• Gérard Garouste : la cruauté ludique
Si Gérard Garouste devait se revendiquer d'une
famille picturale, sans doute serait-ce celle, peu fréquentée (parce qu'infréquentable/inconfortable) qui vit naître Goya ou Roland Topor, pour n'en citer que les plus célèbres éléments. Qui ne
tente pas nécessairement de créer de toutes pièces un univers, mais de prendre notre quotidien comme une pâte à modeler et, à force de distorsions, de le rendre quasiment méconnaissable. De le
faire basculer dans une dimension autre.
Des œuvres fortes, ironiques et rageuses. Avec une âme et des tripes. Du travail, du cœur et de l'intelligence. Et ce petit quelque chose qui en relevait la saveur, et que je mis du temps à pouvoir définir : une cruauté ludique en mouvement. Les personnages de Garouste jouent. Ils sont hilares ou extatiques y compris, et surtout, en présence du pire. Une joie dérisoire et paradoxale certes, mais presque communicative.
Depuis que j'ai découvert l'univers Garouste, je suis à l'affût de sa prochaine exposition, afin de pouvoir, comme on dit "voir ses toiles en vrai". Une bonne fée a exaucé mon vœu : sentir le pouls de ses toiles. Son nom : la galerie Daniel Templon, qui expose ses œuvres jusqu'au 29 octobre. Des oeuvres tumultueuses, qui ne laissent ni l'esprit ni le cœur en repos. Et le corps, me direz-vous ? Le corps, justement parlons-en. Chez Garouste, les troncs sont la plupart du temps tordus, noueux, d'une vie quasi-reptilienne. Les chairs ondulent, se plissent à des angles impossibles. Monstres dont l'inquiétante familiarité nous interpelle.
Dans un espace relativement vaste, les
toiles respirent en toute liberté, et nous soufflent à l'oreille des choses insanes, obscènes, terrifiantes et drôles. Regardez ce golem, qu'hommes et femmes bien mis lèchent, la langue bien
tirée, pour l'éveiller. Prêts à toutes les veuleries, à toutes les reptations, ils ne s'affligent pas le moins du monde de leur nature. Pire : ils semblent s'en amuser, comme des enfants qui
viennent de faire une bonne blague.
Garouste brosse sa galerie de dégénérés et d'hybrides avec le sérieux qui fait les grands peintres, sans jamais pourtant se prendre au sérieux. Il parvient même à nous faire éprouver envers l'abominable une certaine tendresse. Les couleurs souvent vives, envahissent l'espace sans jamais l'étouffer. Chez tout autre, les fonds seraient sombres, à l'image d'un tel univers. Chez Garouste, une touche orangée, un fond bleu, voire parfois rose donne une touche de vivacité à l'enfer. Ses damnés sont souvent extatiques ou hilares, tel cet homme avalant son bras avec une gourmandise non feinte.
Le sujet de la dégénérescence, ou plutôt de ce qui à priori se perçoit tel, peut indifféremment s'avérer homme ou femme. Dans la toile "Bouc expiatoire", un homme au corps semblant dénué de colonne vertébrale, est en plein délire d'adoration, l'œil tourné vers d'autres mondes, face à une femme indifférente, élégamment vêtu de jaune. "Le golem" mêle les personnages des deux sexes. La sorcière au bouc montre un hybride de femme et de chèvre, repue ou concupiscente, face aux côtés d'un homme bouc.
L'œil voyage, halluciné, dans ces territoires intérieurs d'une force peu commune. Et c'est encore hébété, mais aussi émerveillé, que je traverse la rue pour me rendre dans la suite de l'exposition, impasse Beaubourg. Là nous attendent d'autres terribles splendeurs."Les vanités" étaient jadis un exercice de style auquel se livrèrent notamment les plus grands peintres de la Renaissance. On y représentait de manière symbolique l'un ou l'autre de nos péchés au travers d'une scène cruciale. Dans l'un des coins du tableau figurait un signe de la brièveté de la vie : horloge, crâne. Gérard Garouste ne pouvait résister au plaisir d'une telle thématique. Il s'en empare avec une fougue, une vivacité et une inventivité hors du commun. Tel corps est alourdi par le poids d'une oreille titanesque. Tel autre semble se résumer à la tête et aux zones génitales. Et cette tête de mort, élégante et discrète qui toujours vient ponctuer le temps.
