• Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves

Imaginez un humour à mi-chemin entre Kafka, Ionesco et Lewis Carroll, boosté par des visions paranoïaques que n'eût point reniées un Philippe K.Dick. Aucun doute, vous tenez entre les mains un album de "Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves". Acquefacques, inversion phonétique de Kafka...
Série culte pour les uns, totalement ignorée des autres, la BD de Marc-Antoine Mathieu (cinq tomes parus à ce jour) a marqué de son empreinte les années quatre-vingt dix, générant quantité d'émules, devenant source d'inspiration pour une nouvelle génération d'auteur. L'absurde, le non-sens, les paradoxes brillants y règnent en maître, sans pour autant altérer la structure de l'histoire.

Mathieu fait bien davantage que transcrire notre réalité dans un monde légèrement décalé. Il invente son univers, avec des codes qui lui sont propres. Cependant, le bédéaste ne jouit pas d'un succès à la (dé)mesure de son talent. L'histoire du neuvième art tranchera.

Dans un noir et blanc magnifique, aux mille et une nuances, le personnage principal se débat contre deux sources majeures de contrariété : ses rêves qui l'emmènent plus loin qu'il ne voudrait. Et l'administration tentaculaire qui régit la vie de la cité.
C'est un homme aux apparences falotes, engoncé dans son costume, coiffé d'un petit chapeau, les yeux cerclés de grosses lunettes. Un homme qui ne rit jamais. Et qui pourtant travaille au Ministère du Rire. Lequel est divisé en un nombre conséquent de classifications. Un obscur fonctionnaire parmi tant d'autres.

Son environnement nous est tout à la fois étrange et familier. Si les individus qui y évoluent, leurs vêtements et les architectures de leurs habitations demeurent proches de nous, leurs coutumes quotidiennes nous désarçonnent. Les trottoirs sont saturés par la circulation piétonne. Pour plus de sécurité, les vélos-taxis, circulent en hauteur. La ville est surplombée de fils. Ils passent de l'un à l'autre tels des funambules. L'espace des appartements est régi par des lois extrêmement rigoureuses. Ainsi l'ascenseur traverse-t-il le plancher. Il faut en décoller les lattes afin de lui livrer passage. Un simple tiroir demeuré ouvert peut constituer un délit, qui débouche sur un procès. L'inspection ne plaisante pas avec ce genre de choses…
Julius Corentin Acquefacques n'est pas un révolutionnaire. Au contraire, il n'aspire qu'à rester dans le rang. Mais, comme le soldat Hasek, sa banalité excessive même le rend extraordinaire, et l'entraîne dans les plus extravagantes aventures.

Dans premier album "L'Origine", cet anti-héros notoire reçoit, par des voies mystérieuses, un pli à n'ouvrir que le lendemain quinze heures. Obéissant, notre homme obtempère. A la date dite, il descelle le pli. Une planche de BD, titrée '"L'origine", avec un numéro de page. Elle raconte exactement ce qu'il vient de vivre. Dès lors, il ira de découverte en découverte, de révélation en révélation. Les rêves de Julius Corentin Acquefaques lui posent également problème. Ils ne suivent pas toujours un parcours identiquement rectiligne à celui de son existence. Ainsi, dans "Le processus", il devra réparer les erreurs de son double. Celui-ci s'est trompé de rêve. Ce qui entraîne Julius dans maintes péripéties, à seul but d'éviter que le temps tourne en boucle. Processus bien connu des lecteurs familiers des voyages dans le temps.

Le miracle de la série "Julius Corentin Arcquefacques prisonnier des rêves" : Mathieu dessinateur n'est pas le simple illustrateur de Marc-Antoine Mathieu scénariste, comme c'est parfois le cas d'auteurs multi-casquettes. L'un comme l'autre se montrent constamment inventifs.
Chaque récit est découpé en chapitres, aux titres aussi énigmatiques que "L'Infra-Rêve ou l'Ultra-Réalité" ou "Le cauchemar du plafond". Approche romanesque, qui trouve ici une dimension nouvelle, au travers des distorsions d'images que s'autorise Mathieu.

