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• Les livres de ma vie

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Les livres de ma vie

Un autre livre. Encore un. J’évite de m’attarder sur les pensées contradictoires qui peuvent retenir mon geste, m’épargner un nouvel achat, un encombrement de plus. Mes bibliothèques débordent d’ouvrages lus, commencés, feuilletés, relus, ou tout juste déposés sur les étagères. Mais je ne peux déjà plus y renoncer. J’en tripote la couverture du bout des doigts, regarde de nouveau le titre, le nom de l’auteur. Souris imperceptiblement de jubilation coupable, de complicité imaginée.

J’achète des livres, régulièrement. Sentiment de plénitude, évanescent mais très fort. Impression d’incorporer, en même temps que l’objet-livre que j’achète, tout le savoir qu’il contient. De faire miennes les émotions, les fulgurances qui le colorent. Comme s’il suffisait de posséder les feuilles qui en consignent le sens pour en intégrer la portée. Qu’importe qu’elles soient lues ou non, elles sont là, présentes. Potentiellement accessibles. Elles font partie de ma vie.

• Les livres de ma vie

Je regarde mes étagères, chaque ouvrage est une tête bien-aimée, disponible, prête à s’animer pour répondre au besoin du moment, à une question qui pointe. A un accès de solitude. Je vérifie, me rassure, projette de nouveaux rendez-vous, répertorie, redécouvre, picore des phrases au hasard… Proust, Bataille, Gracq, Montaigne, Apollinaire… ces hommes sont à portée de main, chez moi, avec moi.

Il ne me suffit pas d’aimer certains auteurs : j’ai besoin de leur proximité. Les incorporer autant que je suis possédée par eux. Comme si, faisant partie de mon intérieur, ils finissaient par devenir une part de moi, spirituelle mais aussi charnelle. Matérielle.

Emprunté, un livre perd sa matière, il me tient à distance. Je le lis comme on rendrait visite à un étranger ; avec plaisir, mais tout en retenue. Et certaines catégories résistent à cette légèreté. Les essais, les correspondances, la poésie, la « grande » littérature… je traverse alors le livre dont je sais devoir me séparer. Je le parcours avec une certaine hauteur, pour ne pas m’y attacher, tout en me promettant de l’acheter dès que possible.

C’est ce même doute qui m’assaille à la sortie de la librairie. Et un bombardement de questions oiseuses à ce stade. Elles n’ont pas été posées au bon moment, confirmation que la justesse est aussi une histoire de pertinence temporelle. A moins que ce ne soit leur caractère spécieux qui les autorise soudain à éclater de mille feux. Si c’était un livre de trop ? Où trouver le temps de lire ? Je l’ai peut-être déjà ? Pourquoi l’ai-je acheté ? Je vais le mettre où, celui-là ?

• Les livres de ma vie

Il est déjà chez moi. Et en fonction de la valeur impalpable mais non moins précise que je lui octroie, je lui réserverai telle ou telle place. L’éclatement spatial des livres est une constellation de mon intimité avec leurs auteurs.

Il y a ceux qui dorment à mes côtés, dont je caresse de temps en temps certaines pages, comme ces photos que l’on regarde parfois pour raviver des présences à plat. Place de haut choix, fusion si l’on veut. Seraient-ils plus résistants, je les mettrais dans mon lit.
Privilégiés aussi, les livres à ma droite, dans le bureau. A portée de main, de regard. Ce sont des textes où l’auteur s’expose, se donne. Pensées, journaux, poèmes, correspondances… Ou les dictionnaires et outils de travail. Tout près aussi. Le plus près possible, les grands écrits. Littérature qui donne toute son importance à la langue ou à la pensée.

Le plus près possible, non sans regretter à chaque fois d’avoir à éloigner de moi tel ou tel livre sous la contrainte de l’espace, qui me fixe des limites physiques et impose le réagencement permanent de ces objets aussitôt fétichisés.

• Les livres de ma vie

Puis il y a le reste. Avec une hiérarchie précise comme un nuancier de couleurs, mais comme lui, sans scission tranchée. Les étagères du haut, celles du bas, l’autre extrémité… là s’entassent les autres livres. Ceux que j’aime bien.

Moins visibles, de moins en moins visibles, sous les autres, derrière, dans des placards fermés… les auteurs que j’apprécie encore moins. Ou ceux que je ne suis pas fière d’avoir lus. Ceux que je ne toucherai plus.

