• L'œuvre au noir de David Goodis

Au sein de ce qui devait devenir le roman dit "de série noire", s'esquisse une bifurcation imprévue, dont on peine encore aujourd'hui à mesurer l'importance. Révolution principalement portée par deux plumes véloces : David Goodis et Jim Thompson. Dont l'écho ne se fit entendre que des décennies plus tard, tout autant dans la littérature de genre (Harry Crews, James Crumley, la trilogie noire de Léo Malet entre autres) que dans celle avec un grand L (des auteurs aussi divers que Richard Ford, Jim Harrison, Philippe Djian ou Vincent Ravalec). Pousser l'intensité, la densité à fond, non tant dans l'action que dans l'ambiance, noire et serrée de préférence. Et surtout abolir les derniers garde-fous, les ultimes points de repère qui relieraient encore la série noire au polar classique.
Progressivement ou de manière brutale, selon les livres. L'intrigue est resserrée sur son axe minimum, au plus près des personnages, pour la plupart des "perdants" du grand rêve américain. La toile de fond policière devient de plus en plus grisée, voire même disparait totalement du décor. Le climat général est sombre, mais d'un bouleversant et fabuleux éclat.

Le roman noir, tel que le conçoivent ces deux incontestables génies, cogne dur, rapide et profond. La poésie glaciale de l'envers du décor. Le blues de tous ceux qui trébuchent et ne se relèvent pas toujours. Une visite guidée en enfer qui vous laisse estomaqué. Au jeu du dépouillement, tel qu'il ne laisse plus que l'os, Goodis atteint de tels sommets que son écriture en devient quelquefois inconfortable, tant elle parvient à nous faire vivre au cœur de l'inacceptable. Pire encore : à nous y faire sentir sinon bien, du moins à nous y tenir et mouvoir sans peine. La vision de Goodis est en ce sens plus radicale, plus sereinement désespérée encore que celle de Jim Thompson. Pour l'auteur de "1275 âmes" la rupture, la descente vers les abîmes ne surgit qu'une fois parvenu au bout du rouleau. Pour Goodis, il semblerait qu'elle soit simplement une autre manière de penser, une géographie souterraine, pervertie certes, mais praticable. Ses personnages y trouvent une sorte de refuge, de point de repère.
Récit à fleur de peau qui vous déchire le cœur sans pathos, avec une simplicité de moyens que n'atteindra, pour un résultat aussi bouleversant, que près de deux décennies plus tard "Last exit to Brooklyn" de Hubert Selby Jr, "Sans espoir de retour", autrefois porté à l'écran par le grand Samuel Fuller, illustre à merveille les paradigmes goodisiens.
"Ils étaient, tous les trois, assis sur le trottoir, adossés au mur de l'asile de nuit, serrés les uns contre les autres, pour se protéger du froid mordant de la nuit de novembre. Venue du fleuve, la bise humide qui balayait la rue leur lacérait la figure et les pénétrait jusqu'à la moelle, mais ils ne semblaient pas s'en soucier.
Ils débattaient un problème sans aucun rapport avec la température. C'était une question sérieuse et, dans la discussion, leurs regards se faisaient graves et calculateurs.
Ils se creusaient la cervelle pour trouver un moyen de se procurer de l'alcool".

Nous sommes quelque part entre Bukowski et "En attendant Godot" ("Sans espoir de retour" anticipe d'ailleurs l'un et l'autre). Excepté qu'ici, on n'attend plus rien ni personne. On ne fait pas même semblant, tant le souci d'apparence morale et esthétique est depuis longtemps dépassé, laminé, réduit en morceaux. De même que celui de l'identité, pour tout le moins en surface. Car à l'intérieur ça continue à creuser.
