• Linda Maria Baros : Eclats de rire au bord du gouffre
Certains poètes demeurent longtemps dans la catégorie "à suivre" avant que de trouver leurs marques. D'autres, au contraire, imposent d'emblée un univers dès leurs premières incursions littéraires. Linda Maria Baros appartient à cette espèce rare. D'une phrase, d'une métaphore, elle signe une identité. Une empreinte qu'entre mille on pourrait reconnaître.
Définir ce style unique est une tâche dont on ne peut s'acquitter que par un recours constant aux paradoxes et aux oxymores. C'est un tourbillon tranquille, une paisible tempête. Linda Maria Baros manie le grotesque, l'excès et les déclinaisons incorrectes de l'humour (noir, jaune, acide, grinçant, absurde) avec la générosité d'une bourrasque emportant tout sur son passage. Sans pour autant en posséder le caractère incontrôlable. Tout ici est maîtrisé, jusqu'à la moindre virgule. Et cependant extrêmement fluide. On songe à ces derviches tourneurs, emportés sur un rythme étourdissant et frénétique et qui sur une note, un signe cessent brusquement tout mouvement ou en modifient le sens.
Il serait tentant d'établir un pont entre l'œuvre de Linda Maria Baros et celle d'Angela Marinescu (LIRE ICI) ; de faire de la première l'héritière spirituelle légitime de la seconde. Ce serait tout à la fois vrai
et faux. Certes, les deux poétesses partagent un certain nombre de points communs. En premier lieu, elles sont toutes deux natives de Roumanie. De plus, Baros a traduit l'œuvre de Marinescu en français. On peut également arguer que les deux femmes possèdent un même humour d'écorchée vive, dont les pays d'Europe de l'Est sont souvent le creuset.
Mais la comparaison ne résiste pas à un examen plus minutieux. Excepté si l'on considère que l'héritier ne se contente pas de gérer un patrimoine, mais de le faire fructifier et de le diversifier.
Là où Marinescu arbore une ironie sèche et grinçante, l'écriture de Maria Baros est un tonitruant éclat de rire face à l'absurdité de l'existence. Son écriture est une danse. Au bord du gouffre il se peut, mais une danse joyeuse tout de même. Marinescu écrit contre, Maria Baros écrit malgré, et prend tout l'espace qu'il lui est encore possible de prendre, avec une saine gourmandise.
"La maison en lames de rasoir" est une visite guidée dans nos enfers mineurs. De la cave au grenier, chaque étage en sera minutieusement exploré. Mais le guide, malicieux, bouleverse nos repères, transforme par le langage tout ce que nous croyons connaître
" L'aube est une femme
qui brise tes fenêtres avec ses seins
- rougis sont leurs mamelons
que tètent les clochards"
"Il y a des jours où tu voudrais te faire une place
sur le rebord de la fenêtre, t'y promener en secret,
les yeux fermés, comme sur un pont hypnotique,
comme au bord d'un profond silence.
(D'en bas, seul le vide te regarde, sa hauteur.) "
Linda Maria Baros donne corps aux hypothèses les plus folles, les relient à notre propre chair, à notre propre vécu par le cordon ombilical des mots. Nous voila pris au piège de cette étrange demeure. La force du verbe et de l'image jaillissent à chaque page, à chaque ligne presque. Il n'est pas interdit de songer à Michaux. Il serait dangereux de cantonner la jeune poétesse à cette simple comparaison.
"De la porte jusqu'à la fenêtre,
tu te promènes tout au long de la journée
comme un trompettiste sur l'Autoroute A4"
La poétesse détourne les objets quotidiens, la familière banalité de leur fonction première. Plus rien n'est rassurant, évident et certain. Mais cette incertitude même semble posséder un je ne sais quoi de réjouissant. En dépit de la douleur. Ou peut-être même à cause d'elle.
"Flotter, entre quatre murs,
là où l'obscurité prend corps,
te laisser emporter le long des cloisons,
dans leur infinité d'aquarium,
comme dans un liquide amniotique"
Quand l'auteur parle d'amour, c'est le plus souvent d'amour vache. Du larmoiement, de la tragédie ? Que nenni ! Linda Marios sort de sa manche un atout secret : elle monte de plusieurs crans le niveau d'intensité, jusqu'à parvenir à un excès tel qu'il en devient bouffon.
