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• La dure loi des séries

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• La dure loi des séries

"Maintenant, les séries, ce sont de vrais films de cinéma". La petite phrase agaçante du jour. Celle qui revient de manière récurrente dans les conversations branchées. Que doivent cautionner certains programmateurs du Forum des images qui, avec son festival "Sériemania" offre aux dites séries l'écrin d'un grand écran.

Que les séries aient, ces dernières années, fait un bon qualitatif en termes d'images, de complexité des personnages et d'audace scénaristique est un fait qu'il serait malvenu de contester. Cela n'en fait pas pour autant des chefs d'œuvres du septième art, auxquels une diffusion en salles rendrait justice.

• La dure loi des séries

Si quelques films destinés au départ au petit écran ont franchi avec succès la barrière du grand, ce sont principalement des œuvres dont les auteurs tournent pour le cinéma. On peut certes venir de la télé (comme autrefois du théâtre) et tourner pour grand écran, mais ni les techniques, ni les limites, ni les possibilités ni les exigences ne sont identiques.

J.J. Abrams (Lost, Fringe, entre autres titres de gloire) s'est fait jusqu'alors dans les salles obscures le champion de … l'adaptation de séries (Star Trek, Mission impossible). Ce qui n'est déjà pas si mal, quand on songe que Chris Carter a raté l'adaptation ciné de son cultissime "X Files". Et que même l'immense David Lynch, qui créa un mini-séisme télévisuel avec la série "Twin Peaks", échoua à son adaptation cinématographique, sans que le résultat fusse pour autant déshonorant.

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Ce qui n'est pas sans rappeler un certain nombre de soi-disant révolutions qui ont fait flop. Il y a quelques années, les réalisateurs venus de la pub allaient, c'était certain, révolutionner le cinéma. Plus tard, c'était, promis juré craché, ceux issus du vidéo-clip. Au bout du compte, du premier, nous héritâmes d'une image très léchée, artificielle qui rend quelquefois douloureux à voir les films des années 80. Et accessoirement Etienne Chatiliez.

Du second une manière de tourner plus rapide et un sens du raccourci, de l'ellipse plutôt bienvenu … mais dont bénéficièrent surtout les réalisateurs formés de prime abord au cinéma. Ceux qui sont nés à l'image par le clip, si l'on excepte le cas Michael Gondry ; n'ont généralement pas fait long feu sur les écrans. La longévité cinématographique d'un Russell Mulcahy n'a rien de glorieux. Après avoir atteint des sommets avec ses deux premiers films, "Razorback" et "Highlander", le cinéaste a progressivement descendu les marches à reculons. Passant du haut de gamme à la série B, puis Z, et du film distribué en salles au Direct to Vidéo (DTV pour les intimes).

• La dure loi des séries

N'en déplaise aux laudateurs assidus des produits HBO ou AMC..., cinéma et télévision sont deux univers fondamentalement différents. En termes de forme comme de contenu. J'aime les séries. Cela ne date pas d'hier. Ou plutôt si. "Amicalement vôtre" "Mannix" "Kojak" "Chapeau melon et bottes de cuir" "Vidocq" "Thibaut" "Les Brigades du Tigre" "Au delà du Réel" "Mission impossible" "Starsky et Hutch" "Les mystères de l'ouest" ont rythmé mon adolescence et je leur dois de mémorables souvenirs. J'irais même plus loin, affirmant qu'ils appartiennent, à mon sens à toute culture générale qui se respecte. J'ai suivi avec ferveur chacun des épisodes de "Six Feet under", "Breaking Bad" ou de "Treme". "24 h" et chacune des séries évoquées dans cet article m'ont souvent enthousiasmé.

• La dure loi des séries

Mais cet amour ne saurait éclipser, ni même être comparé à celui que j'éprouve depuis toujours pour le septième art, qui inclut les films les moins fréquentables. Et ce, même face à des œuvres prodigieusement ratées. La confusion entre deux genres si radicalement opposés (l'œuvre télévisuelle et l'œuvre cinématographique) me semble pour le moins irritante, voire dangereuse. Même s'il convient, encore une fois, de distinguer les cinéastes tournant pour le petit écran des téléastes pur jus. A leur crédit, les productions télé ont souvent recyclé des réalisateurs du grand écran qu'un nombre trop important d'échecs avaient essoré et rendu trop peu convaincants pour des producteurs. Je pense notamment à Gilles Béhat (Urgence, rue barbare), Edouard Niermans (Anthracite, Poussière d'ange) ou Arnaud Sélignac (Nemo, Gawin, deux films superbes boudés par le public) ou encore à Yves Boisset.

Cela signifie-t-il qu'un auteur de cinéma va nécessairement apporter un plus à l'univers de la télé ? Il est difficile de répondre par l'affirmative. Certains cinéastes se sentent mal à l'aise tant avec le cahier des charges qu'avec les budgets et durées de tournage. Il arrive donc qu'il rate, même dotés d'un background important, leur passage au petit écran.

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Il est d'excellents acteurs de télé. Cela ne signifie pas nécessairement qu'ils soient également brillants sur grand écran. De la même manière qu'un acteur de théâtre ne trouve pas toujours sa place sur pellicule. Des acteurs bouleversants sur les planches et y prenant toute leur dimension sont la plupart du temps mal ou sous-utilisés au cinéma. Voir Robert Hirsch, Jacques Dufilho, Roland Blanche ou Philippe Khorsand. On aura beau jeu de citer, dans les stars issues du petit écran Jean Dujardin, George Clooney, Clint Eastwood (la série Rawhide) Steve Mc Queen ou Johnny Deep. Mais pour ces quelques exceptions notables, on pourrait remplir deux ou trois annuaires avec tous les acteurs de série dont le cursus cinéma se décline dans le cinéma de genre, généralement horrifique, pour le meilleur et pour le pire. Les seconds rôles prestigieux y finissent souvent en chair à pâté avant la fin de la deuxième bobine. "Six Feet Under" "Treme" notamment ont ainsi fourni en acteurs nombre de cinéastes de mauvais genre.