Ainsi de "l'anti-case" : une case de l'album est évidée. Un trou de matière en somme. Ce qui amène le personnage secondaire à redire p42 ce qu'il a dit p40 et Julius à reformuler en p43, ce qu'il a déjà énoncé en p41. Les quiproquos qui s'ensuivent sont d'un comique irrésistible. Une page se déploie soudainement en accordéon, formant un kaléidoscope. La fin d'un album peut nous amener à relire celui-ci à l'envers (Le début de la fin).
Chaque page de Julius Arcquefacques est riche de surprises, scénaristiques ou visuelles. Entrer dans un monde en couleurs ou dans un univers en trois dimensions devient pour le héros une véritable aventure, dont nous suivons chaque péripétie avec délices. L'épisode le plus kafkaien de la série demeure sans doute "La qu …" qui s'inspire visiblement du "Procès" pour en livrer une version lewiscarrollienne. Julius Arquefacques, condamné à une paire de gifles pour avoir laissé ouvert un tiroir, se voit confier une mission dont il ne connaîtra jamais le traître mot… un grand moment du neuvième art !
Sans avoir l'air d'y toucher, Marc-Antoine Mathieu a su renouveler, de manière ludique, les codes de la BD avec une constante exigence…
Pascal Perrot, textes
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
Loin des effets de mode et des bons sentiments, lesquels trop souvent engendrent la mièvrerie, Aki Kaurismaki, avec "Le Havre" redonne aux sans-papiers une dignité cinématographique perdue.
Les films "français" de l'artiste finnois occupent une place particulière dans son œuvre.
Dans la ville du Havre. Marcel Marx, ex SDF et cireur de chaussures, vit sous l'aile de l'étrange Arletty. Tous ignorent que cette dernière est atteinte d'une maladie grave. 