"Si tu n'écris pas tous les jours mon nom,
oh ! que ta main soit écrasée par l'étau des phrases !
raidie, la bouche
avec laquelle tu gribouilles les mots !
Fouettée la parole
qui ouvre des pièges pour les loups
entre toi et nous !"
"Et je m'arracherai le cœur de la poitrine,
je l'entaillerai avec les dents
et le saupoudrerai de sel"
Nous sommes dans le grand guignol, dans la comédie ubuesque. Le premier texte que j'ai lu de Linda Maria Baros, dans
l'anthologie "Couleur Femme" était de cette veine-là. Une sorte de slapstick SM, hilarant à force de pousser jusqu'à l'impossible des postulats de départ un peu glauques. Le mois suivant, j'assistai à une lecture de l'auteur. Avant que celle-ci ne commence, j'entreprends mes voisins sur ce texte précis. "Je ne vois vraiment pas ce que ce poème a de drôle…" me rétorqua-t-on. Quand plus tard j'expose mon point de vue à la poétesse elle-même, la réponse fuse, immédiate "Je me suis bien amusée à l'écrire". Le rire de Linda Maria Baros n'est pas celui du premier humoriste venu. Il flamboie de mille nuances, contient un nombre stupéfiant de strates et ne se révèle qu'à celui qui sait voir. Mais il possède alors sur l'âme de stupéfiantes vertus toniques et euphorisantes.
A ce jour, Linda Maria Baros a publié trois recueils en France, sa terre d'accueil. "La maison en lames de rasoir" est son second. Toute sa puissance d'écriture y est déjà déployée. Simple et complexe à la fois, semblant emprunter mille détours pour mieux vous cueillir d'un bel uppercut au moment où vous vous y attendez le moins.
Une plume d'ores et déjà essentielle.
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
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N'hésitant pas à nous orienter, comme tout bon thriller, vers de fausses pistes. Tel ce producteur qui nous apparaît sympathique et "bigger than life" mais devient franchement agressif lorsqu'on se met à parler argent.
S'il pratique également avec bonheur l'humour absurde, sa déclinaison des nuances les plus subtiles de l'humour noir singularise les albums de Tronchet. Acide, grinçant, doux-amer ou jusqu'auboutiste, du simple grain de sable à l'arme de destruction massive, le bédéaste manie avec la même aisance l'arsenal du rire qui fait mal. Genre transgressif s'il en est qui permet d'évoquer tout ce que nous refusons de voir pour déclencher simultanément l'hilarité et le malaise.
souvent l'horreur des situations. Tronchet n'hésite pas à surcharger ses personnages jusqu'à l'hallali de coups durs ; mais ces losers de naissance savent encaisser, ils en ont vu bien d'autres.
Monsieur Paintex restent des figures inoubliables de la BD contemporaine. Victimes d'une malchance incurable qui leur colle littéralement à la peau, ils savent la plupart du temps garder la tête haute dans les pires circonstances. Mieux : ils formulent des projets insensés, des rêves de gloire dont ils ne sont pas dupes. Ils savent qu'un impondérable, quand ce n'est leur propre nature, les empêcherade se réaliser ; ils n'en mobilisent pas moins toute leur formidable énergie pour une hypothétique victoire.
n'hésitent pas à l'occasion à faire de lui leur souffre-douleur, à contrecarrer voire à lui voler ses rares "bons plans". Car Jean-Claude possède une obsession récurrente : trouver l'amour. Il ne s'est jamais vraiment remis de sa seule grande histoire. Quand ses amis ne s'attachent pas à lui "casser la baraque", notre champion de la lose y parvient fort bien lui-même. Du détail qui tue à la phrase de trop, d'une maladresse irréparable, il semble avoir pour mission de scier la branche sur laquelle il est assis. Une tâche dont il s'acquitte avec célérité.
les moyens les plus absurdes et les plus improbables (par exemple, appeler toutes les femmes de l'annuaire de sa ville). De plus, son aptitude à l'auto-dérision nous le rend souvent touchant. Pathétique, mais touchant. Et ses amis, même s'ils le vannent sans cesse, s'ils sont pétris d'égocentrisme, même s'ils pointent impitoyablement chacune de ses tares; ils n'en répondent pas moins présent au moindre coup dur. Cependant, si elle est l'une des plus populaires, la série n'est pas sans défauts. La thématique tergalienne possède ses limites intrinsèques ; si certains albums frôlent l'excellence, d'autres en revanche se révèlent extrêmement inégaux.
