• L'art délicat de la provocation
Provocation et transgression sont les mamelles de l'homme libre. Pourtant rarement ces deux mots auront-ils engendré autant de confusion qu'à l'époque qui est la nôtre. Beaucoup s'en revendiquent, dans une posture qui confine à l'imposture. Un peu comme la poésie en fait, mais ceci est une autre histoire.
Provoquer, c'est aussi inciter au duel. On ne provoquait guère en duel quelqu'un dont les idées étaient aux antipodes de celles que vous professiez. Ces dernières fussent-elles délirantes. Mais bien parce qu'il tentait de ridiculiser les vôtres, et était, la plupart du temps, à deux doigts d'y parvenir.
Faute d'une grille de lecture appropriée, un certain nombre de personnes en viennent à penser que Desproges, Coluche et Dieudonné sont bel et bien de la même famille. Ou qu'Alain Soral est un penseur libre, indépendant, non formaté.
Provoquer, c'est inciter à sortir de sa zone de confort intellectuel, déclencher un processus de réflexion en s'attaquant aux tabous et idées reçues d'une époque. Métier noble s'il en est. Ce n'est aucunement prêcher des convaincus et révulser les autres. Desproges, Coluche étaient provocateurs, Dieudonné et Soral ne sont que des pamphlétaires de bas étage.
Les fast-foods de la simili-provoc fleurissent d'ailleurs un peu dans tous les arts. Un signe qui trompe rarement : une tendance prononcée à l'auto-proclamation permanente. "Je suis un provocateur moi monsieur, un rebelle" avec bien entendu à la clé nombre de références ronflantes, de citations de ceux qui vous ont précédé (selon le domaine artistique, Bunuel, le surréalisme, Gainsbourg, Bukowski et j'en passe).
Un exemple parmi tant d'autres : le relativement récent "Deadpool". À en croire ses promoteurs, nous serions en présence d'un film incorrect, impoli, grinçant, qui déboulonne le mythe des super-héros. Une déclaration à l'emporte-pièces qui semble ne pas prendre en compte les multiples tentatives (très souvent réussies) dans le neuvième art de décapage, accomplies depuis quelques décennies.
Des travaux de Frank Miller sur Batman, qui en fit le psychopathe que nous connaissons à présent à la série "Preacher", en passant par le culte "Judge Dredd" à l'humour ubuesque. Soyons bons princes : sans doute ne se réfère-t-on ici qu'au versant cinématographique, où les tentatives sont plus rares.
L'ennui, c'est que la réalité est toute autre : Deadpool est un gros film bourrin (par ailleurs plutôt regardable en tant que tel) qui tente de se faire passer pour un film politiquement incorrect, en épiçant de ci de là son propos de jurons bien sentis et d'allusions salaces.
Des transgressions somme toutes très gentillettes, bien en deçà du tonitruant effet d'annonce. Bien moins dérangeant en fait que "Kick Ass"' ou même "Hancock", grinçants sans pour autant s'annoncer révolutionnaires.
Verhoeven, Cronenberg, les films les plus réussis de la Sushi Typhoon ou de Troma Films demeurent autrement plus provocateurs.
"Deadpool", c'est un peu comme quand Michel Houellbecq tente de se faire passer pour Céline quand, dans la littérature qui dérange et gratte là où ça fait mal, il n'est, en dépit d'un talent certain mais souvent mal utilisé, même pas au niveau d'un Dantec ou d'un Ravalec.
Un vrai provocateur s'énonce rarement tel ; il ne l'est que parce qu'il tente des chemins peu explorés avant lui, et que certaines des voies qu'il prend dérangent. Il peut agir dans l'ombre comme dans la lumière, mais ne recherche pas nécessairement les sunlights. Son œuvre nait d'un besoin et non d'un plan carrière soigneusement orchestré.
Provoquer est un art qui ne s'improvise pas et supporte difficilement l'à-peu-près.
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Dimanche 18 mars après-midi. Humeur à me perdre dans la foule, à m'abrutir du bruit des autres. De leur agitation. Une humeur idéale pour le Salon du livre. Plus de 10 ans, depuis ma dernière visite. En dépit de mon amour pour l'univers livresque, fût-il quelques fois décor de fond. Qu'importe, tant que je suis entourée de papiers, de mots, de pensées, de langue...
Je résiste. Change de tactique, m'attarde chez les éditeurs étrangers, plus difficiles à connaître autrement. Les Canadiens par exemple. Mais je réalise rapidement que j'ai cessé de comprendre ma langue.
Le Salon du livre, c'est aussi du spectacle, dans le sens de la représentation. Après tout, de quoi je m'étonne, c'est une exposition, non ?
ou de l'humanité.
Je hais la musique. La musique que j'aime tant. Devoir subir ce bruit de fond que devient la musique, quand elle n'est pas écoutée. D'espace en espace, la même poursuite infernale, seul le rythme change. Harcèlement permanent que ce fond sonore.
plat- diffusent clips ou films. Des images défilent sans texte, sans voix, puisque la musique s'acharne en parallèle. Cinéma muet façon XXI° siècle. Ni radio, ni télévision, mais des engins à fabriquer du bruit, des formes. Partout, sans relâche. Je hais la musique. Rejet épidermique qui me submerge de violence.
Qu'est-ce qui fait préférer à une expo, les enfilades de
magasins ? Il est vrai que là s'exposent des produits à portée de main, à portée de budget. Qu'un musée ou une lecture ne rajouteront pas de trophées à nos collections d'objets... leurs traces en
nous jouent d'un autre registre, tout en subtilité.
Architectures élaborées, comme de modernes monuments d'antan. Verdure,
arbres géants. Couleurs et matières nouvelles. Raffinement extrême pour certains : les endroits "select".
Tout est là pour provoquer le désir, mais quel désir ? Pour répondre
à l'attente, mais quelle attente ? Pour combler un vide, mais le remplir de quoi ?