• Trois ténors du jazz libanais 2) Rabih Abou-Khalil
Né en 1957 à Beyrouth, Rabih Abou-Khalil s'exile en 1978 à Munich. Pour cause de guerre civile. Au Liban, il a étudié la musique arabe et orientale. En Allemagne, il s'initie à la flûte traversière. Même si son instrument de prédilection demeure l'oud, ancêtre oriental du luth.
S'il sort son premier album "Bitter harvest" en 1984, c'est dans les années quatre-vingt dix qu'il conquiert un large public, en se produisant dans les plus importants festivals de jazz.
Abou-Khalil invente une musique mutante. Tout à la fois pleinement orientale et totalement jazz. Comme si le swing était né au Liban pour partir à la conquête du monde entier. Davantage qu'à un nouveau tour de passe-passe du jazz fusion, nous sommes en présence d'une sorte d'uchronie musicale de belle prestance.
Une telle osmose est loin d'être le fruit du hasard. En premier lieu, Rabih Abou Khalil s'attache à s'entourer de musiciens transgenres. Qui naviguent du jazz au contemporain et du world à la musique classique avec une même aisance. Qui fraient avec des formations de toutes obédiences. Et par conséquent disposent d'une large palette de possibles interprétations. S'imprègnent immédiatement de la couleur musicale pour laquelle ils sont requis. Des interprètes tels que Kenny Wheeler, Gabrielle Mirabassi, le Kronos Quartet, le Balanescu Quartet (interprètes éclairés de Michael Nyman) ou Vincent Courtois.
À
la greffe souvent opérée par les partisans de la fusion -ajouter de nouveaux éléments à des données jazzistiques préexistantes- Rabih Abou-Khalil préfère la mutation. Option plus subtile. Plus
radicale aussi. Son point de départ, sa matière première : les musiques orientales, au sens large du terme. Mélodies traditionnelles arabes, mais également turques ou perses. Elles donnent le
ton, à travers leur métrique particulière, de l'œuvre encore à inventer. Car dès lors commence le travail de l'architecte du son : transformer, sans en atténuer la couleur, ces éléments venus
d'ailleurs, en jazz. Un dosage équitable d'instruments traditionnels (oud et darabukka par exemple) et de saxo-percussions pourrait certes donner le change.
Mais Rabih Abou-Khalil ne saurait s'en satisfaire, la métamorphose semblant à ses yeux prioritaire sur un équilibre relatif. Tendre vers l'indéfinissable, vers l'étrangeté familière. Unir en une seule famille les jazzophiles et les amateurs de musique orientale. Viser une homogénéité parfaite, sans que la moindre couture pût être visible.
Mélanger les instruments des deux écoles musicales n'est qu'une première étape. Lorsque la musique arabe ou le jazz tendent à s'étouffer l'un l'autre, Rabih Abou-Khalil n'hésite pas à y adjoindre
des percussions indiennes, du marimba, du
violon ou de l'accordéon. Histoire de servir de liant. De fondre le tout en une seule musique. Et quelle musique ! Elle s'envole, se tord, ondule tel un serpent dans les airs. Mélodieuse.
Aérienne. Évidente.
Ce qui lui donne sa couleur, c'est une inventivité permanente, sachant s'affranchir des codes. Une musique libre, portée par des musiciens virtuoses de l'improvisation, une musique qui après 19 albums à l'actif de l'artiste, n'a pas épuisé toutes ses richesses !
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
Bien plus
qu'un genre musical, le jazz est un pays. Ouvert aux étrangers, aux gens venus d'ailleurs. Ceux qui, à la palette des couleurs musicales, apporteront leur singularité, et donneront du sang neuf à
cette vieille dame indigne. Dès lors, ils seront accueillis comme des frères. "Toi qui est différent, tu m'enrichis" disait Saint-Exupéry.
l'autre. En y ajoutant, au passage,
cet élément qui échappe à tout calcul : la grâce. Pour ceux que l'homonymie troublerait, sachez que Ibrahim est le neveu de l'écrivain Amin Maalouf. Il est également petit fils de Rushdie
Maalouf, poète, journaliste et musicologue. Fils de Nadia Maalouf, pianiste et du trompettiste Naasim Maalouf. Si le milieu ambiant semble propice à développer une sensibilité musicale, il serait
en revanche vain et dangereux de tenter d'expliquer le talent par les gênes. Surtout quand le talent a quelque ampleur. La création se nourrit du regard et des expériences. Mais ne peut
s'élaborer sans un travail acharné. Et sans ce plus imprévisible qui sépare l'habile technicien du mélodiste accompli.
possible, des deux visions, pour n'en plus former qu'une à travers cet ardent terreau de convergences
qu'est le jazz.
