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• Gonçalo Tavares, créateur d'univers, 2) Ces Messieurs du Quartier

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Que l'entreprise littéraire la plus excitante et la plus audacieuse des trente dernières années soit également la plus drôle pourrait surprendre a priori. Si ce n'est qu'elle est l'œuvre du génial trublion des lettres portugaises Gonçalo M. Tavares, l'homme qui aime à bousculer les frontières entre les genres et les styles. "Le quartier" se présente sous la forme de très courts romans (dont une partie fit l'objet d'une édition indépendante), souvent illustrés de drôles de dessins. L'éditrice Viviane Hamy les réunit aujourd'hui en un volume unique, incluant plusieurs inédits, la plupart du temps savoureux et jubilatoires.

Imaginez un quartier dont tous les habitants auraient pour nom de famille celui d'un écrivain célèbre. Dont le comportement, les actes, les caractères seraient comme un écho à la vie ou à l'une des œuvres de leur illustre homonyme. Tel est le postulat de départ de cette série d'une prodigieuse inventivité.

Monsieur Brecht, Monsieur Valéry, Monsieur Calvino, tels sont quelques uns des protagonistes des épisodes de cette fresque existentielle, dont on ouvre chaque nouveau volet avec fébrilité.

Satyre, non-sens, caricature, pointes d'humour grinçant voisinent allègrement avec un florilège de questionnements métaphysiques, de raisonnements philosophiques, de démonstrations par l'absurde. Si le rire parcourt l'ensemble en filigrane (du fin sourire à l'esclaffement), il n'est en aucun cas systématique. Chaque livre est une pochette surprise. On ne sait jamais exactement ce qu'on trouvera à l'intérieur. Une seule certitude demeure: en règle générale, le contenu sera passionnant, stimulant, imaginatif, décalé.

De même que chaque histoire est indépendante des autres, chaque personnage se distingue du modèle dont il s'inspire. Lecteur aussi boulimique qu'éclectique, je confesse cependant ne m'être encore jamais penché sur les poésies de T.S. Elliott. De même, j'ignorais totalement l'existence du journaliste et polémiste Karl Kraus. Ce qui n'a en aucun cas entravé mon plaisir à lire ces deux œuvres jubilatoires, parmi les plus fortes de la série, laquelle comporte nombre de points d'acmé, ou pour parler plus clairement, d'incontournables sommets.

"Monsieur Kraus et la politique", avec une férocité carnassière, explore les arcanes du pouvoir pour mieux en cerner l'arbitraire et le profond ridicule. Mais également le pathétique et les relents de solitude que dégage toute puissance. "Monsieur Kraus" s'articule en suite de saynètes dialoguées entre chefs, sous-chefs et affiliés d'une belle impertinence. Quelque part entre Alfred Jarry, Jaroslav Hasek, Kafka et Raymond Devos.

La force de Tavares, qui le distingue de  nombre de ses contemporains, est de ne jamais se limiter au factuel, mais de tenter d'isoler la structure de nos humaines avanies, cerner ce qu'elles ont d'éternel dans leur feinte modernité. Ainsi, certaines phrases de ce livre peuvent s'appliquer sans peine à des personnages de l'actualité récente, mais la réflexion qui y est sous-jacente porte bien plus loin.

"Monsieur Brecht et le succès" emprunte la forme peu courue du récit au sein du récit, et plus singulièrement du conte, de l'histoire brève, toujours inattendue, qui vous laisse songeur ou sourire aux lèvres. Ce sont celles que nous narre le fameux monsieur Brecht. Si "Monsieur Breton et l'interview" tient en haleine, c'est d'une toute autre manière. Entretien schizophrénique, puisque Breton est tour à tour l'intervieweur et l'interviewé. En tant que journaliste, il prend plaisir à se poser des questions tordues et labyrinthiques, sophistiquées et hermétiques jusqu'à l'absurde. Poète, il y répond de manière élégante et profonde, comme un manifeste de l'art d'écrire, mais également de vivre. Sans doute l'un des opus les plus sérieux du "Quartier".

La poésie est d'ailleurs un sujet récurrent chez l'auteur, ce qui ne saurait surprendre puisqu'il est également l'auteur de recueils inédits en France (au même titre d'ailleurs que son théâtre). Mais en maître cuisinier, jamais ne l’accommode de la même manière.

À l'opposé de cette passionnante approche didactique "Monsieur Elliott et les conférences" me valut de nombreux fous rires. De quoi s'agit-il ? D'une série de conférences imaginaires données par le personnage titre, devant un public très restreint. Au début de chacune d'entre elles, deux vers d'un poète disséqués jusqu'à plus soif, dans des interprétations toutes plus délirantes les unes que les autres (les conférences sur les fragments de poèmes de René Char et Sylvia Plath atteignent des sommets), jusqu'au non-sens absolu que n'eussent point renié Douglas Adams ou les Monthy Python.

Plus suggestif, mais arrachant de multiples sourires, est l'humour de "Monsieur Juarroz et la pensée". L'homonyme de l'immense poète argentin ne peut penser une chose et la réaliser dans le même temps, ce qui engendre des situations totalement décalées.

On aimerait développer les particularités de chacun des personnages de cette planète si étrange et si familière à la fois, mais chacun d'entre eux est d'une telle richesse qu'on pourrait en noircir nombre de pages blanches.

Même si quelques personnages m'ont touché moins que d'autres ( "Monsieur Henri et l'encyclopédie" qui explore l'humour de comptoir ; "Monsieur Walser et la forêt", trop attendu à mon sens; "Monsieur Calvino et la promenade" trop proche de son modèle,  et notamment de "Palomar" de Italo Calvino), leur ensemble forme une sorte de réjouissante famille recomposée, parmi laquelle on aime à se trouver. Au fur et à mesure des ouvrages, certains viennent à se croiser, se saluer, voire dialoguer.

