• Et c'est ainsi que FRED est grand…
Fred ne se contente pas de nourrir mon imaginaire depuis les années
soixante-dix. Il a également modifié durablement mon sens logique. Par lui, j'appris que l'on pouvait monter en bas grâce à un escalier inversé. Que les marées étaient engendrées par la bave d'un
gigantesque boxer. Lequel par ailleurs aimait fumer d'énormes cigares. Que la mort était un prospère chef d'affaires. Que l'on pouvait "crever une lune" en passant à travers elle comme un
vulgaire cerceau. Ou être emprisonné dans les rayures d'un zèbre. Découvertes capitales pour un pré-ado de treize ans.
L'humour absurde s'est rarement déployé avec autant de liberté, de jovialité,
de jubilation que chez Fred. Chez les chantres de ce rire-là, les personnages sont souvent des alibis. Ils sont happés, pris au piège, du dérèglement de la machine, mais ne possèdent pas d'existence qui leur soit propre. Beckett, Ionesco ou Lewis Carroll confrontent leurs héros aux situations les plus insensées et s'amusent à les regarder se débattre. Alice n'est en fin de compte qu'une petite fille très ordinaire. N'importe laquelle aurait fait l'affaire pour être confrontée à son bouffon monde des merveilles. Avec Philémon l'absurde vient à se teinter de tendresse. En quelques traits, Fred donne épaisseur, vie, émotion aux plus délirantes inventions.
La mèche en épi, toujours vêtu d'une
marinière et d'un pantalon trop court, pieds nus, Philémon est un jeune adolescent rêveur, qui vit en rase campagne. Son père est un paysan, un peu bourru, doté d'un bon sens terrien. Sa mère,
quoiqu'un peu effacée, témoigne au père comme au fils une solide affection. Bien entendu, ce dernier s'ennuie quelquefois. Il s'en va alors rêvasser. Promenades nocturnes sur le dos de son âne.
Un animal très philosophe, qui a la manie de confondre chardons et hérissons.
Un jour, ils s'en vont du côté du puits, dont le puisatier disparut un jour sans laisser de trace. Philémon tombe malencontreusement dedans. Emporté par un tourbillon, il se réveille au bord de
l'océan. Échoué sur la plage d'une île apparemment déserte. Au sol, il aperçoit son ombre dédoublée, lève les yeux au ciel : deux soleils, deux ombres, quoi de plus normal ! Une logique autre
peut commencer. D'une trouvaille à l'autre, elle nous emmènera, sans que nous y prissions garde, de plus en plus loin de la rive de nos modes
de pensée habituels et rassurants.
L'île n'est pas totalement inhabitée. Ses habitants : un centaure bougon nommé "Vendredi" et un homme vêtu tel Robinson Crusoé. Tombé lui aussi par erreur il y a dix ans, il s'est retrouvé ici, perdu sur le A de l'Océan Atlantique. Car, dans ce monde parallèle, les lettres tracées sur nos cartes forment des îles indépendantes. L'être humain, c'est le puisatier Barthélémy en personne. Il peste contre cette terre où il est exilé et n'aspire qu'à retourner dans le monde "réel". Mais lorsque Philémon l'y ramène avec lui, il devient brutalement
nostalgique. De son île. De son centaure. De sa maison qui pousse d'un étage quand il pleut. Philémon va dès lors trouver le seul être capablede le comprendre et de l'aider : son oncle Félicien. Savant et sorcier peu apprécié de son frère, c'est à peine s'il a écouté le récit de son neveu qu'il le devance déjà de cent coudées.
Pour entrer et sortir du monde des lettres, il ne faut surtout pas emprunter deux fois le même chemin. Il s'agit d'utiliser, à chaque passage, un moyen différent de la fois précédente. Cette nécessite devient peu à peu l'un des ressorts récurrents de l'intrigue. Et des méthodes, il n'en manque pas : de la fumée de pipe à la loupe, de la fermeture éclair géante en pleine nature -qui ne s'ouvre qu'un temps très court, au globe terrestre tournant. Sans oublier le passage à travers un cerceau géant. Évidemment, tout cela manque parfois de précision. Félicien connaît plus de choses qu'il n'en maîtrise réellement.