1999 : un choc ébranle la planète
Hollywood et assoit définitivement l'un des grands du cinéma d'aujourd'hui. "Fight club" de David Fincher. Politiquement incorrect, joyeusement nihiliste et terriblement percutant dans son
propos, porté par des acteurs d'exception -Brad Pitt, Edward Norton, Helena Bonham Carter-, "Fight club" brusque et secoue. Une claque sur pellicule comme on en voit assez peu.
elle s'est inspiré, un certain Chuck Palahniuk. "Fight club" est son premier livre. D'emblée, le romancier frappe fort et juste, en démantelant les mécanismes de notre société
de consommation, piégée dans des émotions clonées, vides de tout contenu. Une entrée en littérature si fracassante qu'on pouvait craindre être en présence d'un simple feu de bengale. Un auteur
ayant grillé en une fois toutes ses cartouches. Il n'en est heureusement rien.
Génial hybride, Palahniuk recycle,
consciemment ou non, plusieurs siècles de littérature, empruntant toutes les techniques romanesques à sa disposition pour leur donner un nouveau souffle. L'interpellation au lecteur côtoie le
journal intime. L'écriture sèche, le dialogue haut de gamme et les interrogations lyriques des personnages. L'humour, la noirceur extrême. La rédaction à plusieurs voix, le plus flamboyant mélo.
Un tel patchwork pourrait rapidement tourner au vain exercice de style. Pourtant, pas un instant, on n'en voit les coutures. D'un bout à l'autre, Chuck Palahniuk tient son histoire et ses
personnages. Et par la magie de l'écriture, transforme un carrefour d'influences, en style authentique.
Palahniuk cependant ne se résume
pas à son sens de la formule choc. Son œil acéré sait scruter nos failles et les exposer en pleine lumière. Traquant ces addictions qui ne disent pas leur nom : on peut être accro au malheur des
autres ("Fight Club"), à sa propre déchéance ("À l'estomac"), à l'adrénaline ("Fight Club" encore), au rôle de "sauveur" ("Choke")… et à tant d'autres choses encore…
Oublions un instant les
stars, les divas, les maîtres du style et autres incontournables du roman policier… Car fourmille sous ma plume l'envie de rendre hommage au plus délicieux de mes plaisirs coupables : la lecture
effrénée des livres de Carter Brown. Ceux qui l'ont lu avec délectation hésiteront souvent à avouer qu'ils le comptent parmi leurs auteurs favoris.
De même, ne nous
laissons pas tromper par le "traduit de l'américain" affiché sur les jaquettes. En réalité Carter Brown, de son vrai nom Alan Geoffrey Yates est né à Londres. Il émigra en Australie à 25 ans et y
mourut en 1985.
En premier lieu, le lieutenant Al Wheeler. Un
ancien de la criminelle, grand tombeur de ces dames à la réplique mordante (ce qui est d'ailleurs une constante chez la plupart des enquêteurs de Carter Brown). Son autre obsession : sa chaîne
hifi haut de gamme, qui lui permet d'écouter les suaves mélodies de Peggy Lee. Outre le plaisir auditif, elle est l'un de ses jokers donjuanesques. Cet ardent Casanova semble sensible aux beautés
de tous âges. Ses conquêtes ont de vingt à cinquante ans. Il arrive également que des "femmes libérées" le mettent à leur tableau de chasse.
dans toutes sortes de milieux sociaux, des farces et attrapes à la haute industrie, du textile au microcosme télévisuel… les romans de Carter Brown
savent aussi s'adapter à l'époque : on y croisera des féministes, des hippies, et dès les années soixante-dix, les scènes érotiques se feront plus corsées et moins elliptiques.
- Vous savez, je ne suis pas aussi bête que j'en
ai l'air…
en causticité, c'est pour le lecteur un pur bonheur. Le surréalisme et l'absurde s'y invitent volontiers. Ainsi, un commissaire balance à Dany Boyd
: "Je vais vous suivre de si près que lorsque vous vous moucherez, deux flics tomberont de votre mouchoir". Ou l'infatué détective à la coupe en brosse lançant à une jolie femme "une poupée
roulée comme toi ne peut que perdre son temps hors de mes bras".
Est-il pour un jazzman d'origine orientale d'autre issue que le jazz fusion ? Le cas de Toufic Farroukh inclinerait à croire que non. Mais de ce métissage musical imposé, il saura faire une
force. Né à Beyrouth, émigré à Paris, Toufic Farroukh apprend le saxophone sous l'égide de son frère. Sa première intrusion discographique dans le monde du jazz se soldera par un échec. Non tant
artistique que public. "Ali on Broadway" revient aux sources d'un jazz classique et classieux, celui d'un Coltrane ou d'un Art Blakey. Toufic Farroukh s'affranchit avec tous les honneurs de la
mission qu'il s'est fixée. Il reçoit un accueil critique encourageant, sans pour autant séduire les aficionados. Ce disque hommage, qui s'inspire des maîtres sans les copier offre sans doute trop
aux amateurs de jazz une sensation de "déjà vu". Il y manque cette "oriental touch" qu'on se croit en droit d'attendre d'un jazzman né au Liban.
Toufic Farroukh quitte donc
(provisoirement) le jazz "à l'ancienne" pour se confronter pleinement à sa "libanéité" "Little secrets" s'ouvre sur une danse orientale endiablée, que le saxophoniste dédie à son père.
Déclaration d'intentions ou trompe l'œil rassurant ? La question mérite réflexion. Car, tout en faisant mine de les respecter, Toufic Farroukh se plaît à détourner les grands classiques de la
fusion. Oui, oud et saxo se mélangent avec ferveur en une parfaite osmose. Mais ce n'est pas Toufic Farroukh le libanais dialoguant avec le jazz. Ce serait plutôt Toufic Farroukh jazzman
dialoguant avec la musique libanaise.
Ce paradoxe persistera tout au long dudit album, sans
pour autant freiner le plaisir de l'écoute. Bien au contraire. Cette fois, les jazzeux seront au rendez-vous et feront de cet opus un succès. Dès lors, le musicien semble s'interroger sur le
principe même de la fusion et la déclinaison de ses possibles. Le fruit de cette méditation nous sera livré avec "Drab Zeen", où Toufic Farroukh se permet toutes les singularités pour mieux
s'affirmer pluriel. Le compositeur-instrumentiste opère un mélange d'ingrédients particulièrement relevé et riche en groove. Musique orientale, mais également électro-jazz, voire techno, quand