Quand il opte pour le réel, comme à travers sa formidable série de portraits, Garouste sait saisir les fragiles instants de bascule, le moment, fût-il éphémère, où le masque tombe. Cette seconde décalée, parfois loufoque, où chacun sort de son rôle. En sculpture encore, il surprend. Bronzes martelés façons Giacometti, réalisme à la Rodin et thématiques goyaesques où des créatures de cauchemar affrontent, hilares, notre regard. Ce n'est pas la partie la plus représentée dans cette exposition, mais ce n'est pas la moins frappante.
À 65 ans, après avoir exposé partout à travers le monde (notamment depuis les années 80) Gérard Garouste a encore bien des choses à nous dire, à nous montrer et à nous faire sentir. Et qu'il demeure plus que jamais dérangeant et stimulant, comme l'est sans doute tout créateur d'une œuvre réellement puissante ! © Nadji
Voir ICI pour plus détails sur l'exposition
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
L'exposition "Van Dongen, fauve,
anarchiste et mondain" possède, pour une fois, un titre on ne peut plus approprié. Qui paraît représenter et la peinture et l'homme. Qui était tout cela à
"Le doigt
sur la joue" ou "Jack Johnson". Impressionniste dans les "Marchandes d'herbes et d'amour" ou dans "L'autoportrait en Neptune".
Expressionniste dans "L'enjôleuse" "Le vieux clown", qui, en s'affranchissant de Grosz et d'Otto Dix, anticipe déjà Buffet. Voire Lucien Freud. Proche de Kisling quand il peint Anna de
Noailles. Surréaliste dans "Le Tango de l'Archange" ou dans "La nuit".
Je possédais de
Cranach une ignorance quasi-parfaite. À peine quelques nus élégants, femmes de haute stature aux poitrines nubiles, reproduites mille et une fois, qu'analphabète dans ce registre, j'avais cru
être la marque de son style.


Le plus surprenant sans doute est que la
rapidité d'exécution et la réalisation "collective" ne nuisent pas à l'unité de l'ensemble.
Ce qui
frappe en premier lieu, c'est cette débauche de couleurs, que n'eût pas reniée un fauve ou un nabi, dont les reproductions, même les plus optimales, ne peuvent donner qu'un faible aperçu.
Maëlstrom au vif éclat qui régénère notre regard. Nombre de tableaux flamboient d'une variation quasi-infinie de tonalité. Avec le prodigieux "Martyre de Sainte Catherine", le déluge visuel entre
en apothéose. Ce bourreau vêtu d'un bouffon costume d'harlequin, ce ciel chamarré d'où jaillit la foudre, tout ici donne un sentiment de fête, d'exubérante catharsis. Sensation paradoxale qui
nous trouble et fait jaillir l'émotion de manière inattendue, quand une approche dramatique nous eût sans doute laissés froids.
Puis
s'accoutumant à ce flamboyant vertige, l'œil se prend à voyager sur la toile… et va de surprise en surprise. Ces œuvres si précises, si léchées, si techniquement maîtrisées que nous n'y voyons
d'abord que du feu, abondent en incongruités. Visages grotesques, parfois proches de la caricature, impossibles trognes qu'eût pu peindre un Bosch, un Brueghel, un
Goya.
pas. Béat, dévirilisé au possible, le vainqueur de l'Hydre de Lerne n'est plus qu'un pantin, un bouffon de cour. Une vision plutôt culottée en ce seizième siècle naissant. Mais les
trognes carnavalesques hantent toute l'œuvre de Cranach, de son Tryptique de la Crucifixion au Martyre de Sainte Catherine.
"déviantes" en ce
siècle féru de religiosité. De la version "gore" susmentionnée, en passant par un Christ bien nourri (sans couronne d'épines) ou cet autre plus conforme mais dont les deux "larrons" sont pour le
moins surprenants. L'un, rondouillard, semble affalé sur sa croix et totalement ivre. L'autre a le corps arquebouté au sommet de la croix, la tête tournée vers le bas. Quand aux crucifix, ils
sont plus proches, par leur forme du Tau grec que de la croix chrétienne.
Plastiquement parlant, Cranach est un
excentrique raisonnable (et inversement). Politiquement, il est insituable, véhiculant dans certaines toiles les préceptes de la Réforme, peignant Luther, zélateur du protestantisme en exil. Mais
n'en oeuvrant pas moins avec le même zèle pour ses commanditaires catholiques. Peut-être est-ce dans ces contradictions que réside la richesse d'une peinture protéiforme.
