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• Le chagrin des ogres : jubilatoire théâtre de la cruauté

Publié le par brouillons-de-culture.fr

chagrin-ogres-Fabrice MurgiaLa première pièce d'un comédien belge de 27 ans, qui jouit déjà d'une solide réputation internationale. Une histoire inspirée d'un fait divers récent, qui a défrayé la chronique. Autant de raisons de susciter la curiosité de l'amateur de théâtre. Qui font espérer le meilleur... et redouter le pire.

 

chagrin-ogres-2Pourtant, rien de ce qui précède ne nous prépare à l'électrochoc salutaire du "Chagrin des Ogres". Avec un regard incisif et terriblement personnel, tant dans son écriture que dans sa mise en scène, l'auteur nous entraîne là où nous n'aurions jamais cru pouvoir le suivre. Flirte avec l'univers du conte sans jamais avoir le mauvais goût de basculer dans la pure métaphore.

 

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Un adolescent allemand de 18 ans, Bastian Bosse, tenait régulièrement son journal sur son blog. Il se suicida après avoir tiré sur les élèves et professeurs de son lycée. Que Fabrice Murgia ait puisé son inspiration dans cette tragédie ne doit cependant pas focaliser notre attention. Ce drame est un point de départ, et non le sujet de la pièce.

 

Certes, on peut se réjouir du fait que le théâtre d'aujourd'hui s'intéresse à l'actualité. Mais ce qui importe avant tout, c'est la façon dont cette matière brute est traitée afin de nous donner à voir. À ressentir. À modifier notre perception. A travers elle, un artiste parvient à parler de nous, de notre époque, de nos miroirs falsifiés.

 

 

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Sur scène, un être étrange. Une jeune femme avec une voix de petite fille. Elle porte une robe tachée, entre l'habit d'une jeune mariée délaissée et celui d'une poupée. C'est elle qui ouvre le bal. Elle parle, avant de nous révéler l'existence de deux personnages, un garçon et une fille, chacun derrière une cloison de verre. Leur visage est tour à tour projeté au dessus de leur "cellule".

 

chagrin-ogres-2-28Lui raconte sa rage de ne vivre et de n'être rien, tout en clamant son importance, sa différence, sa supériorité presque. Ou son infériorité totale. Qu'importe, seul semble compter d'être autre, de ne pas ressembler à la masse de ses camarades.

 

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Elle est dans le coma. S'imagine au fond d'une cave, prisonnière du grand méchant Wolf. Elle témoigne par le biais d'une télé imaginaire, bricolée avec les moyens du bord.

 

D'une manière ou d'une autre, nous sommes dans leur espace mental, sans aucune échappatoire. Si ce n'est cette "petite fille" étrange, qui pourrait tout aussi bien être un petit démon malicieux, entre Puck et Caliban.

 

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"Le Chagrin des Ogres" est une pièce en trompe-l'œil. Le sujet "central" importe moins que les nombreux sous-textes subversifs. Par glissements progressifs, ils finissent par constituer le cœur même du récit. Le malaise des adolescents, les ravages d'Internet et de la télévision, l'aveuglement parental. Un peu voyeurs, un peu distants, mais portés par le flux d'une écriture précise, nous suivons avec bonheur les tribulations de ces enfants du siècle.

 

chagrin-ogres-22Sans songer un seul instant que sous peu ce sera notre propre âme -ses plus poignantes et douloureuses interrogations- qui sera mise à nu sur scène.

 

À quel moment avons-nous renoncé à ce à quoi nous aspirions ? S'il est, pour grandir, nécessaire de tuer notre enfance, que reste-il de notre adolescence, cette période où l'on croit vraiment pouvoir changer le monde ?

 

La violence exercée sur soi, en nous forçant à abdiquer nos rêves, et celle exercée sur les autres ne sont-elles pas jumelles l'une de l'autre ? Pourquoi la société ne nous propose-t-elle qu'une version pathogène de la réalité ? Qui a été élevée dans la peur du monde extérieur (des étrangers, de la guerre, du chômage, de la bombe …) peut-il transmettre autre chose que de la peur ?

 

 

 

Les angoisses de l'adulte et celles de l'adolescent sont renvoyées dos à dos. Sans jamais juger l'un ou l'autre.

La télévision, Internet ? Seul l'excès de leur usage, leur omniprésence dans nos vies pour combler à tous prix le vide de nos défaites est ici remis en cause. L'absence de vie dans nos vies : voila sans doute un responsable plus probant. Elle transforme les plus fragiles, en martyrs... ou en bourreaux.

 

 

Plus qu'aux tourments de deux adolescents, nous assistons à la naissance d'un processus implacable. Celui qui pousse certains d'entre nous à l'enfermement intérieur.

 

chagrin-ogres-4"Le Chagrin des Ogres" est une pièce jouissive, jubilatoire. Ce n'est pas pour autant une pièce confortable.

 

Portée par de superbes idées de mise en scène (où la lumière devient personnage à part entière), par une langue alternant lyrisme maîtrisé et langage quotidien (ou du moins sa traduction théâtralisée) ce spectacle laisse rarement indifférent.

 

Les comédiens sont tous étonnants de justesse, de sensibilité, d'émotion. Émilie Hermans, David Murgia et Laura Sépul savent tour à tour nous émouvoir, nous faire rire (souvent jaune) et font de cette farce cruelle un moment de pure magie.

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Photos © Cici Olsson

 

lechagrindesogres Texte et mise en scène Fabrice Murgia, assisté de Catherine Hance / Interprétation Emilie Hermans, David Murgia, Laura Sépul / Un spectacle de la compagnie Artara, produit par le Théâtre National (Bruxelles), en collaboration avec Théâtre & Publicsle, du Festival de Liège  


 

chagrin-ogres-affiche.jpgDernières représentations en France !!!

(avant la tournée prévue en Belgique)

 

du 26 novembre au 3 décembre à 19h

dimanche 28 à 17h

 

Centre Wallonie-Bruxelles

46, Rue Quincampoix (niveau-1)

75004 Paris

Tél : 01 53 01 96 96

Tarifs : 10 € (plein) – 8 € (réduit)

 


Publié dans spectacle... vivant !

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• Entre slam et spoken word : une nouvelle musique est née

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Avant de devenir un espace  populaire d'expression libre où chacun peut venir exprimer ses humeurs et ses mots, le slam obéissait, à l'origine, à une rythmique très particulière. Une manière spécifique de scander les textes. Mélange d'un parler-chanter dominant (façon Gainsbourg des dernières années ou Miossec) ponctué de phrasés typiquement raps. Cocktail détonnant, techniquement hardi autant qu'ardu, qui, sans autre instrument que la voix, parvenait à devenir musique.