Dans ce trio de damnés de la terre, d'hommes brisés ou pour le dire plus crûment de clochards doublés d'ivrognes, nous suivons la route de Whitey, qui brièvement diverge de celle de ses compagnons d'infortune. La voix éraillée, limite inaudible pour ceux qui manquent d'habitude, les cheveux prématurément blanchis, la plupart du temps ailleurs, dans une léthargie que ne secoue que le feu de la gnôle. Tel est le personnage, en état d'apesanteur, d'anesthésie générale que nous décrit David Goodis. Si proche du KO total d'une mort cérébrale programmée qu'il semble peu probable que quoi que ce fût perturbe le cours de son histoire. Un individu venu du fin fond de son énigmatique passé va secouer cette inertie tout à la fois sordide et bienheureuse. Le suivre, c'est déjà rompre son serment d'immobilité. Et accessoirement franchir les limites de l'Enfer, haute zone de turbulences.
Au fil de ses pérégrinations, le lecteur apprendra par bribes le secret de sa déchéance. Au passage, nous assisterons à des scènes monstrueuses et anthologiques. Un commissariat où le passage à tabac semble être devenu règle d'or, qui apparaît sorti tout droit d'un tableau de Jérôme Bosch. Difficile d'oublier Bertha, terrible femme-bourreau (au sens physique du terme) dont les mains telles des massues prennent plaisir à rabaisser l'orgueil viril. Et si la fin laisse sans voix, ce n'est pas tant qu'elle franchit un degré de plus dans l'horreur, le sordide ou la violence, non parce qu'elle demeure fidèle à ce qu'annonce le titre. Mais à l'inverse, en raison de sa bouleversante douceur. L'atroce est devenu notre "home sweet home", le seul lieu où nous trouvions encore quelque chaleur.
Étrange vie que celle de Goodis, qu'un raccourci facile tendrait à rapprocher de ses œuvres. Son second livre "Cauchemar" est adapté par Delmer Daves, avec en têtes d'affiche Humphrey Bogart et Lauren Bacall. Rien de moins. "Les passagers de la nuit" se révèle un carton et le romancier devient la nouvelle coqueluche d'Hollywood. Moins de trois ans plus tard, Goodis rompt les amarres et retourne à Philadelphie, dans la demeure familiale, aux côtés de ses parents et de son frère schizophrène.
Dès lors les conjonctures commencent. S'est-il lassé de ce qu'aucun de ses scénarios n'aboutisse, en dépit d'un contrat renouvelable six ans ? S'est-il vu enfermé dans un succès qui ne lui ressemblait pas ? "Cauchemar" avait été écrit pour un public spécifique et comme acquis d'avance. Plus dure, plus noire semble la vision du romancier. Une hypothèse que vient corroborer le fait qu'une fois de retour au bercail, plutôt que les éditeurs côtés auxquels son talent et sa réputation lui auraient permis de prétendre, il préfère se tourner vers des publications bon marché qui lui laissent toute liberté d'écriture. Les femmes fatales, la violence sont toujours au rendez-vous. S'agit-il en l'occurrence de la part de contrat que doit assurer l'écrivain pour avoir par ailleurs toute licence ? Ou de ses goûts personnels ? Difficile de le savoir. Peu importe en réalité, puisque d'une part Goodis transcende tous les poncifs. De l'autre parce que si tel est le prix à payer pour avoir les coudées franches, l'enjeu en vaut largement la chandelle.

Récits d'une noirceur compacte, dont le héros parfois remonte vers la lumière ("Descente aux enfers"), d'autres non ("Sans espoir de retour"), toujours éminemment poignants et mortellement désespérés, d'une beauté à couper le souffle. Tels sont les paradoxes de l'œuvre goodisienne. Consumé par l'alcool et les démons qui le rongent et dont nous savons en fait peu de choses, David Goodis rendra l'âme à 49 ans. Si ses adaptations cinématographiques par Truffaut ("Tirez sur le pianiste") et Verneuil ("Le casse") ou René Clément (l'étrange et sublime "La course du lièvre à travers les champs") sont à des niveaux différents considérés comme des classiques, c'est surtout le cinéma des années 80 qui fera connaître l'auteur en France, de "La lune dans le caniveau" (Jean-Jacques Beineix) à "Descente aux enfers" (Francis Girod) en passant par "Rue barbare" (Gilles Béhat). Immorale, indécente, mais toujours majestueuse, l'écriture de Goodis n'en a pas fini de fasciner.
