• "Obsession" de David Goodis : une perle noire
Jouissant d'un "cahier des charges" moins contraignant que son grand frère le polar, la série noire s'offre parfois des échappées salutaires, livrant ses expérimentations toniques. Elle flirte alors davantage avec Céline, Fante, Bukowski ou Selby Junior qu'avec Sainte Agatha Christie. Si Jim Thompson demeure l'exemple type des francs-tireurs éclairés de la Série Noire, David Goodis en est l'autre fleuron.
Dans "Obsession", il ne s'agit pas de détourner les codes du roman policier (le détective remplaçant le flic, l'atmosphère et les personnages se substituant au classique whodunit) mais bien de s'en affranchir totalement. Dire du roman qu'il s'agit d'un thriller psychanalytique qui tient constamment en haleine serait à la fois vrai et faux. Faux parce qu'une telle définition serait à coup sûr incomplète. A chaque chapitre ou peu s'en faut, Goodis bifurque et change de genre. Un grand slalom qu'il accomplit pourtant avec tant de grâce et de fluidité qu'il ne perd jamais ses lecteurs en route.
Un homme s'éveille, croyant entendre un bruit, et songe à un cambrioleur. Il observe sa femme, une plantureuse brune, et songe qu'elle serait tellement mieux avec des cheveux blond platine. D'où lui vent cette idée saugrenue ? Il l'ignore. Il réveille sa belle endormie et lui demande d'appeler la police, à titre de précaution. Elle va dans la pièce d'à côté, mais ce
n'est pas à la police qu'elle téléphone. A un homme visiblement, qu'elle appelle "chérie". Dès lors, le héros comprend que sa femme a un amant… Ou du moins l'imagine-t-il. De cambrioleur en tous cas, nulle trace. Mais le supposé deuxième homme va être source de tensions et de brusques dérapages. Ça commence un peu comme du Cassavetes. Quelques pages plus loin pourtant, nous voici au cœur d'un roman jumeau du "Démon" de Hubert Selby.
L'élément clé du roman n'est pas celui qu'on nous laisse envisager au départ : c'est cette fameuse chevelure blond platine, un terrible grain de sable qui va gripper tout l'engrenage. Alvin Derby, le personnage central, va en devenir littéralement obsédé, jusqu'à en bouleverser sa vie apparemment bien tranquille. Au point de la voir partout, de ne plus penser qu'à elle, sans pouvoir identifier ce à quoi elle se rapporte. Il ignore jusqu'où le mènera l'enquête dans son passé, mais il est prêt à aller jusqu'au bout et surtout à tout sacrifier dans cette quête de vérité. Honneur, dignité, intégrité.
On est secoués comme dans un shaker, pris dans un faisceau d'émotions extrêmes, passant du roman de mœurs au roman sociologique, de la fresque dantesque (un portrait des bas-fonds que n'eût point renié Jack London) au roman policier. Un polar sans flics, sans voyous, sans crime, sans détectives… juste des êtres humains attirés par les extrêmes et aimantés par le fond. Où l'écriture nous stimule, nous fouette, nous intrigue.
Il y a bel et bien une énigme, et même une femme fatale. Goodis (à l'inverse de l'immense Jim Thompson qui laisse parfois patauger ses héros dans leurs cloaques et leurs interrogations, comme dans "Le lien conjugal") ne nous laisse pas sur
notre faim et dénoue un à un les fils de l'écheveau qu'il a lui même tissés. Il se paie même le luxe, lui qui accule si souvent ses héros à l'irréversible, de "sauver" son héros in extremis d'une chute sans rémission. Car il trouvera la réponse qu'il espère, en une fin vertigineuse et purement psychanalytique. Une conclusion pour le moins perverse, car si elle semble apaiser Alvin Darby, elle hantera longtemps les lecteurs d'"Obsession".
Si la prolixité de Goodis détournera de lui l'intelligentsia américaine, sa fascination des loosers retiendra l'attention des cinéastes français. Truffaut (Tirez sur le pianiste), Francis Girod (Descente aux enfers), Gilles Béhat (Rue Barbare) et Beineix (La lune dans le caniveau) portèrent à l'écran ses univers. Mort à cinquante ans, oublié dans son pays d'origine, Goodis mérite amplement le détour. Et "Obsession" constitue la meilleure des initiations à sa constellation noire.