Son ancêtre, le spoken word, comme son nom l'indique, donne principalement place aux mots. Sous une forme n'empruntant pas nécessairement à la poésie, ses adeptes déroulent le fil de la parole, ponctuée d'accélérations vocales et de mots syncopés, sur fond de musiques urbaines. Un genre peu pratiqué sous nos latitudes, dont les plus nobles représentants pourraient être les Brand Nubians ou Loïc Lantoine.

À  la préhistoire du genre : les poètes de la Beat Génération, par exemple Allen Ginsberg qui, sur fond de musiques bidouillées, incantait rythmiquement ses textes. Ou à la poésie sonore. Voire bien plus loin encore.

Entre les deux genres précités existent de nombreux points communs : l'importance donnée au texte, une distance prise par rapport au binôme "couplet/refrain", un affranchissement de la durée des chansons traditionnelles.

 

Fusionner les deux styles ? Audacieux et tentant. L'accommoder de ses propres épices, prendre quelque liberté avec les contraintes propres à chacun pour accoucher d'une nouvelle musique ? Complexe mais stimulant. De nouveaux groupes ont brillamment su relever le défi. Ils s'appellent Mots Paumés Trio, Neb & The Nems Band, Nada Roots, Nevchehirlian.

 

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Avec une dextérité vocale imparable, qui n'est pas sans évoquer les cadors de l'acappella dans le hip hop, Mots Paumés Trio jongle avec les sons, les rimes, les phrasés sans jamais perdre l'auditeur. Une élocution d'une clarté irréprochable sert d'écrin à des trouvailles textuelles souvent superbes. Ici, pas de jeux de mots au sens où aurait pu l'entendre un Bobby Lapointe, mais un permanent jeu avec les mots.

 

Mots Paumés Trio, c'est un spoken word dont on aurait considérablement accéléré

MOTS-PAUMES-3.jpg

le tempo. Un peu comme quand l'on passait un 33 tours en 45 tours, histoire de voir…

 

Mais la maîtrise du verbe et de la diction évite ici toute confusion. La variété des thèmes traités est un atout supplémentaire pour ce groupe grenoblois et consolide son identité musicale. De l'apnée, au propre comme au figuré, à Internet, en passant par le consumérisme…

 

 

 

 

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Neb & The Nems Band, quant à lui, semble privilégier l'aspect ludique. Sur fond de jazz et de funky, le combo parisien donne sa préférence à des thèmes légers, sans pour autant recourir à des paroles débilitantes. Il peut toutefois étonner quand il se penche sur des problèmes plus profonds, et s'en sort avec les honneurs.

 

 

neb-s-1.JPGMais l'intérêt majeur du groupe se situe à un autre niveau : à l'intérieur d'un même texte, Neb & The Nems peut passer du slam au rap, du rap au spoken word et du spoken word à la chanson française traditionnelle. Pas nécessairement dans cet ordre-là d'ailleurs. Un collage surréaliste qui ne devrait pas fonctionner et qui pourtant fonctionne.

 

De telles expérimentations étaient jusqu'alors en grande partie chasse gardée des jazzmen, des musiciens postmodernes et du rock dit progressif.

 

 

 

 

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Doté d'une profonde et fascinante voix de basse, le chanteur de Nada Roots déclame, scande, incante avec une énergie sans faille. Comme Neb & The Nem Band, il ajoute aux ingrédients de base de ce nouveau genre musical, une touche spécifique. Ainsi n'hésite-t-il pas, parfois, à aventurer son puissant organe sur les terres du rap ou du reggae.

 

nadaroots-2.jpgSa matière textuelle possède également sa singularité : il est complexe d'en isoler un thème, tant il les entremêle avec maestria, sans jamais se départir d'une pointe d'ironie et de fatalisme tranquille. L'actualité la plus récente s'invite au cœur d'un sujet personnel, sans avoir l'air d'y toucher.

 

 

 

 

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Nevchehirlian : un nom que l'on éprouve quelque difficulté à prononcer la première fois, mais que l'on n'oublie pas après avoir assisté à l'un des spectacles de ce groupe. Tout en ayant la pudeur rare de ne jamais se targuer de poésie, pas même urbaine, Nevechehirlian parvient par moments à s'en approcher. D'une densité littéraire impressionnante, l'auteur-interprète nous entraîne dans un voyage surréaliste, vers un pays tissé d'émotions. NEV2.jpg

 

 

Explosant parfois les formats standard, partant d'événements de la vie quotidienne pour les transformer en épopées d'images, Nevchehirlian nous emporte dans son flux jubilatoire de paroles et de métaphores.

 

Surfant entre slam et spoken word et jouant la carte de musiques hypnotiques et répétitives, Nevchehirlian s'impose dès la première écoute comme un artiste d'importance.

 

 

 

Ce courant émergeant, qui voit sans cesse poindre de nouveaux artistes, n'a peut-être pas (pas encore ?) de nom, mais il possède déjà ses fers de lance.

 

Il augure à n'en pas douter d'un bel avenir devant lui.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Présents sur myspace :

www.myspace.com/lesmotspaumes

www.myspace.com/nemsband

www.myspace.com/nadarootsprod

www.myspace.com/nevchehirlian

 

Publié dans polyphonies

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• Saïd Dib, insolent et solaire

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

 

topor_1.jpgIl serait facile et tentant de réduire la poésie de Saïd Dib à quelques phrases-choc et provocations insolentes dont il ne se prive guère. À son homosexualité exhibée comme un trophée, au travers d'une sexualité décrite comme exubérante.

 

Ce serait être aveugle à la magie des mots, des métaphores flamboyantes et lyriques qui parcourent ses recueils. De l'extraordinaire puissance d'un style, dont la crudité jamais n'annule tout à fait l'élégance. L'ironie, la révolte, la violence, l'obscénité parfois même du propos n'ont rien de "trucs" destinés à séduire les médias.

 

On en ressent à chaque ligne la nécessité vitale, l'urgence et la cohérence. Parce qu'elles expriment un être entier, dont les mots ne peuvent pas transiger avec la décence. Parce qu'il est temps de dire, sans censure, en toute liberté. Mais dans l'exigence. Toujours indécent, dérangeant, peut-être… Comme les furent en leur temps les deux Jean, Sénac et Genet.