• La dure loi des séries

Percevoir la vision d'un cinéaste ou (et) d'un auteur quand réalisateur et scénariste changent quasiment à chaque épisode relève des coulisses de l'exploit. À moins que ceux-ci ne s'éloignent du cahier des charges de la série, ce à quoi fort peu se risquent. La transfusion télé-cinéma ne s'opère pas souvent pour le meilleur : elle aboutit le plus souvent à des films très soigneusement réalisés, mais auxquels il manque une vraie personnalité d'auteur. Autrement dit près de deux tiers des récents blockbusters. Ce syndrome du réalisateur interchangeable a peu gangréné le cinéma français, sinon dans les comédies et les films d'action produits par Luc Besson (je mets au défi le plus ardent des défenseurs du bis de me citer le nom du réalisateur de "Taken, par exemple). Ce qui ne signifie nullement qu'il soit nécessairement meilleur.

• La dure loi des séries

L'affirmation qui ouvre cet article me semble d'autant plus étrange qu'elle émane souvent de personnes hermétiques aux films de genre, les plus représentés dans le monde du petit écran. Du thriller au fantastique ou à la SF. On regarde de haut la trilogie du "Hobbit" ou "Le seigneur des anneaux" mais on applaudit "Game of Thrones". On trouve Tarantino ou Hanecke trop violents, mais pas "True Detective" ou "Dexter".

La télé est un art de l'immédiat, quand le cinéma demande plus de profondeur et d'exigence. Le second peut se refuser de tout donner d'emblée. Le petit écran l'exige presque. Mais peut-être suis-je un naïf incurable de penser que le septième art sera autre chose à l'avenir qu'une constellation de blockbusters, efficaces peut-être, mais désespérément creux.

• La dure loi des séries

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans tout y passe

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• Le chant des stryges : furieusement addictif

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Le chant des stryges : furieusement addictif

Une série française au croisement de "X Files", de "24h" et de "Fringe", qui se paie le luxe de battre ses modèles sur leur propre terrain ? C'est en BD que ça se passe. L'objet en question ? "Le chant des stryges", de Corbeyran et Guérineau. Des albums haletants, addictifs, riches en coups de théâtre et retournements de situations. Dont chaque épisode remet en question ce que nous pensions savoir.

Ce n'est pas un hasard si j'use ici de références télévisuelles. Le scénariste lui-même ne s'en prive guère. Chaque cycle d'albums s'intitule "saison" et chaque nouvel opus "épisode". Certains personnages du "chant des stryges" font l'objet de quatre mini-séries parallèles "Le maître de jeu" "Le siècle des ombres" "Les hydres d'Arès"et "Le clan des chimères". Autrement dit, ce que le "spin off" est au petit écran. Si "le chant des stryges" se contentait d'un démarquage habile des séries précitées, incontournables pour le geek de base, tout juste figurerait-elle au rang de curiosité.

• Le chant des stryges : furieusement addictif

Mais sa force, comme la vérité, est ailleurs. Corbeyran, par-delà les clins d'œil évidents, recycle et modernise un pan entier de la culture populaire. Notamment les maîtres du roman-feuilleton (qui eut son heure de gloire entre le milieu du dix-neuvième et le début du 20ème) : Gaston Leroux, Gustave Lerouge, Maurice Leblanc, Souvestre et Allain (les auteurs de "Fantomas"). Guérineau, le dessinateur, n'est pas non plus avare en sous-textes, citant en vrac Gustave Doré, Odilon Redon, Füssli, peintres visionnaires s'il en fut, mais également le Druillet de Lone Sloane, Jean-Claude Gal ou Bernie Wrightson. Loin d'être un simple imitateur, il s'en inspire et s'en nourrit.

• Le chant des stryges : furieusement addictif

Rarement binôme du neuvième art aura été plus équilibré et plus stimulant. Car l'imagination fertile de Corbeyran trouve non seulement dans le talent de Guérineau un lumineux écho, mais également un amplificateur. Guérineau s'avère en effet aussi à l'aise dans le dessin réaliste que dans le fantastique pur. Un peu comme si Hermann ou Vance et Druillet s'unissaient en une seule entité. Il n'en fallait pas moins pour transcender la donne de départ et rendre totalement crédible cet univers, qui doit tout autant à Ian Fleming et John Le Carré qu'à Stephen King et Raoul De Warren.

• Le chant des stryges : furieusement addictif

Partis-pris graphiques et scénaristiques audacieux ponctuent un récit sans temps morts. Dont le moindre n'est pas le refus de l'option gothique (le combat du bien contre le mal, de la lumière contre les ténèbres), poussé ici à l'extrême. Car si certains personnages apparaissent plus charismatiques que d'autres, aucun ne nous est d'emblée sympathique. Cette multiplication de héros ambivalents, d'individus à priori négatifs devenant positifs au fil du récit (et vice versa) est l'écho démultiplié de séries comme "Breaking Bad" ou "Game of Thrones", mais également de classiques du neuvième art ( "V comme Vendetta", "The Watchmen", "Batman version Frank Miller). "Le chant des stryges" trouve naturellement sa place entre ces monuments de la BD.

• Le chant des stryges : furieusement addictif

Un attentat dans une base militaire ultra-secrète contre le président des Etats-Unis n'échoue que grâce à l'intervention d'une mystérieuse tueuse à gages. Look Catwoman, toute de cuir noir vêtue, un régal pour les fétichistes SM. L'incendie qui s'ensuivra ne fera qu'une seule victime : un cadavre non-humain qui n'aurait pas dû se trouver là. Un corps qu'examine avec soin la compagne de Nivek, le responsable de la sécurité. Parce qu'elle a évoqué son existence, notre homme sera remercié de ses services.

