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polyphonies

• Trois ténors du jazz libanais 2) Rabih Abou-Khalil

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Abou-Khalil.jpeg

Né en 1957 à Beyrouth, Rabih Abou-Khalil s'exile en 1978 à Munich. Pour cause de guerre civile. Au Liban, il a étudié la musique arabe et orientale. En Allemagne, il s'initie à la flûte traversière. Même si son instrument de prédilection demeure l'oud, ancêtre oriental du luth.

S'il sort son premier album "Bitter harvest" en 1984, c'est dans les années quatre-vingt dix qu'il conquiert un large public, en se produisant dans les plus importants festivals de jazz.

 

Abou-Khalil invente une musique mutante. Tout à la fois pleinement orientale et totalement jazz. Comme si le swing était né au Liban pour partir à la conquête du monde entier. Davantage qu'à un nouveau tour de passe-passe du jazz fusion, nous sommes en présence d'une sorte d'uchronie musicale de belle prestance.

 

 

Une telle osmose est loin d'être le fruit du hasard. En premier lieu, Rabih Abou Khalil s'attache à s'entourer de musiciens transgenres. Qui naviguent du jazz au contemporain et du world à la musique classique avec une même aisance. Qui fraient avec des formations de toutes obédiences. Et par conséquent disposent d'une large palette de possibles interprétations. S'imprègnent immédiatement de la couleur musicale pour laquelle ils sont requis. Des interprètes tels que Kenny Wheeler, Gabrielle Mirabassi, le Kronos Quartet, le Balanescu Quartet (interprètes éclairés de Michael Nyman) ou Vincent Courtois.

 

 

rabih_abou_khalil_albums_CD_jazz.jpgÀ la greffe souvent opérée par les partisans de la fusion -ajouter de nouveaux éléments à des données jazzistiques préexistantes- Rabih Abou-Khalil préfère la mutation. Option plus subtile. Plus radicale aussi. Son point de départ, sa matière première : les musiques orientales, au sens large du terme. Mélodies traditionnelles arabes, mais également turques ou perses. Elles donnent le ton, à travers leur métrique particulière, de l'œuvre encore à inventer. Car dès lors commence le travail de l'architecte du son : transformer, sans en atténuer la couleur, ces éléments venus d'ailleurs, en jazz. Un dosage équitable d'instruments traditionnels (oud et darabukka par exemple) et de saxo-percussions pourrait certes donner le change.

 

Mais Rabih Abou-Khalil ne saurait s'en satisfaire, la métamorphose semblant à ses yeux prioritaire sur un équilibre relatif. Tendre vers l'indéfinissable, vers l'étrangeté familière. Unir en une seule famille les jazzophiles et les amateurs de musique orientale. Viser une homogénéité parfaite, sans que la moindre couture pût être visible.

 

 

 

Mélanger les instruments des deux écoles musicales n'est qu'une première étape. Lorsque la musique arabe ou le jazz tendent à s'étouffer l'un l'autre, Rabih Abou-Khalil n'hésite pas à y adjoindre des percussions indiennes, du marimba, du Rabih_Abou_Khalil.jpgviolon ou de l'accordéon. Histoire de servir de liant. De fondre le tout en une seule musique. Et quelle musique ! Elle s'envole, se tord, ondule tel un serpent dans les airs. Mélodieuse. Aérienne. Évidente.

 

Ce qui lui donne sa couleur, c'est une inventivité permanente, sachant s'affranchir des codes. Une musique libre, portée par des musiciens virtuoses de l'improvisation, une musique qui après 19 albums à l'actif de l'artiste, n'a pas épuisé toutes ses richesses !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

 

 

 

 

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• Trois ténors du jazz libanais 1) Ibrahim Maalouf

Publié le par brouillons-de-culture.fr

musique-danse-1268899327609jpg.jpgBien plus qu'un genre musical, le jazz est un pays. Ouvert aux étrangers, aux gens venus d'ailleurs. Ceux qui, à la palette des couleurs musicales, apporteront leur singularité, et donneront du sang neuf à cette vieille dame indigne. Dès lors, ils seront accueillis comme des frères. "Toi qui est différent, tu m'enrichis" disait Saint-Exupéry.

 

Loin d'être figé dans une posture qui virerait vite à l'imposture, de se replier, comme le pensent certains, dans des chapelles, le jazz est l'une des musiques actuelles les plus ouvertes au monde extérieur qui soit. Le métissage demeure la condition sine qua non de son actualité. Au Bataclan à la Villette et ailleurs les rats de cave se mêlent aux novices et aux curieux pour des communions magnétiques. Son étonnante vitalité demeure pourtant inversement proportionnelle à l'inertie des grands médias audiovisuels.