 

Son second recueil,"Tranquillement tranchant", s'il ose des vers tels :

 

tranquillement-tranchant.jpg 

Il suffit !

Livrons le jour aux griffes.

Décalottons le siècle.

Éjaculons sur nos grillages.

 

ou

 

Parallèle et puis pède,

je perdis cul en l'air,

l'axe de mes tangentes.

 

aptes à choquer les nouveaux puritains de ce XXème siècle, aborde les tourments de la conscience, la difficulté d'être, s'aventurant parfois jusqu'au métaphysique, avec une même sincérité.

 

Attendre la bataille

pour noter mes déserts.

Suffoquer d'avoir cru

qu'entre noirceur et nuit

la sente était solide.

  topor_2.jpg

ou encore :

 

La végétation seule

détient notre arrivée.

Pourriture, veux-tu inventorier

mes branches ?

 

Extrême et maîtrisé, tordant la langue pour en extraire une liqueur noire et savoureuse, Saïd Dib fut pour moi une révélation.

 

Je lus dans la foulée son précédent opus "La plèvre des jours". Dans ce premier recueil, déjà, la vigueur de sa plume s'affirmait renversante :

 

img374.jpg

 

Je suis le propriétaire

d'un châtiment qui m'encombre.

Je suis la bouche et l'ordinaire,

feuille sous la feuille,

âme sous l'écriture.

 

Nous assassinons l'horizon

avec nos compas, nos sextants.

Au fond, nous ébréchons nos rebellions

pour signifier l'apesanteur.

 

Premier ouvrage publié par les éditions La Dragonne, "La plèvre des jours" se vendit à plus de mille exemplaires.

 

Éducateur spécialisé de 41 ans, vivant dans les Vosges, Saïd Dib a aujourd'hui trois recueils à son actif. Trois livres qui déjà le placent parmi les très grands d'aujourd'hui.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Illustrations :  © Roland TOPOR

 


 

Publié dans peau&cie

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• La tempête : quand souffle l'esprit

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Somptueuse bacchanale de mots, de rires, d'images et d'émotions que celle à laquelle nous convie Georges Lavaudant. Vision d'un metteur en scène qui fait briller Shakespeare de tous ses feux. "La Tempête" et "Le songe d'une nuit d'été" occupent une place à part dans l'œuvre du dramaturge élisabéthain.

 


À mille lieues de ses grandes épopées historiques, ces deux pièces nous plongent dans un monde fantasmagorique, peuplé d'esprits, de fées, de lutins, de magiciens. Si dans Macbeth ou Hamlet, par exemple, les éléments fantastiques servent essentiellement de contrepoint à l'histoire, ils constituent  ici l'axe autour duquel s'articule le récit. La force dramatique de "La Tempête" et la drôlerie presque primesautière du "Le songe d'une nuit d'été" sont unis par le même nœud gordien de l'univers féerique. Les associer en un spectacle unique était tentant. Et pour le plus grand plaisir du spectateur, Lavaudant n'y résiste pas, secondé dans son entreprise par des comédiens d'exception.

 

tempete.jpgProspero, duc de Milan, est évincé du pouvoir par son frère. Avec sa fille en bas âge, il se réfugie sur une île dont les seuls habitants sont une infâme sorcière et Caliban, son monstrueux rejeton. Il occira la première et fera du second son esclave et souffre-douleur. S'emparant du "livre des ombres" de la magicienne, il acquiert la maîtrise du monde invisible, asservissant hommes et esprits.

 

Quinze ans ont passé. Un vaisseau approche des côtes. À son bord, le roi de Naples et sa cour, parmi laquelle le frère félon et ursurpateur. Ainsi que deux cotempete-image.jpgmédiens, Trinculo et Stéphano. Par l'intermédiaire d'Ariel, esprit de l'air qui le sert fidèlement, il va provoquer une tempête pour faire échouer le navire sur ses rivages.

Le fils du roi de Naples est bel homme et la fille de Prospero possède beaucoup de charme. Rien n'est plus facile à ce démiurge d'opérette que de provoquer une rencontre, qui suffira à ce que ces deux-là s'éprennent. Pour fêter leurs noces, le duc magicien leur offre un spectacle, un voyage dans le monde des esprits : "Le songe d'une nuit d'été".

 

tempete_03.jpgObéron, le roi des ombres, s'offusque qu'Hermia, fille d'Égée, refuse de lui céder un de ses pages. Dès lors, il entreprend de la ridiculiser, par l'intermédiaire de son âme damnée : le fidèle lutin Puck. Ce dernier endort Hermia en se servant d'une fleur magique. Elle aimera le premier être humain, plante, animal que croisera son regard à son réveil.

Une troupe de mauvais comédiens s'apprête à jouer une pièce exécrable dans le monde des esprits. Puck transformera l'un d'eux en âne, devant lequel Hermia tombe en adoration. Tout se compliquera pourtant quand le lutin, à la demande de son maître, tentera de mettre un peu d'ordre dans le cœur changeant des hommes. En se trompant de victime, il créera une belle zizanie.

 

tempete_loll-willems.jpgSans en dénaturer l'essence ("Le songe d'une nuit d'été" est conçu comme une farce), Georges Lavaudant donne aux œuvres shakespeariennes une nouvelle dimension. Celle d'une modernité bien comprise. Il use ainsi d'armes et de références qui renforcent notre empathie envers chacun des personnages.

 

Clins d'œil cinématographiques : si la cour du roi de Milan fait furieusement songer à Greenaway, le roi lui-même évoque celui du "Labyrinthe de Pan".

Emprunts au monde du cabaret avec certains numéros (chants et danses) réussis. D'autres moins, à mon sens.

 

Lavaudant ose parfois l'outrance, tirant certaines scènes vers le pur tempete_01.jpgcafé-théâtre. Un pari risqué mais payant, puisque pour quelques effets un peu gratuits ou parti-pris hasardeux (faire camper les fées par des drag-queens n'apporte à mes yeux pas grand chose), beaucoup se révèlent carrément hilarantes, ponctuées de trouvailles hardies et jouissives.

 

Si la distribution est à la hauteur de cette ambitieuse création, force m'est pourtant de souligner la prestation de deux monstres de théâtre. André Marçon tout d'abord, impérial en Prospero comme en Oberon. Une voix, une présence, un jeu qui offrent aux mots de Shakespeare un magnifique écrin.

