• Gonçalo Tavares, créateur d'univers, 2) Ces Messieurs du Quartier
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Que l'entreprise littéraire la plus excitante et la plus audacieuse des trente dernières années soit également la plus drôle pourrait surprendre a priori. Si ce n'est qu'elle est l'œuvre du génial trublion des lettres portugaises Gonçalo M. Tavares, l'homme qui aime à bousculer les frontières entre les genres et les styles. "Le quartier" se présente sous la forme de très courts romans (dont une partie fit l'objet d'une édition indépendante), souvent illustrés de drôles de dessins. L'éditrice Viviane Hamy les réunit aujourd'hui en un volume unique, incluant plusieurs inédits, la plupart du temps savoureux et jubilatoires.
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Imaginez un quartier dont tous les habitants auraient pour nom de famille celui d'un écrivain célèbre. Dont le comportement, les actes, les caractères seraient comme un écho à la vie ou à l'une des œuvres de leur illustre homonyme. Tel est le postulat de départ de cette série d'une prodigieuse inventivité.
Monsieur Brecht, Monsieur Valéry, Monsieur Calvino, tels sont quelques uns des protagonistes des épisodes de cette fresque existentielle, dont on ouvre chaque nouveau volet avec fébrilité.
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Satyre, non-sens, caricature, pointes d'humour grinçant voisinent allègrement avec un florilège de questionnements métaphysiques, de raisonnements philosophiques, de démonstrations par l'absurde. Si le rire parcourt l'ensemble en filigrane (du fin sourire à l'esclaffement), il n'est en aucun cas systématique. Chaque livre est une pochette surprise. On ne sait jamais exactement ce qu'on trouvera à l'intérieur. Une seule certitude demeure: en règle générale, le contenu sera passionnant, stimulant, imaginatif, décalé.
De même que chaque histoire est indépendante des autres, chaque personnage se distingue du modèle dont il s'inspire. Lecteur aussi boulimique qu'éclectique, je confesse cependant ne m'être encore jamais penché sur les poésies de T.S. Elliott. De même, j'ignorais totalement l'existence du journaliste et polémiste Karl Kraus. Ce qui n'a en aucun cas entravé mon plaisir à lire ces deux œuvres jubilatoires, parmi les plus fortes de la série, laquelle comporte nombre de points d'acmé, ou pour parler plus clairement, d'incontournables sommets.
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"Monsieur Kraus et la politique", avec une férocité carnassière, explore les arcanes du pouvoir pour mieux en cerner l'arbitraire et le profond ridicule. Mais également le pathétique et les relents de solitude que dégage toute puissance. "Monsieur Kraus" s'articule en suite de saynètes dialoguées entre chefs, sous-chefs et affiliés d'une belle impertinence. Quelque part entre Alfred Jarry, Jaroslav Hasek, Kafka et Raymond Devos.
La force de Tavares, qui le distingue de nombre de ses contemporains, est de ne jamais se limiter au factuel, mais de tenter d'isoler la structure de nos humaines avanies, cerner ce qu'elles ont d'éternel dans leur feinte modernité. Ainsi, certaines phrases de ce livre peuvent s'appliquer sans peine à des personnages de l'actualité récente, mais la réflexion qui y est sous-jacente porte bien plus loin.
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"Monsieur Brecht et le succès" emprunte la forme peu courue du récit au sein du récit, et plus singulièrement du conte, de l'histoire brève, toujours inattendue, qui vous laisse songeur ou sourire aux lèvres. Ce sont celles que nous narre le fameux monsieur Brecht. Si "Monsieur Breton et l'interview" tient en haleine, c'est d'une toute autre manière. Entretien schizophrénique, puisque Breton est tour à tour l'intervieweur et l'interviewé. En tant que journaliste, il prend plaisir à se poser des questions tordues et labyrinthiques, sophistiquées et hermétiques jusqu'à l'absurde. Poète, il y répond de manière élégante et profonde, comme un manifeste de l'art d'écrire, mais également de vivre. Sans doute l'un des opus les plus sérieux du "Quartier".
La poésie est d'ailleurs un sujet récurrent chez l'auteur, ce qui ne saurait surprendre puisqu'il est également l'auteur de recueils inédits en France (au même titre d'ailleurs que son théâtre). Mais en maître cuisinier, jamais ne l’accommode de la même manière.
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À l'opposé de cette passionnante approche didactique "Monsieur Elliott et les conférences" me valut de nombreux fous rires. De quoi s'agit-il ? D'une série de conférences imaginaires données par le personnage titre, devant un public très restreint. Au début de chacune d'entre elles, deux vers d'un poète disséqués jusqu'à plus soif, dans des interprétations toutes plus délirantes les unes que les autres (les conférences sur les fragments de poèmes de René Char et Sylvia Plath atteignent des sommets), jusqu'au non-sens absolu que n'eussent point renié Douglas Adams ou les Monthy Python.
Plus suggestif, mais arrachant de multiples sourires, est l'humour de "Monsieur Juarroz et la pensée". L'homonyme de l'immense poète argentin ne peut penser une chose et la réaliser dans le même temps, ce qui engendre des situations totalement décalées.
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On aimerait développer les particularités de chacun des personnages de cette planète si étrange et si familière à la fois, mais chacun d'entre eux est d'une telle richesse qu'on pourrait en noircir nombre de pages blanches.