Et les femmes, me direz-vous ? Ne sont-elles pas présentes dans le Quartier? Selon le maître lisituanien lui-même, une série de "Madame" est en préparation. Un événement littéraire à venir que j'attends avec une grande impatience.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Violeff, petit prince oublié du noir

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Un trait élégant et précis, un sens aigu de la punchline, des portraits plus vrais que nature de losers magnifiques oubliés de la chance, tout semblait réuni pour que Violeff devienne le nouveau chef de file du Noir version BD. Étrangement, le dieu des bulles semble en avoir décidé autrement. Après avoir offert à la postérité trois albums majeurs dans les années 80, Violeff semble disparaître des radars du neuvième art. La nécessité s'impose d'appuyer quelques instants sur la touche retour rapide.

Nous sommes entre la fin des années 70 et le début des eighties. Le monde artistique, en effervescence de toutes parts, bouillonne d'impatience à se redéfinir, à affirmer ses mues, à dresser ses miroirs. De deux de ces flux d'énergie, une troisième vague va naître. D'un côté, le roman noir développe une somptueuse excroissance avec l'apparition du "néo-polar". Romans souvent sombres et violents, ancrés dans une réalité sociale, avec parfois une dimension politique. Les héros sont désenchantés, mais savent encaisser les coups. Ils arrive même qu'ils les rendent. Aux classiques personnages du flic ou du détective, leurs auteurs préfèrent souvent les citoyens ordinaires happés dans une histoire qui les dépasse. Manchette, Vautrin, Benacquista, Jean-François Vilar, Daeninckx donneront à ce courant toutes leurs lettres de noblesse.

• Violeff, petit prince oublié du noir

Sur un autre versant de l'époque, la BD entre dans une phase adulte. Métal Hurlant, l'Écho des Savanes, Fluide Glacial ont déjà largement défriché le terrain. Une nouvelle mutation s'opère avec le nouveau venu "À suivre", qui inventera la notion, depuis largement répandue, de "roman graphique". Des histoires au long cours, des albums format XXL. Entre ces puissants mastodontes, quelques francs-tireurs qui explorent d'autres possibles du "one shot", de l'histoire qui se décline et condense en un unique épisode. De ce riche terreau naîtra Violeff.

Entre un neuvième art plus mature et un polar régénéré, dépouillé de ses codes néolithiques, une rencontre s'imposait. Elle s'opéra, même si l'on était en droit d'en attendre plus nombreuse progéniture. Le prolifique Tardi semble sur tous les fronts, multipliant les collaborations : Vautrin (Le Cri du Peuple), Manchette (le mythique "Griffu"), Daeninckx ("Le der des ders") et l'un des pionniers du polar made in France, le malicieux poète anar Léo Malet (Nestor Burma). Ferrandez, quant à lui, jouera la carte Benacquista ("La boîte noire" "L'outremangeur"). Des loups solitaires qui se sont engagés dans cette aventure, en dépit de réussites artistiques dans certains cas évidentes, seul Sokal tirera son épingle du jeu, avec l'inspecteur Canardo, inventant au passage le polar animalier (j'en parlerai sans doute dans un prochain article).

Un regard superficiel trouvera sans doute une certaine ressemblance entre le coup de crayon de l'auteur de "Si ça sonne ça saigne" "et celui de "Adèle Blanc-Sec". Mais un examen plus approfondi mettra en relief des différences essentielles : là où le maestro Tardi excelle à empâter visages, ombres et corps, Violeff offre à ses personnages des allures de pierrots lunaires égarés dans un réel sur lequel ils pèsent à peine. Loin d'être un simple détail, cette particularité en dit long sur la nature de leurs univers réciproques. Les héros ou anti-héros de Tardi ont pris beaucoup de coups, savent les encaisser et à la longue se sont forgés leur carapace. Même perdants ils demeurent debout quoiqu'il en coûte. Ceux de Violeff sont aux antipodes : presque effacés, dénués de consistance, les réalités les plus brutales semblent glisser sur eux car ils ne sont pas tout à fait de ce monde. Lunatiques et presque hors-jeu de nature, en perpétuel décalage avec ce qui se passe autour d'eux, parfois sauvés par cette apparente nonchalance même.

Ne pesant pas sur leur environnement, le pire souvent glisse sur eux. Monsieur Plume, Monsieur Hulot, traversent la réalité des grands, faite d'espoirs déchus, de coups de poings douloureux, de revolvers et de couteaux, d'amants éconduits, de malfrats éclopés, et sur ce carrousel d'anges boiteux du mal posent leur regard innocent, sans malice, qui s'étonne sans juger, laissant bras ballants la faucheuse déconcertée par tant de naïve inadéquation au monde. Banlieues mornes, arnaques à la petite semaine, pigeons récalcitrants, voisins indiscrets persuadés d'avoir tout compris, vigiles mal lunés, kidnappeurs maladroits... Violeff déploie avec une belle énergie sa galerie de personnages dans des décors tirés au cordeau et propices à l'éclosion de toutes ces vies ruinées.

Dialogues et apartés de ses anti-héros ou de leur narrateur valent souvent leur pesant d'or.
"Mon corps est une esquisse. Ma mère m'a fait grosso modo au fusain"
"Il restait des miettes sur le bitume. J'ai mis du temps à comprendre que c'était moi"
"Les mauvais camarades à l'usine, c'est comme la mauvaise haleine en amour, ça gâche tout"
"Ça lui faisait tout drôle d'être honnête. C'était relax, comme des vacances chez sa grand-mère".

Beau florilège quasiment audiardesque. Scénarisées comme de véritables court-métrages graphiques, les œuvres de Violeff ne semblent pas celles d'un bédéaste mettant son art au service d'un nouveau courant littéraire. Ne sommes-nous pas plutôt en train d'assister à la naissance d'un des auteurs de ce dernier, à classer quelque part entre Fajardie et Manchette, avec un zeste de l'humour du précurseur Léo Malet ? Une tonalité, en tous cas, reconnaissable entre mille.