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
quelconque rétrospective. Ses films n'ont pas tous eu l'honneur d'une édition DVD. Mauvais genre, parce qu'œuvrant dans le comique. Infréquentable, parce que classé à tort aux côtés d'un Zidi première manière (celui qui lança Les Charlots) et un Philippe Clair (immortel auteur de films de bidasse et autres "Plus beau que moi tu meurs"). Un malentendu que l'auteur a contribué à installer, en donnant à "Et la tendresse ? bordel !" et "P.R.O.F.S." (deux grands succès publics au cœur d'une série d'échecs commerciaux) l'apparence extérieure de comédies franchouillardes. Qu'il pervertit de l'intérieur, en en détournant les codes.
Schulmann est un précurseur, coincé entre deux époques. Il surgit en fin de règne de la comédie franchouillarde, mais bien avant les Inconnus, les Nuls, la Génération Canal Plus. Car c'est à cette famille-là qu'il appartient. Certes, les transfuges du café-théâtre auront débarqué entre temps et progressivement chassé les grands anciens. Mais le style Schulmann, dépouillé de ses alibis vaudevillesques classiques, mettra encore dix ans avant de faire des petits. Car le cinéaste, à mon sens, n'est rien d'autre que l'enfant caché de Mocky et des Monty Python. Un anarchiste acerbe et jovial, qui ne recule devant rien. Ni le mauvais goût, ni l'humour noir, ni le politiquement incorrect. Ni l'absurde, ni le non-sens. Y compris dans ses films les plus commerciaux, "P.R.O.F.S." et "Et la tendresse ? bordel !"
Un tel éloge pourrait surprendre ceux qui n'ont de ses films qu'un souvenir confus. Pourtant, les exemples sont légion de cet humour décalé. Dans "Et la tendresse ? bordel !", cette grand-mère rangée dans le placard en même temps que son fauteuil roulant, ou ce caresseur qui affole l'opinion alors qu'il se contente de caresser la tête des personnes qu'il croise. Ce dialogue doux-amer d'un jeune couple ; elle affirme que la beauté physique n'a pas vraiment d'importance. L'homme lui rappelle comment ils ont hérité de leur animal familier : une portée de chats allait être noyée dans une bassine, elle en retire un chaton en protestant "pas celui-là, il est trop beau". Dans ce film, la plupart des histoires d'amour mènent à des impasses. Le jeune romantique finit en macho pressé. Le macho d'origine, joué par Jean-Luc Bideau, dès qu'on lui parle d'une catégorie de femmes, en envisage les possibilités sexuelles. "Je me taperai bien une chinoise, ça doit être pas mal une chinoise"..."Je me taperai bien une secrétaire, ça doit pas être mal une secrétaire". Et finissant castré, affirme "Je me taperai bien une camomille, ça doit pas être mal une camomille".

Puis il y aura "Zig zag story", abusivement retitré en vidéo "Et la tendresse bordel 2". Une inventivité visuelle permanente qui rend le film irrésumable. Une histoire d'amour décalée sur laquelle vient se greffer une histoire policière. Tout commence par un embouteillage. Le héros de l'histoire va voir la propriétaire de la voiture qui le devance : "Votre voiture fume … Mais vous fumez aussi, ajoute-t-il en la voyant une cigarette à la bouche." Puis de lui proposer de jouer aux échecs sur un échiquier dont les pièces sont en chocolat (noir et blanc), chaque pièce gagnée étant mangée.
Avec son opus suivant, Patrick Schulmann retourne définitivement à la case "cinéaste maudit", ne jouissant même pas de la reconnaissance de ses frères en underground. Un sérial killer qui signe ses crimes en glissant les oreilles coupées de ses victimes entre leurs dents ; un criminologue imbu de ses certitudes qui commettra bourde sur bourde en tentant de résoudre l'affaire… tels sont les éléments de départ de "Les oreilles entre les dents". Ensuite, ça devient touffu et foutraque, bourré d'humour noir et absurde jusqu'à la gueule, avec une pléiade de personnages décalés. Bref du Schulmann à l'état pur.