 

Dans ce premier volet (en 3 articles) consacré au jazz d'aujourd'hui, je parlerai de trois compositeurs-interprètes d'origine libanaise, qui ont su fusionner les langages musicaux de l'Orient et de l'Occident avec swing et élégance.

 

À trente et un ans, Ibrahim Maalouf, est doté, non seulement d'une maîtrise époustouflante de la trompette, mais également d'une inventivité constante dans ses créations. Loin de tout exotisme, de tout effet facile, il n'additionne pas les sciences musicales des deux mondes, mais les multiplie l'une parIbrahim-Maalouf-43.jpg l'autre. En y ajoutant, au passage, cet élément qui échappe à tout calcul : la grâce.  Pour ceux que l'homonymie troublerait, sachez que Ibrahim est le neveu de l'écrivain Amin Maalouf. Il est également petit fils de Rushdie Maalouf, poète, journaliste et musicologue. Fils de Nadia Maalouf, pianiste et du trompettiste Naasim Maalouf. Si le milieu ambiant semble propice à développer une sensibilité musicale, il serait en revanche vain et dangereux de tenter d'expliquer le talent par les gênes. Surtout quand le talent a quelque ampleur. La création se nourrit du regard et des expériences. Mais ne peut s'élaborer sans un travail acharné. Et sans ce plus imprévisible qui sépare l'habile technicien du mélodiste accompli.

 

Ces ascendants revêtent pourtant quelque importance ; c'est son père qui lui donna le sésame pour ouvrir sa propre caverne d'Ali Baba. Elle prit la forme d'une trompette diatonique qu'inventa Naasim Maalouf dans les années cinquante. Cet instrument possède pour particularité de pouvoir jouer les quarts de ton. Ce qui ne signifie rien d'autre que pouvoir, ainsi, interpréter les musiques arabes. Outil dont Ibrahim va transformer la stupéfiante grammaire en luxuriante poésie sonore.

 

ibrahim_maalouf_album.jpg

Auprès de son père, l'enfant s'initiera non seulement aux mélodies orientales, mais également aux classiques ainsi qu'aux contemporains. Un bagage dont il saura se servir à bon escient. Dès neuf ans, l'enfant témoigne d'une belle maîtrise de l'instrument. Bientôt, la guerre du Liban et les interrogations qu'elle suscite, participeront douloureusement à la genèse du musicien. Exilé avec sa famille dans une banlieue parisienne, il y demeurera fidèle à sa passion. Il travaille d'arrache-pied afin de se préparer à participer à un maximum de concours internationaux. S'initie à toutes sortes de répertoires.

 

 

Ce n'est que parvenu à un certain stade de perfection technique (il fut récompensé, entre autres, par une Victoire de la Musique l'année dernière pour ses interprétations) qu'il se permettra d'exprimer sa sensibilité. À travers deux disques qui ouvrent de nouvelles voies dans le jazz. En dépit de son jeune âge, Ibrahim Maalouf a l'étoffe d'un défricheur. Une sorte de Miles Davis version orientale. La totale sincérité de sa démarche, la puissance émotionnelle qu'offrent chacun de ses concerts : autant d'atouts qui lui évitent bien des culs de basse-fosse. En premier lieu celui qui ferait de ses origines un élément "exotique". En second que sa maîtrise extrême de l'instrument ne devienne un obstacle.

 

 

"Diasporas" séduisait sans totalement convaincre. On y sentait un créateur (et pas seulement un interprète) d'exception. Mais qui creusait encore, cherchait sa voie. Sa voix. Elle se mit à résonner avec une force phénoménale dans son second album "Diachronism", qui révèle une identité musicale forte, dont "Diasporas" constituait une première approche. On n'y assiste pas à un simple dialogue entre Orient et Occident, mais à une sorte de transmutation alchimique, énergétisante au Evry-Daily-Photo---Theatre-de-l-Agora---Ibrahim-Maalouf-2.jpgpossible, des deux visions, pour n'en plus former qu'une à travers cet ardent terreau de convergences qu'est le jazz.

 

Sur scène, Ibrahim Maalouf électrise totalement son public. : Il joue avec lui, l'interpelle, bouscule ses habitudes. Et les notes s'emballent, frôlant de près la beauté sombre et dynamique du rock. Énergie rockn'roll, désinvolture apparente de qui tutoie si souvent l'excellence… Maalouf aspire tous les genres dans un tourbillon magnétique pour mieux les transformer dans ses notes. Rock, jazz-rock, jazz-fusion : des étiquettes dont il semble se défier. Qu'importe, au bout du compte demeure la Musique, avec sa belle majuscule.