• Le chant des stryges : furieusement addictif

Nivek n'est pas de ces personnes qui attirent d'emblée la sympathie. Un peu falot, sans imagination, volontiers cynique, infidèle. Il évoluera au cours du récit. Parce que sa curiosité le pousse à en savoir davantage. Parce que sa vie, et celle de sa compagne, seront bientôt mises en danger. Les circonstances l'amèneront à s'associer avec notre belle tueuse contre un ennemi commun. Sans pouvoir pour autant être certain de sa fiabilité. Les buts de l'organisation pour laquelle elle travaille se révèlent en effet de moins en moins clairs au fil des épisodes. Debrah Faith (le nom de l'étrange amazone) cependant est un électron libre, sans respect de la hiérarchie. Elle aussi désire des explications et n'hésitera pas à bousculer les règles établies pour remonter jusqu'au big chief, Un drôle de corps, sorte de sosie de Karl Lagerfield, savourant des insectes comme des cacahuètes et parlant la plupart du temps par énigme.

• Le chant des stryges : furieusement addictif

A ces personnages, il convient d'ajouter un multi-milliardaire au sommet d'une entreprise tentaculaire, le visage couvert d'un masque de cuir ; on le soupçonne d'être en réalité un alchimiste âgé de plusieurs siècles. Et naturellement les stryges. Créatures de légende (et de cauchemar) également appelées "furies" dans la mythologie, ces êtres mi-hommes mi oiseaux imposent leur volonté à nombre de grands de ce monde. Les stryges peuvent apporter la richesse, la connaissance … ou la mort. Qui croise indûment leur chemin (surtout s'il est confronté à leur chant) risque la folie ou l'émergence de désordres corporels graves. Les stryges sont-elles pour autant des ennemis du genre humain ? Pas si sûr. Peut-être ne font-elles que se protéger de l'avidité de notre race, après en avoir été les mentors…

• Le chant des stryges : furieusement addictif

A la lecture des dernières lignes, plus d'un lecteur songera sans doute que j'ai spoilé l'ensemble de la série. Il n'en est rien. Nous n'en sommes qu'aux prémices. L'histoire se ramifie, se densifie sans cesse. Chacun de ses protagonistes (en particulier Nivek et sa compagne) gagne en épaisseur et se révèle plus complexe et plus riche. Alors que l'on attend de pied ferme le tome 5 de la saison 3 (chaque cycle comporte 6 épisodes), la série continue à mener ses lecteurs par le bout du nez… pour leur plus grand bonheur !

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans avec ou sans bulles

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• Réalité : l'imagination au pouvoir

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Éternel trublion du septième art français, Quentin Dupieux accouche au forceps de films qui ne ressemblent à pratiquement rien de connu. C'est là leur atout et leur faille.
Car si sa force assurément réside dans sa différence, sa faiblesse réside dans une trop grande conscience de celle-ci, le poussant parfois à des cumuls indigestes.

 Quentin Dupieux - Photo : ŠZMIMI Photography / Festival du nouveau cinéma, 2014

Quentin Dupieux - Photo : ŠZMIMI Photography / Festival du nouveau cinéma, 2014

Cette réserve mise à part, j'échangerai sans hésiter quelques minutes d'un film du cinéaste contre l'intégralité d'une comédie bovine et décérébrée made in France. Parce que ces quelques minutes précieuses atteignent la quintessence d'un septième part affranchi des clivages entre genres.

• Réalité : l'imagination au pouvoir

"Réalité", le dernier opus du réalisateur, est probablement son plus "accessible" à ce jour. Moins "bordélique" qu'à l'ordinaire, Dupieux n'émaille pas son histoire d'une pléthore de digressions et saynètes bizarroïdes. Se refuse de taper sur tout ce qui bouge et de tourner le dos à la bienséance, au bon goût et au réalisme.

Un scénario bien huilé qui dérape à mi-chemin. Un peu à l'image de "Mulholland Drive", qui parait suivre une ligne droite jusqu'à ce que les cartes s'embrouillent.

• Réalité : l'imagination au pouvoir

Ses laudateurs souvent, ses détracteurs parfois, évoquent à propos de Quentin Dupieux, des "scènes à la Bunuel". Mais les points convergents avec les univers de Lynch semblent plus évidents.

Même si une double filiation s'impose encore davantage : Bertrand Blier et Jean-Pierre Mocky.
Du second, il possède un sens de la provoc et de l'humour grinçant particulièrement réjouissant. Du premier l'art de faire déraper le quotidien vers l'absurde.

• Réalité : l'imagination au pouvoir

Un univers dans lequel Alain Chabat trouve naturellement sa place.
Que ces deux-là n'aient pas fini par se rencontrer nous apparait, avec le recul, impensable.
Au départ, tout, à peu de choses près (un présentateur de cuisine déguisé en rat rongé par un eczéma imaginaire, un directeur d'école se travestissant en femme) semble logique, sensé, presque rationnel.
Du moins pour un film de l'auteur de "Rubber", "Wrong" ou "Wrong Cops".

Mais au fur et à mesure, tout se dédouble et s'emmêle.

• Réalité : l'imagination au pouvoir

Film dans le film, rêve dans le rêve ou réalité dans la réalité ; les frontières entre un film tourné, les rêves des personnages et les protagonistes de l'histoire s'abolissent. Moins stimulant que ses deux précédents, "Réalité" -en fait le nom d'une petite fille- comporte cependant de fabuleux dérapages plus ou moins contrôlés qui permettent de le recommander très chaudement.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
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Publié dans sur grand écran

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• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Depuis l'âge le plus tendre, je voue une passion sans failles -mais non exclusive- envers les mauvais genres. Je ne puis me souvenir avec précision du titre de mon premier film ; le nom de mon premier "horror movie" est en revanche gravé dans ma mémoire. "Terreur sur le Shangaï Express" de Eugenio Martin.

Le mot "horreur", dont usent beaucoup de néophytes, recouvre en fait bien des sous-genres (Fantastique, Horreur, Epouvante, Thriller horrifique...) : j'en apprécie toutes les déclinaisons. Du plus subtil au plus badplaf, du plus raffiné au plus trash, du "Seigneur des anneaux" au gros gore qui tache, de "La féline" de Tourneur à "Hostel" ou "Saw".