Mon sac pèse de ma nouvelle acquisition. Et je ne peux m’empêcher de penser que ce que j’aime, ceux que j’adore sont aussi encombrements dans ma vie. Source de joie, mais aussi d'envahissement. A eux, toute la place.

Gracia Bejjani-Perrot, texte et graphisme

Publié dans tout y passe

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• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Longtemps je me suis défié de Djian … Etait-ce sa "gueule d'atmosphère", si proche de l'image type du "beau ténébreux" qu'elle eût pu s'afficher sans peine en poster dans la chambre d'une ado goth ? Sa surmédiatisation, parfois proche de l'overdose, par des journalistes persuadés d'avoir découvert le Bukowski français , en outre "présentable" ? Bien sûr, tout cela participa sans doute à un certain agacement de ma part, d'où découlait une sorte de distance.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Ce ne furent pourtant pas les raisons principales de ma mise en quarantaine littéraire de l'auteur de "37°2 le matin". L'élément déclencheur fut la lecture des premières pages de "Sotos". La désagréable sensation d'assister à un démarquage parfois proche du copié/collé du début de "La route de Los Angeles". Parmi ceux qui, consciemment ou non, ont suivi les nouvelles perspectives d'écriture ouvertes par les livres de John Fante, je trouvais Ravalec autrement plus doué. Evitant avec brio la caricature comme la photocopie, traçant une voie stylistique originale et racée, poussant sa recherche dans d'autres directions et ne se laissant pas écraser par son glorieux inspirateur.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Je n'ai jamais rouvert "Sotos" et j'ai déserté Djian. Les années s'écoulèrent. Philippe Djian avait perdu son statut de "phénomène de mode" mais il était toujours là. Et progressivement le doute m'ébranla. N'étais-je pas passé à côté de quelque chose d'important ? Et s'il fallait se choisir des modèles pour en pomper la substantifique moelle, Fante ne valait-il pas mieux après tout que Guy Des Cars ? Philippe Djian avait, pour le moins, bon goût quant à ses sources d'inspiration.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Ainsi, de fil en aiguille, en suis-je venu à me pencher de nouveau sur le cas Djian. Sans souci chronologique. Ne pas nécessairement m'attaquer au plus récent, ni au plus connu de ses livres. Je décidai d'effectuer une réactualisation de mes connaissances djianesques en douceur, commençant par ses histoires courtes. "Crocodiles" et "50 contre un" ébranlèrent sérieusement mes réticences initiales. Recueils inégaux certes (à l'instar de ceux de Vincent Ravalec) mais où brillent quelques purs diamants.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Principalement lorsque l'auteur omet de vouloir à tous prix mixer et synthétiser John Fante et Bukowski dans un même récit (en gros, on boit beaucoup pour oublier que l'existence est décevante et l'on glorifie les perdants dans une époque où "gagner" c'est se perdre). Alors le verbe s'écoule, fluide toujours, éblouissant parfois, avec un sens de la formule qui n'a plus rien de la pose, mais donne un poids de chair à des personnages aux prises avec les petites ironies de la vie.

J'ai senti l'erreur de mon jugement premier : loin d'être le moine copiste de la littérature qui cogne et vous empoigne, l'auteur voyait sa propre créativité, réelle, étouffée sous le poids de ses idoles. Quand il s'en affranchissait enfin, son écriture pouvait prendre toute sa place et toute son ampleur. Ainsi de grands artistes ont-ils vu leurs débuts compromis par une trop grande déférence à leurs maîtres.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Il ne me restait plus qu'à effectuer le grand saut : passer sur le versant romancier de notre homme. Le hasard a voulu que je tombe sur "Echine". Ce fût un livre estomaquant, rempli jusqu'à la gueule de choses bouleversantes, sans pour autant jamais donner de sentiment de saturation. La couleur sombre y est naturellement présente, mais elle est toujours sous-jacente, et ne se présente jamais en tant qu'unique possible.