Après trois albums de haut vol, Violeff déserte le monde des phylactères, laissant nombre d'amateurs du neuvième art orphelins. Quelques années plus tard, notre homme devient, sous son véritable nom de Jacques Bablon auteur de romans noirs qui récoltent des critiques élogieuses et rencontrent un certain succès. Mais ceci est une autre histoire…

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans avec ou sans bulles

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• Gonçalo Tavares, créateur d'univers 1) Romancier, philosophe, humoriste et poète

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Gonçalo Tavares, créateur d'univers 1) Romancier, philosophe, humoriste et poète

Certains, de plus en plus nombreux, affirment de Gonçalo M. Tavares qu'il est l'un des plus grands écrivains portugais actuels. C'est faux, il est bien davantage. L'un des géants incontestables de la littérature mondiale. De ceux qui marquent au fer rouge qui les lit. Il y a incontestablement un avant et un après Tavares, tant sa lecture modifie le regard et la qualité d'écoute du monde. En moins de deux décades, l'auteur lusitanien a su imposer non seulement un style inimitable, mais la pertinence de ses univers décalés. Ce qui le rend véritablement unique : son caractère multidimensionnel dans une littérature trop souvent spécialisée, où l'on oppose si fréquemment le style à l'imagination, la profondeur de réflexion à l'action et l'un et l'autre à l'humour, expérimental et populaire. Gonçalo Tavares brasse dans son écriture tous ces paradoxes proches de l'oxymore. Mieux encore, il s'en amuse sans jamais oublier pourtant de nous en amuser également.

Une association d'une telle puissance entre la générosité de la langue et la richesse de l'imaginaire ne s'était point manifestée depuis l'émergence d'Alessandro Baricco, dans un monde où l'autofiction devient règle impérative. Mais Tavares va encore plus loin que l'auteur de "Soie" et des "Châteaux de la colère". Car cette combinaison gagnante se double d'un pari risqué, d'un défi improbable et relevé sans cesse : un travail constant sur le langage et la structure du récit même. Alors que paradoxalement son œuvre, prise dans son ensemble, témoigne d'une curieuse unité qui la rend clairement identifiable, aucun de ses livres, pris individuellement, ne se ressemble. Chacun d'entre eux est une surprise. A tel point que s'établit une sorte de suspense littéraire qui est, sinon totalement inédit du moins extrêmement rare : on se demande, presque avec impatience, à quoi ressemblera le prochain Tavares.

• Gonçalo Tavares, créateur d'univers 1) Romancier, philosophe, humoriste et poète

Chez le romancier, le sujet dicte la forme et les voies qu'empruntera tel ou tel de ses ouvrages. Décloisonner les genres. Ce qui reste pour la plupart un vœu pieux dont les applications se révèlent d'indigestes harlequins est chez lui acte, édifice et quasi sacerdoce. Comme un jongleur qui faisant danser dans l'espace un nombre d'objets réputé insurpassable, en convierait deux ou trois de plus, à la surprise de tous, dans son aérien ballet. Poésie (et non poétisant), philosophie (et non philosophant) mais également sociologie et conte, l'auteur ne recule devant aucun ingrédient pour assaisonner ses œuvres. Mais chaque épice, aussi incongrue semble-t-elle a priori, trouve ici sa juste place dans l'ensemble. Gonçalo M. Tavares écrit dans toutes les dimensions. Du coup, on éprouve l'étrange impression de passer soudainement du noir et blanc à la couleur.

Le romancier portugais n'est pas seulement profond et drôle, il est également misanthrope et totalement humaniste, traumatisant et euphorisant, pratiquant tout à la fois le lyrisme et l'écriture blanche. une sorte de croisement, et même de fusion contre nature entre Garcia Marquez, Perec, Pinget, Michaux et Jankélévitch.

Le premier livre lu me fut un premier choc. "Un Voyage en Inde" raconte l'hallucinante épopée de monsieur Bloom, qui fuit (plus qu'il ne part de) son  Portugal natal, tenaillé ou poursuivi par on ne sait quel passé, avec pour objectif avoué de gagner l'Inde en suivant le plus long trajet possible, arpentant, entre autres, les rues de Paris et de Londres. Aventures et mésaventures, fêtes et rencontres de personnages surprenants dont la plupart, fût-ce à travers leurs silences, nous en disent un peu plus sur le héros lui-même. Jusqu'ici, quelles qu'en fussent les qualités majeures, on ne semble guère s'éloigner du classique roman dit "de formation" ou "d'initiation" tels qu'a pu les populariser par exemple un Hermann Hesse. Là s'arrête pourtant toute similitude. Procédant d'un phénoménal esprit d'escalier, puisque le nom du héros se réfère à l'Ulysse de James Joyce, dont le titre lui-même évoque Homère, c'est à ce dernier que l'auteur emprunte la forme de son roman. Ce dernier se présente en chants, ensemble de vers non rimés lui même divisé en stances. À la lecture de ce qui précède, on pourrait penser qu'"Un voyage aux Indes" est un roman élitiste, un de ces livres d'écrivains pour écrivains ou, à tout le moins, à l'usage des seuls érudits. Or c'est à ce stade qu'opère le miracle Tavares. On peut ne pas connaître un mot d'Homère ni de James Joyce, ne saisir aucune de ces allusions et savourer avec délices et, il faut bien le dire, une jubilation intense, cette œuvre qui ne ressemble à nulle autre. Rire et réflexion se conjuguent, s'accordent sans cesse en feu d'artifices linguistique.

Face à un tel "monstre" littéraire, "Jérusalem" apparaitrait presque sage et posé, et d'une écriture classique, mais c'est une apparence résolument trompeuse. Fable décalée, conte cruel, où êtres et situations sont sans cesse sens dessus dessous, où la réalité n'est jamais tout à fait ce que l'on en espère, où chaque personnage est ambivalent, gangréné par la folie, jouant avec les apparences et sa vie à "Qui perd gagne", où ce qui paraît évident ne l'est en vérité jamais, "Jérusalem" tisse sa toile avec une habileté diabolique. Sans cesse, l'auteur entretient le doute sur la nature réelle de ses protagonistes, souffle le chaud et le froid, de l'empathie au dégoût et vice et versa. Quand les théories les plus saugrenues sont présentées sous des dehors logiques, quand les meilleures intentions conduisent à l'abominable, il devient difficile de cerner la Vérité, celle que l'on dit unique et qui se révèle ici multiple et soumise à l'angle de vision du lecteur.