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

L'explication la plus courante m'a toujours semblé, sinon sujette à caution, du moins très incomplète pour qui vit de l'intérieur l'amour des pellicules déviantes. Certes, il va de soi que ce cinéma-là joue le rôle de catharsis. Qu'il exorcise notre propre violence par procuration. Qu'il agit de même avec nos angoisses primitives, celles de notre cerveau reptilien : peur de l'obscurité, de l'inconnu, de l'abandon, de la différence, etc. etc. Mais ce seul argument ne saurait suffire à expliquer quatre décennies de ferveur.

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Alors pourquoi me direz-vous? Parce qu'il stimule l'imaginaire? Entre autres. Mais encore?

En premier lieu pour l'audace. Parce qu'il est avant tout cinéma de l'excès et de la transgression, dont les artisans savent qu'ils ne seront jamais jaugés à l'aune du "grand" cinéma.

Le film d'horreur s'autorise souvent à s'attaquer à des sujets tabous, auxquels un réalisateur "classique" hésitera à se confronter. Et ce, même si la censure de son temps le lui permet. Ce qui n'est pas toujours le cas.

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Passant par des voies détournées, parce qu'il filme ce qu'on ne filme pas, "le mauvais genre" se permet d'évoquer ce que l'on cache. Guerre du Vietnam, manipulations génétiques, dangers du nucléaire et, à l'inverse, terrorisme écologique. Mais également sujets de société : cruauté du monde de l'enfance, racisme, ségrégation, violence au féminin, ambivalence des jeux de pouvoir, intégrisme religieux, inceste, construction chaotique du sentiment maternel, déshumanisation du monde du travail, paupérisation des classes moyennes… Tout ce qu'on voudrait dissimuler sous le tapis, il n'hésite guère à le mettre sur le devant de la scène, sous une forme non didactique. Godzilla évoquait en filigrane le drame d'Hiroshima. Ce que le cinéma "normal" ne pouvait faire à l'époque.

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Le cinéma "qui fait peur" a toujours une ou deux longueurs d'avance sur les films "normaux", pour traiter de sujets qui fâchent.

Les femmes violentes ont dû attendre le relativement récent "L'un contre l'autre" pour être traitées par le cinéma "officiel", mais dans l'underground du bis, nombre de cinéastes s'y sont attelés. De Cronenberg (dans Chromosome 3) à Clint Eastwood (comme réalisateur avec "Un frisson dans la nuit", comme acteur dans "Les proies" de Don Siegel). Sans oublier Rob Reiner avec "Misery" ; ni les films d'horreur japonais ou les giallo italiens des seventies, dans lesquels le monstre se conjugue parfois au féminin.

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Dans l'autre sens, bien avant que le cinéma classique ne souligne le traumatisme du viol, un sous-genre crapuleux, le rape and revenge, y puise sa raison d'être. Franchissant sérieusement les limites du mauvais goût la plupart du temps, mais du moins ayant le mérite d'en parler.

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Parce que l'on n'exige et n'attend d'eux qu'une certaine efficacité, certains inventent, innovent, tant dans la manière de raconter que dans la manipulation des images. Ce n'est que lorsqu'ils quittent le mauvais genre, soit pour un cinéma "normal", soit pour une forme plus mainstream du cinéma fantastique qu'on daigne leur reconnaître des qualités de cinéaste, voire qu'on leur confère un statut d'auteur. Pourtant, Peter Jackson n'est pas moins réalisateur dans "Bad Taste" que dans "Le seigneur des anneaux", Cronenberg dans "Vidéodrome" que dans "Map of stars" ou "Les promesses de l'ombre", De Palma dans "Sœurs de sang" que dans 'Les incorructibles".

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Paradoxalement, si le stigmate du navet est rédhibitoire pour un film "classique", il n'en est pas toujours de même en ce qui concerne les films d'horreur. Bien sûr, il en est de navrants, d'inexcusables, totalement indéfendables. Mais également d'attachants. Aux dialogues, aux situations si décalés qu'ils frôlent le burlesque. Aux trucages et aux décors tellement "à côté de la plaque" qu'ils provoquent l'hilarité. Ou si bricolos qu'ils en acquièrent un certain charme. On trouve dans certains ratages sans appel de petites perles qui à elles seules pourraient justifier leur vision. Dans le dialogue ou dans l'image. Ainsi, je me souviens d'un somptueux "Moi j'ai regardé Dieu en face. Et vous savez quoi ? Il a baissé les yeux". Le film, lui, est parfaitement oubliable, d'ailleurs je n'en sais plus le titre.

Dans tous les films de Jean Rollin, qui fut un grand obsédé des vampires made in France, et ce, même dans les moins recommandables d'entre eux, il y a toujours quelques instants magiques.

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

D'autant plus estimable que là où les les cinéastes tous publics se livrent à une sorte de surenchère en termes de durée (même Woody Allen ne sait plus faire court, c'est dire …) , le cinéma de genre garde une certaine décence. Les films de deux heures et plus y sont rares. Bien des maudits du septième art franchissent de peu la barre des 1h30. La plupart restent en deça. Si bien que même un mauvais film y prend peu de votre temps de vie. Ce qui est, avouons-le, un atour non négligeable.

• Pourquoi j'aime les films d'horreur

Enfin, délestés de l'obligation d'un happy end qui sonne trop souvent faux, les bad boys et bad girls du septième art peuvent s'offrir le luxe d'une alternative que le cinéma sain et bien portant s'autorise trop rarement.
Le "héros" ne gagne pas nécessairement à la fin. Le méchant n'y meurt pas obligatoirement. Le bon n'est pas toujours un type recommandable.
Bref, les possibilités sont quasi-infinies et l'élément de surprise est intact.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Richard Powers, de la littérature avant toutes choses…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Dès les premières pages, voire les premières lignes, du "Temps où nous chantions", nous avons la conscience aiguë d'avoir affaire à un grand livre. De ceux qui creusent de profonds et durables sillons dans l'esprit du lecteur. Un choc. Une découverte. L'exploration d'un monde, d'une écriture, d'une voix singulière enfin qui parle à chacun de nos sens. Un livre parfait qui jamais ne nous fait sentir le poids de sa perfection.