enfance martyre" ou "découvre les mystères du sexe", deux opus des plus savoureux). Un personnage que Tronchet incarnera en personne pour la scène, troquant la doudoune grise contre une dorée du plus bel effet.
couple uni et heureux. Expulsés de leur maisonnette, ils vivent dans une caravane avec leurs deux enfants. Poissart, affligeant de naïveté, contre lequel le sort s'acharne mais qui jamais ne perd le désir de se battre, ni sa foi en un avenir meilleur. Les Poissard et leurs relations avec un couple de riches jovialement odieux, feront d'ailleurs l'objet d'une série d'albums indépendants.
Raymond Calbuth, cet aventurier du quotidien, ce seigneur en charentaises, qui sera l'objet de ma prochaine étude.
Un auteur de série noire made in Irlande, voici qui ne peut qu'intriguer et exciter tout polarophile digne de ce nom. Pourtant, ma première pinte de Ken Bruen fut une demi-déception. Un privé (ou un flic) alcoolique et cocainomane, dont les erreurs de jugement frôlent parfois la catastrophe, voire sont à l'origine de réactions en chaîne… j'avais l'impression d'avoir déjà lu cela mille fois, en mieux, ailleurs… Dans les livres de James Crumley par exemple… La sensation gênante que l'élève Bruen avait bien retenu les leçons de ses maîtres à écrire, mais qu'il manquait à sa copie l'apposition de son propre sceau. Telle fut du moins la première impression que me laissèrent "Toxic Blues" et son détective Jack Taylor. Rien de vraiment honteux, mais un manque de relief qui coinçait aux entournures.
Un côté un peu artificiel que venait renforcer encore l'aspect ultra-référentiel de l'œuvre. "Toxic blues" regorge de citations de romanciers, poètes et chanteurs irlandais. Jusqu'à l'indigestion pratiquement. Ce n'est qu'avec le recul que certaines qualités de l'œuvre, que mon agacement avait jusqu'alors occultées, ont soudainement pris du relief. Une réelle tendresse pour les laissés pour compte de la société de consommation, entre autres (en l'occurrence les Gitans). Une phrase qui parfois vous croche le cœur. Des personnages secondaires bien campés.
dotés d'intitulés intriguants. "Chantez dansez agressez qui vous voulez" "Nu intégral de face" : des titres prometteurs qui tiennent la plupart du temps leurs promesses. Chaque personnage possède son épaisseur et ses failles. Mais aucun n'est pour autant noir ou blanc, possédant sa part de bonté comme d'infamie.
Je décidai de me replonger dans les aventures de Jack Taylor, le privé alcoolique et cocaïnomane. Grand bien m'en prit : j'ai marché à deux-cent à l'heure dans "Le martyre des magdalènes". Toutes les idiosyncraties brueniennes sont bien là, mais cette fois-ci à la bonne place et dans le juste tempo. L'enquête sert ici de prétexte pour raconter l'incroyable histoire vraie du couvent des Magdalènes. Les filles-mères qui y étaient envoyées dans les années cinquante devenaient de quasi-esclaves, sévices corporels à la clé. Parce qu'il cherche la trace d'une supposée "ange des magdalènes" qui aurait sauvé bien des sœurs, le détective s'introduit dans les eaux d'un passé dangereux et particulièrement déstabilisant. Un livre-somme, parfois choquant, qui entraîne le lecteur dans un tourbillon tumultueux.
Un diagnostic que confirme l'époustouflant "Le dramaturge". Jack Taylor is again. Et il a sérieusement décidé de décrocher. De l'alcool, de la dope et, pour faire bonne mesure de la cigarette aussi. C'est le moment que choisit son ex-dealer, aujourd'hui en prison, pour le charger d'enquêter sur la mort de sa sœur. Apparemment, une chute d'escalier. Mais la jeune fille n'est ni alcoolique ni droguée. Plus intriguant encore : on a retrouvé sur son corps un livre de poèmes de John Millington Synge. Plusieurs décès suivront dans les mêmes circonstances. Il devient dès lors difficile d'invoquer un simple hasard. Si le grand méchant loup du titre vaut son pesant de Guiness, Bruen a le bon goût de développer davantage intrigues et personnages secondaires. C'est de là que naîtra la fin la plus déchirante qui soit.