 

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Et le stupéfiant Manuel Le Lièvre. S'il nous enchante en lutin maladroit, il nous cloue au fauteuil en Caliban. Personnage de perdant-né, en rébellion permanente, ne pouvant vivre que sous tutelle et que chaque erreur crucifie davantage. Qui voit en Trinculo son nouveau dieu, avant que celui-ci n'abuse de son pouvoir. Soumis et révolté, esclave sans destin dont le malheur nous touche.

 

Pour porter un tel rôle, nous en faire éprouver tout à la fois le ridicule et le tragique, le dégoût et la compassion, la forte personnalité de Manuel Le Lièvre s'imposait. Un croisement improbable entre Denis Lavant et Dominique Pinon. Mais possédant une couleur qui lui est propre.

 

"La Tempête" ou deux heures vingt sans une once d'ennui, pendant lesquelles  le spectateur passe de l'émotion au fou-rire, ce n'est pas chose si courante au théâtre. Surtout quand il s'agit de pièces dites "classiques".

 

Merci donc du fond du cœur au MC93, mais également à Lavaudant et à sa formidable troupe de comédiens de nous offrir ce plaisir rare…

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia-Bejjani Perrot, graphisme

 

 

temp_00.jpg

D’après La Tempête
et Le Songe d’une nuit d’été
Texte William Shakespeare
Mise en scène :  Georges Lavaudant
Traduction, adaptation : Daniel Loayza

 

 Du 1er au 24 octobre 2010

 MC93 Bobigny
1 boulevard Lénine

93000 Bobigny
http://www.mc93.com/public/artistik/saison/01_temp/index.htm

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• Housemaid et Poetry : deux joyaux coréens

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

housemaid-affiche.gifpoetry_affiche.jpg

Atteindre l'intemporalité tout en demeurant ancré dans la plus stupéfiante modernité, tel est l'exploit qu'accomplissent ces temps deux films coréens majeurs : Poetry et The Housemaid.

 

Impudiques et délicats, alternant la nuance et l'approche frontale. Mêlant, parfois dans un même plan, douceur et brutalité, regard clinique et esthétisme raffiné, ces deux œuvres sont des miracles d'équilibre.

 

Dans "Poetry", une vieille femme (prodigieuse Yun Junghee) élève son petit-fils en faisant des ménages. Un ado poetry 1"ordinaire", shooté aux émissions télé et au rock à plein volume, activités qu'il n'abandonne que pour sortir avec des gamins de son âge. Un véritable courant d'air. De la mère absente, nous n'entendrons qu'épisodiquement la voix au téléphone.

 

L'héroïne semble trouver une bouffée d'oxygène dans des cours de poésie. Elle y apprend à regarder les choses, à isoler la beauté au cœur du quotidien. À s'attarder. Flâner. À découvrir.

 

poetry-Da-wit-petit-fils

 

La beauté et l'horreur pourtant ne tardent pas à se télescoper. Lorsqu'une jeune fille se suicide, après avoir été victime d'un viol collectif, la vieille dame est loin de soupçonner que son petit-fils est l'un des bourreaux…

 

 

Allegro de la beauté de la vie et de profundis de sa tragique absurdité. Torrent émotionnel sans le moindre pathos. Il fallait dongà la réussite d'un tel projet, improbable sur le papier, une parfaite maîtrise cinématographique. Lee Chang-Dong bouleverse sans effets faciles, en donnant à chaque scène sa durée appropriée. Plus longues, les séquences du club de poésie eussent été imbitables. Plus brèves, le film eut été amputé d'un élément clé. Qui préside à l'empathie ressentie envers chacun des personnages, même les plus vils. Le petit-fils n'est pas un monstre.  En dépit de l'ignominie de ses actes.


De même de la scène d'amour entre l'héroïne et un vieillard paraplégique. L'occulter, eût été un défaut de courage. La prolonger un manque de tact. L'image, souvent superbe, sait se faire sobre et nue quand  le propos l'exige. Jamais ostentatoire, le regard du cinéaste est pourtant toujours présent, toujours à la juste hauteur. 

 

poetry-Da-wit-pont

En deux heures vingt, qu'on ne sent guère passer, "Poetry" nous aura parlé du choc des générations, de la beauté de chaque instant. De vieillesse et de dignité. De l'honneur et l'horreur de vivre, de classes sociales et bien sûr de poésie. Poèmes intenses, dont le dernier notamment, d'un lyrisme maîtrisé et d'une belle émotion, nous rappelle que Lee Chang-Dong est également écrivain.

 

 

 

 

C'est dans un tout autre registre qu'évolue "The Housemaid". Tant dans son sujet même que dans son traitement.

housemaid-de-im-sang-sooUne jeune fille pauvre, rodée aux sales boulots, est engagée comme bonne dans une maison de la haute bourgeoisie. Elle croit avoir atteint le paradis, quand elle se trouve dans l'antichambre de l'enfer. L'époux va la séduire et la prendre pour amante. Situation presque banale.

 

Mais l'héroïne tombe enceinte et cela vient à se savoir. Qu'elle veuille ou non garder l'enfant n'entre pas en ligne de compte. Elle n'est pas d'un milieu où l'on est en droit d'exiger. Son insoumission la conduira à sa perte.

 

 

Traiter semblable sujet sous la forme d'un conte cruel, d'une fable contemporaine relève d'un pari risqué. Mais l'audace est ici payante et chaque plan justifie le parti-pris de départ. Le film s'ouvre sur l'image sale, granuleuse, quasiment documentaire d'un quartier grouillant, aux immeubles délabrés. Une jeune femme s'apprête à sauter dans le vide et nul n'y prête attention.

 

the-housemaid-4Dès lors, quand nous pénétrons dans l'immense et magnifique demeure, qui est décor autant qu'acteur à part entière du film, nous nous immergeons dans un autre monde. Sans aucun point d'attache avec l'autre, le monde des "pue la sueur".

 

Ici, tout n'est que luxe, calme et volupté. Une fillette d'une étrange maturité, sous un vernis de politesse exquise. Une gouvernante bon chic bon genre. Un maître de maison beau, élégant, raffiné. Sa superbe épouse, qui attend des jumeaux. Tableau idyllique qui ne tarde pas à se fissurer de toutes parts. Monde de bassesses et d'humiliations, de dénis, de renonciation. Où le prestige et l'apparence, le luxe étouffant doivent être à tous prix préservés.

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Les gens de condition sociale inférieure sont ici des pions, manipulés au gré des possédants, dans un jeu dont eux seuls connaissent les règles. Pire encore, des objets que l'on brise si nécessaire. L'ordre social doit être maintenu coûte que coûte. Toute dérogation déchaîne des forces hostiles dont la jeune servante sous-estime la puissance.