(©Jimmy KETS/REPORTERS-REA)

(©Jimmy KETS/REPORTERS-REA)

Ne pas se laisser impressionner par la taille imposante de l'ouvrage. Plus de mille pages, un colosse dont on peut craindre de ne jamais venir à bout. Une crainte qui d'emblée est réduite à néant, tant Richard Powers conjugue à merveille haute teneur en littérature et fluidité du récit.

• Richard Powers, de la littérature avant toutes choses…

Sans un mot inutile, sans que jamais nous ressentions cette impression de "remplissage" qui nous envahit trop souvent à la lecture de certains pavés. Durée et intensité ne s'annihilent jamais dans cette œuvre majeure, qui s'étend sur plus de quatre décennies de l'histoire des Etats-Unis.

Les secrets d'une telle réussite, qui va bien au delà de quelque épiphénomène de mode, tient à ce que l'auteur ici ne lâche rien. Ni la puissance du style, ni aucune des thématiques qu'il noue, ni sa riche galerie de personnages.

Donner chair aux individus et vraie profondeur aux mots, à mille lieues de l'impact immédiat de ces phrases/slogans qui interpellent et simulent quelque grandeur, mais dont il ne reste rien une fois le livre fermé : un objectif, une voie dont jamais l'auteur ne dévie. La vie toujours. L'âme et le corps s'unissant à travers la toile tissée par l'écriture.

Un concert qui unira le destin des deux héros du Temps où nous chantions

Le métissage, l'identité, la manière insidieuse dont une passion exclusive, quelle qu'elle fût, peut vous éloigner d'un réel qui, toujours, finit par prendre sa revanche : telles sont quelques unes des lignes directrices de "Le temps où nous chantions". Des sujets qui le parcourent, non de manière rectiligne, mais en espaces courbes, à l'image du Temps.

(Photo Credit: Bettman/Corbis)
(Photo Credit: Bettman/Corbis)

Le Temps, le chant ne sont pas ici de simples éléments anecdotiques. Ils occupent le cœur même de l'histoire. Ils sont axes et personnages.

Un physicien juif fuyant l'Allemagne du Troisième Reich, une jeune mulâtre de Philadelphie : rien ne les destinait à se rencontrer, encore moins à s'aimer, si ce n'est une commune passion pour la "grande" musique.

Elle est le foyer, l'abri, dans lequel ils tenteront d'inventer un nouvel alphabet. Passant d'une époque à l'autre en une feinte désinvolture, le livre met en parallèle l'histoire de ces deux êtres, de leur combat quotidien pour bâtir un futur à leurs trois enfants, et la destinée chaotique de leur descendance.

• Richard Powers, de la littérature avant toutes choses…

Ruth, Jonah et Joey, écartelés entre deux mondes, entre des racines trop prégnantes et d'autres à jamais introuvables, opéreront des choix radicalement différents pour trouver leur place. Se tromperont, chanteront et renaîtront de leurs cendres, se perdront dans la nuit. La musique, mais aussi la physique, dont leur père est féru, guideront leurs moments de gloire, leurs déchéances, leurs rédemptions.

Drôle, émouvant, poignant, soulevant avec élégance des questions fondamentales, rarement roman nous aura donné à voir, à toucher la musique. Jusqu'au bout, et longtemps après, nous sommes happés par son puissant sortilège. Quand la beauté se décline à un tel niveau d'exigence, de talent, de lucidité, on ne peut que s'incliner bas. Richard Powers n'est pas l'écrivain de demain. C'est d'ores et déjà le grand romancier d'aujourd'hui.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• White God : l'apesanteur et la grâce

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• White God : l'apesanteur et la grâce

"White God", de Kornél Mundruczó, est de ces films qui vous cueillent par surprise et emportent immédiatement l'adhésion. Un pitch intrigant, une bande annonce estomaquante, magnifiquement filmée: il n'en faut quelquefois pas davantage pour se rendre séance tenante à un film dont on ignore tout. C'est à vrai dire un miracle qu'un tel film ait pu trouver le chemin des salles obscures, sa vraie place. Acteurs et cinéaste inconnus du profane. Origine géographique : Hongrie. Si le cinéma hongrois eut son heure de gloire, elle n'est plus aujourd'hui qu'un lointain souvenir. Rien néanmoins ne parvient à brider notre désir de spectateur. Pourquoi ? Tel n'est pas le moindre des mystères de cette œuvre en apesanteur.

"White God" trace un canevas complexe dont chaque motif est à sa juste place, dans une structure où le moindre détail possède son importance. A commencer par ce surprenant pré-générique, qui annonce le basculement du film, aux deux tiers, vers le fantastique. Le cinéaste possède un sens du tempo idéal, alternant sans cesse les rythmes sans jamais se perdre ou nous perdre. Chaque scène semble jouir du sien propre. Kornél Mundruczó se révèle par ailleurs aussi à l'aise dans l'art de la nuance que dans l'élaboration d'une scène choc.
S'il n'use de la violence graphique que lorsqu'elle s'avère nécessaire à la pertinence du propos, il sait alors s'y confronter sans faux-semblants ni voyeurisme.

• White God : l'apesanteur et la grâce

La même démarche préside à l'émotion : refusant les effets faciles des tire-larmes hollywoodiens, le réalisateur ne s'encombre pourtant d'aucune pudeur mal placée quand il s'agit de montrer les personnages à nu, dans leur fragile et trouble humanité. Une empathie formelle qui nous fait tour à tout épouser le regard de chacun des protagonistes - qu'ils fussent humains ou canins- sans pourtant jamais surligner au crayon gras sa compassion envers eux.

• White God : l'apesanteur et la grâce

Tout commence par une trinité pour le moins inattendue. La mère va vivre aux antipodes ; le temps de s'installer, elle confie sa pré-ado de fille à son père. L'enfant amènera un hôte inattendu : son chien, dont la présence s'avère vite importune à son géniteur.
Pendant que son ex grimpait un à un les échelons sociaux, le père n'a cessé de les descendre. Même si la raison nous en demeurera inconnue, cette blessure, cette faille, affleure à vif à chaque instant. De prime abord, ce personnage suscite notre antipathie. Ne rabroue-t-il pas sa fille pour des riens ? Ne cherche-t-il pas à tous prix à se débarrasser de l'encombrant animal familier de sa progéniture ?
Rarement rapport entre père et fille aura semblé si justement et si précisément décrit. L'ex professeur déchu n'est pas le butor attendu. Juste un être sensible empêtré dans ses paradoxes et contradictions. Un père dépassé par une fille qui grandit et dont il ne possède pas le mode d'emploi. Si replié sur lui-même qu'il en a oublié les règles essentielles de la cohabitation, voire de la communication.