"Comme une bête" (ah … Schulmann et ses titres !) est un film fou, qui mêle avec maestria toutes les formes d"humour, du paillard au plus subtil. Comme beaucoup de films de Schulmann, c'est une œuvre qui va vite. On ne s'attarde jamais sur une idée plus de quelques minutes, si bien que le réalisateur surfe entre les étiquettes. Tel gag vous semble lourd ? Le suivant vous cueillera par surprise. "Comme une bête" est l'histoire improbable d'un candide qui revient à la civilisation après avoir vécu toute sa vie dans une tribu amazonienne. Il trouve l'amour en la personne d'une jeune femme en surcharge pondérale et possédant une voix d'ange. Sa diva bien-aimée le quitte quand elle perd une trentaine de kilos suite à un tour de passe-passe cinématographique…
hostiles ; il existe un fantastique "light", que les vrais amateurs fuient comme la peste, qui ne s'adresse qu'à ce public-là. Mais voir les deux réconciliés, voilà qui était inédit. Je me décidai donc à approcher de plus près le phénomène et, nom d'un phylactère, j'ai marché, j'ai couru, voire même haleté. A tel point qu'à l'instar d'une multitude de fans à travers le monde, plus d'une dizaine d'épisodes plus tard, mon intérêt n'a pas faibli. Pire encore, il s'est amplifié.
Le plus étrange : a priori, "Walking Dead" ne propose rien de vraiment nouveau, tout en proposant une œuvre radicalement différente. Chacune de ses thématiques est empruntée aux meilleurs films de morts vivants des trente dernières années, ceux qui mettent l'accent sur l'élément humain. De "Zombie" de Georges Romero à "28 jours plus tard" de Danny Boyle.
A ce dernier, il emprunte l'argument de départ du premier tome : après un long coma, un homme se réveille dans un hôpital envahi de zombies. La ville elle-même est déserte. Rick, autrefois flic, met le cap sur Atlanta, à la recherche de son épouse, Lori. Il la découvrira, au sein d'un groupe de survivants. Un clan dont son ancien collègue Shane a pris plus ou moins la tête. Ce dernier n'est guère ravi de la "résurrection" de Rick ; depuis toujours amoureux de Lori. La disparition de l'époux lui avait laissé le champ libre pour initier une idylle que ce retour inopiné interrompt net.
Il est inutile de chercher l'originalité au travers des péripéties traversées par Rick et le groupe de survivants. L'errance, la recherche d'un lieu sûr, les amours, les conflits… pas davantage que dans celles des individus qui viennent à croiser leur chemin : militaires tyranniques ou déboussolés, idéalistes persuadés d'une possible cohabitation pacifiste entre humains et morts vivants… L'initié connaît la musique. Il a déjà vu cela ailleurs. Mais il ne l'a jamais vu de cette manière. Walking Dead ne se contente pas d'une simple variation, fut-elle brillante, sur une mélodie connue par cœur. Chaque thématique reprise est enrichie, approfondie.
Robert Kirkman, le scénariste, a compris que le neuvième art lui offrait ce que nul cinéaste ne pouvait posséder : le luxe du temps. L'idée de génie de la série : suivre ses héros sur le long cours, observer leur évolution et ne pas les cantonner à un moment x de l'histoire. Pas un de ses nombreux protagonistes n'est ainsi laissé de côté. Chacun d'entre eux possède une remarquable densité émotionnelle.
Ce ne sont d'ailleurs pas les seules. Jusqu'où la violence de l'autre peut-elle justifier sa propre violence ? Comment peut grandir un enfant dans l'omniprésence de la mort ? Ou face à la démission affective d'un père ou d'une mère ? Au fil de ce récit fleuve, dont nous ne sommes, je l'espère, pas proches de voir la fin, des liaisons se nouent, des personnages auxquels on s'était attachés viennent à mourir. De nouveaux surgissent au gré des rencontres, certains particulièrement malfaisants (comme le Gouverneur), d'autres sérieusement perturbés (comme Michonne), d'autres encore attachants de prime abord (comme Tyreese).
Certains qui nous apparaissaient sympathiques au départ viennent à nous révulser par leurs actes. Ou l'inverse. Des personnalités en retrait gagnent en charisme d'un épisode à l'autre. Rick lui-même effectue des choix de plus en plus contestables et contestés. Physiquement et mentalement, il est atteint dans son intégrité. Rien n'est fixé dans le marbre et c'est ce qui fait la force de la série. La ligne entre le Bien et le Mal est ténue, et peut-être franchie dans les deux sens.
Si certaines actions sont cruelles, "Walking Dead", joue la carte de la suggestion, davantage que celle de l'horreur graphique. Une charte respectée par Charlie Adlard comme par son prédécesseur Tony Moore, auquel il succéda dès le deuxième épisode. Choix judicieux, car, autant le dessin du premier tome apparaît comme son point faible, certains personnages étant parfois méconnaissables en plan éloigné, autant celui de Charlie Adlard est en parfaite symbiose avec l'écriture de Robert Kirkman. Certains noirs et blancs sublimes ne sont pas sans évoquer l'immense Bernie Wrightson.