Il est possible d'atterrir en pleine mer après avoir crevé une lune (la méthode du
cerceau géant). Ou de se retrouver sur une autre des lettres de l'Océan Atlantique. En fait, ce dernier point devient vite une constante des
albums. Ce qui nous permet de faire connaissance avec les habitants de ce monde parallèle. De ces manus manus qui, à l'état sauvage, sont des animaux nobles. Ils ont alors forme de mains géantes
courant en toute liberté. Mais qui revêtus d'un costume de brigadier (façon gendarme de Guignol) deviennent de féroces représentants de la loi, condamnant les individus fautifs à servir de
bibelots sur une cheminée. En passant par le phare-hibou et les zèbres prisons. Sans compter les rouleurs de marée, les critikaquatiques, les troupeaux de souffleurs ou les anges-clowns.
Contrairement à son père, qui fera par erreur une incursion
dans le monde des lettres et croira jusqu'au bout avoir affaire à un canular monté par son rejeton, Philémon ne s'étonne de rien. Il accepte aisément toute situation nouvelle, plus encore si
elle, est totalement abracadabrante. Plaquer un accord, façon toréo, vêtu d'un queue de pie, sur un piano sauvage déchaîné comme un mustang ne lui pose aucun problème. Pas davantage que de payer
un charmeur de mirages en tintements.
Fred glisse de ci de là des allusions à l'époque. Si l'on se penche sur la question, on conviendra que les nouveaux dogmes de la contre-culture en prennent tout autant pour leur grade que la soi-disant normalité. Nombreux sont les cas où celui qui est asservi ne se révolte pas par manque d'imagination, doutant qu'il existe mieux ailleurs. Ainsi les rameurs de la baleine-galère dans "Le château suspendu". Ou ceux qui sont condamnés à devenir bibelots sur des cheminées dans "L'île des brigadiers". Mais les "révoltés" n'en sont pas moins fustigés dans leur systématisme. Parce qu'il est interdit de rire sur le second T ("À l'heure du second T"), les rebelles se réfugient dans des grottes et s'y s'esclaffent d'un bout de la journée à l'autre. Et gare à qui ne partagerait pas leur hilarité !
L'imagination de Fred ne se limite pas au texte, à la manière de donner corps à des
mondes extravagants. Elle se traduit également par l'image. Qu'une case tombe et c'est la panique. Les héros peuvent
voyager à travers d'étonnants collages de gravures du XIXème siècle. Devenir l'un des personnages d'une histoire qui leur est racontée. Les dessins peuvent être dédoublés, éclater sur deux pages.
Les philactères prendre des formes non conventionnelles.
Quelques albums plus faibles font parfois tapisserie. Il est douteux que l'Histoire du neuvième art retienne, par exemple, "l'Ane en atoll" ou "Avant la lettre". Et, en dépit de somptueuses trouvailles, "L'arche du A" traîne un peu en longueur.
Mais à côté, que de chefs d'œuvre ! "Simbabbad de Batbad"..."À l'heure du second T"..."La feuille qui devait passer l'automne" -sans doute l'un des plus poétiques de la série- "Le piano sauvage"..."le Château suspendu"... quelques merveilles parmi tant d'autres !
L'humour de Fred est multiforme. Si Philémon occupe une bonne part de son œuvre (une quinzaine d'albums tout de même), l'auteur ne s'en permet pas moins de magnifiques échappées. Dans lesquelles il conjugue absurde et humour noir, comme dans
l'indispensable "Petit cirque". Swift et Kafka mixés à la sauce marsupilami. Une BD quasi-introuvable par les circuits traditionnels, dont la réédition s'impose. Laisse libre cours à son goût pour les images d'Épinal et le collage, qu'il introduit à tout moment de l'histoire, comme dans les récits qui forment "Le fond de l'air et frais" ou "Hum ! Hum !". Je me souviens tout particulièrement de cette histoire rocambolesque de frères siamois devenus orphelins. Parce que leurs parents avaient gagné dans un concours une croisière sur le Titanic.