Autour d'une histoire minimale, Djian dessine une galerie de personnage plus vrais que nature, qui nous deviennent soudainement très proches, y compris les moins propices à l'empathie. Pas un instant, nous ne décollons du récit de leurs heurts et malheurs. Djian mêle habilement un lyrisme discret à une approche plus directe, plus frontale du lecteur (celle précisément initiée par Fante et prolongée par Bukowski). Un style toujours au service du propos, conférant une incroyable densité à chacun de ses anti-héros. Fourmillant de réflexions percutantes, pertinentes et impertinentes à la fois, sur la littérature, la complexité des relations amicales entre personnes de sexe opposé, l'éducation des enfants, le romancier ne truque pas. Se refusant à sacrifier à la légende urbaine de l'écriture sèche comme à céder aux sirènes du pathos, il parvient sans ces deux béquilles à susciter de puissantes émotions, qui vous empoignent au détour d'une phrase ou d'une scène du livre.

A l'heure où s'amplifie un débat en sourdine (littérature "de gare" ou littérature tout court ?) peut-être serait-il temps de prendre du recul. S'il ne se hisse guère aux hauteurs des écrivains qu'il révère (ce qu'on ne saurait reprocher à quelqu'un qui admire Hemingway, Faulkner et Brautigan) Djian a de la gueule ou du style, ce qui en temps de paupérisation romanesque, n'est guère chose à négliger.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Maps to the stars : une leçon de ténèbres

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Maps to the stars : une leçon de ténèbres

Dans l'art complexe du conte cruel, David Cronenberg excelle. Métissage ébouriffant de Grimm, de Bukowski et de la tragédie grecque. Malédictions familiales, héros déchus, êtres condamnés par avance s'y télescopent en de violentes catharsis.

Une "tradition" que le cinéaste canadien a solidement contribué à établir, et dont il livre avec "Maps to the stars" une brillante démonstration, incorrecte et jubilatoire jusqu'à la dernière seconde.

• Maps to the stars : une leçon de ténèbres

D'une fluidité parfaite, sans un seul instant de trop, parcourue de sombres fulgurances et portée par une direction d'acteurs au cordeau, "Maps to the stars" s'offre pourtant le luxe de savoureux "private jokes". Cronenberg y cite dans un même élan ses inspirateurs et ses héritiers. Ceux dont l'œuvre n'aurait pu accéder à la lumière du jour si le réalisateur n'avait, depuis quelques décennies, joué les défricheurs acharnés avec ses dérangeants et déstabilisants opus.

Que ses personnages ayant perdu toute valeur morale ou éthique, déconnectés du sens de la réalité semblent sortis tout droit d'un roman de Bret Easton Ellis ne doit probablement rien au hasard. Pas davantage que de convoquer John Cusack, l'acteur des "Arnaqueurs" (inspiré du roman de Jim Thompson, maître du roman noir s'il en est) et, Mia Wasikowska vue récemment dans "Stoker" de Park Chan Wook.

• Maps to the stars : une leçon de ténèbres

Un peu comme si le maestro du noir venait donner une leçon de ténèbres à ses enfants illégitimes. Car le créateur de "American Psycho" comme le metteur en scène de "Old Boy" ont, qu'elle soit assumée ou non, consciente ou non, une dette envers le créateur de "Chromosome 3", de "Faux semblants" et de "Dead Zone".

Il serait simpliste de réduire "Maps to the stars" à une charge contre Hollywood Babylone, et de pleurer la transformation d'un cinéaste subversif en nouveau père la morale. Un pas que certains critiques n'ont guère hésité à franchir. La mecque du septième art est avant tout le lieu à partir duquel peuvent prendre corps toutes les métaphores cronenbergiennes. 

Quel endroit mieux que le terreau de toutes les illusions et le tombeau des rêves brisés serait plus apte à incarner notre perte de la notion même de réalité ? La désincarnation des sens et de la sensibilité ? Un espace où l'on s'habitue tant à truquer les émotions qu'on peine à reconnaître quelles sont nos sensations réelles.

• Maps to the stars : une leçon de ténèbres
• Maps to the stars : une leçon de ténèbres

Une partition sans fausse note, portée par des interprètes dont Cronenberg a su extraire la substantifique moëlle. Julianne Moore, que l'on a rarement vue aussi investie, aussi habitée par son personnage. Exposée, vulnérable, terrifiante, renversante d'un bout à l'autre.

Mia Wasikowska, aussi scotchante, voire davantage que dans "Stoker". Elle est la briseuse de miroirs, l'arracheuse de masques qui révèle chacun à sa vraie nature. Elle évoque tout à la fois la douceur et le danger ; inspire la peur et la compassion.

• Maps to the stars : une leçon de ténèbres

Ex-enfant star et pré-ado odieux, le personnage incarné par Evan Bird arrive aussi à nous toucher quand il se révèle nu et écorché, perdu sans le moindre point de repère. Le jeune acteur se montre tout à fait exceptionnel dans ce rôle.