• White God : l'apesanteur et la grâce

"White God" suit en parallèle l'évolution de ces deux êtres fragiles en pleine mutation et du chien qui, abandonné, confronté à une série d'expériences traumatiques, se transforme progressivement en bête féroce.
Au fur et à mesure que le père et la fille s'apprivoisent et gagnent en humanité, l'animal perd tout lien avec le monde des hommes.
Bouleversant dans l'intime, flamboyant dans l'épique, Kornél Mundruczó est littéralement porté par des acteurs étonnants. De Zsófia Psotta (Lili, la fille) au droopyesque Sándor Zsótér (Daniel, le père), mais également toute une galerie de personnages secondaires qui, fusse l'espace d'une courte scène, possèdent une densité et une vérité rares.

• White God : l'apesanteur et la grâce

Ce qui surprend ici, c'est l'absence de toute gratuité ou redondance. Chaque élément est avant tout au service de l'histoire et de ses héros. Ainsi la direction photo ; elle ne sacrifie jamais la chair, la matière du récit et sa touchante humanité au plaisir de la belle image, et sait quand il le faut se faire discrète. Mais quand les aléas du scénario l'exigent, elle devient d'une beauté renversante, et rend certaines scènes inoubliables. "White God" n'est pas un grand film de SF ou un superbe film hongrois. C'est du grand cinéma tout court.

• White God : l'apesanteur et la grâce

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans sur grand écran

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• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Parmi les écrivains dont les actes ternissent la réputation littéraire, le cas Louis-Ferdinand Céline, un demi-siècle après sa disparition, demeure sans doute le plus problématique.

Il est particulièrement déstabilisant de penser que celui qui accoucha la littérature moderne au forceps fut aussi le pamphlétaire antisémite des "Beaux draps" de "L'école des cadavres" ou de "Bagatelles pour un massacre". Ouvrages publiés aux périodes les plus troubles de notre histoire.

Nombre d'artistes compromis lors de la seconde guerre mondiale nous semblent aujourd'hui obsolètes, du pompeux Gabriel d'Annunzio au poussiéreux Drieu De La Rochelle. Quelques superbes envolées lyriques chez le premier, une poignée de portraits saisissants chez l'autre suffisent à peine à les sauver de l'oubli le plus complet. L'extrême modernité de Céline, la puissance de son génie, sont paradoxalement les vertus qui le condamnent et le rendent inexcusable.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Que Céline fût antisémite (ainsi que d'ailleurs homophobe et misogyne) avant-guerre est certes choquant, mais compréhensible à défaut d'être acceptable. Une part de l'intelligentsia d'alors l'était sans aucun état d'âme. On en trouve ainsi des traces chez des auteurs à priori peu suspects comme Chesterton ou Cendrars. Ce qui passe mal, en revanche, c'est qu'il maintint une position dès lors criminogène pendant l'Occupation.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Depuis quelques années, il semble que cette énigme littéraire interpelle le monde du théâtre. Après l'estomaquant "Dieu qu'ils étaient lourds", porté par un Marc-Henri Lamande impérial, Denis Lavant endosse avec superbe la défroque de l'ermite de Meudon. "Faire danser les alligators sur la flûte de Pan" (une formulation de Céline lui-même) s'inspire d'une matière abondante : la correspondance de Céline. Tâche d'une ampleur pharaonique que celle qui consiste à organiser une structure théâtrale à partir d'une telle masse, aussi volumineuse qu'hétéroclite. Cela exige tout à la fois une grande rigueur et un certain nombre de partis-pris subjectifs. Un pari risqué pour Emile Brami mais dont l'enjeu vaut la peine : ne pas faire entendre un seul mot qui ne fut de Céline lui-même. Quitte à mélanger des missives d'époques différentes, pour mieux faire toucher du doigt une incontestable unité de pensée, y compris dans l'ignominie.

Denis Lavant incarne de manière magistrale les troublants paradoxes de cet homme de génie. Céline l'écorché vif qu'on admire et déteste ; Céline le maître explorateur des lettres modernes qui en quelques mots nous donne une renversante leçon de littérature et de vie ; Céline le provocateur qui s'attache à se rendre inacceptable aux yeux de tous par des positions extrêmes ; ou qui en quelques phrases lapide les plus grands auteurs de la première moitié du XXème siècle, avec une mauvaise foi réjouissante, bien qu’entachée parfois d’à-priori douteux.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Ces doubles emboîtés l'un dans l'autre, à la manière de poupées russes, prennent place dans le corps frêle de l'acteur. Son jeu s'articule à merveille dans la mise en scène minimaliste mais précise de Ivan Morane qui tire parti du moindre objet, du moindre élément de décor. Un lit, une cuvette, un broc, une chaise deviennent éléments d'un théâtre gestuel dans lequel l'acteur excelle.

Nul ne peut, physiquement, être plus éloigné du romancier de "Voyage au bout de la nuit" que Denis Lavant. Nul ne lui ressemble pourtant davantage sur scène. Une modulation spécifique de la voix, une attitude physique particulière et nous voici transportés dans l'intimité du grand homme.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Lavant appartient à cette catégorie d'acteurs "bigger than life" qui excellent dans le septième art mais peinent à y trouver leur place. Auxquels la magie des planches confère toute leur grandeur. Comédien fétiche de Leos Carax, tournant pléthore de films d'auteurs souvent restés confidentiels, il habite chaque seconde de "Faire danser les alligators …" avec une intensité rare. Vociférant, susurrant, ou adoptant le ton de la confidence, s'occupant de ses affaires tout en nous livrant le fond de sa pensée, c'est peu dire qu'il brûle les planches. Avec une maîtrise pyromaniaque extrême, il les incendie avec une jubilation féroce. Perturbante déstabilisante, drôle parfois, une pièce en tous cas indispensable.