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Entre slam et spoken word : une nouvelle musique est née

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Avant de devenir un espace  populaire d'expression libre où chacun peut venir exprimer ses humeurs et ses mots, le slam obéissait, à l'origine, à une rythmique très particulière. Une manière spécifique de scander les textes. Mélange d'un parler-chanter dominant (façon Gainsbourg des dernières années ou Miossec) ponctué de phrasés typiquement raps. Cocktail détonnant, techniquement hardi autant qu'ardu, qui, sans autre instrument que la voix, parvenait à devenir musique.

Son ancêtre, le spoken word, comme son nom l'indique, donne principalement place aux mots. Sous une forme n'empruntant pas nécessairement à la poésie, ses adeptes déroulent le fil de la parole, ponctuée d'accélérations vocales et de mots syncopés, sur fond de musiques urbaines. Un genre peu pratiqué sous nos latitudes, dont les plus nobles représentants pourraient être les Brand Nubians ou Loïc Lantoine.

À  la préhistoire du genre : les poètes de la Beat Génération, par exemple Allen Ginsberg qui, sur fond de musiques bidouillées, incantait rythmiquement ses textes. Ou à la poésie sonore. Voire bien plus loin encore.

Entre les deux genres précités existent de nombreux points communs : l'importance donnée au texte, une distance prise par rapport au binôme "couplet/refrain", un affranchissement de la durée des chansons traditionnelles.

 

Fusionner les deux styles ? Audacieux et tentant. L'accommoder de ses propres épices, prendre quelque liberté avec les contraintes propres à chacun pour accoucher d'une nouvelle musique ? Complexe mais stimulant. De nouveaux groupes ont brillamment su relever le défi. Ils s'appellent Mots Paumés Trio, Neb & The Nems Band, Nada Roots, Nevchehirlian.

 

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Avec une dextérité vocale imparable, qui n'est pas sans évoquer les cadors de l'acappella dans le hip hop, Mots Paumés Trio jongle avec les sons, les rimes, les phrasés sans jamais perdre l'auditeur. Une élocution d'une clarté irréprochable sert d'écrin à des trouvailles textuelles souvent superbes. Ici, pas de jeux de mots au sens où aurait pu l'entendre un Bobby Lapointe, mais un permanent jeu avec les mots.

 

Mots Paumés Trio, c'est un spoken word dont on aurait considérablement accéléré

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le tempo. Un peu comme quand l'on passait un 33 tours en 45 tours, histoire de voir…

 

Mais la maîtrise du verbe et de la diction évite ici toute confusion. La variété des thèmes traités est un atout supplémentaire pour ce groupe grenoblois et consolide son identité musicale. De l'apnée, au propre comme au figuré, à Internet, en passant par le consumérisme…

 

 

 

 

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Neb & The Nems Band, quant à lui, semble privilégier l'aspect ludique. Sur fond de jazz et de funky, le combo parisien donne sa préférence à des thèmes légers, sans pour autant recourir à des paroles débilitantes. Il peut toutefois étonner quand il se penche sur des problèmes plus profonds, et s'en sort avec les honneurs.

 

 

neb-s-1.JPGMais l'intérêt majeur du groupe se situe à un autre niveau : à l'intérieur d'un même texte, Neb & The Nems peut passer du slam au rap, du rap au spoken word et du spoken word à la chanson française traditionnelle. Pas nécessairement dans cet ordre-là d'ailleurs. Un collage surréaliste qui ne devrait pas fonctionner et qui pourtant fonctionne.

 

De telles expérimentations étaient jusqu'alors en grande partie chasse gardée des jazzmen, des musiciens postmodernes et du rock dit progressif.

 

 

 

 

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Doté d'une profonde et fascinante voix de basse, le chanteur de Nada Roots déclame, scande, incante avec une énergie sans faille. Comme Neb & The Nem Band, il ajoute aux ingrédients de base de ce nouveau genre musical, une touche spécifique. Ainsi n'hésite-t-il pas, parfois, à aventurer son puissant organe sur les terres du rap ou du reggae.

 

nadaroots-2.jpgSa matière textuelle possède également sa singularité : il est complexe d'en isoler un thème, tant il les entremêle avec maestria, sans jamais se départir d'une pointe d'ironie et de fatalisme tranquille. L'actualité la plus récente s'invite au cœur d'un sujet personnel, sans avoir l'air d'y toucher.