Sans être déshonorante, loin s'en faut, la prestation de Robert Pattinson pâtit quelque peu de la présence de tels monstres de cinéma.

Cru, choquant, déstabilisant "Map to the stars" est un Cronenberg grande cuvée, un miroir noir qui capte avec panache les replis les plus tortueux de nos modernes errances.

Pascal Perrot, texte
Gracia-Bejjani Perrot, graphisme

 

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• Van Gogh/Artaud : piège à touristes !

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Van Gogh/Artaud : piège à touristes !

Nous rendre évidentes les passerelles entre artistes de nationalités et d'époques différentes ; élargir notre compréhension d'un peintre que nous pensions connaître en l'abordant sous un angle inédit ; mettre en relief un courant artistique, une période de l'histoire de l'art et les pulsions qui l'animaient : tels devraient à mon sens être les objectifs premiers de toute exposition thématique qui se respecte.

Avec "Van Gogh/Artaud : le suicidé de la société", le musée d'Orsay n'assure pas ce minimum syndical là. S'il flatte en dépit de tout l'œil du visiteur, il n'en insulte pas moins son intelligence.

Sur le papier pourtant le projet semblait viable, voire émoustillant…

• Van Gogh/Artaud : piège à touristes !

Il convient tout d'abord d'en savoir la genèse : en 1947, le galeriste Pierre Loeb suggère à Antonin Artaud d'écrire sur le hollandais maudit. L'écrivain tourmenté, qui sort de plusieurs années en hôpital psychiatrique, n'est-il pas le mieux placé pour écrire sur la dégradation mentale de l'auteur des "Tournesols" ? Le Momo décline sans façons ce qui sent -déjà !- l'idée marketing à plein nez.

Ce qui incite l'auteur du "Théâtre et son double" à revenir sur sa décision initiale : il est outré par la parution du livre "Du démon de Van Gogh", dû à la plume d'un psychiatre, François-Joachim Beer. Une sorte de portrait clinique tendant à valider la démence du peintre. Or cette "folie", Artaud la réfute violemment. C'est en révolte contre cette œuvre qu'il écrira "Van Gogh, suicidé de la société". Pour lui, c'est l'organisme social tout entier qui par son refus, son rejet, a conduit l'homme à l'oreille coupée au suicide.

• Van Gogh/Artaud : piège à touristes !

L'œuvre de Vincent vue à travers l'œil fulgurant d'Antonin : un concept qui à priori ne devrait pas être exempt de quelque fulgurance. Mais il eut pour cela fallu quelque finesse et l'idée de génie fait flop.

La confrontation certes nécessitait des trésors de subtilité, tout faux-pas risquant d'entraîner l'expo dans la direction rejetée par Artaud. Toutefois, elle demeurait possible. Orsay y a préféré une superposition sans goût.

Le "recyclage" des toiles les plus célèbres du maître d'Arles, souvent déjà vues ailleurs, ne se justifie qu'à peine par quelques phrases issues de l'ouvrage d'Artaud, disséminées avec parcimonie, au gré d'une scénographie indigente.

• Van Gogh/Artaud : piège à touristes !
• Van Gogh/Artaud : piège à touristes !

Quant aux œuvres plastiques de l'insurgé de Rodez, elles se limitent à peine à la "portion congrue". Tout juste une dizaine s'étoilant sur un mur.

Comme s'il s'agissait d'un cousin scandaleux isolé dans un coin de la salle où se tient le festin.

Choisir une thématique à risques et refuser d'en prendre aucun : C'est le dérangeant paradoxe de cette expo sans fond ni forme.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Tronchet (2) Raymond Calbuth, un seigneur en pantoufles

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Tronchet (2) Raymond Calbuth, un seigneur en pantoufles

Premier né d'une grande famille d'asociaux haut en couleurs, Raymond Calbuth est l'une des créatures les plus étranges qui soient. Croisement improbable de Candide, des Bidochon et d'Ignatius Reilly ("La conjuration des imbéciles"), l'incident le plus banal devient, avec lui, une épopée digne de l'Odyssée. Champion du décorticage de vache qui rit -ah, la fameuse languette rouge…-, c'est un aventurier du quotidien "on ne sait jamais où je serai… tantôt dans la cuisine, tantôt dans le salon, tantôt dans l'entrée", bat régulièrement ses propres records d'endurance sexuelle - lesquels se comptent en secondes- et déclare à son épouse "jamais plus de cinquante ans avec la même femme".