Ou se risque avec succès à l'atmosphère des contes avec le très tendre "Cythère l'apprenti sorcière". Mais sa plus belle réussite, hors de sa série fétiche, demeure ce qui ressemble
fort à une trilogie : "L'histoire du conteur
électrique", "L'histoire du Corbac aux baskets" et "L'histoire de la dernière image". Critique de la normalité au travers du regard d'un éternel innocent. La lune se met à raconter de
passionnantes histoires aux insomniaques qui abandonnent leur poste de télé. Une gratuité que notre capitalisme névrotique va s'acharner à détruire… un homme se réveille transformé en corbeau,
mais tout le monde ne voit que les baskets qu'il porte aux pieds… des thèmes plus noirs, plus "adultes", mais où transperce une fulgurante tendresse pour l'humanité.
Fred est également étonnant quand il se place en retrait pour devenir simple scénariste. Une aventure qu'il tente pour la
série "Time Is Money", dessinée par le
précocement disparu Alexis. Deux albums sur les trois sont de purs bijoux. J'avoue avoir une préférence pour "Joseph le Borgne". Ce neveu un peu louche découvre que son oncle a fabriqué une
machine à remonter dans le temps. Il décide illico de monter un trafic d'armes dans le passé. Vendre des fusils à Attila, un jeu d'enfants… à condition de ne pas avoir oublié les cartouches ! Le
paradoxe temporel est tordu dans tous les sens jusqu'au fou rire garanti. Un must pour les amateurs.
La réédition de l'intégrale de la série Philémon est la promesse, pour qui ignore encore cette grande oeuvre, de tant de jubilations à venir. Et pour les fans, l'occasion de délicieuses retrouvailles.
Pour tant de merveilles, monsieur Fred, merci et chapeau bas !
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
Quand on évoque les grands auteurs de polars et de série
noire, on cite rarement le nom de l'auteur de "Mortelle randonnée". Marc Behm est mort en 2007 sans que son décès ne fasse la une des gazettes. Sans doute le romancier est-il le principal
responsable d'une telle méconnaissance. À force de surfer sans cesse entre les genres et les styles, il en vient à défier toute étiquette et à se révéler inclassable. Une particularité qui n'est
pas des plus cotées dans l'hexagone. Mais qui est précisément la marque de son génie.
douce, mais demeure assez conscient pour le dissimuler
aux yeux de tous. L'origine de son mal : son ex qui lui ferme la porte, lui interdisant de voir sa fille. Il ne l'a connue que bébé. Un jour, elle lui envoie une photo de classe. Sa fille est là,
dit-elle. À lui de la reconnaître. Cruauté gratuite qui le fait basculer de l'autre côté. Irrémédiablement. Quand il est amené à suivre les pas d'une aventurière qui tente d'arnaquer un jeune
homme de bonne famille, il ne se doute pas encore qu'il va assister en direct à l'assassinat de ce dernier. Au lieu de la dénoncer, il va tout faire pour effacer les traces de ses crimes,
l'identifiant à sa fille absente.
étage d'un gratte-ciel. Ce qui présente quelques difficultés : ils ne connaissent plus les trucs pour se transformer en chauve souris, en loup ou en fumée. Il leur faut par conséquent un
mentor. Ils le trouvent en la personne d'un vieux vampire, autrefois initié par Robin des Bois (!!!). Il est expert en ces matières, bien qu'il soit affligé d'un sérieux handicap : une verge
éléphantesque, par lequel le maître est obsédé jour et nuit.