Il existe, de manière incontestable, une "Wes Anderson's touch". Mais jusqu'alors, celle-ci, trop souvent, se diluait dans des afféteries hors-sujet et des personnages bien campés qui, faute de nourritures consistantes, se perdaient parfois dans les paysages fort joliment mais vainement filmés. Ainsi en était-il de "La vie aquatique" et de "A bord du Darjeeling", riches de beaux moments, mais de trop d'absences altérés. Or, rien de tel avec "Moonrise Kingdom", sans doute son film le plus abouti à ce jour. Ici, l'image est mise au service du récit. Pour une fois, c'est lui qui mène la danse. Wes Anderson se révèle alors comme un prodigieux conteur. Très vite, les éléments du puzzle scénaristique se mettent en place.
Un monde où la lecture occupe une place prépondérante. Livre d'histoire où l'enfant décidera du parcours de sa folle cavale. Livres de conte qui constitueront l'essentiel des bagages de l'adolescente, qu'elle lira le soir à son jeune amoureux. Livres imaginaires dont Wes Anderson a lui-même conçu les couvertures. Ce qui en dit long sur son amour de la littérature.
saveur. Du chef scout dépassé (fabuleux Edward Norton) aux parents bcbg dont le couple prend eau de toutes parts (Bill Murray et Frances Mc Normand, naturellement impeccables) ; en passant par cet autochtone pareil aux chœurs antiques, qui surgit de temps à autre pour anticiper l'action ; la standardiste sentimentale aux grands élans romantiques ou Bruce Willis en flic bonasse, amoureux inconditionnel -et amant occasionnel- de la mère, tel qu'on ne l'avait pas vu depuis longtemps.

Cette ambivalence permanente des personnages donne au film une belle couleur. Roman Coppola, scénariste attitré d'Anderson affine son écriture et lui confère une fluidité inédite. On suit avec jubilation les aventures picaresques de ces deux jeunes tourtereaux et l'on sort du film le sourire aux lèvres. Sans que notre intelligence en pâtisse. Ce qui, en ces temps de crise où la production cinématographique tend à se partager entre films sombres et brillants et crétineries joviales et pêchues, est une alternative qui ne se refuse pas.
Dans mes jeunes années, les frontières étaient claires. D'un côté, il y avait la Littérature avec un grand L. De l'autre la littérature d'évasion, parfois taxée avec mépris de "littérature de gare". L'une excitait l'intellect, l'autre notre imaginaire. Et les efforts d'écriture de certains auteurs de polar ou de SF ne changeaient nullement la donne. Par la suite, ces frontières se sont élargies, et certains ponts furent possibles. On ne peut que s'en réjouir.
Ces ersatz de grands livres sont souvent bien écrits, très agréables à lire, comportent des personnages et des situations touchantes. Leurs auteurs ont parfois gagné, à fréquenter les salles obscures, en sens de la nuance et de l'ellipse, autrement dit en efficacité. Il n'est pas toujours aisé de les reconnaître sous le masque du proclamé "grand romancier" ; et kamikaze de les dénigrer, tant ils ont leurs zélateurs.

l'aurez sans doute deviné : ces gens, qu'elle finira par rencontrer, sont emplis de chaleur humaine ; pour eux "convivialité" est bien davantage qu'un mot. Bref, nous sommes en présence de l'équivalent littéraire d'un "feel good movie". Ce n'est pas une tare en soi ; ce genre possède ses lettres de noblesse, d'André Dhôtel à Paasilinna et de John Steinbeck à Jorn Riel et Daniel Pennac. On peut faire de la littérature avec des bons sentiments. Mais, aussi plaisant soit le résultat, ce n'est pas le cas ici.
Mais il offre également une réflexion ironique sur le fonctionnement de notre société… et sur la mégalomanie de ceux qui veulent la changer de fond en comble. On y éclate (souvent) de rire. On savoure également des notations plus subtiles, comme ce conseil d'administration dont les membres portent le prénom des chevaliers de la table ronde, ou ce passage dans une prison, riche en clins d'œil littéraires, dont les gardiens servent essentiellement à empêcher les gens de l'extérieur d'y pénétrer. On pourrait penser que certaines allusions ont vieilli. En vérité, pas tant que cela. Certaines cibles ont changé de nom et de déguisement, mais elles sont toujours là et le lecteur s'amuse à les reconnaître. 
