• À bout portant : le film que l'on n'attendait plus…
Entrer dans la salle en traînant le pas. En sortir essoré, radieux, enthousiaste. Une telle aventure, infiniment rare, m'advint
en allant voir "À bout portant".
Improbable qu'un film français vous fasse monter l'adrénaline autant que quatre épisodes de la série 24 heures. Qu'il se permette d'y mêler, sans la moindre rupture de rythme, quelques éléments clés du néo-polar hexagonal et de la série noire. Flics corrompus, guerre des services, industriels véreux.
Que le tout soit filmé avec intelligence, sans vains effets de caméras, mais sans jamais nous donner le sentiment de régresser. '"À bout portant" est l'œuvre d'un cinéaste quasiment inconnu du grand public. Il met en vedette un acteur qui ne l'est pas moins, étoffé par des seconds rôles stupéfiants. Situations et personnages sont plus crédibles que dans la majorité des thrillers américains récents.
"À bout portant" est le thriller que personne n'espérait plus. D'une efficacité redoutable, qui n'a rien à envier aux fils de l'Oncle Sam, et conservant cependant une identité spécifiquement hexagonale. Émouvant, secouant, filant à cent à l'heure, sans temps morts ni concessions.
Tout commence par une course poursuite
hallucinante, qui vous cloue sur votre fauteuil. Sur le point de s'échapper, l'homme poursuivi est renversé par une moto sous un tunnel. Simple hasard. D'emblée, le ton est donné. Un tempo
dopé aux amphétamines. Des héros à visage humain, faillibles, ne gérant pas toujours les impondérables. Pas de surhommes ayant tout pensé, prévu, à l'abri de toute faute d'inattention.
Qui est cet homme ? Qui sont ses poursuivants ?
La scène suivante voit apparaître l'anti-héros du thriller et permet de souffler un peu. Nous n'en aurons pas beaucoup l'occasion. Samuel et son épouse Nadia, d'origine espagnole, dont il est
amoureux fou. Ils sont
chez le gynécologue. Nadia, enceinte jusqu'aux yeux, attend une fille. Lui se montre aux petits soins pour elle.
Samuel est interne et en passe de devenir infirmier. Le grain de sable de ce bonheur sans faille, ce sera le fugitif du premier acte. À peine est-il hospitalisé qu'on tente de l'assassiner. Et c'est Samuel qui le sauvera in extremis. Bref répit car sa femme est kidnappée (une scène prodigieuse d'efficacité). Le deal est simple et terrifiant : il a trois heures pour sortir l'homme blessé de l'hôpital. Au-delà de ce délai, son épouse sera tuée. Mais rien ne se passera vraiment comme prévu.
Sur ces entrefaits, des personnages cruciaux font leur apparition : deux flics, un homme et une femme. Ils semblent mutuellement se détester. C'est au premier qu'on
confie toutes les affaires importantes. On apprend également qui est l'homme mystère. Hugo Sartet, pro du braquage et du cambriolage, fiché dans le grand banditisme.
Des dialogues tracés au cordeau, des expositions claires et concises. L'action peut reprendre son cours. Elle ne nous lâchera plus jusqu'à la fin.
Fred Cavayé multiplie les détails qui font mouche et rendent crédible son personnage principal ; non, Samuel ne sait pas tenir en respect quelqu'un avec un revolver. Et il se reçoit des coups plus qu'à son tour. S'il parvient, en désespoir de cause, à sauter d'un balcon à l'autre, il ne se reçoit pas nécessairement très bien. Après une course-poursuite effrénée, il est totalement essoufflé.
Un citoyen lambda confronté à de vrais
durs, et qui s'en sort mieux que prévu : on est ici chez Manchette ou chez Daniel Westlake. Dans une série noire haletante, jumelée à un implacable thriller. Fred Cavayé ose beaucoup. L'usage de
l'humour noir par exemple. Ou le politiquement incorrect. De Samuel se moquant gentiment de l'accent de son épouse à l'exposition d'une violence sans frontières de sexe, à travers une scène
scotchante entre une jeune fliquette ripou et Nadia.