"Faire danser les alligators sur la flûte de Pan" au théâtre de l'Oeuvre pour jusqu'au 11 janvier 2015

Pascal Perrot, texte 
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Esprit jeune, non merci

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Esprit jeune, non merci

Parmi les expressions dont mésuse l'époque, peu m'ont semblé si ridicules, si injustifiées que d'"avoir l'esprit jeune". Je me flatte d'avoir l'esprit vieux, il m'a fallu longtemps pour en arriver là ; c'est une conquête, pas une déchéance.

• Esprit jeune, non merci

On tend trop souvent à confondre symboles et réalité de terrain. Un réel particulièrement flexible qui ne saurait correspondre aux certitudes d'hier. A quel âge s'inscrit sur nos fronts cette dénomination discriminante : vieux ? A quarante ? Cinquante ? Soixante ? Soixante-dix ? Personne ne saurait le déterminer avec une extrême précision. Cela dépend toujours du point de vue et de l'interlocuteur.

On confond non moins souvent des qualités essentielles à la vie et celles associées à une tranche d'âge. Curiosité, capacité d'émerveillement ou d'indignation appartiennent, par exemple, à cette catégorie-là.

• Esprit jeune, non merci

L'esprit jeune comporte la plupart du temps un corolaire non moins nocif : "il est resté jeune" ou "il est jeune dans sa tête". Franchement, quel intérêt ? Celui qui serait "resté jeune" ou "jeune dans sa tête" ne saurait plus rien apporter à personne. Si jeunes et "vieux" se situent sur un même plan de réalité, adoptent strictement les mêmes codes et les mêmes valeurs à leur expérience du vivant, la transmission intergénérationnelle devient extrêmement complexe. Forme particulièrement perverse du complexe de Peter Pan.

• Esprit jeune, non merci

Que dire alors de ces oppositions quelquefois nécessaires à la construction de l'individu ?

On a vu jadis les dégâts du statut "parent-copain" qui a laissé sur le carreau nombre d'adolescents, devenus plus tard "adulescents" sans passer par le stade adulte. On commence tout juste à mesurer les ravages du fameux esprit jeune en termes de maturité et d'équilibre émotionnel.

Pour toutes ces raisons et bien d'autres, refuser définitivement cet encombrant "esprit jeune" me semble pratiquement relever aujourd'hui du devoir civique.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans tout y passe

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• Les livres de ma vie

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Les livres de ma vie

Un autre livre. Encore un. J’évite de m’attarder sur les pensées contradictoires qui peuvent retenir mon geste, m’épargner un nouvel achat, un encombrement de plus. Mes bibliothèques débordent d’ouvrages lus, commencés, feuilletés, relus, ou tout juste déposés sur les étagères. Mais je ne peux déjà plus y renoncer. J’en tripote la couverture du bout des doigts, regarde de nouveau le titre, le nom de l’auteur. Souris imperceptiblement de jubilation coupable, de complicité imaginée.

J’achète des livres, régulièrement. Sentiment de plénitude, évanescent mais très fort. Impression d’incorporer, en même temps que l’objet-livre que j’achète, tout le savoir qu’il contient. De faire miennes les émotions, les fulgurances qui le colorent. Comme s’il suffisait de posséder les feuilles qui en consignent le sens pour en intégrer la portée. Qu’importe qu’elles soient lues ou non, elles sont là, présentes. Potentiellement accessibles. Elles font partie de ma vie.

• Les livres de ma vie

Je regarde mes étagères, chaque ouvrage est une tête bien-aimée, disponible, prête à s’animer pour répondre au besoin du moment, à une question qui pointe. A un accès de solitude. Je vérifie, me rassure, projette de nouveaux rendez-vous, répertorie, redécouvre, picore des phrases au hasard… Proust, Bataille, Gracq, Montaigne, Apollinaire… ces hommes sont à portée de main, chez moi, avec moi.

Il ne me suffit pas d’aimer certains auteurs : j’ai besoin de leur proximité. Les incorporer autant que je suis possédée par eux. Comme si, faisant partie de mon intérieur, ils finissaient par devenir une part de moi, spirituelle mais aussi charnelle. Matérielle.

Emprunté, un livre perd sa matière, il me tient à distance. Je le lis comme on rendrait visite à un étranger ; avec plaisir, mais tout en retenue. Et certaines catégories résistent à cette légèreté. Les essais, les correspondances, la poésie, la « grande » littérature… je traverse alors le livre dont je sais devoir me séparer. Je le parcours avec une certaine hauteur, pour ne pas m’y attacher, tout en me promettant de l’acheter dès que possible.

C’est ce même doute qui m’assaille à la sortie de la librairie. Et un bombardement de questions oiseuses à ce stade. Elles n’ont pas été posées au bon moment, confirmation que la justesse est aussi une histoire de pertinence temporelle. A moins que ce ne soit leur caractère spécieux qui les autorise soudain à éclater de mille feux. Si c’était un livre de trop ? Où trouver le temps de lire ? Je l’ai peut-être déjà ? Pourquoi l’ai-je acheté ? Je vais le mettre où, celui-là ?

• Les livres de ma vie

Il est déjà chez moi. Et en fonction de la valeur impalpable mais non moins précise que je lui octroie, je lui réserverai telle ou telle place. L’éclatement spatial des livres est une constellation de mon intimité avec leurs auteurs.

Il y a ceux qui dorment à mes côtés, dont je caresse de temps en temps certaines pages, comme ces photos que l’on regarde parfois pour raviver des présences à plat. Place de haut choix, fusion si l’on veut. Seraient-ils plus résistants, je les mettrais dans mon lit.
Privilégiés aussi, les livres à ma droite, dans le bureau. A portée de main, de regard. Ce sont des textes où l’auteur s’expose, se donne. Pensées, journaux, poèmes, correspondances… Ou les dictionnaires et outils de travail. Tout près aussi. Le plus près possible, les grands écrits. Littérature qui donne toute son importance à la langue ou à la pensée.