De Louise Labé à Marceline Desbordes-Valmore, pour ne citer que les plumes féminines, relations sentimentales chaotiques et désordres amoureux ont joui, en poésie de superbes écrins. Genre presque à part qui, s'il comporte des pépites, recèle également des pièges. Entre autres, celui de vite sombrer dans un pathos de mauvais aloi ou -et- dans le journal intime, vite épuisant pour tout autre que soi. Ces écueils en rendent l'accès périlleux, principalement pour de jeunes poètes. Laurence Barrère est donc un cas à part. Non seulement elle se frotte au genre sans brûler les ailes. Mais en toute impertinence, s'attache à le renouveler. Et y parvient, avec le beau "Mise en demeure".
On y chercherait en vain les mièvreries et afféteries inhérentes au genre - auxquelles n'échappent pas toujours ses "cadors", voir Desbordes-Valmores ou Anna de Noailles. Plutôt que de la rejeter parce que source de dérives dans le pathos, Laurence Barrère attaque frontalement la forme du journal intime. Elle y imprime quelques distorsions bienvenues pour le hisser vers la poésie.
L'écriture est dense, et sans concessions à l'auto-complaisance. Sèche parfois, sans jamais être froide ou distanciée. D'une exigence qui jamais ne nuit à la fluidité de lecture. L'autre secret de cette réussite flagrante : l'ouvrage est court. L'auteur eût pu sans doute développer sa thématique ad nauseum ; elle a le courage d'arrêter à temps, laissant un livre coup de poing, ramassé sur lui-même tel une panthère prête à bondir. Un recueil dont on sort heureux, mais très rarement indemne. Une définition qui pourrait d'ailleurs convenir à toute poésie qui se respecte.
Au-delà des volumes qui peuplent les étagères, il existe chez tout lecteur assidu, une bibliothèque intérieure, aux rayonnages quelquefois bien plus vastes. Elle est constituée de tous les ouvrages que nous nous sommes promis de lire un jour, lorsque le temps sera venu : éventuelle lacunes culturelles, recommandations de personnes de confiance…
Tel est le cas en ce qui me concerne du "Voleur" de Georges Darien. Les surréalistes, qui vouaient le genre romanesque aux gémonies, avaient chanté les louanges de l'ouvrage. Nombre d'esprits brillants, en outre, m'en firent un éloge démesuré. Mais je remettais toujours à plus tard. Parce que du dix-neuvième siècle, le livre n'était-il pas daté ? Cette histoire d'un jeune homme de famille bourgeoise devenant voleur par choix me semblait cousue de fil blanc, propice aux raccourcis littéraires simplistes.
les mécanismes du capitalisme sauvage, avec une telle lucidité, une telle subtilité, une telle profondeur de pensée que beaucoup de ses propos demeurent actuels un siècle et demi après avoir été écrits. Escrocs en col blanc, politiques ineptes et corrompus forment ici une belle galerie de portraits. Darien n'en ménage pas pour autant socialistes et anarchistes, dont il dissèque avec autant de zèle la veulerie et l'incompétence. Voilà pour l'aspect pamphlétaire, dont on comprend qu'il aie séduit André Breton, ou Alfred Jarry, l'auteur d'"Ubu roi". Mais il n'est que la part émergée d'une œuvre polymorphe.
Femme du monde qui renseigne les voleurs sur les demeures de ses amis pour payer robes et maquillages. Curé athée et philosophe adepte du cambriolage. Bourreaux (au propre et au figuré) qui sont également d'une certaine façon victimes de l'existence. Soubrettes devenues demi-mondaines, voire femmes du monde. Renversements de situations, coups de théâtre sont également à l'honneur. Il advient même à deux reprises, que l'auteur joue, et de manière plus que poignante, à fond la carte du mélodrame. Le génie de Darien, c'est de savoir à temps briser les processus qu'il met en place, avant qu'ils ne soient à même d'engendrer la lassitude. De faire suivre ou précéder ses longues tirades et diatribes philosphiques, ses analyses psychologiques d'une lucidité terrible de passages d'action pure. Ou de savoureuses tranches d'humour. Le lecteur demeure ainsi toujours en éveil.
Le politiquement correct, on le voit, n'est pas son fort ; Georges Darien, comme tout penseur libre, demeure irrécupérable. Drôle de corps que cet homme-là, qui croyait à l'anarchie mais non point aux anarchistes, collaborant à de nombreuses revues libertaires, en fondant d'autres. Des pans entiers de sa vie nous demeurent inconnus. Tant et si bien que beaucoup voient dans "Le voleur" un récit quasi-autobiographique. Ses romans ("Biribi" / "Bas les cœurs" "L'épaulette") furent de relatifs insuccès de son vivant ; Georges Darien mourut dans un quasi anonymat, en 1921.