 

 

 

 

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Nevchehirlian : un nom que l'on éprouve quelque difficulté à prononcer la première fois, mais que l'on n'oublie pas après avoir assisté à l'un des spectacles de ce groupe. Tout en ayant la pudeur rare de ne jamais se targuer de poésie, pas même urbaine, Nevechehirlian parvient par moments à s'en approcher. D'une densité littéraire impressionnante, l'auteur-interprète nous entraîne dans un voyage surréaliste, vers un pays tissé d'émotions. NEV2.jpg

 

 

Explosant parfois les formats standard, partant d'événements de la vie quotidienne pour les transformer en épopées d'images, Nevchehirlian nous emporte dans son flux jubilatoire de paroles et de métaphores.

 

Surfant entre slam et spoken word et jouant la carte de musiques hypnotiques et répétitives, Nevchehirlian s'impose dès la première écoute comme un artiste d'importance.

 

 

 

Ce courant émergeant, qui voit sans cesse poindre de nouveaux artistes, n'a peut-être pas (pas encore ?) de nom, mais il possède déjà ses fers de lance.

 

Il augure à n'en pas douter d'un bel avenir devant lui.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Présents sur myspace :

www.myspace.com/lesmotspaumes

www.myspace.com/nemsband

www.myspace.com/nadarootsprod

www.myspace.com/nevchehirlian

 

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• du RAP intelligent et ludique : appelés à régner (2)

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

Monkey-BMonkey B. est un cas à part. Maîtrise parfaite de la langue, se risquant même parfois à des envolées lyriques, le groupe rennais se distingue par la diversité de ses thèmes, sa façon bien particulière de passer d'un sujet grave et profond à la légèreté la plus débridée. Le tout avec une élégance innée. N'hésitant pas à saluer les aînés (le début de "Super Véner" est une référence directe à "La fièvre" de NTM. Ou à adopter un flow à la Cypress Hill. Des bijoux comme 'Le fils d'Éole" ou  "Vulgaire", il y en a plein leur premier album, qui s'écoute d'un bout à l'autre avec un plaisir constant.

 

 

 

 

 

relic_-_loin_des_apparences.jpgRelic pratique tous les registres, et dans chacun d'entre eux excelle. Relève tous les défis. Et à chacun des territoires abordés, ajoute sa couleur spécifique. Poser sur de la musique arabe, du rock ou des sonorités plus urbaines. Adopter un débit ultra-rapide doublé d'une élocution claire ou opter pour des downs-tempos plus suaves. Faire un refrain sur une musique d'opérette. Avec eux, tout est possible et permis. Mais l'audace n'est pas exclusivement musicale. Elle est également présente sur le plan textuel. Savoureux exercice d'autodérision avec l'hilarant XXL. Approche frontale de l'actualité avec "Pourquoi lui et pas un autre ?" qui revient sur l'affaire Omar Raddad. Multiplication des angles d'approche avec "Loin des apparences", qui évite le chausse-trappe d'une dualité raciale, évoquant également les personnes en surpoids ou les handicapés. Le groupe n'hésite pas pour autant à livrer de temps à autre du rap bien véner au son patate comme "Légende urbaine" ou le grinçant "Le monde du rap", qui répond à leurs détracteurs.

 

 

 

 

 

La première fois que j'ai entendu MAP (initiales de Ministère des Affaires populaires), dans une anthologie de rap, je n'en croyais pas mes oreilles. C'était "Le lillo" et ça dénotait de tout ce que j'avais pu entendre. Ça commence par un air d'accordéon, façon ducasse du Nord … et l'on ne tarde pas à réaliser qu'en dépit des apparences, l'instrument colle parfaitement au flow des deux MC du groupe. Des instrus inattendues (on y croise une basse, une guitare, un violon), des propos souvent engagés mais (presque) toujours scandés avec humour : les fondamentaux du groupe sont présents dès leur premier album "Debout là d'dans".

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Ils les développeront dans le second "Les bronzés font du ch'ti".  Ajoutez à cela une grande diversité des sujets, toujours traités en profondeur et sous un angle original (du racisme à l'engagement, de la télé-réalité à l'intégrisme)  …Ces artistes lillois militants, très présents sur le terrain (notamment associatif) se sont payés le luxe d'envoyer paître Strauss-Kahn qui voulait récupérer "Debout là d'dans". C'est dire l'intégrité des bonshommes.