Sensuel, charnel, infiniment gouleyant, "Boléro" de Jean-Pierre Como est un album qui se savoure sans retenue. Sixun, dont il fut le claviériste attitré, avait démontré qu'on pouvait s'aventurer très loin dans la fusion et dans l'expérimental tout en séduisant un large public. Ne pas forcer l'oreille de l'auditeur, mais l'amener, par paliers progressifs, à découvrir et apprécier d'autres types de sonorités, au sein d'une structure mélodique rassurante. Une ligne de conduite que Jean-Pierre Como semble avoir, pour notre plus grand bonheur, définitivement faite sienne. Même au sein de musiques d'autres compositeurs, Como apporte son indéfinissable touche. Notamment dans l'époustouflant "Répertoire".
explorer de nouveaux territoires. "Cahier des charges" apparemment impossible à tenir, dont il s'acquitte pourtant avec brio.
Doux plaisirs de la procrastination… Différer ad libitum l'exploration d'une œuvre, d'un auteur. Soit parce qu'on s'en promet des plaisirs inouis. Soit, à l'inverse, parce qu'on en redoute quelque déception amère. Tel fut pour moi le cas de Françoise Sagan. De son vivant, le personnage qu'elle s'était inventée pour le petit écran provoquait en moi un mélange d'attirance et de répulsion. Entre la poupée déglinguée échappée de quelque fête de la jet-set et la bohême ahurie sortie d'une autre planète. Quelque chose de trop fabriqué dans l'image pour correspondre à une vraie personne. Il y avait aussi ces rumeurs persistantes d'une "nothombisation" avant la lettre (cette tendance à remplir de la page au détriment de la qualité) qui me faisaient remettre à plus tard son approche.
Et l'on conçoit que, de ce coup d'éclat précoce, faire une carrière ne fut pas de tout repos. Car ce seul ouvrage eût suffi à lui assurer une postérité.
Félix Van Groeningen est un grand. Ceux qui ont vu 
l'écran. Par la grâce d'une écriture scénaristisque toute en nuances et d'une direction d'acteurs au cordeau, Félix Van Groeningen transforme une scène qui s'annonçerait plombante, en bijou d'humour subtile. Juxtapose tristesse et joie, détourne les
règles et conventions en un petit feu d'artifices. Omniprésente, sa mise en scène n'est jamais ostentatoire, se plaçant toujours au service du récit et des personnages. Dans une première partie étonnante de maîtrise, le réalisateur n'hésite pas à faire confiance à l'intelligence du spectateur. Il multiplie les audaces visuelles, ramifie à l'envi les allers-retours entre présent et passé. Superpose parfois l'un et l'autre en ébourrifants raccourcis. Sans jamais perdre son spectateur en route. Chacun de ses rôles (même le plus petit) existe, possède une épaisseur, une densité surprenantes.
engendrent parfois un résultat paradoxal : c'est au détour d'une scène drôle, ou mêlant rire et larmes comme à la grande époque de la comédie italienne, que nous sommes le plus touchés. Sans jamais en avoir honte. Sans jamais que nous ayions l'impression gênante d'avoir eu la main forcée.
film, elle est un des éléments-clés de l'histoire. Elle jaillit, impériale, en des moments inattendus, et lui donne son tempo, sa saveur douce-amère. J'étais jusqu'ici persuadé de n'apprécier que très modérément la musique country, et je savais à peine ce qu'était la bluegrass. "Alabama Monroe" m'a donné envie d'en savoir et d'en entendre davantage. Tant ses passages chantés explosent d'une beauté simple et troublante, mélange d'euphorie et de mélancolie mis en avant par une bande son impeccable.