"Matteo a perdu son emploi" est un livre que tout appelle à devenir culte, assurément un des sommets de la littérature actuelle. Une fusion hallucinante s'opère ici entre Perec, Hardellet, Borges et  Michaux, maîtrisée de bout en bout, un monstre littéraire que n'eût point renié l'Oulipo. Roman pharaonique, non par sa taille mais par son ambition, "Matteo a perdu son emploi" introduit ses personnages sur le mode de la vieille ritournelle "Marabout bout de ficelle", engendrant un système parfait de récits qui s'emboîtent les uns dans les autres, univers interactif et totalement additif. Qu'un individu en croise un autre, ou parfois simplement l'évoque, et sitôt le récit bascule sur l'histoire de ce second protagoniste, chaque nouveau(velle) intervenant(e) étant introduit par ordre alphabétique. Se laisser embarquer dans "Matteo", c'est ne plus pouvoir le lâcher, tant l'auteur a le pouvoir de surprendre à chaque page, tant par la beauté d'une langue élégante et précise que par la richesse intarissable de son imagination. Chaque chapitre obéit à sa logique interne, sans jamais pourtant compromettre l'équilibre de l'ensemble. Lecteurs et lectrices passent sans coup férir de l'absurde kafkaïen à la franche hilarité, en passant par le drame, le non-sens, la cruauté jubilatoire. Tous les coups sont permis et Tavares ne s'en prive pas, tour à tour humoriste, philosophe, conteur, inventeur de mondes. Chaque histoire est en elle-même un chef d'œuvre, mais la façon dont elles s'articulent entre elles, évoquant à leur manière l'interaction permanente de nos vies, force le respect.

Autre joyau de l'art choral, stimulation permanente tant de l'intelligence que de l'imaginaire "Une jeune fille perdue dans le siècle à la recherche de son père" part d'un schéma relativement basique pour se ramifier sans cesse dans des directions improbables. Une jeune handicapée mentale s'est égarée dans la ville. Un homme tente de l'aider à retrouver son foyer, arpentant la ville au gré d'informations délivrées au compte gouttes. Sa quête l'amènera à croiser nombre de personnages fascinants. De ce brocanteur atypique dont les marchandises, sans usage pratique, ressemblent davantage à un bric à brac surréaliste qu'à un commerce à cet homme qui s'est fait tatouer sur le corps le même mot dans toutes les langues. En passant par cet hôtel tenu par un vieux juif, dont toutes les chambres portent le nom (et obéissent à la disposition géographique) des camps de concentration ou ce sculpteur œuvrant dans l'infiniment petit, dont les œuvres ne peuvent être appréciées qu'au microscope. À l'extravagance de ses inventions, Gonçalo M.Tavares, dans une langue chatoyante, nous interroge sur les limites de la compassion et des "bonnes intentions", les conséquences de nos actes, ce qui les dicte. La fin, bouleversante et inattendue, à défaut de nous donner toutes les réponses, formulera toutes les questions.

Autre volet de son cycle "Le Royaume", auquel appartenait "Jérusalem", "Apprendre à prier à l'ère de la technique" est un livre impitoyable, qui ne nous laisse aucun échappatoire, et semble refléter la face sombre de l'auteur. Son anti-héros, médecin et chirurgien, jadis tyrannisé par son père et pour ainsi dire émotionnellement mort, en tous les cas totalement distancié et d'une froideur inhumaine, considérant la maladie plus que le malade, devient à son tour bourreau, avant de devenir victime, envers lequel nous n'éprouvons, à notre tour, pas la moindre compassion. Récit pervers et fascinant, quelque part entre Brecht (l'intérêt dudit envers la politique, toujours dans le but de soumettre) et The Servant, "Apprendre à prier …" est un grand livre malade, qui tranche singulièrement sur le reste de ses œuvres.

Ceux et celles qui sont persuadés que le romancier a exploré toutes les couleurs du spectre sont loin du compte, comme le prouvera la série "El Barrio", d'une inventivité, d'une puissance, d'une richesse de langage et d'une simplicité bouleversantes, mais également d'une drôlerie imparable.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• L'œuvre au noir de David Goodis

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Au sein de ce qui devait devenir le roman dit "de série noire", s'esquisse une bifurcation imprévue, dont on peine encore aujourd'hui à mesurer l'importance. Révolution principalement portée par deux plumes véloces : David Goodis et Jim Thompson.  Dont l'écho ne se fit entendre que des décennies plus tard, tout autant dans la littérature de genre (Harry Crews, James Crumley, la trilogie noire de Léo Malet  entre autres) que dans celle avec un grand L (des auteurs aussi divers que Richard Ford, Jim Harrison, Philippe Djian ou Vincent Ravalec). Pousser l'intensité, la densité à fond, non tant dans l'action que dans l'ambiance, noire et serrée de préférence. Et surtout abolir les derniers garde-fous, les ultimes points de repère qui relieraient encore la série noire au polar classique.
Progressivement ou de manière brutale, selon les livres. L'intrigue est resserrée sur son axe minimum, au plus près des personnages, pour la plupart des "perdants" du grand rêve américain. La toile de fond policière devient de plus en plus grisée, voire même disparait totalement du décor. Le climat général est sombre, mais d'un bouleversant et fabuleux éclat.

Le roman noir, tel que le conçoivent ces deux incontestables génies, cogne dur, rapide et profond. La poésie glaciale de l'envers du décor. Le blues de tous ceux qui trébuchent et ne se relèvent pas toujours. Une visite guidée en enfer qui vous laisse estomaqué. Au jeu du dépouillement, tel qu'il ne laisse plus que l'os, Goodis atteint de tels sommets que son écriture en devient quelquefois inconfortable, tant elle parvient à nous faire vivre au cœur de l'inacceptable. Pire encore : à nous y faire sentir sinon bien, du moins à nous y tenir et mouvoir sans peine. La vision de Goodis est en ce sens plus radicale, plus sereinement désespérée encore que celle de Jim Thompson. Pour l'auteur de "1275 âmes" la rupture, la descente vers les abîmes ne surgit qu'une fois parvenu au bout du rouleau. Pour Goodis, il semblerait qu'elle soit simplement une autre manière de penser, une géographie souterraine, pervertie certes, mais praticable. Ses personnages y trouvent une sorte de refuge, de point de repère.