Il multiplie à l'envi les scènes jamais vues.
D'une poursuite speedante dans le métro à sa vision cauchemardesque d'un commissariat, si chaotique, si labyrinthique, si peuplé de flics préoccupés qu'un suspect recherché peut s'y faufiler sans être vu.
Il se permet parfois l'ambivalence. Le fugitif est loin d'être un enfant de chœur, mais il est innocent du crime dont on l'accuse, et passerait presque pour un saint en regard de ceux qui le poursuivent. Et s'il finit par s'établir entre Hugo Sartet et Samuel une trouble complicité dans la fuite, jamais celle-ci soit soulignée au crayon gras.
Gilles Lellouche incarne avec frénésie et intensité cet homme prêt à tout pour sauver sa femme. Confiné jusqu'ici aux seconds rôles (comme le furent longtemps Bacri ou Darroussin), il crève littéralement l'écran dans ce film.
On donne
rarement l'occasion à Gérard Lanvin de jouer de vrais méchants. Fred Cavayé pallie ce regrettable oubli.
Gérard Lanvin est magistral dans "À bout portant". Aussi flippant qu'autrefois Donnadieu dans "Rue Barbare" ou il y a peu Javier Bardem dans "No country for old men".
Elena Anaya forme avec Gilles Lellouche un couple parfaitement crédible. L'actrice donne à son personnage une remarquable densité. Roschdy Zem nous convainc d'un bout à l'autre en truand victime d'une réputation qu'il s'acharne à entretenir.
Il y a certes parfois des défauts de couture : un coup de fil peu crédible à un moment clé ; une Mireille Perrier qui, en dépit de ses qualités d'actrice s'avère peu vraisemblable en flic intègre
;
Gilles Lellouche qui en fait trop quand il clame son innocence. Pécadilles que l'on pardonnera aisément à ce film riche en scènes ébouriffantes.
Le cinéaste n'avait jusqu'à présent à son actif que "Pour elle", qui ne rencontra qu'un succès d'estime mais fut remaké par les USA.
Avec "À bout portant" il entre dans la légende des polars francophones, avec l'audace et le sens de l'image qui caractérisent les plus grands.
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
Astérix, Lucky Luke ou Iznogoud. Thorgal, XIII ou Largo Winch. Entre leurs créateurs, Goscinny et Van Hamme, de nombreux points communs.
Sa carrière bédéiste commence avec un véritable coup de maître. En 68, à l'heure où la BD n'hésite plus à convoquer l'érotisme et la politique à la
table du festin, il signe avec le dessinateur Paul Cuvelier, le cultissime "Epoxy". Femmes dénudées évoluant dans un contexte mythologique, à la lisière de ce qui allait devenir l'heroic fantasy
: un cocktail détonant qui tranche radicalement avec la BD traditionnelle et lui assure le succès. Il fournira par la suite quelques gags pour Modeste et Pompon ainsi que Gaston Lagaffe ; signera
deux épisodes de la série Magellan ; connaîtra alternativement la réussite avec "Histoire sans héros", dessiné par Dany, et l'échec en reprenant la série "Domino".
C'est en 1976 que s'opère la première rencontre décisive. Celle d'un jeune dessinateur polonais, ne parlant pas un mot de français, mais incroyablement doué. Van Hamme
dira de lui à posteriori, après qu'il lui eût fait passer une sorte de "test" : "Ce qu'il a fait n'était pas très réussi techniquement mais il y avait du punch. Je me suis dit qu'en le
canalisant, en lui apprenant à mieux cadrer ses personnages, ce type devait sortir de l'ordinaire."
protagonistes de l'histoire, le décor,
l'époque.
mystère de ses origines. Car avec son peuple d'accueil, il
ne possède en commun que courage, ténacité et détermination. Pour le reste, il ne partage pas leur inclination à la violence.