Parce qu'il ne désire laisser aucun point de son récit en suspens, Félix Van Groeningen livre une seconde partie parfois trop explicative. Mas si cette dernière comporte quelques longueurs, elle contient également nombre de scènes marquantes : du "pétage de plombs" en scène du chanteur bluegrass à un déchirant adieu en musique.
parfaite symbiose avec leurs personnages. Si Johan Hendelbergh est digne d'éloges dans un rôle complexe et riche en nuances, Veerle Baetens est proprement renversante. Tour à tour forte et fragile, lumineuse et effondrée, elle habite son rôle avec une puissance et une subtilté rares.
niveau d'exigence littéraire. L'artiste, par quelques propos sinon tendancieux du moins maladroits, rajouta quelques brindilles au bûcher que certains souhaiteraient allumer pour lui. Mais loin de posséder un talent, même très affirmé -ce qui fut le cas de bien des Nobel oubliés, en phase avec leur époque, mais plus guère avec la nôtre-, l'écrivain Mo Yan possède du génie. A mille lieues du consensuel, sa plume pourrait passer pour politiquement incorrecte s'il n'avait la carte du Parti. Mo Yan ne saurait en aucun cas être évacué d'un simple haussement d'épaules. Que ses livres aient, pour la plupart, obtenu la bénédiction des autorités est pour moi un grand mystère. Ainsi du "Pays de l'alcool"qui ferait passer le plus provocateur des auteurs occidentaux pour un joyeux plaisantin tout droit sorti de 'L'île aux enfants".
Cannibalisme, éloge de l'éthylisme, corruption policière : tels sont les thèmes que Mo Yan passe à la moulinette d'un esprit joyeusement frondeur et d'une imagination fertile. "Le pays de l'alcool" emprunte les habits du polar pour mieux ensuite les jeter aux orties, rejoignant par l'esprit des livres aussi atypiques qu'"Un privé à Babylone" de Richard Brautigan ou "L'affreux pastis de la rue des merles" de Carlo Emilio Gadda. Ici, l'inventivité de l'intrigue ne le cède en rien à celle de la langue, bifurquant sans cesse dans des directions imprévues, voire imprévisibles, explosant en bouquet de métaphores. Le lecteur aura rarement été convié à un semblable festin. Pas depuis certains livres du grand Salman Rushdie. Roman drôle et furieusement décalé, "Le pays de l'alcool" use de toutes les formes d'humour, du plus absurde au plus noir, s"élance vers des sommets de lyrisme échevelé avant de conclure d'un grand éclat de rire rabelaisien. Nous embarque dans une énigme insensée dont la résolution apparaît rapidement secondaire. Emboîte avec brio les strates successives d'un récit en forme de poupées gigognes avant de volontairement laisser s'écrouler le château de cartes qu'il a si patiemment construit.
"Le pays de l'alcool" prend toutes les libertés, s'autorise toutes les licences et toutes les parenthèses. Nous voici donc plongé dans les tribulations de l'inspecteur Ding Gou'er. Mandé par le juge d'instruction pour enquêter sur de prétendus banquets d'enfants. Entendez par là qu'on y sert des bambins jouflus, cuits à point, en plat de résistance. Drôle de personnage que ce Ding Gou'er. Totalement cyclothymique, il passe par toutes sortes d'états, de préférence les plus extrêmes. Parfois dépressif jusqu'à être tenté de mettre fin à ses jours, en d'autres instants il manifeste un enthousiasme excessif pour des êtres ou des choses qui lui sont, peu de temps après, devenues indifférentes. Pour corser le tout, l'inspecteur est grand amateur d'alcools, mais ne le supporte pas… Or, dès son arrivée dans la ville minière de Jiuguao, tout un chacun lui propose de boire, ce qu'il se doit d'accepter pour ne pas déshonorer ses hôtes. Pire encore : les directeurs de la mine font en son honneur un festin pantagruélique (qu'ils qualifient de simple repas) dont le mets de choix est un enfant habilement cuisiné… faux enfant, lui dit-on, simple artifice de décor, mais en est-il vraiment sûr.
Parallèlement un étudiant docteur en alcools de la ville de Jiuguo entre en correspondance avec l'écrivain Mo Yan. Et lui envoie ses nouvelles, lesquelles tournent principalement autour des "enfants de boucherie" et d'une belle mère fantasmée. Il incite Mo Yan à venir le voir et lui parle longuement du nain charismatique Yu Yichi, lequel se retrouve également présent dans les tribulations de l'inspecteur Ding Gou'er. "Le pays de l'alcool" déplace sans cesse les centres d'intérêt et l'on ne sait jamais d'où peut surgir le trait de génie. Chaque récit offre des morceaux de bravoure. Tant la correspondance entre Mo Yan et l'étudiant que les nouvelles de celles-ci, et naturellement l'histoire du trafic d'enfants. Et naturellement, toutes les pistes finissent par se rejoindre en un chaos invraisemblable et bouffon. Chaque page réserve des surprises, des trouvailles, des éblouissements.