Sa matière textuelle possède également sa
singularité : il est complexe d'en isoler un thème, tant il les entremêle avec maestria, sans jamais se départir d'une pointe d'ironie et de fatalisme tranquille. L'actualité la plus récente
s'invite au cœur d'un sujet personnel, sans avoir l'air d'y toucher.
Monkey B. est un cas à part. Maîtrise parfaite de la langue, se
risquant même parfois à des envolées lyriques, le groupe rennais se distingue par la diversité de ses thèmes, sa façon bien particulière de passer d'un sujet grave et profond à la légèreté la
plus débridée. Le tout avec une élégance innée. N'hésitant pas à saluer les aînés (le début de "Super Véner" est une référence directe à "La fièvre" de NTM. Ou à adopter un flow à la Cypress
Hill. Des bijoux comme 'Le fils d'Éole" ou "Vulgaire", il y en a plein leur premier album, qui s'écoute d'un bout à l'autre avec un plaisir constant.
Relic pratique tous les
registres, et dans chacun d'entre eux excelle. Relève tous les défis. Et à chacun des territoires abordés, ajoute sa couleur spécifique. Poser sur de la musique arabe, du rock ou des sonorités
plus urbaines. Adopter un débit ultra-rapide doublé d'une élocution claire ou opter pour des downs-tempos plus suaves. Faire un refrain sur une musique d'opérette. Avec eux, tout est possible et
permis. Mais l'audace n'est pas exclusivement musicale. Elle est également présente sur le plan textuel. Savoureux exercice d'autodérision avec l'hilarant XXL. Approche frontale de l'actualité
avec "Pourquoi lui et pas un autre ?" qui revient sur l'affaire Omar Raddad. Multiplication des angles d'approche avec "Loin des apparences", qui évite le chausse-trappe d'une dualité raciale,
évoquant également les personnes en surpoids ou les handicapés. Le groupe n'hésite pas pour autant à livrer de temps à autre du rap bien véner au son patate comme "Légende urbaine" ou le grinçant
"Le monde du rap", qui répond à leurs détracteurs.
S'il ne devait cependant en rester qu'une auquel on puisse
appliquer le terme "engagée", c'est bien la rappeuse marseillaise Kenny Arkana, Véritable passionaria de l'altermondialisation, la jeune femme, d'origine argentine, offre un discours intelligent
et sensé, doublé d'une réflexion en profondeur. La rime incisive, taillée uppercut, le flow rageur et clair, elle s'attaque à des sujets peu fréquentés par le hip hop. Les ravages de la
mondialisation, le formatage par l'éducation, les errances des médias … Ça cogne fort, dru, et ça vise juste … Le dernier opus en date de la belle : un street CD intitulé "Désobéissance".
Il est dans le monde du hip hop deux légendes urbaines qui ont la peau
dure. Elles sont souvent, fort paradoxalement, véhiculées par ses acteurs mêmes.
ou le méconnu 2 bal' 2 neg' pour ne citer qu'eux, les années 90 virent proliférer nombre de formations aux flows impeccables, d'une technicité soufflante, mais dont les textes étaient
souvent d'une ahurissante niaiserie. Des noms ? En vrac Alliance Ethnick, Menelick, Mellowman… j'en passe et des plus croquignolesques.
semble d'un dynamisme à toute épreuve. Par delà les dérives et les répétitions, différentes mais somme toutes guère plus nombreuses que celles du tout venant top 50.
Erkki-Sven Tüür a, quant à lui, déjà connu les honneurs de CD
intégralement consacrés à ses œuvres. Pourtant, paradoxalement, le meilleur de son œuvre se trouve, à mon sens, dispersé dans les "best off" de musiques d'aujourd'hui. Comme le faramineux
"Lighthouse", par exemple. Si l'écoute s'en avère éminemment stimulante, on ne saurait en tous cas la qualifier d'apaisante. Ici, le contemporain radical croise le fer avec la musique classique,
dans un duel de haut niveau. Dissonances étudiées et grandes envolées, s'alternant, se percutant forment un ensemble qui vous laisse essoré et k.o, mais qui dans le même temps grandit l'âme.
s pourtant scotchants font figure de simples mises en
bouche en regard de ses plus récentes créations. Un Stabat Mater de toute splendeur, un concerto pour percussions d'une virtuosité imparable, et tant et tant d'autres merveilles, que l'on peut
se procurer auprès du compositeur, réunies dans le coffret "Le jardin des délices".