Récit à fleur de peau qui vous déchire le cœur sans pathos, avec une simplicité de moyens que n'atteindra, pour un résultat aussi bouleversant, que près de deux décennies plus tard "Last exit to Brooklyn" de Hubert Selby Jr, "Sans espoir de retour", autrefois porté à l'écran par le grand Samuel Fuller, illustre à merveille les paradigmes goodisiens.

"Ils étaient, tous les trois, assis sur le trottoir, adossés au mur de l'asile de nuit, serrés les uns contre les autres, pour se protéger du froid mordant de la nuit de novembre. Venue du fleuve, la bise humide qui balayait la rue leur lacérait la figure et les pénétrait jusqu'à la moelle, mais ils ne semblaient pas s'en soucier.
Ils débattaient un problème sans aucun rapport avec la température. C'était une question sérieuse et, dans la discussion, leurs regards se faisaient graves et calculateurs.
Ils se creusaient la cervelle pour trouver un moyen de se procurer de l'alcool"
.

Nous sommes quelque part entre Bukowski et "En attendant Godot" ("Sans espoir de retour" anticipe d'ailleurs l'un et l'autre). Excepté qu'ici, on n'attend plus rien ni personne. On ne fait pas même semblant, tant le souci d'apparence morale et esthétique est depuis longtemps dépassé, laminé, réduit en morceaux. De même que celui de l'identité, pour tout le moins en surface. Car à l'intérieur ça continue à creuser.

Dans ce trio de damnés de la terre, d'hommes brisés ou pour le dire plus crûment de clochards doublés d'ivrognes, nous suivons la route de Whitey, qui brièvement diverge de celle de ses compagnons d'infortune. La voix éraillée, limite inaudible pour ceux qui manquent d'habitude, les cheveux prématurément blanchis, la plupart du temps ailleurs, dans une léthargie que ne secoue que le feu de la gnôle. Tel est le personnage, en état d'apesanteur, d'anesthésie générale que nous décrit David Goodis. Si proche du KO total d'une mort cérébrale programmée qu'il semble peu probable que quoi que ce fût perturbe le cours de son histoire. Un individu venu du fin fond de son énigmatique passé va secouer cette inertie tout à la fois sordide et bienheureuse. Le suivre, c'est déjà rompre son serment d'immobilité. Et accessoirement franchir les limites de l'Enfer, haute zone de turbulences.

Au fil de ses pérégrinations, le lecteur apprendra par bribes le secret de sa déchéance. Au passage, nous assisterons à des scènes monstrueuses et anthologiques. Un commissariat où le passage à tabac semble être devenu règle d'or, qui apparaît sorti tout droit d'un tableau de Jérôme Bosch. Difficile d'oublier Bertha, terrible femme-bourreau (au sens physique du terme) dont les mains telles des massues prennent plaisir à rabaisser l'orgueil viril. Et si la fin laisse sans voix, ce n'est pas tant qu'elle franchit un degré de plus dans l'horreur, le sordide ou la violence, non parce qu'elle demeure fidèle à ce qu'annonce le titre. Mais à l'inverse, en raison de sa bouleversante douceur. L'atroce est devenu notre "home sweet home", le seul lieu où nous trouvions encore quelque chaleur.

Étrange vie que celle de Goodis, qu'un raccourci facile tendrait à rapprocher de ses œuvres. Son second livre "Cauchemar" est adapté par Delmer Daves, avec en têtes d'affiche Humphrey Bogart et Lauren Bacall. Rien de moins. "Les passagers de la nuit" se révèle un carton et le romancier devient la nouvelle coqueluche d'Hollywood. Moins de trois ans plus tard, Goodis rompt les amarres et retourne à Philadelphie, dans la demeure familiale, aux côtés de ses parents et de son frère schizophrène.

• L'œuvre au noir de David Goodis

Dès lors les conjonctures commencent. S'est-il lassé de ce qu'aucun de ses scénarios n'aboutisse, en dépit d'un contrat renouvelable six ans ? S'est-il vu enfermé dans un succès qui ne lui ressemblait pas ? "Cauchemar" avait été écrit pour un public spécifique et comme acquis d'avance. Plus dure, plus noire semble la vision du romancier. Une hypothèse que vient corroborer le fait qu'une fois de retour au bercail, plutôt que les éditeurs côtés auxquels son talent et sa réputation lui auraient permis de prétendre, il préfère se tourner vers des publications bon marché qui lui laissent toute liberté d'écriture. Les femmes fatales, la violence sont toujours au rendez-vous. S'agit-il en l'occurrence de la part de contrat que doit assurer l'écrivain pour avoir par ailleurs toute licence ? Ou de ses goûts personnels ? Difficile de le savoir. Peu importe en réalité, puisque d'une part Goodis transcende tous les poncifs. De l'autre parce que si tel est le prix à payer pour avoir les coudées franches, l'enjeu en vaut largement la chandelle.

Récits d'une noirceur compacte, dont le héros parfois remonte vers la lumière ("Descente aux enfers"), d'autres non ("Sans espoir de retour"), toujours éminemment poignants et mortellement désespérés, d'une beauté à couper le souffle. Tels sont les paradoxes de l'œuvre goodisienne. Consumé par l'alcool et les démons qui le rongent et dont nous savons en fait peu de choses, David Goodis rendra l'âme à 49 ans. Si ses adaptations cinématographiques par Truffaut ("Tirez sur le pianiste") et Verneuil ("Le casse") ou René Clément (l'étrange et sublime "La course du lièvre à travers les champs") sont à des niveaux différents considérés comme des classiques, c'est surtout le cinéma des années 80 qui fera connaître l'auteur en France, de "La lune dans le caniveau" (Jean-Jacques Beineix) à "Descente aux enfers" (Francis Girod) en passant par "Rue barbare" (Gilles Béhat). Immorale, indécente, mais toujours majestueuse, l'écriture de Goodis n'en a pas fini de fasciner.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Parasite : Génèse d'un film culte

Publié le par brouillons-de-culture.fr

S'il est une chose qui, dans l'art, échappe à toute forme de calcul, c'est bel et bien l'état de grâce. Tout créateur authentique y aspire ; et n'y parvient quelquefois qu'au prix de mille tâtonnements et détours. Qu'un tel miracle se produise ne saurait en aucun cas être gage de succès et certaines merveilles sont demeurées prodigieusement ignorées du grand public. Il arrive cependant parfois que les deux soient au rendez-vous, qu'un film atteigne ce parfait degré d'équilibre et d'harmonie tout en s'élevant vers les plus hauts degrés du box office. Connexion si improbable qu'elle n'est guère reproductible.