 

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Im Sang-soo prend un parti pris d'esthète, qui jamais ne devient pause, créant une distance nécessaire. Plus l'image est belle, plus le propos gagne en noirceur. D'une étonnante sensualité, "The Housemaid" donne à chaque personnage une peu commune densité.

 

Chez la jeune servante, se mêlent l'horreur et la fascination pour cet univers qui la broie. housemaidAu même titre que la gouvernante, en révolte permanente en son fors intérieur, mais courbant finalement l'échine et commettant la faute qui précipitera tout. Entrant presque malgré elle dans le camp des bourreaux.

Ou cet homme qui, par son éducation, pense que tout lui est dû, que êtres et choses doivent se plier à sa volonté. Et qui veut ignorer le cataclysme que son attitude déclenche. Parce qu'on lui a appris à ne pas voir ce qui pourrait heurter ses certitudes.

 

 

Jeux de pouvoir et de masques qui ne laissent guère le spectateur indemne. Où l'argent, passe-droit d'une bourgeoisie pervertie, définit la valeur de l'être. De l'enfant.

Le prix dont on veut silence de la mère. Pour sa fille violée et morte, dans "Poetry". Le prix pour renoncer à l'enfant, et accepter l'avortement dans "The Housemaid".

Donnant licence à l'impensable.

 

Deux grands films, deux films forts qu'il ne faut rater à aucun prix.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans sur grand écran

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• Fred Vargas, l'exception française

Publié le par brouillons-de-culture.fr

fred_vargas1.jpgSi l'on évoque parfois les "grandes dames du roman policier", il est rare que l'expression s'applique à un auteur français. Dans un monde quasi exclusivement masculin, Fred Vargas fait figure d'exception. Fort heureusement, là ne se limite pas sa spécificité. Car avec le commissaire Adamsberg, apparaît une figure résolument inédite dans le roman policier.

 

Jean-Baptiste parle lentement, réfléchit en marchant, se vargas livres 1contrefiche de son apparence physique et parvient souvent à la vérité par les chemins les plus tortueux. Il fascine tout autant qu'il exaspère, cet homme qui ne possède aucune mémoire des noms. Il fonctionne par intuitions, par associations d'idées. Inaccessible à nombre d'émotions humaines (la peur de mourir par exemple), il n'en éprouve pas moins une sorte d'amour, de compassion pour ses frères en détresse. Il déroute souvent ses interlocuteurs, mais sait aussi les amener, naturellement et sans forcer, sur la pente des confidences. 

 

Sa singularité-même le met en position de comprendre, sans les condamner, les lubies et fêlures de ses adversaires. Il ne met fin à leurs agissements que par pure nécessité. Personnage complexe, d'une grande richesse,  Adamsberg est un drôle de corps que l'auteur parvient à nous rendre familier.

 

Au même titre que sa famille de cœur : la troublante Camille, qui au fil des romans, apparaît et disparaît, formant avec le commissaire un couple d'amants paradoxaux, qui ne peuvent vivre ni ensemble ni séparés. Qui finissent par se retrouver et retrouver intacts leurs sentiments même après des années de distance.

 

Et puis l'impensable Danglard. Alcoolique invétéré et lecteur boulimique à l'immense culture. Doté, contrairement à son commissaire, d'une mémoire phénoménale. Une vertu qui n'a rien d'anecdotique, puisqu'elle sera régulièrement mise à contribution. Il est l'un des rares à pouvoir suivre les raisonnement labyrinthiques d'Adamsberg. Mais il ne se contente pas d'écouter les intuitions du "grand homme". Il lui arrive de les devancer.

vargas_livres-2.jpg

Si les romans de Fred Vargas s'aventurent souvent à la lisière du fantastique, et s'enrichissent de cet effleurement, ils ne franchissent jamais le point de non-retour. Celui où les forces occultes avaleraient la réalité. Mais s'en approchent dangereusement, jusqu'à sonder les gouffres de l'esprit humain.

 

un_lieu_incertain.jpgToutes ces qualités qui ont contribué au succès international de notre "grande dame" hexagonale sont portées à leur point d'incandescence dans "Un lieu incertain". Une histoire qui commence en Angleterre, pour se poursuivre sur notre territoire, trouver des ramifications en Serbie, où Adamsberg séjourne longuement. Pour se conclure en France.

 

Un congrès international des forces de police, à Londres. Des chaussures déposées devant le sinistre cimetière d'Highate, avec, à l'intérieur, les pieds de leurs propriétaires. Danglard qui croit y reconnaître des souliers appartenant à l'un de ses oncles. Un homme dispersé en mille morceaux près de Garches. Tels sont les ingrédients qui composent cet ouvrage détonant. Difficile d'en dire davantage sans déflorer les ressorts d'une histoire riche en rebondissements et en surprises.

 

Se sentant partout étranger, il n'est guère étonnant qu'Adamsberg trouve sa place dans un pays qui n'est pas le sien, en dépit de ses "bizarreries". "Un lieu incertain" assoit davantage encore l'identité de son héros, souvent ici mise à mal. Un flic qui interrompt tout pour aider la chatte d'un ami à accoucher n'est pas un être tout à fait ordinaire.

 

Les grandes envolées littéraires de l'auteur, ses réflexions souvent profondes sur les aléas de l'esprit humain sont autant fred_vargas2.jpgd'échos aux soubresauts mentaux du commissaire. Comme si les péripéties policières étaient la toile de fond d'une autre action, tout aussi mouvementée, à l'intérieur du cerveau des protagonistes. Dans les coins les plus malfamés de l'âme humaine.

 

Un grand livre, d'une matière si dense qu'il transcende son intrigue de départ qui, pour haletante qu'elle fût, n'en demeure pas moins un élément parmi d'autres d'un polar étrange et beau.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia-Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polar pour l'art

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• V pour Vendetta (et C pour Chef d'Œuvre)

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

V-pour-Vendetta.jpgIl y a les bandes dessinées que l'on aime. Et puis il y a "V pour Vendetta". Une de ces œuvres, tous genres confondus, qui s'ancrent profondément dans le subconscient et y opèrent quelquefois des mutations radicales.

 

Somptueuse uchronie qui bouleverse tous nos repères émotionnels, V emprunte tout autant aux romans feuilletons du début du XXème siècle qu'aux fictions schizophrènes d'un Philippe K.Dick. Pour nos lecteurs et lectrices non familiarisées au langage de la SF, tachons d'abord de définir ce qu'est l'uchronie. Il ne s'agit de rien de moins que de modifier l'histoire,  d'imaginer ce qu'il se passerait si les événements avaient pris telle tournure plutôt que telle autre. L'uchronie peut partir d'un fait historique précis. Ou non.