Dimanche 18 mars après-midi. Humeur à me perdre dans la foule, à m'abrutir du bruit des autres. De leur agitation. Une humeur idéale pour le Salon du livre. Plus de 10 ans, depuis ma dernière visite. En dépit de mon amour pour l'univers livresque, fût-il quelques fois décor de fond. Qu'importe, tant que je suis entourée de papiers, de mots, de pensées, de langue...
Je résiste. Change de tactique, m'attarde chez les éditeurs étrangers, plus difficiles à connaître autrement. Les Canadiens par exemple. Mais je réalise rapidement que j'ai cessé de comprendre ma langue.
Le Salon du livre, c'est aussi du spectacle, dans le sens de la représentation. Après tout, de quoi je m'étonne, c'est une exposition, non ?
ou de l'humanité.
A vingt-quatre ans, Tigran Hamasyan n'est déjà plus le nouveau prodige de la planète jazz, mais d'ores et déjà une valeur sûre. A deux ans naît son amour du piano. A sept sa passion du jazz. A treize, Chic Corea, Avishai Cohen, Jeff Ballard commencent à s'intéresser sérieusement à lui. A seize, il remporte le premier prix des "Jazz à Juan révélations" dans la catégorie "Jazz instrumental" et le premier prix du concours de piano du "Montreux jazz festival".
de potentiels détracteurs. Toujours sincère, mais toujours en recherche, sans que jamais ses œuvres ne s'égarent dans le plus cacophonique de la musique expérimentale.
Très vite, Tigran décolle l'étiquette qu'on eût pu lui coller de "nouveau prodige du piano-jazz" et prend tout le monde par surprise avec "World Passion", une merveille de jazz-fusion. Il s'y révèle aussi à l'aise dans la composition pour groupe (saxophones, drums, basse, saxophones et instruments traditionnels arméniens) que dans le solo inspiré.
Même influence dominante du trio impressionniste Ravel-Debussy-Satie. Ou des compositions mystiques de Gurdjieff-De Hartmann. Même façon d'introduire la mélodie fredonnée dans l'entrelacement des notes. De s'approprier physiquement son instrument, se courbant sur lui à l'extrême, le front à quelques centimètres des touches. De se lever parfois de son tabouret pour faire respirer la musique.
Si certaines rencontres artistiques ressemblent à des mariages forcés, d'autres en revanche s'imposent rapidement comme des évidences. Tel est le cas de celle qui présida à la création de la pièce "La Scaphandrière". Ici, les spécificités de chacun (auteur, metteur en scène, acteur) s'organisent comme les pièces d'un puzzle dont chacune vient compléter l'autre, tout en lui conférant sa légitimité.
Daniel Danis appartient à cette génération d'auteurs surgie dans les années quatre-vingt dix, qui a replacé le langage au cœur de la scène théâtrale. A mille lieux d'un total hermétisme, sans pour autant se refuser le plaisir d'un travail expérimental. Avec l'image et l'utilisation de nouveaux médias par exemple. Il est en ce sens à rapprocher, même si son écriture diffère, de son quasi compatriote Wadji Mouawad. Bien que né au Liban, ce fut du Canada où il vécut longtemps, que l'auteur d'"Incendies" inaugura sa carrière d'auteur.
Lorsqu'il découvre à Avignon l'univers de Daniel Danis, Olivier Letellier est immédiatement subjugué. Il rencontre l'auteur, lui confie son envie de travailler avec lui. De rencontres en échanges de mails, d'échanges d'idées en réécriture, un long travail commun se met en route, d'où naîtra ce beau et étrange bébé qu'est "La Scaphandrière". Depuis quelques années, le metteur en scène s'est, par choix, spécialisé dans le théâtre d'objets et dans les solos d'acteurs. Un parcours ponctué de remarquables réussites, à l'instar de son précédent spectacle "Oh boy !".
Olivier Letellier pour faire naître sous nos yeux tout un monde. Julien Frégé campe chacun des personnages qu'il incarne avec une fièvre communicative. Sous l'œil de la caméra, son visage devient élastique. Ses traits totalement modifiés projetés en temps réel sculptent tour à tour ceux de la mère, du père et d'une sœur qu'il aime plus que tout. Une belle performance qui ne s'affiche jamais en tant que telle.
La mise en scène surprend et emporte l'adhésion jusqu'en son