Quelques peintres oubliés certes
(dont certains méritent le détour) et qui ont inspiré notre homme. Quelques gravures de son contemporain Dürer (qui s'en plaindrait ?). Mais en grande majorité les toiles du maître allemand. Et
quelles toiles !

Julien Beneyton peint vrai. Sans se laisser happer par les
sirènes de l'hyperréalisme qui, passé l'effet de surprise - est-ce une photo ou un tableau ? - se révèlerait rapidement un brillant mais vain exercice de style. Sans sacrifier aux dieux de
l'abstraction, terre d'exploration qui s'avère limitée quand on ne possède pas le génie d'un Delaunay ou d'un Kandinsky.
Beneyton. Le trait est précis, incisif,
ancré dans une contemporanéité qui relève de l'évidence. Mais on le sait, tout ce qui semble couler de source découle d'un travail, d'une réflexion.
En un mot précipitez-vous à l'expo qui lui est consacrée à
la Maison des Arts de Malakoff. Le cadre est agréable. Le choix d'espacer les tableaux, de les laisser "respirer" permet de prendre son temps pour entrer dans l'univers de l'artiste. Le nombre
d'œuvres exposé peut nous laisser sur notre faim, mais il permet également de prendre le temps de voir chacun des éléments qui composent les toiles. Ce qui n'est pas à négliger, une seule vision
ne saurait tous les embrasser…

Allez savoir pourquoi certaines expositions vous semblent
moins prioritaires que d'autres. Différées sine die, vous ne les visitez qu'en tout dernier recours pour réaliser parfois combien vos réserves étaient injustifiées. Ainsi en est-il pour moi
d'"Aragon et l'art moderne".
Plus proches d'un écho sculpté dans les mots à l'œuvre représentée que de sa critique "objective".
re le fort méconnu Francis Gruber, considéré comme le seul peintre
expressionniste français.
Soyons honnête : comme beaucoup de mes contemporains
hexagonaux, du peintre norvégien Munch, je ne connaissais essentiellement que "Le cri". Du moins le croyais-je jusqu'alors. En vérité, nombre d'œuvres m'étaient connues sans que j'eusse pu en
nommer l'auteur.
Munch est un peintre à la production pléthorique,
véritable stakhanoviste du pinceau.
créateur, tout n'est pas
à retenir, les œuvres fortes sont légion. Elles jalonnent son parcours avec une belle constance.
Qu'on ne s'y trompe pas : si Lucian
Freud est un peintre figuratif de la plus belle eau, ses œuvres n'en sont pas pour autant "reposantes".
qu'ils sont désespérément quotidiens. Regards vides, corps martyrisés, que les épreuves ont quasi scarifiés, ces hommes et femmes
brisés paraissent interroger notre modernité.
Cette femme nue, sur un lit de fer sans couvertures,
dans une pièce sans meubles, s'endort-elle épuisée après que les huissiers lui aient tout pris? Cette jeune fille déjà brisée qui apparaît à l'embrasure d'un grenier, qui est-elle? Cette autre, à
peine pubère, recroquevillée nue sur le sol, aurait-elle été victime d'un inceste? Ce qui se tisse en filigrane, quel qu'il soit, est toujours terrible. D'autres histoires, d'autres
interprétations peuvent naître. Aucune d'entre elles n'est rassurante ni confortable.
Car si Lucian Freud se veut un "peintre de la chair", c'est de chair martyrisée qu'il s'agit le plus souvent en l'occurrence. Peaux flasques et
ridées, visages marqués, comme taillés à la serpe et vidés de leurs subsistances. Corps adipeux et malsains, striés de vergetures et de cellulite.
clin.
Peintre de la chute, de la déshérence et du profond déni de soi, l'artiste ne se ménage pas davantage dans ses autoportraits, cherchant sur la peau les marques du temps, avec réalisme et crudité.
Même si, de l'outrance naît parfois un lyrisme incandescent, d'autant plus puissant qu'il est comprimé sous les replis du réel.
oubliés (en tous cas inconnus de moi). Ainsi Van Ruisdael, dont les mers sombres contiennent un nombre de déclinaisons du noir à faire pâlir un Soulages. Ou Sir David Wilkie, peintre
écossais dont les personnages possèdent une force d'expression peu commune. Ou Téniers, dont une toile m'a littéralement happé au détour d'une allée. Ou encore Lautherbourg, grand peintre des
naufrages ; dans ses toiles on sent souffler le vent âpre, entend la mer en furie.