 

 

 

 

 

keny_arkana.jpgS'il ne devait cependant en rester qu'une auquel on puisse appliquer le terme "engagée", c'est bien la rappeuse marseillaise Kenny Arkana, Véritable passionaria de l'altermondialisation, la jeune femme, d'origine argentine, offre un discours intelligent et sensé, doublé d'une réflexion en profondeur. La rime incisive, taillée uppercut, le flow rageur et clair, elle s'attaque à des sujets peu fréquentés par le hip hop. Les ravages de la mondialisation, le formatage par l'éducation, les errances des médias … Ça cogne fort, dru, et ça vise juste … Le dernier opus en date de la belle : un street CD intitulé "Désobéissance".

 

Tout un programme …

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• du RAP intelligent et ludique (1) : hardcores et conscients

Publié le par brouillons-de-culture.fr

sinik_1.jpgIl est dans le monde du hip hop deux légendes urbaines qui ont la peau dure. Elles sont souvent, fort paradoxalement, véhiculées par ses acteurs mêmes.

 

La première est "le rap, c'était mieux avant !". 

La seconde consiste à affirmer, péremptoirement, que "le rap est mort !".

 

C'est particulièrement étrange de voir de jeunes ados éprouver la nostalgie d'une époque qu'ils n'ont pas connue, et qu'ils glorifient sous le nom d'âge d'or. Pour ceux qui, à l'instar de votre serviteur, ont vu émerger ce mouvement, la réalité est toute autre.

 

Car, par delà les groupes cultes Ntm, Iam, Assassin, Ministère Amer, Arsenik...Tandem-2.jpgou le méconnu 2 bal' 2 neg' pour ne citer qu'eux, les années 90 virent proliférer nombre de formations aux flows impeccables, d'une technicité soufflante, mais dont les textes étaient souvent d'une ahurissante niaiserie. Des noms ? En vrac Alliance Ethnick, Menelick, Mellowman… j'en passe et des plus croquignolesques.

 

Si comme l'affirment certains "Le rap est mort", force est de constaster que son cadavre PSY-4.jpegsemble d'un dynamisme à toute épreuve. Par delà les dérives et les répétitions, différentes mais somme toutes guère plus nombreuses que celles du tout venant top 50.

 

Nombre de talents émergent ou se confirment avec une vigueur peu commune et une intelligence rare. Tour d'horizon non exhaustif, en 2 volets, avec vidéos à l'appui.

 

Un street CD et un album ont suffi pour imposer durablement Tandem dans le paysage rapologique français. Nous sommes ici incontestablement dans le rap hardcore et revendicatif, celui qui fait fuir les ménagères de plus de cinquante ans. Mais de manière non moins indubitable, nous nous trouvons dans le haut du panier.

Oui les lyrics sont parfois crus. Mais les phrases et les flows percutent : "j'baiserai la France jusqu'à ce qu'elle m'aime" ou "explosif comme une grenade dans un jardin d'enfant". Et, sans jamais inciter à la violence -même si le groupe la constate avec un sens du raccourci frappant, Tandem ne se refuse rien. Ni l'introspection à travers le bluffant "Trop de cœur", ni les morceaux patate avec "Trop speed", l'un des seuls raps à égratigner le MEDEF. Ni de mener un concept sur trois titres successifs, qui trouve son point d'orgue avec "Le Jugement". L'idée : multiplier les points de vue, en racontant le procès d'une sale histoire de banlieue. Les témoins, juge, avocats sont les ténors du rap français. Un grand moment. Les CD solo des deux membres laissent à penser et espérer qu'il y en aura beaucoup d'autres.

 

 

 

Sinik pratique certes l'art de la punchline, cette petite phrase assassine qui renvoie dans les cordes ses adversaires, avec une dextérité ébouriffante. Mais il ne saurait se résumer à cela. Présent en featuring sur de nombreux "raps de rue", le rappeur étonne et détonne quand il évoque la dérive d'un homme alcoolique ou quand il parle de sa rencontre avec des enfants incurables dans la "cité des anges".

Au fil des albums se dessine la figure d'un chroniqueur sensible, même s'il ose mettre le doigt là où ça fait mal. Son phrasé rocailleux parvient à s'adapter à toutes sortes de rythmiques. Sinik décline la "loi de la rue" -dont certains commandements gagneraient à être appliqués par chacun de nous. Nous parle du 11 septembre en multipliant les angles de vue (l'étonnant "2 victimes un coupable"). S'imagine observant le monde post-mortem. Et partout pose sa marque, ce mélange inimitable de lucidité et d'impulsivité, de pertinence et d'impertinence qui fait toute son originalité.

