’artiste. ». Pas vraiment ce qu’on peut appeler une porte ouverte à une nouvelle collaboration, que le lecteur serait pourtant en droit d’espérer après une réussite aussi éblouissante.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans avec ou sans bulles

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