 

L'action se déroule donc à Londres, en un 1997 terrifiant. Une guerre mondiale a img369.jpgengendré de considérables bouleversements climatiques. Ceux-ci ont entraîné le chaos social, débouchant lui-même sur un retour du fascisme. Le vrai, version radicale. Dans des camps de concentration dont l'on fera plus tard disparaître toute trace, sont incarcérés pêle mêle noirs, asiatiques, communistes, homosexuels.

 

Le monde marche au pas de l'oie. La culture est mise sous le boisseau. Les disques de la Motown ou les livres de Shakespeare, sont proscrits, au même titre que tant d'autres. Partout, dans l'espace public comme dans l'espace privé, caméras vidéos et enregistreurs captent les moindres faits et gestes des citoyens. Qui proteste ou ne rentre pas dans les cases, s'expose à perdre la vie.

 

vforvendetta.jpgPourtant, un grain de sable vient gripper la machine… L'homme se fait appeler V, dissimule son visage derrière un masque de comedia dell'arte et semble disposer de capacités technologiques et physiques supérieures. La destruction de monuments ne l'effraie pas davantage que le meurtre pour parvenir à ses fins. Mais quelles sont au juste celles-ci ? Ne fait-il que poursuivre avec  grandiloquence une vengeance personnelle ? Veut-il mettre à bas le pouvoir fasciste en semant autour de lui le chaos ? À moins qu'il ne fût pas réellement sain d'esprit et n'agisse de manière incohérente ?

 

La réponse se trouve peut-être dans le sens réel de sa signature. Ce V est-il la première lettre de Vengeance ou de vendetta05.jpgVendetta ? Signifie-t-il, comme l'affirme le "héros" des initiales d'une citation faustienne -"Vi veri veniversum vivus vici", c'est à dire "par le pouvoir de la vérité, j'ai de mon vivant conquis l'univers"- ? Ou plus prosaïquement du chiffre V en caractères romains ? Le prisonnier n° 5 du camp de Larkhin, sur lequel furent menées d'abominables expériences scientifiques, et l'acronymique V sont-ils une seule et même personne ?

 

 

img370.jpg

Dans cette série, réunie en un seul volume de 250 pages aux éditions Delcourt, Alan Moore, le scénariste et David Lloyd, le dessinateur, accumulent les partis-pris risqués, pour ne pas dire purement et simplement kamikazes.

 

 

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Paraphraser l'Holocauste sans frôler un seul instant l'obscène, le pompeux ou le ridicule est en soi une gageure d'importance.

 

Ne jamais montrer ne fût-ce qu'un instant, le visage du protagoniste principal ; en faire un personnage ambivalent et parfois même franchement antipathique ; laisser sans cesse planer le doute sur son état mental… autant de difficultés supplémentaires qui auraient pu lester sérieusement l'histoire.

 

Mais les auteurs paraissent se rire des obstacles et relèvent un à un les défis qu'ils s'imposent pour livrer l'une des créations les plus radicalement novatrices de la dernière décennie. Le secret d'une telle réussite : des personnages forts et complexes, aux dimensions multiples.

 

planche-1_V.jpg

 

Le Commandeur, homme tout puissant, dont la vie affective est un désert. Finch, policier qui, au fur et à mesure qu'il progresse, doute du pouvoir qu'il incarne. Ou cette femme-médecin emplie de compassion envers son prochain qui fut autrefois, dans les camps, une redoutable tortionnaire au nom de la Science.

 

 

Et bien entendu Evey. Jeune fille de seize ans sauvée par V des griffes de policiers malintentionnés. Tout à la fois proche et lointaine. Comprenant l'homme au masque, mais refusant de le suivre dans la spirale du meurtre. Le quittant avant de revenir vers lui pour l'aider à parachever son œuvre.

 

 

V n'est pas seulement une histoire qui tient constamment en haleine. C'est également une passionnante réflexion sur le pouvoir, la liberté, l'autodétermination et la mémoire. Pourrions-nous revivre les instants les plus noirs de notre histoire en toute connaissance de cause ? Quel juste équilibre entre ordre et chaos ? Quelle part de responsabilité chacun de nous possède-t-il dans les mouvements de l'Histoire ?

 

sv_alanmoore.jpgServi par des dialogues volontiers littéraires, "V pour Vendetta" transporte et déstabilise. Dans cet incroyable challenge, Alan Moore semble avoir raflé la mise. Le scénariste, porté aux nues, n'a-t-il pas révolutionné l'univers des Comics en livrant sa propre vision de Batman ? Regard affûté sur le monde, mix élégant d'action et de cérébralité, intelligence qui ne verse jamais dans l'intellectualisme, références littéraires s'insérant parfaitement dans le corps du récit : ce sont toutes ces qualités qu'on retrouve dans les incomparables "Watchman" et "La ligue des gentlemans extraordinaires".

 

 

 

4.20.08DavidLloydbByLuigiNovi.JPG  planche-2_V.jpgMais sans doute serait-il temps de rendre justice au trait de David Lloyd.

 

Tout à la fois fluide et torturé, dynamitant l'esthétique des histoires de superhéros par des ombrages dignes du grand Will Eisner. Alliant sans avoir l'air d'y toucher esthétique raffinée et lisibilité.

 

 

Oui, "V pour Vendetta" est l'une de ces BD dont l'écho se répercutera longtemps en nous et dans les générations à venir. Une de ces œuvres salutaires, qui nous aident à devenir adultes et libres. Qui sans imposer la leur, nous donnent les moyens d'accéder à notre propre vérité.

 

75604-42606-alan-moore_large.jpg

 

 

 

 

Vous avez dit subversive ?

 

Probablement, comme l'est, au fond, toute œuvre réellement marquante, essentielle et fondatrice.

 

 

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Publié dans avec ou sans bulles

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• Aragon et l'art moderne : derniers jours !

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

mur-aragon.jpgAllez savoir pourquoi certaines expositions vous semblent moins prioritaires que d'autres. Différées sine die, vous ne les visitez qu'en tout dernier recours pour réaliser parfois combien vos réserves étaient injustifiées. Ainsi en est-il pour moi d'"Aragon et l'art moderne".