 

 

Psy 4 de la Rime a connu, en quelques années à peine, une fulgurante évolution. À tel point que lorsqu'on écoute successivement "Bloc Party", leur premier album, et "Les cités d'or", leur dernier, on est tenté de penser qu'il s'agit de deux groupes différents. 

Le plus surprenant est que le public de "Bloc Party" ait suivi le combo dans son évolution. Car "Bloc Party" ressemble à nombre de CD de jeunes de banlieue. S'il s'en distingue, c'est par son énergie rageuse et son flow maîtrisé.

Avec "Enfants de la lune", un grand tournant s'opère. Le groupe s'attaque à des sujets plus matures, soigne davantage ses prods, affûte ses lyrics, et pose sur le monde un regard aiguisé. Une bifurcation majeure qui se confirmera avec "Les cités d'or", à l'abri des clichés et du manichéisme facile. Beau et lucide.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Musiciens post-modernes : les méconnus et la relève

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Si les piliers de la musique post-moderne, bien que solidement ancrés dans le présent, ne sauraient être taxés de "jeunes premiers", dieu merci la relève existe. Multiforme et chamarrée, mais portant haut les couleurs d'une musique d'aujourd'hui, ancrée dans son glorieux passé. Tout en se projetant dans l'avenir, en osant parfois des métissages inédits.

 

Dans le grand vivier de ces classiques hardcore (nous ne sommes pas chez Walt Disney ni Claydermann, cette musique charrie des émotions fortes et parfois déstabilisantes), j'aimerais tout d'abord me pencher sur quelques fleurons méconnus. De ceux qu'il est bon d'inviter au gré d'une anthologie, leur contribution imprimant toujours à l'ensemble une identité forte. Ils n'offrent ainsi au regard qu'une discographie fragmentée.

 

 

PeterisVasks.gif

Peteris Vasks, enthousiasmant sexagénaire qui ne recule devant rien pour que la magie s'installe. Ni à recourir au plus pur classicisme, pour, en dépit des contraintes que celui-ci exige, accoucher d'œuvres nouvelles et fortes. Ni à frayer avec le jazz ou les musiques orientales pour les intégrer à son univers. Ni à intégrer l'apport des plus radicaux des contemporains en petites touches impressionnistes, de la plus judicieuse manière. Ni à retrouver les voies, peu empruntées de nos jours, du plus époustouflant lyrisme comme dans le somptueux "Musica Adventus". Au terme de telles explorations, le miracle toujours est au rendez-vous, beau à vous en tirer des larmes.

 

 

 

Tuur.jpgErkki-Sven Tüür a, quant à lui, déjà connu les honneurs de CD intégralement consacrés à ses œuvres. Pourtant, paradoxalement, le meilleur de son œuvre se trouve, à mon sens, dispersé dans les "best off" de musiques d'aujourd'hui. Comme le faramineux "Lighthouse", par exemple. Si l'écoute s'en avère éminemment stimulante, on ne saurait en tous cas la qualifier d'apaisante. Ici, le contemporain radical croise le fer avec la musique classique, dans un duel de haut niveau. Dissonances étudiées et grandes envolées, s'alternant, se percutant forment un ensemble qui vous laisse essoré et k.o, mais qui dans le même temps grandit l'âme.

 

 

 

 

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Toute autre est la musique du finlandais Veljo Tormis. Sa matière sonore favorite : la voix humaine, qu'il modèle à l'envi en éblouissantes sculptures chorales. Et l'on assiste émerveillé à l'impossible fusion entre le Carl Orff des Carmina Burana, les lieds de Sibelius et le Fauré du Requiem. Une musique chatoyante, colorée, marquée par son appartenance nordique mais fortement enracinée dans le monde.

 

 

 

 

Omar-Yagoubi.jpg

Omar Yagoubi est un cas. Star au Japon, connu dans de nombreux pays, ses œuvres sont jouées un peu partout. Pourtant, en France, où il demeure, la renommée de ce compositeur de grande envergure n'est pas à la hauteur de son talent. Il y a vingt ans, il offrait des œuvres pour piano stupéfiantes, entre Scriabine et Poulhenc, marquées de manière sous-jacente par une forte influence lisztienne. Or, malgré des sources d'inspiration écrasantes, l'homme arrivait à imposer un monde qui lui était propre, notamment au travers de l'utilisation bien comprise de la musique orientale.

 

 

Ces opuDoigts-d-Omar.jpgs pourtant scotchants font figure de simples mises en bouche en regard de ses plus récentes créations. Un Stabat Mater de toute splendeur, un concerto pour percussions d'une virtuosité imparable, et tant et tant d'autres merveilles, que l'on peut se procurer auprès du compositeur, réunies dans le coffret "Le jardin des délices".