Il n'est pas interdit de penser que l'homme qui donne à ses livres des titres aussi insensés que "Enfant de fer" "Beaux seins belles fesses" "Le radis de cristal" ou "La mélopée de l'ail paradisiaque" se plaise à jouer avec les limites de ce qui peut être dit. Toujours plus loin, protégé par l'écran de fumée de la fiction. Qu'il fusse, d'une certaine manière, un dissident intérieur. Même si tel n'était pas le cas, et quelles que soient l'ambivalence possible de l'homme, force nous est de reconnaître que Mo Yan est un immense écrivain.
Une expo qui nous offre bien plus qu'elle ne promet est chose suffisamment rare pour qu'on salue l'exploit accompli par le musée d'Orsay.
L'exposition "L'ange du bizarre - Le romantisme noir de Goya à Max Ernst", loin du fourre-tout qu'on pouvait redouter, repose sur un concept pour le moins audacieux, puisque le terme de "romantisme noir" n'était jusqu'alors appliqué qu'à des œuvres littéraires. Il naquit en 1930, sous la plume de l'historien Mario Praz qui, dans son livre "la chair, la mort et le diable", sous-titré "le romantisme noir" désigne les caractéristiques de ce courant artistique sous-jacent dont les ramifications s'étendent de Sade aux poètes symbolistes. On peut situer son émergence vers la fin du XVIIIème, époque troublée s'il en fut. La Terreur semble enterrer tous les espoirs placés dans la Révolution Française. Le "romantisme noir" exerce alors le rôle d'un puissant et libérateur exorcisme. Sous une forme symbolique, il parvient à transmettre l'indicible et explorer la face ténébreuse de l'homme. Mouvement informel dont il n'est pas interdit de chercher les racines chez des peintres aussi différents que Bosch, Bruegel ou Le Caravage. Appliquer aux arts plastiques une telle grille de lecture, était tentant mais périlleux. Or, Côme Fabre, conservateur du Musée et commissaire de l'exposition, réussit presque un sans faute.
dont nous ignorions la face sombre. Ceux qui s'imposent d'office à notre esprit dans une telle perspective et ceux dont nous ignorions non seulement les œuvres jusqu'à l'existence ; flagrantes injustices de l'histoire ou curiosités étonnantes, contre-emploi fascinants… Impossible, quand on affiche une telle thématique de ne pas croiser les chemins de Bocklin, de Félicien Rops, de Füssli ("Le cauchemar" "la folie de Kate"ou "Les trois sorcières", bien que leurs images aient été galvaudées, n'épuisent pas leur pouvoir de fascination), les gravures de Victor Hugo (leurs petits formats eussent sans doute mérité plus d'espace afin de
mieux les mettre en valeur) ou de l'incontournable Goya (son "Vol de sorcières" notamment, d'une prodigieuse puissance d'évocation). Impossible de passer outre le charme vénéneux des gravures de Audrey Beardsley, de mettre sous le boisseau William Blake (son terrifiant "Dragon Rouge" provoque une secousse sismique sans égal) ou les toiles somptueuses de Gustave Moreau, peintre visionnaire s'il en fut dont les œuvres irradient une étrange lumière. Les paysages tourmentés de Caspar David Friedrich. Les toiles fantasmagoriques d'Edward Munch. Celles de Franz von Stuck, plus connu des amateurs d'art que du grand public, qui se révèle souvent au même niveau qu'un Klimt. Ou le trop méconnu Odilon Redon. Tous sont venus au rendez-vous, au sabbat, à la bacchanale.