• Tronchet (2) Raymond Calbuth, un seigneur en pantoufles

Les petits déjeuners prennent l'allure de parties d'échec où le déplacement du beurrier peut vous prendre par surprise. La machine à laver qui tourne ou le poulet qui rôtit - il n'avait aucune chance dès le début- sont des spectacles que les Calbuth suivent avec passion.

Peignoir rouge matelassé, grosses lunettes, quelques cheveux épars sur le haut du crâne, Raymond Calbuth est un retraité frénétique, qui chasse le chariot sauvage dans les supermarchés ou fait de la plongée sous-marine dans sa baignoire. Attention aux seuils de décompression ! Dans ses grandes envolées lyriques, Calbuth évoque parfois Achille Talon, mais sa distorsion permanente du réel en ferait plutôt le cousin tendre de Léon La Terreur.

• Tronchet (2) Raymond Calbuth, un seigneur en pantoufles

Raymond forme avec Monique un couple amoureux et solide. Elle accepte avec bonhomie son machisme tranquille et le suit dans chacune de ses aventures, même et surtout les plus improbables. Elle y ajoute parfois le grain de sel de son bon sens terrien. Jamais cependant elle ne sous-estime l'importance des enjeux fixés par lui qui, en retour, lui témoigne chaque jour son affection, fût-ce sous les formes les plus délirantes.

Le symbole de leur amour : leurs deux dentiers baignant dans le même verre.

• Tronchet (2) Raymond Calbuth, un seigneur en pantoufles

Les Calbuth sont comme des enfants réinventant le monde à chaque instant. Le supermarché devient une jungle où toutes les odyssées prennent corps. Il n'est pas rare d'y croiser des caddies à l'état sauvage.

Chaque micro-événement devient, dans l'existence des Calbuth, l'occasion d'une turbulente saga. Le petit-déjeuner, sur une table en damier, se métamorphose en partie d'échecs. Une tartine trempée dans le bol, une cuillère avancée peuvent remettre en cause la victoire de Raymond. Le diner avec les voisins devient "concours de discussion". Et lorsque ça chauffe un peu trop entre USA et URSS, on peut faire confiance en Calbuth pour ramener les deux grands à la raison. D'ailleurs, le silence dont ils honorent ses lettres est éloquent.

• Tronchet (2) Raymond Calbuth, un seigneur en pantoufles

Monique Calbuth, en dépit des apparences, est loin d'être un faire-valoir. Un amour sincère et profond l'unit à son seigneur en pantoufles. Elle est son facteur d'équilibre et sait le ramener en douceur au réel quand ses délires prennent trop d'ampleur.

• Tronchet (2) Raymond Calbuth, un seigneur en pantoufles

Les Calbuth, comme tous les personnages de Tronchet, sont socialement et géographiquement situés, ce qui confère une vérité, une densité, une crédibilité étonnantes à leurs extravagances. Comme les Poissart et Jean-Claude Tergal, qu'ils croiseront d'ailleurs brièvement, ils habitent Ronchin, commune du Nord sise dans la banlieue lilloise. Et s'il est peu probable que vous y croisiez les Calbuth, ceux-ci demeurent à la cité ce que Tarascon est à Tartarin : une carte d'entrée dans les mythes et légendes de notre époque.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Pour lire la 1ère partie consacrée à Tronchet....

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• ONJ, démons et merveilles

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• ONJ, démons et merveilles

L'ONJ version Olivier Benoît est une fabuleuse bête hybride, composite ébouriffant des musiques qui ont secoué le XXème siècle. On s'étonne de sa souplesse, de sa prodigieuse énergie. Aucune trace de "couture"; les articulations fonctionnent avec une belle fluidité. L'Orchestre National de Jazz adopte dès lors une forme relativement inédite : il n'est plus seulement passeur des grandes compositions passées, ni étendard d'une musique actuelle. L'ONJ jette un pont non seulement entre des musiques que tout oppose apparemment, mais suit sans s'essouffler une ligne droite qui va du passé au futur.