Même si quelques personnages m'ont touché moins que d'autres ( "Monsieur Henri et l'encyclopédie" qui explore l'humour de comptoir ; "Monsieur Walser et la forêt", trop attendu à mon sens; "Monsieur Calvino et la promenade" trop proche de son modèle, et notamment de "Palomar" de Italo Calvino), leur ensemble forme une sorte de réjouissante famille recomposée, parmi laquelle on aime à se trouver. Au fur et à mesure des ouvrages, certains viennent à se croiser, se saluer, voire dialoguer.
Et les femmes, me direz-vous ? Ne sont-elles pas présentes dans le Quartier? Selon le maître lisituanien lui-même, une série de "Madame" est en préparation. Un événement littéraire à venir que j'attends avec une grande impatience.
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
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niveau d'exigence littéraire. L'artiste, par quelques propos sinon tendancieux du moins maladroits, rajouta quelques brindilles au bûcher que certains souhaiteraient allumer pour lui. Mais loin de posséder un talent, même très affirmé -ce qui fut le cas de bien des Nobel oubliés, en phase avec leur époque, mais plus guère avec la nôtre-, l'écrivain Mo Yan possède du génie. A mille lieues du consensuel, sa plume pourrait passer pour politiquement incorrecte s'il n'avait la carte du Parti. Mo Yan ne saurait en aucun cas être évacué d'un simple haussement d'épaules. Que ses livres aient, pour la plupart, obtenu la bénédiction des autorités est pour moi un grand mystère. Ainsi du "Pays de l'alcool"qui ferait passer le plus provocateur des auteurs occidentaux pour un joyeux plaisantin tout droit sorti de 'L'île aux enfants".
Cannibalisme, éloge de l'éthylisme, corruption policière : tels sont les thèmes que Mo Yan passe à la moulinette d'un esprit joyeusement frondeur et d'une imagination fertile. "Le pays de l'alcool" emprunte les habits du polar pour mieux ensuite les jeter aux orties, rejoignant par l'esprit des livres aussi atypiques qu'"Un privé à Babylone" de Richard Brautigan ou "L'affreux pastis de la rue des merles" de Carlo Emilio Gadda. Ici, l'inventivité de l'intrigue ne le cède en rien à celle de la langue, bifurquant sans cesse dans des directions imprévues, voire imprévisibles, explosant en bouquet de métaphores. Le lecteur aura rarement été convié à un semblable festin. Pas depuis certains livres du grand Salman Rushdie. Roman drôle et furieusement décalé, "Le pays de l'alcool" use de toutes les formes d'humour, du plus absurde au plus noir, s"élance vers des sommets de lyrisme échevelé avant de conclure d'un grand éclat de rire rabelaisien. Nous embarque dans une énigme insensée dont la résolution apparaît rapidement secondaire. Emboîte avec brio les strates successives d'un récit en forme de poupées gigognes avant de volontairement laisser s'écrouler le château de cartes qu'il a si patiemment construit.
"Le pays de l'alcool" prend toutes les libertés, s'autorise toutes les licences et toutes les parenthèses. Nous voici donc plongé dans les tribulations de l'inspecteur Ding Gou'er. Mandé par le juge d'instruction pour enquêter sur de prétendus banquets d'enfants. Entendez par là qu'on y sert des bambins jouflus, cuits à point, en plat de résistance. Drôle de personnage que ce Ding Gou'er. Totalement cyclothymique, il passe par toutes sortes d'états, de préférence les plus extrêmes. Parfois dépressif jusqu'à être tenté de mettre fin à ses jours, en d'autres instants il manifeste un enthousiasme excessif pour des êtres ou des choses qui lui sont, peu de temps après, devenues indifférentes. Pour corser le tout, l'inspecteur est grand amateur d'alcools, mais ne le supporte pas… Or, dès son arrivée dans la ville minière de Jiuguao, tout un chacun lui propose de boire, ce qu'il se doit d'accepter pour ne pas déshonorer ses hôtes. Pire encore : les directeurs de la mine font en son honneur un festin pantagruélique (qu'ils qualifient de simple repas) dont le mets de choix est un enfant habilement cuisiné… faux enfant, lui dit-on, simple artifice de décor, mais en est-il vraiment sûr.
Parallèlement un étudiant docteur en alcools de la ville de Jiuguo entre en correspondance avec l'écrivain Mo Yan. Et lui envoie ses nouvelles, lesquelles tournent principalement autour des "enfants de boucherie" et d'une belle mère fantasmée. Il incite Mo Yan à venir le voir et lui parle longuement du nain charismatique Yu Yichi, lequel se retrouve également présent dans les tribulations de l'inspecteur Ding Gou'er. "Le pays de l'alcool" déplace sans cesse les centres d'intérêt et l'on ne sait jamais d'où peut surgir le trait de génie. Chaque récit offre des morceaux de bravoure. Tant la correspondance entre Mo Yan et l'étudiant que les nouvelles de celles-ci, et naturellement l'histoire du trafic d'enfants. Et naturellement, toutes les pistes finissent par se rejoindre en un chaos invraisemblable et bouffon. Chaque page réserve des surprises, des trouvailles, des éblouissements.
Il n'est pas interdit de penser que l'homme qui donne à ses livres des titres aussi insensés que "Enfant de fer" "Beaux seins belles fesses" "Le radis de cristal" ou "La mélopée de l'ail paradisiaque" se plaise à jouer avec les limites de ce qui peut être dit. Toujours plus loin, protégé par l'écran de fumée de la fiction. Qu'il fusse, d'une certaine manière, un dissident intérieur. Même si tel n'était pas le cas, et quelles que soient l'ambivalence possible de l'homme, force nous est de reconnaître que Mo Yan est un immense écrivain.