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Un auteur de série noire made in Irlande, voici qui ne peut qu'intriguer et exciter tout polarophile digne de ce nom. Pourtant, ma première pinte de Ken Bruen fut une demi-déception. Un privé (ou un flic) alcoolique et cocainomane, dont les erreurs de jugement frôlent parfois la catastrophe, voire sont à l'origine de réactions en chaîne… j'avais l'impression d'avoir déjà lu cela mille fois, en mieux, ailleurs… Dans les livres de James Crumley par exemple… La sensation gênante que l'élève Bruen avait bien retenu les leçons de ses maîtres à écrire, mais qu'il manquait à sa copie l'apposition de son propre sceau. Telle fut du moins la première impression que me laissèrent "Toxic Blues" et son détective Jack Taylor. Rien de vraiment honteux, mais un manque de relief qui coinçait aux entournures.
Un côté un peu artificiel que venait renforcer encore l'aspect ultra-référentiel de l'œuvre. "Toxic blues" regorge de citations de romanciers, poètes et chanteurs irlandais. Jusqu'à l'indigestion pratiquement. Ce n'est qu'avec le recul que certaines qualités de l'œuvre, que mon agacement avait jusqu'alors occultées, ont soudainement pris du relief. Une réelle tendresse pour les laissés pour compte de la société de consommation, entre autres (en l'occurrence les Gitans). Une phrase qui parfois vous croche le cœur. Des personnages secondaires bien campés.
dotés d'intitulés intriguants. "Chantez dansez agressez qui vous voulez" "Nu intégral de face" : des titres prometteurs qui tiennent la plupart du temps leurs promesses. Chaque personnage possède son épaisseur et ses failles. Mais aucun n'est pour autant noir ou blanc, possédant sa part de bonté comme d'infamie.
Je décidai de me replonger dans les aventures de Jack Taylor, le privé alcoolique et cocaïnomane. Grand bien m'en prit : j'ai marché à deux-cent à l'heure dans "Le martyre des magdalènes". Toutes les idiosyncraties brueniennes sont bien là, mais cette fois-ci à la bonne place et dans le juste tempo. L'enquête sert ici de prétexte pour raconter l'incroyable histoire vraie du couvent des Magdalènes. Les filles-mères qui y étaient envoyées dans les années cinquante devenaient de quasi-esclaves, sévices corporels à la clé. Parce qu'il cherche la trace d'une supposée "ange des magdalènes" qui aurait sauvé bien des sœurs, le détective s'introduit dans les eaux d'un passé dangereux et particulièrement déstabilisant. Un livre-somme, parfois choquant, qui entraîne le lecteur dans un tourbillon tumultueux.
Un diagnostic que confirme l'époustouflant "Le dramaturge". Jack Taylor is again. Et il a sérieusement décidé de décrocher. De l'alcool, de la dope et, pour faire bonne mesure de la cigarette aussi. C'est le moment que choisit son ex-dealer, aujourd'hui en prison, pour le charger d'enquêter sur la mort de sa sœur. Apparemment, une chute d'escalier. Mais la jeune fille n'est ni alcoolique ni droguée. Plus intriguant encore : on a retrouvé sur son corps un livre de poèmes de John Millington Synge. Plusieurs décès suivront dans les mêmes circonstances. Il devient dès lors difficile d'invoquer un simple hasard. Si le grand méchant loup du titre vaut son pesant de Guiness, Bruen a le bon goût de développer davantage intrigues et personnages secondaires. C'est de là que naîtra la fin la plus déchirante qui soit.
Jouissant d'un "cahier des charges" moins contraignant que son grand frère le polar, la série noire s'offre parfois des échappées salutaires, livrant ses expérimentations toniques. Elle flirte alors davantage avec Céline, Fante, Bukowski ou Selby Junior qu'avec Sainte Agatha Christie. Si Jim Thompson demeure l'exemple type des francs-tireurs éclairés de la Série Noire, David Goodis en est l'autre fleuron.
n'est pas à la police qu'elle téléphone. A un homme visiblement, qu'elle appelle "chérie". Dès lors, le héros comprend que sa femme a un amant… Ou du moins l'imagine-t-il. De cambrioleur en tous cas, nulle trace. Mais le supposé deuxième homme va être source de tensions et de brusques dérapages. Ça commence un peu comme du Cassavetes. Quelques pages plus loin pourtant, nous voici au cœur d'un roman jumeau du "Démon" de Hubert Selby.