• ONJ, démons et merveilles

Toutes les formes de jazz sont là, des plus séduisantes aux plus rudes : jazz post-coltranien, jazz fusion, jazz-funk, électro-jazz, jazz-rock, mais également le free le plus pur. Ce qui amène naturellement à flirter avec la musique contemporaine. Et pourtant…

• ONJ, démons et merveilles

Tout en multipliant les ruptures de ton, Olivier Benoît conserve une remarquable homogénéité. On comprend vite que le voyage sera parfois mouvementé, qu'il comprendra des accidents de parcours, mais on a envie de suivre jusqu'au bout cette étrange odyssée, portés par la tonicité sans failles de son dynamique équipage.

• ONJ, démons et merveilles

Sur scène, l'hydre à onze têtes prend toute son ampleur. Elle déploie avec majesté ses souples anneaux et, fascinés nous l'observons dans toute sa miraculeuse monstruosité. Olivier Benoît s'entend à structurer un chaos en trompe-l'œil pour nous offrir de violentes merveilles. Au sein de ce corps composite, chaque instrument, d'abord transfondu dans la masse, affirme son identité.

• ONJ, démons et merveilles

Théo Ceccaldi, au violon et alto, aux faux airs de savant fou s'envole dans des exubérances quasi-paganiniennes. Bruno Chevillon extrait de sa contrebasse et de sa basse électrique des sons inouïs, toujours sur le fil du rasoir entre jazz classique et musiques contemporaines, un entre-deux sur lequel il danse tel un funambule. Eric Echampard, à la batterie sait se faire tour à tour percussif ou caressant, s'effacer ou exploser en magnificences exaltées.

• ONJ, démons et merveilles

La section cuivres n'est pas en reste. Langoureux, dissonants, déchainés, distillant tour à tour l'amour et l'inquiétude, la joie et la tristesse, Fabrice Martinez (trompette, buggle et saxhorn) et Fidel Fourneyron (Trombone et tuba) repoussent les limites du souffle et du son.

• ONJ, démons et merveilles

Jean Dousteyssier (clarinettes et saxophone ténor) et Hugues Mayot (saxophones et clarinette) s'imposent par paliers successifs, chaque niveau étant d'une intensité supérieure au précédent.

Confinés en début de concert à un rôle le plus souvent dévolu à la contrebasse, celui de la ponctuation sonore, dont ils s'acquittent à merveille, ils ne laissent en rien présager le feu d'artifices acoustique auquel ils ne tarderont pas à nous convier.

• ONJ, démons et merveilles

Du jazz classique au free, du stravinskien gouleyant au bebop, ils mélangent et superposent les strates d'audition avec une totale homogénéité.

A leurs côtés, les saxophones de Alexandra Grimal, dont le souffle semble souligner l'action musicale avant de littéralement exploser en un solo d'anthologie.

• ONJ, démons et merveilles

Le piano de Sophie Agnel passe avec élégance de la caresse au coup de griffe, du chuchotement au hurlement, de la joie à la panique. Entre ses mains, il devient être vivant et machine de guerre. Toucher fluide ahmadjamalien et expérimentations johncagiennes se chevauchent sans s'annihiler.

• ONJ, démons et merveilles

Presque crossover un instant, la voici le suivant penchée sur les cordes qu'elle triture, malaxe, pince, martèle...

pour en extraire des sons d'animal écorché et de folie urbaine.

• ONJ, démons et merveilles

Au sein de cet univers foisonnant, les claviers de Paul Brousseau et la guitare d'Olivier Benoît semblent demeurer un point focal de stabilité. Comme un contrepoint au déchaînement des forces musicales.

Solides, presque classiques dans leur approche jazzistique. Et paradoxalement, assurent la cohésion de l'ensemble.

Ce premier volet du projet "Europa", qui prend pour thématique une ville européenne, ici Paris, nous laisse essorés, retournés, estomaqués et, sitôt remis de nos fortes émotions, nous donne envie de connaître la suite de cette passionnante mise en danger, mise en abîme des codes musicaux en vigueur.    

Pascal Perrot, texte  
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
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• ONJ, démons et merveilles

Publié dans polyphonies

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• Le vent se lève : un dessin animé irresponsable et glauque

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Hayao_Miyazaki.jpgDire du mal des films d'animation japonais en général et de Hayao Miyazaki en particulier n'est pas particulièrement "tendance". Aussi que l'on s'apprête, dans les lignes qui suivent, à un double blasphème. Bien que plastiquement superbe, "Le vent se lève" est formellement ennuyeux, moralement indéfendable, qui plus est plombé par les tics d'une bonne part des dessins animés du Pays du Soleil Levant.