On peut pourtant se demander, au vu
de ce qui précède, si le romancier s'est risqué de nouveau à la série noire classique après "Mortelle randonnée"… La réponse est assurément "oui". La preuve en est "À côté de la plaque". Encore
un détournement -mais quel !- des codes en vigueur dans le genre. C'est par hasard que le héros, gérant de garage et insomniaque chronique se trouve nez à nez avec une scène de crime. Les flics
sont déjà sur place. Lui ne voit rien d'autre que les beaux yeux d'une inspecteur, et n'a de cesse de la revoir. Bien trop timide pourtant pour lui avouer sa flamme.
Si l'on excepte un recueil de nouvelles écrit à
quatre mains avec Paco Ignacio Taibo II, l'auteur achève son parcours en beauté par un livre qui me fit tordre de rire. Le bien intitulé "Tout un roman". Parodie des romans d'espionnage aussi
speed en quatre pages que tous les épisodes de James Bond réunis. En dix pages, le héros se met à dos le FBI, la Mafia, l'Ira et j'en passe… Et ça continue sur ce rythme, sans jamais
s'essouffler, jusqu'à la dernière page. Entre deux esclaffements, Marc Behm parvient à rendre son héros attachant. L'auteur passe à la moulinette tous les thrillers des dernières décennies, les
condense, et pousse l'absurdité des situations initiales à peine quelques crans au-dessus pour les rendre d'une inoubliable drôlerie.
typiquement féminine". Ou encore "Je suis noire, donc je ne vais parler que de la condition des noirs". Grandes plaies de la littérature, qui, pour quelques sublimes
fleurons - je n'irai pas jusqu'à balayer d'un geste négligent des romanciers aussi précieux que Richard Wright, Chester Himes ou James Baldwin ...!- ont donné nombre de copistes peu inspirés.
ans durant par Bill Cosey. Un personnage fascinant, ambigu, paradoxal, dont chacun se souvient à sa manière. Généreux et mauvais,
tyrannique et cordial à la fois. Un lieu où chacune d'elles a tenu un rôle important. L'hôtel et son propriétaire sont d'ailleurs le point focal vers lequel retournent sans cesse la plupart des
gens du village, un passé pas nécessairement meilleur, et non exempt de sales secrets, mais qui est pour eux comme une source. Les liens qui unissent les différents protagonistes de l'histoire,
nous ne les apprendrons qu'au fur et à mesure d'un récit qui multiplie allers-retours entre présent et passé. Et nous voici le cœur pris en tenaille, otages d'une écriture aux multiples
métamorphoses, de situations poignantes et de personnalités fortes.
L'exposition "Van Dongen, fauve,
anarchiste et mondain" possède, pour une fois, un titre on ne peut plus approprié. Qui paraît représenter et la peinture et l'homme. Qui était tout cela à
"Le doigt
sur la joue" ou "Jack Johnson". Impressionniste dans les "Marchandes d'herbes et d'amour" ou dans "L'autoportrait en Neptune".
Expressionniste dans "L'enjôleuse" "Le vieux clown", qui, en s'affranchissant de Grosz et d'Otto Dix, anticipe déjà Buffet. Voire Lucien Freud. Proche de Kisling quand il peint Anna de
Noailles. Surréaliste dans "Le Tango de l'Archange" ou dans "La nuit".
Bien plus
qu'un genre musical, le jazz est un pays. Ouvert aux étrangers, aux gens venus d'ailleurs. Ceux qui, à la palette des couleurs musicales, apporteront leur singularité, et donneront du sang neuf à
cette vieille dame indigne. Dès lors, ils seront accueillis comme des frères. "Toi qui est différent, tu m'enrichis" disait Saint-Exupéry.