On est secoués comme dans un shaker, pris dans un faisceau d'émotions extrêmes, passant du roman de mœurs au roman sociologique, de la fresque dantesque (un portrait des bas-fonds que n'eût point renié Jack London) au roman policier. Un polar sans flics, sans voyous, sans crime, sans détectives… juste des êtres humains attirés par les extrêmes et aimantés par le fond. Où l'écriture nous stimule, nous fouette, nous intrigue.
notre faim et dénoue un à un les fils de l'écheveau qu'il a lui même tissés. Il se paie même le luxe, lui qui accule si souvent ses héros à l'irréversible, de "sauver" son héros in extremis d'une chute sans rémission. Car il trouvera la réponse qu'il espère, en une fin vertigineuse et purement psychanalytique. Une conclusion pour le moins perverse, car si elle semble apaiser Alvin Darby, elle hantera longtemps les lecteurs d'"Obsession".
Oublions un instant les
stars, les divas, les maîtres du style et autres incontournables du roman policier… Car fourmille sous ma plume l'envie de rendre hommage au plus délicieux de mes plaisirs coupables : la lecture
effrénée des livres de Carter Brown. Ceux qui l'ont lu avec délectation hésiteront souvent à avouer qu'ils le comptent parmi leurs auteurs favoris.
De même, ne nous
laissons pas tromper par le "traduit de l'américain" affiché sur les jaquettes. En réalité Carter Brown, de son vrai nom Alan Geoffrey Yates est né à Londres. Il émigra en Australie à 25 ans et y
mourut en 1985.
En premier lieu, le lieutenant Al Wheeler. Un
ancien de la criminelle, grand tombeur de ces dames à la réplique mordante (ce qui est d'ailleurs une constante chez la plupart des enquêteurs de Carter Brown). Son autre obsession : sa chaîne
hifi haut de gamme, qui lui permet d'écouter les suaves mélodies de Peggy Lee. Outre le plaisir auditif, elle est l'un de ses jokers donjuanesques. Cet ardent Casanova semble sensible aux beautés
de tous âges. Ses conquêtes ont de vingt à cinquante ans. Il arrive également que des "femmes libérées" le mettent à leur tableau de chasse.
dans toutes sortes de milieux sociaux, des farces et attrapes à la haute industrie, du textile au microcosme télévisuel… les romans de Carter Brown
savent aussi s'adapter à l'époque : on y croisera des féministes, des hippies, et dès les années soixante-dix, les scènes érotiques se feront plus corsées et moins elliptiques.
- Vous savez, je ne suis pas aussi bête que j'en
ai l'air…
en causticité, c'est pour le lecteur un pur bonheur. Le surréalisme et l'absurde s'y invitent volontiers. Ainsi, un commissaire balance à Dany Boyd
: "Je vais vous suivre de si près que lorsque vous vous moucherez, deux flics tomberont de votre mouchoir". Ou l'infatué détective à la coupe en brosse lançant à une jolie femme "une poupée
roulée comme toi ne peut que perdre son temps hors de mes bras".
Quand on évoque les grands auteurs de polars et de série
noire, on cite rarement le nom de l'auteur de "Mortelle randonnée". Marc Behm est mort en 2007 sans que son décès ne fasse la une des gazettes. Sans doute le romancier est-il le principal
responsable d'une telle méconnaissance. À force de surfer sans cesse entre les genres et les styles, il en vient à défier toute étiquette et à se révéler inclassable. Une particularité qui n'est
pas des plus cotées dans l'hexagone. Mais qui est précisément la marque de son génie.
douce, mais demeure assez conscient pour le dissimuler
aux yeux de tous. L'origine de son mal : son ex qui lui ferme la porte, lui interdisant de voir sa fille. Il ne l'a connue que bébé. Un jour, elle lui envoie une photo de classe. Sa fille est là,
dit-elle. À lui de la reconnaître. Cruauté gratuite qui le fait basculer de l'autre côté. Irrémédiablement. Quand il est amené à suivre les pas d'une aventurière qui tente d'arnaquer un jeune
homme de bonne famille, il ne se doute pas encore qu'il va assister en direct à l'assassinat de ce dernier. Au lieu de la dénoncer, il va tout faire pour effacer les traces de ses crimes,
l'identifiant à sa fille absente.