Le plus près possible, non sans regretter à chaque fois d’avoir à éloigner de moi tel ou tel livre sous la contrainte de l’espace, qui me fixe des limites physiques et impose le réagencement permanent de ces objets aussitôt fétichisés.

• Les livres de ma vie

Puis il y a le reste. Avec une hiérarchie précise comme un nuancier de couleurs, mais comme lui, sans scission tranchée. Les étagères du haut, celles du bas, l’autre extrémité… là s’entassent les autres livres. Ceux que j’aime bien.

Moins visibles, de moins en moins visibles, sous les autres, derrière, dans des placards fermés… les auteurs que j’apprécie encore moins. Ou ceux que je ne suis pas fière d’avoir lus. Ceux que je ne toucherai plus.

Mon sac pèse de ma nouvelle acquisition. Et je ne peux m’empêcher de penser que ce que j’aime, ceux que j’adore sont aussi encombrements dans ma vie. Source de joie, mais aussi d'envahissement. A eux, toute la place.

Gracia Bejjani-Perrot, texte et graphisme

Publié dans tout y passe

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• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Longtemps je me suis défié de Djian … Etait-ce sa "gueule d'atmosphère", si proche de l'image type du "beau ténébreux" qu'elle eût pu s'afficher sans peine en poster dans la chambre d'une ado goth ? Sa surmédiatisation, parfois proche de l'overdose, par des journalistes persuadés d'avoir découvert le Bukowski français , en outre "présentable" ? Bien sûr, tout cela participa sans doute à un certain agacement de ma part, d'où découlait une sorte de distance.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Ce ne furent pourtant pas les raisons principales de ma mise en quarantaine littéraire de l'auteur de "37°2 le matin". L'élément déclencheur fut la lecture des premières pages de "Sotos". La désagréable sensation d'assister à un démarquage parfois proche du copié/collé du début de "La route de Los Angeles". Parmi ceux qui, consciemment ou non, ont suivi les nouvelles perspectives d'écriture ouvertes par les livres de John Fante, je trouvais Ravalec autrement plus doué. Evitant avec brio la caricature comme la photocopie, traçant une voie stylistique originale et racée, poussant sa recherche dans d'autres directions et ne se laissant pas écraser par son glorieux inspirateur.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Je n'ai jamais rouvert "Sotos" et j'ai déserté Djian. Les années s'écoulèrent. Philippe Djian avait perdu son statut de "phénomène de mode" mais il était toujours là. Et progressivement le doute m'ébranla. N'étais-je pas passé à côté de quelque chose d'important ? Et s'il fallait se choisir des modèles pour en pomper la substantifique moelle, Fante ne valait-il pas mieux après tout que Guy Des Cars ? Philippe Djian avait, pour le moins, bon goût quant à ses sources d'inspiration.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Ainsi, de fil en aiguille, en suis-je venu à me pencher de nouveau sur le cas Djian. Sans souci chronologique. Ne pas nécessairement m'attaquer au plus récent, ni au plus connu de ses livres. Je décidai d'effectuer une réactualisation de mes connaissances djianesques en douceur, commençant par ses histoires courtes. "Crocodiles" et "50 contre un" ébranlèrent sérieusement mes réticences initiales. Recueils inégaux certes (à l'instar de ceux de Vincent Ravalec) mais où brillent quelques purs diamants.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Principalement lorsque l'auteur omet de vouloir à tous prix mixer et synthétiser John Fante et Bukowski dans un même récit (en gros, on boit beaucoup pour oublier que l'existence est décevante et l'on glorifie les perdants dans une époque où "gagner" c'est se perdre). Alors le verbe s'écoule, fluide toujours, éblouissant parfois, avec un sens de la formule qui n'a plus rien de la pose, mais donne un poids de chair à des personnages aux prises avec les petites ironies de la vie.

J'ai senti l'erreur de mon jugement premier : loin d'être le moine copiste de la littérature qui cogne et vous empoigne, l'auteur voyait sa propre créativité, réelle, étouffée sous le poids de ses idoles. Quand il s'en affranchissait enfin, son écriture pouvait prendre toute sa place et toute son ampleur. Ainsi de grands artistes ont-ils vu leurs débuts compromis par une trop grande déférence à leurs maîtres.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Il ne me restait plus qu'à effectuer le grand saut : passer sur le versant romancier de notre homme. Le hasard a voulu que je tombe sur "Echine". Ce fût un livre estomaquant, rempli jusqu'à la gueule de choses bouleversantes, sans pour autant jamais donner de sentiment de saturation. La couleur sombre y est naturellement présente, mais elle est toujours sous-jacente, et ne se présente jamais en tant qu'unique possible.

Autour d'une histoire minimale, Djian dessine une galerie de personnage plus vrais que nature, qui nous deviennent soudainement très proches, y compris les moins propices à l'empathie. Pas un instant, nous ne décollons du récit de leurs heurts et malheurs. Djian mêle habilement un lyrisme discret à une approche plus directe, plus frontale du lecteur (celle précisément initiée par Fante et prolongée par Bukowski). Un style toujours au service du propos, conférant une incroyable densité à chacun de ses anti-héros. Fourmillant de réflexions percutantes, pertinentes et impertinentes à la fois, sur la littérature, la complexité des relations amicales entre personnes de sexe opposé, l'éducation des enfants, le romancier ne truque pas. Se refusant à sacrifier à la légende urbaine de l'écriture sèche comme à céder aux sirènes du pathos, il parvient sans ces deux béquilles à susciter de puissantes émotions, qui vous empoignent au détour d'une phrase ou d'une scène du livre.

A l'heure où s'amplifie un débat en sourdine (littérature "de gare" ou littérature tout court ?) peut-être serait-il temps de prendre du recul. S'il ne se hisse guère aux hauteurs des écrivains qu'il révère (ce qu'on ne saurait reprocher à quelqu'un qui admire Hemingway, Faulkner et Brautigan) Djian a de la gueule ou du style, ce qui en temps de paupérisation romanesque, n'est guère chose à négliger.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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