l'autre. En y ajoutant, au passage,
cet élément qui échappe à tout calcul : la grâce. Pour ceux que l'homonymie troublerait, sachez que Ibrahim est le neveu de l'écrivain Amin Maalouf. Il est également petit fils de Rushdie
Maalouf, poète, journaliste et musicologue. Fils de Nadia Maalouf, pianiste et du trompettiste Naasim Maalouf. Si le milieu ambiant semble propice à développer une sensibilité musicale, il serait
en revanche vain et dangereux de tenter d'expliquer le talent par les gênes. Surtout quand le talent a quelque ampleur. La création se nourrit du regard et des expériences. Mais ne peut
s'élaborer sans un travail acharné. Et sans ce plus imprévisible qui sépare l'habile technicien du mélodiste accompli.
possible, des deux visions, pour n'en plus former qu'une à travers cet ardent terreau de convergences
qu'est le jazz.
Poète, romancier, plasticien, Otto Ganz est sans doute l'un des
plus beaux fleurons de la jeune scène poétique belge. L'un des romanciers les plus innovants de l'outre-Quiévrain. Et… je ne parlerai pas ici de son activité de plasticien, non seulement car ceci
m'éloignerait du sujet, mais parce que j'avoue en ignorer quasiment tout, Otto Ganz ayant essentiellement exposé en Belgique.
Quelques recherches en
librairie plus tard, je savourais "L'enroulement". Succulente entrée en matière que ce roman sublimé par une langue unique, qui porte le verbe haut et maîtrise le lyrisme à froid mieux que
personne, ne le laissant jamais prendre le pas sur l'histoire et sur des personnages forts.
musique et dressant le portrait
d'une femme multiple, maîtresse femme et enfant fleur. Ça secoue, ça remue, d'autant que Ganz voue à ses maudit(e)s une impitoyable tendresse.
Sfar, en tant que dessinateur, scénariste ou
co-scénariste, a collaboré avec une bonne partie de ce que la jeune BD compte de talents exigeants."Petit vampire", "Le petit mousquetaire", "Socrate le demi-chien", "Les olives noires", autant
de séries qui brillent par une imagination picaresque constamment renouvelée.
rabelaisienne et le gag le plus subtil, tout en finesse et en délicatesse, avec une remarquable virtuosité. La philosophie s'y invite sans façons. On parle beaucoup dans
ses BD. On y parle souvent bien. De la vie, de l'amour ou de la religion. Du simple plaisir d'exister, des nécessaires compromis et de leur manque de gravité. Souvent le dessin se fait aussi
fluide que la parole, que la pensée en action, et les personnages ont l'air de flotter dans un brouillard fuligineux aux couleurs vives. Mais il y a davantage encore : une tendresse innée envers
ses personnages, fussent-ils ambigus au possible, voire carrément amoraux.
Avec "Le chat du rabbin", Sfar ajoute à sa palette une
couleur nouvelle, qui n'était que latente dans ses œuvres précédentes : l'émotion. Fabuleuse saga que ce conte philosophique, livre d'images où de nombreuses scènes sont commentées en voix off.
Sfar bouscule les règles de la narration classique avec une humilité rare. Parce que rien chez lui n'est ostentatoire et ne sent l'effet de style.
met à parler. Sept ans à observer son maître, un rabbin, sa jeune maîtresse Zlabya, fille d'icelui, ainsi que ses multiples explorations dans le monde des humains lui ont
donné matière à réflexion. Notre quadrupède possède une faim de connaissances sans limites, un amour de la vie du même acabit, et une langue bien pendue. Seul, il a appris à lire derrière
l'épaule de Zlabiya. Il veut à présent apprendre, comprendre et communiquer. Aux préceptes rigides de sa religion (et de toute religion prise au pied de la lettre), que d'ailleurs fort peu
respectent, il oppose une tendre ironie et un solide bon sens.
Il est des films fragiles, qu'on a envie de défendre en
dépit de leurs imperfections. Quand indubitablement ils recèlent de précieux instants de grâce. "Tomboy", le second film de Céline Sciamma est de cette espèce-là.