 

Les raisons de mes "réticences" : en premier lieu, l'envergure exceptionnelle du poète ne parvint jamais à éclipser tout à fait une personnalité controversée, dont certains traits me sont peu sympathiques. De plus, les historiens de l'art se sont tant focalisés sur ses "mauvais goûts" -entre autres, sa passion de l'art réaliste soviétique- que le reste avait tendance à passer au second plan.

 

 

delaunay.jpg

Sans pour autant se prétendre critique d'art, Aragon écrivit beaucoup sur les peintres de son temps, dont beaucoup devinrent des amis. C'est à la rencontre de leurs œuvres que nous emmène cette exposition.

 

En quelques salles, on aura parcouru un résumé fulgurant de l'histoire du XXème siècle.

 

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Casting impressionnant que celui qui réunit Braque, Chagall, Matisse, Picasso, Gromaire, Fernand Léger, Picabia, Tanguy, Robert Delaunay, De Chirico, Giacometti, Klee, Miro, Signac, Man Ray, Masson, Marquet.

 

Des œuvres souvent fortes, dérangeantes, stimulantes, qui disent le monde autrement. Sans nécessairement user du filtre du surréalisme, mouvement qui, s'il fut l'un de ses trois co-fondateurs, Aragon déserta tôt.

 

 

picabia.jpg

Reconnaissons au fou d'Elsa un éclectisme réjouissant. Ample est le spectre de ses admirations.

 

Ce qui étonne pourtant, c'est la remarquable sensation de cohérence qui se dégage de ce qui n'eût pu qu'être un fouillis hétéroclite de haut niveau mais un peu vain.

 

Comme s'il existait entre tous ces peintres, quelquefois aux antipodes dans leur manière d'habiter la toile, d'obscurs liens de parenté spirituelle.

 

Peu de place pour la tiédeur, la douceur ou la mièvrerie … Ici, on taille direct dans la lave en fusion des paradoxes humains. Chaque œuvre vous happe et vous brusque, vous bouscule.

 

Dans cette famille reconstituée de peintres guerriers habités, c'est tout naturellement que Bernard Buffet trouve sa place.

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En regard de nombre de toiles, quelques phrases d'Aragon. Vivaces comme l'éclair, vibrantes de fougue et d'intelligence. lorjou.jpgPlus proches d'un écho sculpté dans les mots à l'œuvre représentée que de sa critique "objective".

 

Davantage incantations que sous-titrages. La plume d'Aragon n'a pas besoin de forcer pour nous faire voyager très loin sur les terres de l'esprit.

 

Son œil aux aguets défriche tout autant qu'il accompagne. J'avoue ne pas le suivre quand il porte aux nues les naïfs Jules Lefranc et Pirosmani.

 

Mais quelle jubilation que de se laisser surprendre par l'inconnu. Ainsi Bernard Lorjou, entre Grosz et Goya, grinçant à souhait. Ou le sombre et puissant Malkine.

Malkine.jpeg

 

Voigruber.jpgre le fort méconnu Francis Gruber, considéré comme le seul peintre expressionniste français.

 

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Ou découvrir Fougeron, qui jusqu'alors pour moi n'était qu'un nom, à travers une œuvre saisissante, qui donne une dimension quasi-biblique à une scène de la vie quotidienne.

 

 

 

Un seul regret : le nombre de peintres représentés permet de voir peu des œuvres de chacun.

Mais le parcours est propice à toutes les métamorphoses de l'esprit. Et donne envie d'explorer d'autres routes, pulsant à travers nous un puissant désir d'art moderne.

 

Une expo qui donne faim d'autres expo, ce n'est pas chose si fréquente… À tout cela ajoutez un prix d'entrée des plus corrects, des salles où l'on circule à son aise, sans faire nécessairement du sur-place et vous comprendrez qu'il vous faut profiter de ces derniers jours pour vous rassasier et l'âme et la rétine.

appart-Aragon.JPG

 

Pascal Perrot, textes

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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Aragon et l'art moderne

 L’adresse, Musée de la Poste

34, bd de Vaugirard

75015 Paris

 

www.ladressemuseedelaposte.com/

 

Du 14 avril au 19 septembre 2010

du lundi au samedi de 10h à 18h


Publié dans plein la vue

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• Lubitsch à la cinémathèque, un cinéma nommé désir

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

affiche-cinematheque.jpg

 

Pénélope Cruz et Malcolm McDowell sur fond noir, yeux plantés dans les nôtres. Cernés d'un halo contrasté de lumières, de couleurs... suggestions d'ambiances et d'univers. Des affiches disséminées dans les couloirs du métro parisien depuis la rentrée. Pour un bref aperçu de la saison 2010/2011 de la Cinémathèque Française.

 

Le programme ? Il mérite le coup d'oeil ici, crayon et agenda à la main. Mais avant de planifier les mois à venir, la rétrospective Lubitsch "ne peut pas attendre". L'intégrale ! Oh heaven !

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Je n'étais pas retournée à la Cinémathèque depuis des lustres... lieu de prédilection /perdition que je hantais pourtant sans répit à mon arrivée en France. Depuis, en dépit d'une programmation toujours de qualité, il a fallu Lubitsch pour me décider à revenir à mes anciennes amours.

 

La Cinémathèque a déménagé entre temps, plusieurs fois. Pour finir par trouver son lieu. Bercy. Superbe cadre, des volumes magnifiques, lumineux, ; baies vitrées qui donnent sur un parc... Une architecture signée Frank Gehry.

 

Tout beau, tout neuf. Mais quelque chose d'unique subsiste de ce que j'ai connu, il y a près de 20 ans. La Cinémathèque's touch ? Ce "truc" que je n'avais plus vécu depuis. Nulle part ailleurs.

Et là, comme par magie, ça recommence ! Les autres, nous... dans un même mouvement, comme galvanisés, à peine sortis d'une séance, nous voilà à refaire la queue pour la séance suivante. Une 3ème parfois. Dans la même lancée.  Les yeux encore exorbités d'images en noir et blanc, bouche molle de plaisir. Pas une 4ème quand même, si ?

Est-ce l'effet cinémathèque ? Un public mordu ? Ou Lubitsch et sa fameuse touche si difficile à définir ?

 

 

Indicible mélange de tendresse, d'humour, de grâce. Un ton décalé, joyeux, ludique. Immoral... Dieu que ça fait du bien cette immoralité ! Des films d'époque, défiant tout cloisonnement dans quelconque époque.

Tout Lubitsch, le temps d'une rétrospective ! To Lubitsch and to Lubitsch, sans hésitation. "The Shop around the corner", "To be or not to be", "Sérénade à trois"... Tout Lubitsch ! à voir, à revoir.