"ça se fait ça se fait pas je m'en fous" revient comme un leitmotiv obsédant au cœur d'une musique accoustico-électrique du meilleur aloi. Un peu à la façon du classique de la house "le dormeur
doit se réveiller".
Toufic Farroukh brouille tous les repères… pour notre plus grand plaisir, livrant l'un de ses albums les plus aboutis à ce jour. Jongleur émérite qui parvient à composer avec toutes les
musiques, sans jamais se perdre ni nous perdre. Son dernier album en date, "Cinéma Beyrouth" témoigne d'une maturité musicale étonnante. Déclaration d'amour au jazz, à la musique orientale et à
la musique de film. L'ensemble se singularise par une belle homogéinité, peu évidente quand il s'agit d'assembler en un tout unique des éléments si disparates. Il frappe aussi par une force
émotionnelle moins présente, quoiqu'on en dise, sur ses précédents albums.
ou de Ben Webster, mais dans une pluralité trop souvent perçue chez nous comme le signe d'une dispersion.
La poésie,
affirmait le poète espagnol Gabriel Celaya, est une arme chargée de futur… Splendide définition d'une poésie de combat, en prise avec tout ce qui mutile l'esprit. Dans cette perspective, la
poésie devient art corrosif de la lucidité et pratique d'une corrosive transcendance.
Si les geeks ont donné à la trilogie des
"Pusher"- sur les milieux danois de la criminalité -un statut d'œuvre culte, si "Le guerrier silencieux" et "Bronson", encensés par la critique ont joui d'un remarquable succès d'estime, le nom
de Nicolas Winding Refn n'en demeurait pas moins, jusqu'à présent, inconnu du grand public. Aussi pour beaucoup "Drive" apparaîtra comme la révélation d'un cinéaste d'envergure.
surenchère pyrotechnique a donné, dans la
dernière décennie, quelques beaux objets manufacturés. Plus proches du cinéma d'un Michael Bay que de celui d'un Scorsese ou d'un Christophe Nolan. En un clin d'oeil, Nicolas Winding Refn
parvient à nous faire oublier ces coupables plaisirs fast-food.
À l'image de son héros, quasi mutique, Drive ne comporte pas
un mot, pas une scène inutile. Série noire tendue comme une corde à violon, nerveuse comme un accro au café, se permettant toutefois le luxe du silence et de la lenteur. Nicolas Winding Refn ne
confond jamais vitesse et précipitation, adrénaline et pyrotechnie. Le spectateur est tenu en haleine de bout en bout. Il sera hanté longtemps par le souvenir de ces perdants magnifiques.
Le film de Nicolas Winding Refn comporte nombre de moments
d'anthologie. Mais il est surtout porté par des comédiens en état de grâce. Ryan Gosling est éblouissant dans le rôle du "Driver", capable de tout par amour, y compris de se sacrifier et de
condamner cet amour. Un frémissement de sourcil peut devenir menace ; un léger tremblement de la main une déclaration d'amour. Quant à Carey Mulligan, elle illumine l'écran. Loin des canons du
glamour hollywoodien, sa beauté se révèle à chaque regard.
Si Gérard Garouste devait se revendiquer d'une
famille picturale, sans doute serait-ce celle, peu fréquentée (parce qu'infréquentable/inconfortable) qui vit naître Goya ou Roland Topor, pour n'en citer que les plus célèbres éléments. Qui ne
tente pas nécessairement de créer de toutes pièces un univers, mais de prendre notre quotidien comme une pâte à modeler et, à force de distorsions, de le rendre quasiment méconnaissable. De le
faire basculer dans une dimension autre.
Dans un espace relativement vaste, les
toiles respirent en toute liberté, et nous soufflent à l'oreille des choses insanes, obscènes, terrifiantes et drôles. Regardez ce golem, qu'hommes et femmes bien mis lèchent, la langue bien
tirée, pour l'éveiller. Prêts à toutes les veuleries, à toutes les reptations, ils ne s'affligent pas le moins du monde de leur nature. Pire : ils semblent s'en amuser, comme des enfants qui
viennent de faire une bonne blague.
À
la greffe souvent opérée par les partisans de la fusion -ajouter de nouveaux éléments à des données jazzistiques préexistantes- Rabih Abou-Khalil préfère la mutation. Option plus subtile. Plus
radicale aussi. Son point de départ, sa matière première : les musiques orientales, au sens large du terme. Mélodies traditionnelles arabes, mais également turques ou perses. Elles donnent le
ton, à travers leur métrique particulière, de l'œuvre encore à inventer. Car dès lors commence le travail de l'architecte du son : transformer, sans en atténuer la couleur, ces éléments venus
d'ailleurs, en jazz. Un dosage équitable d'instruments traditionnels (oud et darabukka par exemple) et de saxo-percussions pourrait certes donner le change.
violon ou de l'accordéon. Histoire de servir de liant. De fondre le tout en une seule musique. Et quelle musique ! Elle s'envole, se tord, ondule tel un serpent dans les airs. Mélodieuse.
Aérienne. Évidente.
assurément l'étoffe. On peut dès lors se demander pourquoi sa place demeure, aux yeux de bien des cinéphiles, plus proche d'un
Jerry Lewis que d'un Lubitsch. Amuseur public ou grand cinéaste ? La question, en l'occurrence est difficile à trancher. En littérature, il existe nombre de génies velléitaires, se souciant
davantage d'écrire à perte de vue que de ne laisser derrière eux que des chef d'œuvres. Habités pourtant d'une vraie flamme, d'un vrai regard qui leur permit de laisser, parmi nombre de romans,
chansons ou poèmes inaboutis, quelques véritables diamants. On peut citer, par exemple, Vian, Cendrars, Cocteau, Topor qui, pour avoir atteint souvent au génie, n'en ont pas moins livré un
certain nombre d'écrits brouillons, traversés de fulgurances. Blake Edwards semble appartenir à cette espèce-là. Aimée parfois du public, mais sévèrement boudée par la postérité. Ce type de
désinvolture semble rédhibitoire. Elle condamne Richard Fleisher ou Robert Wise à être assimilés à de solides artisans, en dépit d'une pléthore de films majeurs.
deux -et plus si affinités- dialogues cultes, un slapstick renversant, un moment de pure émotion, des personnages secondaires
éblouissants.
roses" ou dans la comédie de mœurs "L'extravagant monsieur Cory".