Certains cinéastes n'y parviennent qu'une fois (qui se souvient des films de Percy Adlon après "Bagdad Café" ou de l'auteur de "Full Monty" par exemple ?). L'étrange est qu'une telle conjonction, d'une réussite artistique et publique, peut s'opérer sans le secours d'une star à l'affiche ou d'un réalisateur connu. Il n'est pas rare que jaillisse de nulle part (un pays dont la production, en matière de neuvième art, n'est pas faite pour exciter les foules), venant d'un cinéaste inconnu, une pépite qui rencontre un grand succès public (on pourrait citer notamment "La vie des autres" ou "Toni Erdmann").

Dans une telle configuration, "Parasite" constitue un cas à part. Issu d'un pays, la Corée du Sud, qui possède une riche activité cinématographique, les œuvres de Bon Joon Ho, toujours passionnantes, rencontrent souvent un large public : de "Memories of murder" au "Transperceneige" en passant par "The Host"ou "Mother". En dépit (ou peut-être à cause) de ses permanentes bifurcations d'un genre à l'autre. C'est peu dire qu'aucun de ses films ne ressemble au précédent, même si on y retrouve des thématiques communes. Une filmographie inclassable, se jouant des modes et des étiquettes.

Et pourtant rien ne prépare au choc de "Parasite", film total qui fusionne non seulement les genres, mais également les modes cinématographiques de plusieurs continents, en une œuvre totalement homogène et parfaitement limpide. Paradoxe d'un perpétuel changement de style au cœur d'une même réalisation, dont chacun pourtant porte la marque de son auteur. Réinterprétation novatrice d'un demi-siècle de cinéma. S'il "emprunte" aux comédies douces-amères  transalpines des seventies pour une savoureuse entrée en matière, Bon Joon Ho tourne également son regard vers les plus efficaces thrillers américains de ces dernières décennies, dont il épouse par instants le timing et le sens du climax.

A cet improbable métissage, il ajoute une touche propre au cinéma d'extrême-orient : l'art des ruptures de ton. "Parasite" est tout à la fois un film d'une drôlerie grinçante, une fresque sociale jamais pesante ni didactique, un thriller aussi secouant que "Seven" "Misery" ou "Le silence des agneaux". Et pourtant le tout fonctionne avec une évidence, un naturel tels que jamais on ne perçoit la couture. Un "exploit" que jusqu'ici n'était parvenu à accomplir que son compatriote Park Chan Wook avec le prodigieux "Old Boy".

En France, le film connaît un succès sans précédent. Surtout pour un film sans la moindre tête d'affiche (même si acteurs et actrices y sont quasiment tous sidérants, aussi à l'aise dans l'humour que dans le drame).
Triomphe sans commune mesure avec l'ample écho rencontré par ses œuvres précédentes.
La palme d'or qui lui fut attribuée ne saurait tout expliquer, certains films primés n'ayant pas rencontré leur public. Ni  critiques aussi unanimes.

Toutefois, l'aventure, déjà belle en soi, franchit un cap inédit avec la remarquable percée du film aux états unis. Mission impossible menée au tambour de charge. Un cinéaste au nom imprononçable pour un américain moyen, des acteurs asiatiques inconnus outre atlantique, et qui plus est en vo ("Le Transperceneige" fut réalisé avec des acteurs américains en langue anglaise).
Au finish, non seulement une pluie d'éloges plus que méritée -l'indicateur Rotten Tomatoes lui attribue 99% de critiques positives !, mais qui établit l'une des meilleures moyennes d'entrées de l'année et la meilleure depuis 2016. Sans la moindre concession ni compromis, sans jamais sacrifier son art, le cinéaste n'a accouché de rien de moins que d'un film universel.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans sur grand écran

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Pascal Perrot, les métamorphoses d'un poète

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Après "Chaos mode d'emploi", Pascal Perrot opère avec son deuxième recueil "Une brèche dans la tapisserie des ombres", un changement radical d'orientation. Désirant renouveler son écriture, le poète s'est plongé au cœur des auteurs de la "beat generation", du cut up et d'auteurs d'aujourd'hui enclins à bousculer langue et syntaxe. Ce voyage linguistique, quasi initiatique constitua une source d'inspiration nouvelle pour cet opuscule.

dehors les brouillards corrosifs trouent jusques à la chair des mots percent la peau du soleil arbitrent la direction des nuages et crucifient de glace ce monde auquel nous avions pourtant cru de toutes nos misérables forces

ou encore

les chiens sauvages aux crocs de silicone vont déferler sur la ville en irrépressible écume

ou encore

que donnerais-tu pour sauver le rire la belle sauvagerie des jardins non béance contrainte de la bouche ni esclaffement sans grâce complaisante hilarité sans objet sinon retarder la marche de la mort mais la belle trace de soi qui vit la vie par tous ses pores toutes ses déclinaisons

breche dans la tapisserie des ombres pascal perrot


"Une brèche dans la tapisserie des ombres" est scindé en trois parties complémentaires qui expriment les différentes facettes de l'univers du poète.
"Des ombres", sans ponctuation, s'articule autour de poèmes de souffle, auxquels cette particularité confère un nouveau rythme et permet des raccourcis fulgurants qui mettent le verbe à l'honneur.
"Une brèche", partiellement ponctué, décline davantage le versant philosophique de l'auteur.
"Dans la tapisserie", entre contes déviants et bestiaires improbables, évoque par moments les textes de André Hardellet.