 

 

 

Bruno-Letort.jpg

Bruno Letort, génial caméléon, sait ajouter sa propre couleur à celles de la palette dont il use.  Côté pile, on prend de plein fouet  la modernité la plus radicale. Étrange territoire, où même mon oreille -couvrant pourtant un large spectre musical- peut s'avérer déconcertée. Côté face, un post-classicisme habité. Mêlant quelquefois les deux en superbes bouquets sonores. S'offrant des escapades en terres électroniques. Ce compositeur demeure une sorte d'inclassable ludion, surfant au gré de ses envies dans les mondes qui s'offrent à lui. Sa discographie comprend déjà de nombreux CD, auxquels il faut ajouter les disques en téléchargement. Et comporte multiples œuvres d'ores et déjà incontournables.

 

 

 

Artaud-basse.JPGQue dire dès lors de Vincent Artaud ? Et comment définir sa musique mutante, impeccable fusion entre jazz, électronique, musiques de l'est, word music et post-modernes ? Chacune de ses compositions soulève en moi enthousiasme et jubilation. L'impression rare de pénétrer sur des terres jamais défrichées et de s'y sentir bien. Porté par un souffle venu d'ailleurs sur une route ponctuée de surprises. Deux CD à son actif, qui alignent les perles musicales avec une constance remarquable, ce jeune musicien n'a pas fini de faire parler de lui.

s_3_vincent_artaud.jpg

 

Ce panorama ne saurait, bien entendu, être exhaustif. J'espère cependant qu'il vous aura donné l'envie de fouiner, de fouiller, pour aller plus loin. Et entendre le cœur battant de la musique d'aujourd'hui.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Musiciens post-modernes : les figures essentielles

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Tout comme le terme "impressionnistes", celui de "post-modernes" fut créé de toutes pièces par la presse, regroupant artificiellement des musiciens qui ne se reconnaissaient absolument pas dans ce terme.

 

Cependant, à l'inverse des peintres du "Salon des Refusés" qui surent se réapproprier le mot pour en faire une identité, les compositeurs "post-modernes" refusent obstinément une telle étiquette et pour la plupart ne se connaissent pas. Dans cette famille désunie, on peut néanmoins isoler quelques grandes caractéristiques : en premier lieu, un retour à la tonalité ; en second un retour à l'émotion, résolument taboue pour les séides de l'IRCAM.

 

On pourrait affirmer, sans crainte de commettre de contresens, qu'il s'agit d'une musique classique d'aujourd'hui, n'ayant pu être composée qu'à notre époque ; de la même manière que les partitions d'un Prokofiev n'auraient pu être écrites au temps de Mozart.

 

Écouter les musiciens post-modernes, c'est savoir oser l'inconnu de la rencontre et de la découverte. Ces compositeurs de génie, métissant parfois les langages et les styles, ne sont en aucun cas matraqués sur les ondes. Et pourtant, lorsque la Grande Halle de la Villette offre une carte blanche à Arvö Pärt ou à John Adams, la salle affiche complet.

 

 

 

La première fois que j'entendis parler de ce courant musical remonte à quelques vingt années. C'était un concert d'Arvö Pärt au Théatre de la Ville. Un choc. De ceux qui vous marquent à jamais. Je ne savais rien de cet homme, sinon qu'il était lituanien et que ses œuvres étaient jouées par d'immenses pointures du violon et du violoncelle. Et j'éprouvais une sorte de curiosité instinctive. Beaucoup ce soir là étaient dans mon cas. Intrigués, mais pas nécessairement gagnés d'avance.

 

À la sortie, ce fut la ruée sur les stands qui proposaient ses CD.  Le souffle, la présence du destin, l'incantation presque lyrique des instruments. En un mot comme en cent, la grâce. Porté par un langage résolument moderne, mais ancré dans la tradition. La plupart des œuvres d'Arvö Pärt ayant connu les honneurs du disque sont ses opus religieux, un peu austères, souvent inspirés de la polyphonie du Moyen Age. Ce ne sont pas mes préférées. Ses œuvres symphoniques me parlent davantage. Avec ces deux joyaux souvent réédités "Tabula Rasa" et "La Symphonie n°3", qui vous empoignent sans merci pour ne plus vous lâcher.