 

affiches-lubitsch.jpg

 

Les ingrédients du plaisir ? Si je devais en donner la quintessence, je parlerais de DESIR. Le cinéma de Lubitsch, c'est du désir around all corners.

De l'espièglerie qui joue de sous-entendus dans les répliques. Dans l'esquisse des personnages, telle l'héroïne de "La Folle ingénue" passionnée de plomberie. Cluny Brown qui déclare ne pas pouvoir résister à l'appel des tuyaux..."Bang, bang, bang !" photo-lubitsch.jpg

Les personnages secondaires sont également délicieux, même quand ils sont ridicules. Exemple dans ce même film, Sir Henry Carmel. Un Sir de ce qu'il y a de plus "normal", de plus "sain". Pour lui, Hitler est l'auteur d'un livre sur la vie en plein air : "Mon camp". Il n'est pas fou, à  moins que ça ne soit folie ordinaire, cette coupure complète avec l'actualité, avec le monde ? Lubitsch ne s'y attarde pas. Il suggère avec subtilité, slalome entre plusieurs univers, avec pour viatique l'humour. Décalages burlesques, jeux de situation. Du pur cinéma. Jouissif. Sans inhibition. Où tout est toujours possible, jusqu'aux retournements les plus improbables. 

 

Quelques extraits pour un avant-goût ou pour des réminiscences :

 


 


 

Lubitsch, Capra, Wilder... je n'aime pas le passéisme, je ne dirais pas qu'avant, c'était mieux, mais j'ai pour ce cinéma-là un amour particulier. Le juste retour du bonheur qu'il me procure. Il tient aux émotions directes, simples. Qui me prennent, corps et coeur. Sans truchement. Saisie, directement dans la chair !

 

J'avoue : je pleure en regardant les films de Lubitsch. Je pleure, non de joie, mais dans la joie. Et surtout, sans aucune idée de la raison de ces larmes. Sans mots autour. Ou juste : "C'est le meilleur film que j'ai jamais vu !!!" Mais je le dis aussi d'"Elephant Man". De "L'Homme de la rue"... Comme dans Lubitsch, peu importe alors la valeur objective de ce cri, seule compte l'émotion qui le soutient. Une autre vérité, tout en décalage.

 

Allez, un petit dernier pour la route ?

 

 

 

Gracia Bejjani-Perrot

 

 

Rétrospective Ernst Lubitsch

du 25 août au 10 octobre 2010

La Cinémathèque Française

51, rue de Bercy

75012 Paris

Tel : 01 71 19 33 33

Publié dans sur grand écran

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• Atiq Rahimi, un Goncourt qui a de la gueule

Publié le par brouillons-de-culture.fr

9782070416738FS.gifQu'il me soit permis ici de jouer les machines à remonter le temps en vous parlant du Goncourt 2008, édité il y a quelques mois en Folio.

 

Atiq Rahimi, d'origine afghane, est, lors de sa nomination quasi inconnu dans notre hexagone. "Syngué Sabour" est son premier roman écrit directement dans sa langue d'adoption. Vu de loin, "l'affaire" ressemble à l'attribution d'un énième "prix de circonstance", l'un de ces "gestes politiques forts" qu'accomplissent parfois les jurys.

 

Dès les premières lignes de "Syngué Sabour", de tels préjugés s'effacent avec une belle évidence. Car ce qui est récompensé, encouragé ici, c'est avant toutes choses la Littérature, dans la plus haute acceptation du terme.

 

atiq-rahimi-goncourtL'écriture et le récit suivent des directions similaires : partant de rien (d'un mot, d'un portrait dans une pièce), ils aboutissent progressivement à l'immensité d'un monde. L'histoire : quelque part en Afghanistan ou ailleurs, un homme blessé, dans le coma. À ses côtés son épouse, qui le soigne. Qu'éprouve-t-elle envers cet homme rude, provisoirement inoffensif ? Probablement un mélange, en d'égales proportions, d'amour et de haine, de crainte et de mépris.

 

Néanmoins elle s'occupe de le maintenir en vie. Et lui raconte ce qu'elle n'a jamais pu lui dire. Ce qu'elle est pour toujours contrainte de taire, dans la société où elle vit. Et cette parole la libère. Elle se souvient alors de la légende ancienne de la pierre de patience, que par la parole nous chargeons de nos secrets. Jusqu'à ce qu'elle explose et que nous soyons libérés d'eux. Et l'homme paralysé, inconscient, devient sa pierre de patience à elle… Du politiquement incorrect à la confession impudique, elle ose tout, persuadée qu'au terme de ses aveux, l'homme reviendra des limbes.

 

atiq-rahimi.jpgL' "action" se déroule presqu'intégralement dans une seule et unique pièce. En apparence trois fois rien, et pourtant tant de choses sont dites. Sur l'oppression des femmes par des hommes eux-mêmes verrouillés par leurs propres règles. Sur le poids de l'absence de l'autre. Sur le besoin et l'impossibilité de dire. Sur les paradoxes de la guerre... "Syngué Sabour" est un livre quasiment méditatif (même s'il arrive que le monde extérieur y fasse intrusion) mais qui nous tient en haleine comme un thriller. Nous accroche pour ne plus nous lâcher. Du quotidien fait une épopée, et transforme une intimité ancrée dans une autre civilisation, en une fable universelle qui nous touche au plus profond.

 

Il n'est rien que je déteste davantage que les écritures dites "sèches" ou "minimalistes" … mais si Atiq Rahimi s'y réfère, c'est toujours avec panache et intelligence. Et surtout à bon escient. De même, il arrive qu'il emprunte à l'écriture théâtrale ou cinématographique, s'inspire du nouveau roman (l'homme et la femme ne sont nommés que par cette seule désignation). Bref, tout ce que j'eus exécré chez d'autres. Parce qu'ici l'usage de telle ou telle technique narrative ne vire jamais au tic ou au procédé. Comme un solfège qui deviendrait concerto, porté par une plume d'une fluidité rare.

 

Atiq_Rahimi_Drouant_2_vignette_2.JPGCérébral et charnel, intellectuel et émotif, "Syngué Sabour" vous secoue, vous retourne, vous cueille d'un crochet au foie au détour d'une réflexion. Dans cette singularité réside une bonne part de sa force intrinsèque. L'auteur se joue des étiquettes avec une aisance déconcertante.

 

Décidément une grande plume. À suivre sans modération.

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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