étage d'un gratte-ciel. Ce qui présente quelques difficultés : ils ne connaissent plus les trucs pour se transformer en chauve souris, en loup ou en fumée. Il leur faut par conséquent un
mentor. Ils le trouvent en la personne d'un vieux vampire, autrefois initié par Robin des Bois (!!!). Il est expert en ces matières, bien qu'il soit affligé d'un sérieux handicap : une verge
éléphantesque, par lequel le maître est obsédé jour et nuit.
On peut pourtant se demander, au vu
de ce qui précède, si le romancier s'est risqué de nouveau à la série noire classique après "Mortelle randonnée"… La réponse est assurément "oui". La preuve en est "À côté de la plaque". Encore
un détournement -mais quel !- des codes en vigueur dans le genre. C'est par hasard que le héros, gérant de garage et insomniaque chronique se trouve nez à nez avec une scène de crime. Les flics
sont déjà sur place. Lui ne voit rien d'autre que les beaux yeux d'une inspecteur, et n'a de cesse de la revoir. Bien trop timide pourtant pour lui avouer sa flamme.
Si l'on excepte un recueil de nouvelles écrit à
quatre mains avec Paco Ignacio Taibo II, l'auteur achève son parcours en beauté par un livre qui me fit tordre de rire. Le bien intitulé "Tout un roman". Parodie des romans d'espionnage aussi
speed en quatre pages que tous les épisodes de James Bond réunis. En dix pages, le héros se met à dos le FBI, la Mafia, l'Ira et j'en passe… Et ça continue sur ce rythme, sans jamais
s'essouffler, jusqu'à la dernière page. Entre deux esclaffements, Marc Behm parvient à rendre son héros attachant. L'auteur passe à la moulinette tous les thrillers des dernières décennies, les
condense, et pousse l'absurdité des situations initiales à peine quelques crans au-dessus pour les rendre d'une inoubliable drôlerie.
commencé par celles que l'on dit douces : ses deux recueils de nouvelles "Plus lourd que le vent" et "Vue en coupe d'une ville malade". Du fantastique, de la SF, mais comme on n'en avait
jusqu'alors jamais lus, portés par une imagination sans limites.
scaphandrier"… pour ne le lâcher qu'à la dernière page. L'histoire ? Celle d'un homme qui, chaque nuit, vit une existence parallèle dans le
monde des rêves. Des voyages dont il ramène le sujet de ses sculptures et quelquefois des objets d'une troublante réalité. Mais tout se complique lorsqu'il envisage d'habiter définitivement le
monde du rêve … On peut raconter le sujet central d'un livre de Serge Brussolo sans rien déflorer de l'histoire. Tant celle-ci est riche en rebondissements, en coups de théâtre, en trouvailles de
génie qui la relancent dans les directions les plus inattendues.
Quand Brussolo passa en mode thriller,
j'eus derechef des réticences. Son talent de conteur ne prenait-il pas le risque de manquer d'envergure confronté à notre monde réel ? "Le chien de minuit" vint me remettre les pendules à
l'heure. Quelque domaine qu'il aborde, Brussolo est définitivement l'un des plus grands créateurs de fiction à l'heure actuelle. Un ancien surfeur dans la dèche trouve refuge sur les toits,
plutôt que dans la rue. Là vit une tribu de hobos dans laquelle il parvient à se faire admettre. Ils escaladent les immeubles comme des alpinistes urbains. Leur rêve : arriver à planter un
drapeau sur "Le chien de minuit", un immense bâtiment gardé par un vigile armé, qui n'hésite pas à traquer (jusqu'à la mort dit-on) ceux qui pénètrent dans son domaine.