Pourtant Orsay nous prouve qu'un pareil miracle est possible. Ainsi l'académique William Bouguereau, lorsqu'il met son art de la construction au service de la plus pure sauvagerie accouche-t-il du monstrueux "Dante et Virgile aux enfers": les deux hommes assistent impuissants, à un combat barbare et cannibale d'une brutalité saisissante. Un théâtre de la cruauté
d'une noirceur étourdissante. Autre peintre totalement inattendu dans ce registre : Alphonse Mucha, dont ceux qui ont vécu les années 70 ou 80 connaissent par cœur les reproductions en posters (ces femmes évanescentes très Belle Epoque qui se pâment au milieu de frisures rococo). Avec "Le gouffre", ses personnages qui s'esquissent dans l'ombre respirent une angoisse insidieuse et nous invitent au grand saut dans une autre dimension. Œuvres si prégnantes qu'elles nous font regretter que ces deux artistes n'aient pas plus souvent souscrit à de telles transes abyssales.
de Méduse en relief. Les arrière-cours ne sont toutefois pas les moins impressionnantes. Les symbolistes ne sauraient être résumés au très surestimé Puvis de Chavanne. Nombre d'artistes oubliés mériteraient d'être sortis de l'ombre. Ainsi du très perturbant Jean Delville. Son "idole de la perversité" peut faire froid dans le dos. Mais ne saurait en aucun cas laisser indifférent celui qui le regarde. De même en est-il de Gabriel Von Max dont "La femme en blanc" marque durablement la rétine. Ou de Jean Carriès, dont les sculptures gargouillesques frappent notre imagination.
Kalmakofft). Si les paysages vertigineux de Friedrich relèvent du romantisme noir, pourquoi n'en irait-il pas de même des mers en furie de Turner ? Mais notre œil s'est tant rassassié de démons et de merveilles qu'on se dit que sur un tel thème, de telles lacunes sont inévitables. De même les projections d'extraits du "Nosferatu" de Murnau, de films de Bunuel ou du "Frankeinstein" de James Whale, dans des espaces qui y sont réservés, m'ont-elle semblé parfaitement dispensables. Mais après tout, pourquoi pas ?



les clubs de jazz new yorkais, Pierrick Pédron fonde son propre quartet. En 2001 sortira son premier album "Cherokee". Une carte de visite, une note d'intention fulgurante, qui rend hommage à ses maîtres en des compositions de haut vol dont certains approchent les cimes atteintes par ses prédécesseurs. Ce qui n'est pas un mince exploit quand les mentors en question se nomment Thelonious Monk, Miles Davis ou John Coltrane.
de ses opus postérieurs. Si "Classical Faces" semble élargir le sillon creusé, il n'en affirme pas moins, paradoxalement, la touche spécifiquement pédronienne. Celle-ci ne se résume pas à son seul "héritage", chose qui fut souvent reprochée à un Wynton Marsalis. Pierrick Pédron se démarque ici nettement des néo-classiques ou des rétro-futuristes du jazz, brillants compositeurs qui recréent une musique à l'ancienne qui sonne comme neuve.
"Riton à Nashville", "Naïf", "La chanson d'Hélène" ou "Memrien" possèdent une saveur acidulée et teintée de mélancolie et posent les fondations de la pedron's touch. Les influences s'y métissent et s'y ramifient. On y croise les spectres toniques des chansons de Juliette Gréco, Michel Legrand, Prévert/Kosma ; des films noirs des années 50. Mais également de la musique post-moderne. L'influence de Vincent Artaud, bassiste et arrangeur de cet opus. Ce dernier a en effet offert, en tant que compositeur, nombre d'œuvres instrumentales fortes en bouche qui s'inscrivent dans cette mouvance. Porté par un sextet de référence (dans lequel on trouve également l'indispensable Magic Malik), le disque est un succès critique.
armés de pied en cap, déjà porteurs d'un univers dès l'initial balbutiement. Il semble que ce soit par petites touches impressionnistes que Pierrick Pedron crée son univers.
S'ensuivra le métissage insensé et monstrueusement génial de "Cheerleaders", l'un des paris les plus osés qui soient, musicalement parlant, depuis que la lurette est belle. Fusionner en un corps unique musiques savantes et populaires, celles-là même que les esthètes ne prennent qu'avec des pincettes. Hybridation délirante mais somptueusement maîtrisée de Wayne Shorter et des Pink Floyd, d'Art Blakey et des musiques de fêtes foraines, de Francis Lai et de Sonny Rollins, De Charlie Parker, Francis Lopez et Magma. Une œuvre qui ne raconte rien moins que la vie d'une majorette, une cheerleader. A l'heure actuelle, l'œuvre la plus personnelle et la plus profondément originale de Pierrik Pédron, qui lui vaudra encore une fois la reconnaissance de la critique.