Fluidité et souplesse articulent la pensée dans une composition où chaque partie du recueil érige un univers singulier, l'ensemble formant un tout cohérent. Sans jamais sacrifier le sens, mais sans rejeter les apports stylistiques considérables de notre contemporanéité, l'écriture de Pascal Perrot est sauvage, inspirée, en phase avec notre temps. Porteuse d'émotion, de réflexion, de souffle, elle touche au cœur sans jamais tourner le dos au travail constant sur la langue qui en fait toute la vigueur.

Pour se procurer "Une brèche dans la tapisserie des ombres"
(parution en juillet 2019, aux Editions du Cygne - Prix : 12€)

https://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-breche-tapisserie-ombres.html

Gracia Bejjani-Perrot, texte et graphisme

Publié dans peau&cie, nos réalisations

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Et c'est ainsi qu'Almodovar est grand !

Publié le par brouillons-de-culture.fr

©Jean-François Robert - Modds

Almodovar, en plus de quarante ans, n'a jamais cessé d'innover, d'expérimenter - y compris dans ses films les plus apparemment classiques- tout en conquérant un public de plus en plus large. Un miracle quasiment unique dans le septième art qui trouve probablement sa source dans la nature même de sa filmographie, constituée d'un improbable mélange de classicisme, de trash et de roman photo.

Un peu comme si John Waters, Douglas Sirk et Milos Forman cohabitaient avec les télénovelas. Les excès parfois joyeusement bordéliques des débuts ont progressivement laissé place à un dosage plus précis de ces éléments disparates. Folie cadrée mais non moins subversive, peut être davantage encore car canalisée, drainée, plus maîtrisée dans la forme sans rien renier du fond.

Alors que l'on n'attendait plus grand chose du turbulent madrilène, sinon un excellent film que l'on aurait, faute de mieux, qualifié de chef d'œuvre - et quoiqu'il en soit cent coudées au dessus des derniers Woody Allen-, voici qu'il franchit, sans ostentation, un degré supplémentaire de la pyramide et nous livre l'un de ses plus beaux films. Chacun de ses péchés mignons est non seulement totalement assumé mais porté à son point d'incandescence avec une fluidité, un sens de l'unité tout simplement bluffant.

© El Deseo - Manolo Pavón

Rarement aura été pratiqué avec autant de brio l'art de l'autofiction au cinéma, mêlant réel, vraisemblable et projections imaginaires. Banderas, en cinéaste vieillissant, pousse le mimétisme jusqu'à l'incroyable avec son mentor. Il y est bien entendu question de création, de drogues, d'homosexualité, au cœur d'un récit faussement classique. Mais de bien d'autres choses encore ; l'âge, la peur de mourir, le désir non conçu comme une fin et n'aspirant pas nécessairement à l'assouvissement, les amitiés trahies, la distance imprévue que procure le temps…

© El Deseo - Manolo Pavón

Riche et dense par son contenu, mêlant humour et dramatisation, voire mélodrame, changeant perpétuellement de style de narration, enchaînant les tours de force cinématographiques sans jamais les souligner, "Douleur et gloire", entre les mains de tout autre, eût ressemblé à quelque pudding indigeste. Or dans cet habit d’arlequin, pas un instant nous ne sentons les coutures. Chaque enchaînement, aussi abrupt soit il, relève de l'évidence, comme si le film dictait sa propre loi, son propre rythme, sa propre logique.

© El Deseo - Manolo Pavón

"Douleur et gloire" -titre aussi kitchissime que "attache moi !" ou "la fleur de mon secret" qui sentent bon le roman de gare-justifie à chaque image la place qu'occupe Almodovar dans le paysage cinématographique mondial. Drôle et bouleversant à la fois.

Pascal Perrot, texte.
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Street art au féminin : un très grand cru

Publié le par brouillons-de-culture.fr

L'art de rue au féminin a connu dans la dernière décennie une croissance exponentielle. Encore très inférieures en nombre dans cette discipline, les femmes comptent déjà cependant dans leurs rangs nombre d'artistes majeures. Hasard du calendrier, deux expositions mettent en lumière deux de ces créatrices de l'ombre : Manyoly et Inti Ansa. Talent, maîtrise, originalité, fougue et jeunesse forment un cocktail détonnant dont les saveurs se déploient en un maelström éblouissant.

"De la couleur avant toutes choses" : tel semble être le credo de Manyoly, qui à moins de trente ans affiche un parcours impressionnant. À 17 ans, cette native d'Aix en Provence, dirige déjà une galerie. Elle mettra cette expérience à profit pour étudier les techniques picturales. C'est à Marseille qu'elle se familiarise avec le street art et en devient rapidement un des fers de lance. Londres, Bordeaux, Paris, Montréal. Enveloppés dans de larges bandes de couleur tels des momies dans leurs bandelettes, ses singuliers visages de femme ont fait le tour du monde. Les couleurs sont la plupart du temps vives, chaudes, dynamiques, évoquant par moments les fauves et les nabis. À noter également quelques détours assez scotchants par l'abstraction.

Inti Ansa, à peine quelques années de plus que sa consœur, s'en différencie par le style tout autant que par le parcours. Venue de l'école des Beaux Arts et accessoirement du Mexique, elle découvre tôt la possibilité de s'exprimer dans l'espace public, sans filtres et sans fards. Quelques fresques réalisés dans des pays d'Amérique Latine plus tard, elle participe à l'aventure de la Tour 13, et plus récemment à l’événement Underground Effect à la Défense. Son style évoque un classicisme haut de gamme (on songe parfois à Ingres ou Delacroix) bousculé par une vision résolument moderne de la couleur et de la perspective. L'inquiétante étrangeté n'est jamais bien loin, portée par des objets ou personnages congrus, qui viennent bouleverser la belle ordonnance d'une facture où dominent la précision et la lisibilité de l'œuvre.

N'hésitez pas à vous plonger dans le puits de ces deux regards d'où assurément la Beauté s'élèvent. Deux voyages étonnants au cœur de l'humain.