"Ceux qui dorment en ces murs" se passe quelque part en Amérique du Sud. Une ville idéale devenue villégiature de retraite pour vieillards très fortunés. Autour, les bidonvilles. Derrière,
la jungle ; menaçante. Les accidents fatals se multiplient soudain face à une police impuissante. Qui refuse de croire à la réalité de ceux que les Indigènes nomment "Le Maître d'École", celui
qui, toujours à la même période de l'année, distribue les mauvais points pour ceux qui se sont mal comportés. Sous forme de mutilations, voire de mises à mort en cas de fautes graves ou de
récidives.
ceux dont l'intrigue rebondit
pratiquement à chaque page ("Le labyrinthe de pharaon", "La main froide", "La fille de la nuit" par exemple) et ceux où l'atmosphère prévaut. Souvent oppressante, anxiogène. Si l'action finit
quand même par avoir le dernier mot, les réflexions et hypothèses des héros et des héroïnes, leurs découvertes progressives y sont prédominantes. Là, Brussolo peut donner totalement libre cours à
son imaginaire débridé. C'est le cas de "Armés et dangereux", "Le murmure des loups" ou plus récemment de "Dortoir interdit".
Si l'on évoque parfois les "grandes dames du roman
policier", il est rare que l'expression s'applique à un auteur français. Dans un monde quasi exclusivement masculin, Fred Vargas fait figure d'exception. Fort heureusement, là ne se limite pas sa
spécificité. Car avec le commissaire Adamsberg, apparaît une figure résolument inédite dans le roman policier.
contrefiche de son apparence physique et parvient souvent à la vérité par les chemins les plus tortueux. Il fascine tout autant qu'il exaspère, cet homme qui ne possède aucune mémoire
des noms. Il fonctionne par intuitions, par associations d'idées. Inaccessible à nombre d'émotions humaines (la peur de mourir par exemple), il n'en éprouve pas moins une sorte d'amour, de
compassion pour ses frères en détresse. Il déroute souvent ses interlocuteurs, mais sait aussi les amener, naturellement et sans forcer, sur la pente des confidences.
Toutes ces qualités qui ont contribué au
succès international de notre "grande dame" hexagonale sont portées à leur point d'incandescence dans "Un lieu incertain". Une histoire qui commence en Angleterre, pour se poursuivre sur notre
territoire, trouver des ramifications en Serbie, où Adamsberg séjourne longuement. Pour se conclure en France.
d'échos aux soubresauts mentaux du commissaire. Comme si
les péripéties policières étaient la toile de fond d'une autre action, tout aussi mouvementée, à l'intérieur du cerveau des protagonistes. Dans les coins les plus malfamés de l'âme humaine.
L'éclectisme engendre parfois de lancinantes
frustrations. Il est un domaine dans lequel mettre à jour ses lectures décourage le plus boulimique des lecteurs. Je veux parler du roman policier. Difficile, voire impossible d'explorer toutes
les nouvelles plumes, quand on vous annonce un "auteur de la décennie" en moyenne tous les quinze jours. Si l'on s'évite ainsi la lecture fastidieuse de feux de paille parfaitement dispensables,
on n'en prend pas moins le risque de passer à côté des Ellroy en gestation.
Il y a des années que
j'entends le nom de Michael Connely circuler sur les lèvres de personnes dont j'estime les goûts littéraires. Et un auteur qui rencontre le succès avec un livre intitulé "Le poète" ne peut que
susciter en moi un à priori positif. Il était évident qu'un jour s'opérerait la rencontre. Et celle-ci est d'importance. Car oui, "La glace noire", c'est du grand et beau polar, de ceux dont
l'intrigue vous tient en haleine et dont l'on sort essoré, bouleversé.
pourrait ne pas tarder à faire des ravages aux
États Unis. Et qui semble liée à une autre des affaires sur lesquelles il enquête. Il n'était pas suffisamment intime avec le sergent décédé pour que celui-ci laisse un mot et un dossier à son
intention, dans sa voiture. Alors pourquoi ? La question est légitime. Mais les réponses quelquefois dangereuses.