Je possédais de
Cranach une ignorance quasi-parfaite. À peine quelques nus élégants, femmes de haute stature aux poitrines nubiles, reproduites mille et une fois, qu'analphabète dans ce registre, j'avais cru
être la marque de son style.


Le plus surprenant sans doute est que la
rapidité d'exécution et la réalisation "collective" ne nuisent pas à l'unité de l'ensemble.
Ce qui
frappe en premier lieu, c'est cette débauche de couleurs, que n'eût pas reniée un fauve ou un nabi, dont les reproductions, même les plus optimales, ne peuvent donner qu'un faible aperçu.
Maëlstrom au vif éclat qui régénère notre regard. Nombre de tableaux flamboient d'une variation quasi-infinie de tonalité. Avec le prodigieux "Martyre de Sainte Catherine", le déluge visuel entre
en apothéose. Ce bourreau vêtu d'un bouffon costume d'harlequin, ce ciel chamarré d'où jaillit la foudre, tout ici donne un sentiment de fête, d'exubérante catharsis. Sensation paradoxale qui
nous trouble et fait jaillir l'émotion de manière inattendue, quand une approche dramatique nous eût sans doute laissés froids.
Puis
s'accoutumant à ce flamboyant vertige, l'œil se prend à voyager sur la toile… et va de surprise en surprise. Ces œuvres si précises, si léchées, si techniquement maîtrisées que nous n'y voyons
d'abord que du feu, abondent en incongruités. Visages grotesques, parfois proches de la caricature, impossibles trognes qu'eût pu peindre un Bosch, un Brueghel, un
Goya.
pas. Béat, dévirilisé au possible, le vainqueur de l'Hydre de Lerne n'est plus qu'un pantin, un bouffon de cour. Une vision plutôt culottée en ce seizième siècle naissant. Mais les
trognes carnavalesques hantent toute l'œuvre de Cranach, de son Tryptique de la Crucifixion au Martyre de Sainte Catherine.
"déviantes" en ce
siècle féru de religiosité. De la version "gore" susmentionnée, en passant par un Christ bien nourri (sans couronne d'épines) ou cet autre plus conforme mais dont les deux "larrons" sont pour le
moins surprenants. L'un, rondouillard, semble affalé sur sa croix et totalement ivre. L'autre a le corps arquebouté au sommet de la croix, la tête tournée vers le bas. Quand aux crucifix, ils
sont plus proches, par leur forme du Tau grec que de la croix chrétienne.
Plastiquement parlant, Cranach est un
excentrique raisonnable (et inversement). Politiquement, il est insituable, véhiculant dans certaines toiles les préceptes de la Réforme, peignant Luther, zélateur du protestantisme en exil. Mais
n'en oeuvrant pas moins avec le même zèle pour ses commanditaires catholiques. Peut-être est-ce dans ces contradictions que réside la richesse d'une peinture protéiforme.
Quelques peintres oubliés certes
(dont certains méritent le détour) et qui ont inspiré notre homme. Quelques gravures de son contemporain Dürer (qui s'en plaindrait ?). Mais en grande majorité les toiles du maître allemand. Et
quelles toiles !

Les néologismes "jazz-fusion" et
"electro-jazz" ont rarement trouvé un si plein et juste emploi que dans le cas de Didier Lockwood. Comme s'il s'appropriait ces mots galvaudés pour en faire un langage à part entière. Langage
complexe et pourtant directement accessible. Qui nous semble d'emblée familier, évident.
Un
batteur (Nicolas Charlier) stupéfiant d'inventivité et de maîtrise, exceptionnel dans le déchaînement orgastique comme dans le frôlement ou l'oscillation ; un pianiste (Thomas Enhco) qui joue,
compose et improvise avec fougue, tendresse et amour du son. Un bassiste (Joachim Govin) qui ne se contente pas de jouer les utilités et tisse une toile musicale d'une maturité impressionnante.
Un trompettiste (David Enhco ) qui sait faire de chacune de ses interventions un miracle d'équilibre et de justesse.