• "Intuitions", exposition de Manyoly
Galerie Deux6
66 avenue de la Bourdonnais, 75007 Paris
Jusqu'au 16 février 2019

• "Instants", exposition de Inti Ansa
Le Lavomatik
20 Bd du Général Jean Simon, 75013 Paris
Jusqu'au 2 février 2019

Pascal Perrot, texte.
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• L'heure de la sortie : Ah, la bonne heure…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Découverte majeure de "L'étrange festival", où il brilla de tous ses feux l'an dernier, "L'heure de la sortie" opère avec bio une fusion "transgenres", tout en brassant des références inhérentes au cinéma bis, qui feront frémir d'aise l'amateur. Le film propose nombre de voies d'accès à un plus large public, offrant une lecture à plusieurs niveaux, qui se révèle à l'usage éminemment jouissive.

Une classe de pré-ados surdoués assiste au suicide de leur prof principal. Nommé en remplacement, Pierre Hoffman va tenter de les comprendre et les aimer. Une tâche bien plus complexe qu'il ne l'aurait de prime abord imaginé.

Car comment pénétrer leur univers, sans se mettre lui-même en péril ? Ses élèves forment dans l'école un clan à part, témoignant envers les autres un curieux mélange d'indulgence et de dédain. Presque un clan, ou une secte. D'autant que leur quotidien est ponctué de rituels parfois morbides et hors de sa compréhension. Il en est de même en ce qui concerne l'obscur objectif qu'ils semblent poursuivre, et dont le professeur ne possède pas les clés. Passant perpétuellement de la compassion à l'appréhension, sa tranquille assurance sera mise à rude épreuve.

Thriller impeccable, le film de Sébastien Marnier est également un drame psychologique intense, frôle à de multiples reprises le fantastique et l'épouvante… si j'ajoute que le tout se double d'un discours écologique (bien qu'il ne fût en vérité jamais pesant, se gardant de se substituer à l'action ou aux personnages), on serait en droit de penser se trouver face à l'un de ces fourre-tout indigestes mais roboratifs, aux allures bizarroïdes, dont le septième art abonde. Miraculeusement, il n'en est rien. "L'heure de la sortie" s'avère d'une étonnante fluidité, tout en demeurant parfaitement inclassable.

Il est diverses manières de s'aventurer hors des sentiers battus. Multiplier les scènes borderline, façon Ozon première manière ou, dans un tout autre genre, Dupontel. Ponctuer son film d'images ovni, tel le Bernard Mandico des "Garçons sauvages". Ou tel autrefois Polanski (celui du "Locataire" ou de "Répulsion") dissocier le fond de la forme. Autrement dit, adopter un vernis classique, qui progressivement s'écaille, par glissements successifs.

Privilégier la narration plus que l'image. C'est le choix opéré par Sébastien Marnier. Chaque personnage, jusqu'au plus infime personnage secondaire, existe, possède une densité rare. Laurent Laffite se révèle impérial dans son rôle de prof dépassé par ces élèves surdoués aux indéchiffrables intentions. Eux-mêmes interprétés, incarnés par de jeunes acteurs extrêmement prometteurs.

Cette prééminence de l'élément humain s'avère être l'option idéale. Car lorsque l'incroyable, amené par petites touches, fait irruption dans ce cadre presque banal, le spectateur marche à fond. Film sous tension générateur de délicieux frissons, "L'heure de la sortie" a en outre le bon goût de ne pas verser dans le clin d'œil post-moderne quelque peu cynique qui nous tiendrait à distance. Un film à savourer séance tenante.

Pascal Perrot, texte.
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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• Les grandes créatrices du jazz - chapitre 3 : Emily Remler, guitar heroin

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Emily Remler, quant à elle, avait tout pour marquer l'histoire du jazz de manière durable : un génie polymorphe sur le plan créatif; une virtuosité renversante sur son instrument, que doublait une sensibilité à fleur de peau; une disparition prématurée, à l'âge de 32 ans, qui est souvent le tissu des légendes.

Sans doute les années 80 et 90, pendant lesquelles s'articula sa fulgurante carrière, sont-elles peu propices aux mythes. Le temps des guitar heroes semble définitivement obsolète.

Emily connut de son vivant un immense succès sur la planète jazz, sans toutefois en franchir les limites.  Incomparable compositrice, elle interprète également à merveille les grands standards, et sera un temps la guitariste attitrée de Astrud Gilberto. Mais où sont les héritières, les continuatrices de son fabuleux apport ? Comme si son art, après la disparition de sa créatrice, sombrait progressivement dans une demi-amnésie.

Emily Remler, c'est un peu l'improbable fusion entre la guitare de Wes Montgomery, de Django et celle de Jaco Pastorius, un pont lancé entre le plus vif du passé et une modernité sidérante.
Trois voix (voies) n'en faisant plus qu'une en laissant, en filigrane, affleurer une quatrième. Une énergie redoutable, un sens du tempo et de la mélodie, une émotion omniprésente, un sens du swing imparable, une trame musicale qui s'enrichit à chaque écoute.
Dès ses débuts en 1981, la guitariste-compositrice reçoit les louanges de ses pairs, par lesquels elle est adoubée d'office. Le maître Herb Ellis parle d'elle comme "La nouvelle superstar de la guitare".

• Les grandes créatrices du jazz - chapitre 3 : Emily Remler, guitar heroin

Quant à la principale intéressée, lorsqu'on l'interroge sur la façon dont elle aimerait que l'on se souvienne d'elle, elle déclare : "Bonnes compositions, jeu de guitare mémorable, et ma contribution à la musique en tant que femme … Mais la musique est tout, elle n'a rien à voir avec la politique ou le mouvement de la libération des femmes".

La compositrice a sans doute raison de se méfier de toute tentative de récupération. Cependant, le refus de devenir symbole, que son nom soit brandi en étendard de la cause féministe a probablement entravé l'accès à la pérennité d'une musique conciliant une perpétuelle inventivité et un swing intemporel.

Pascal Perrot, texte.
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans hommages !, polyphonies

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