 

L'oreille en éveil, je fus désormais à l'affût de ces compositeurs qui m'étaient devenus précieux. Issu du minimalisme américain, Phil Glass fut longtemps connu pour ses musiques répétitives (mais ô combien fascinantes) popularisées au travers de nombreux films dont il écrivit la B.O. Mais un tournant radical s'opère au travers de ses musiques symphoniques, qui réalisent l'impossible fusion entre une modernité bien comprise, un minimalisme exigeant et de grandes envolées mahleriennes. Il suffit d'écouter sa symphonie "Heroes", éclatante de couleurs, ou son "concerto pour violon" qui vous met K.O. debout pour s'en convaincre.

 

 

John Adams, lui, est également issu du minimalisme, mais côté anglais. Dans ses œuvres symphoniques, pourtant, tout comme chez Phil Glass, ce dernier ne constitue qu'une des couleurs de sa riche palette. Son "Grandpianola Music" constitue pour moi une des œuvres les plus fortes d'aujourd'hui.

 

 

 

D'une tonalité sombre mais éminemment prenante la "symphonie n°3" de Gorecki connut un succès public étonnant (mais mérité) pour une œuvre d'une telle envergure et d'une telle exigence. Force m'est cependant de dire que ses autres œuvres, pour passionnantes qu'elles fussent, peuvent décourager l'oreille non aguerrie. Violentes, obscures mais poignantes, à l'image de "Quasi una fantasia".

 

 

 

Une tendance que partage souvent Michael Nyman, compositeur attitré de Peter Greenaway. Si ses "quatuors" sont d'une lumineuse évidence, ses œuvres pour piano demeurent d'une approche plus périlleuse, et pourront déconcerter l'auditeur distrait. On y trouve cependant des perles incontournables, même si l'on est plus proche ici d'un Messiaen ou d'un Dutilleux que d'un Sibellius ou d'un Rachmaninov.

 

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Publié dans polyphonies

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• A la bonne santé de la chanson française

Publié le par brouillons-de-culture.fr

L'omniprésente tyrannie sonore des chanteurs et chanteuses issus de la télé-réalité n'est à tout prendre pas pire que celle qui sévissait dans mes vertes années. Quand les C.Jérôme, François Valéry, Sheila et autres Frédéric François avaient mainmise sur les ondes, alors que dans l'ombre s'affûtaient les grandes plumes de la chanson française.

 

Il est vrai que depuis longtemps, cette dernière n'avait pas subi un tel choc frontal. Mais tout choc entraîne une réaction et vu l'ampleur de la déflagration, tout porte à croire que celle-ci se doive d'être de quelque importance. Et n'en déplaise aux fossoyeurs précoces de la variété haut de gamme (catégorie aléatoire qui inclut la chanson à texte), elle l'est effectivement.

 

À mille lieues du produit formaté, lisse et sans aspérités du tout-venant radiophonique, les auteurs de demain radicalisent leur démarche artistique et  s'organisent dans l'underground.

 

Leurs armes : une omniprésence sur le Net et dans les festivals, un nombre pléthorique de concerts dans de petites salles, histoire de faire "monter le buzz". Et si tous n'atteindront pas les plus hautes marches du podium, d'aucuns commencent déjà à émerger de cette vague souterraine. L'indice de température du buzzomètre ? Lorsqu'un chanteur ou un groupe passe dans des salles de plus en plus grandes … et de plus en plus remplies. Du "Café des Sports" à la Maroquinerie et de la Maroquinerie à l'Européen. Il y aura bien sûr une phase de latence, avant que les radios ne se penchent sur son cas. Mais la moitié du chemin vers la gloire médiatique sera déjà accomplie.

 

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Alors oui, cette chanson-là ose. Se permettre des digressions surréalistes dignes d'un Thiéfaine, tout en égratignant l'époque, comme Alister ou Gaspard La Nuit (qui semble se réclamer ouvertement du maître dans la chanson "Johnny Deep").

 

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Osciller entre blues, opéra baroque et chanson à texte comme Claire Diterzi.

Pratiquer l'humour noir et l'humour absurde comme Monsieur Lune.

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User sans modération de métaphores abrasives comme De Rien ou le Cirque des Mirages.

 

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Accoupler la chanson à texte et le meilleur du rock alternatif comme Beautés Vulgaires.

 

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Pour n'en citer que quelques uns. C'est cette chanson-là qu'il nous faut défendre, becs et ongles, en participant à sa reconnaissance.

 

Parce qu'en elle s'exprime la vitalité d'une variété qu'on dit moribonde.

Parce qu'elle représente, dès aujourd'hui, une alternative crédible au Rien surmédiatisé.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polyphonies

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