Commençons par le plus véniel des péchés miyazakiens : son désespérant conformisme aux codes de son pays en matière de film animé. Yeux en forme de boule de pétanque, animés d'une expression toutes les demi-heures, personnages statiques aux mouvements saccadés, le-vent-se-leve-affiche-du-dernier-hayao-miyazaki2.jpgabsence totale de relief et de perspective dans bien des plans. Désolé, mais ça me fige l'action et m'empêche de rentrer totalement dans les personnages. Comme l'impression de me trouver dans un dessin animé "suédé", bricolé avec les moyens du bord. Un comble quand on sait ceux dont disposent les studios Ghibli. Les laudateurs me parleront d'un style, d'une marque de fabrique. Mais pourquoi ce que l'on supporterait mal dans une animation française devrait-il être louangé ailleurs ?

Que le réalisateur ait choisi, pour ce qu'il annonce être son ultime long métrage animé, un sujet adulte et, plus audacieux encore, une biopic, avait à priori de quoi susciter l'intérêt. Encore faut-il avoir les épaules pour cela. Ne change pas de genre qui veut. Un héros myope qui, faute de pouvoir piloter, devient ingénieur en aéronautique, parrainé dans ses rêves le-vent-se-leve-affiche-du-dernier-hayao-miyazaki-affiche.jpgpar un génie de l'aviation enthousiaste et bonhomme (normal, il est Italien…) jusqu'ici ça passe à peu près… Mais ça ne va pas tarder à devenir indigeste, voire carrément insupportable. Nous n'aurons pas à attendre longtemps.

Faire pénétrer les non initiés, voire les hermétiques à la chose, dans le monde fascinant des avions n'est pas une tâche aisée. Hawks ou Spielberg y étaient parvenus. Miyazaki y échoue douloureusement. Ah ces discours techniques interminables ad nauseum !

Bien sûr, le dit héros est pris dans la spirale de la seconde guerre mondiale ; lui qui ne rêve que de "concevoir de beaux avions" doit mettre au point des bombardiers performants, ce dont il s'acquitte avec maestria. Les autres personnages ont beau nous répéter toutes les quinze répliques que "c'est un homme bien", à priori cela ne l'empêche pas vraiment de dormir.

De la même manière, tous les sujets gênants sont effleurés, puis évacués : Hitler et le nazisme, le soutien du Japon au Troisième Reich sont résumés en deux plans et deux répliques. Le héros poursuivi, pour des raisons obscures le-vent-se-leve-affiche-du-dernier-hayao-miyazaki-1.jpgpar la police secrète : à peine évoqué le sujet est sitôt passé à la trappe.

L'auteur a beau vouloir rassurer sur ses intentions en faisant citer à ses personnages des vers de Paul Valéry ( "le vent se lève, il faut tenter de vivre") ou évoquer "La montagne magique" de Thomas Mann, la pilule a bien du mal à passer. Et quand on se renseigne un peu, elle est carrément amère.

Jiro Horikoshi, un homme bien ? Vraiment ? Est-ce le terme adéquat pour l'homme qui créa les "chasseurs zéro" de sinistre mémoire. Hé oui, il s'agit bien des avions à l'origine du désastre de Pearl Harbour, qui furent utilisés par les kamikazes (dans le film, Jiro déplore qu'ils aient été tous détruits) qui rendit ses bombardiers plus légers en sacrifiant les normes de sécurité des pilotes. Après la guerre, on ne lui doit la conception que d'un seul avion de ligne (ce qui, selon Mizayaki serait son rêve).

Giovanni Baptista Caproni, le gentil mentor onirique à la belle faconde ? Une ignoble canaille qui fut le chef de l'aviation mussolinienne, inquiété après 45 pour sa participation active au régime. Une victime des circonstances ? Que nenni ! le-vent-se-leve-affiche-du-dernier-hayao-miyazaki3.jpgL'homme s'inscrit dès 26 au parti du Duce. Un fasciste à priori convaincu donc.

Faire de ces deux hommes-là de purs et doux rêveurs pris dans l'engrenage de la guerre est déjà carrément glauque. Y ajouter une love story mélo façon dame aux camélias, tirée elle d'un roman autobiographique de Hori Tatsuo, histoire de faire pleurer dans les chaumières et de bien enfoncer le clou que notre "héros" est un "homme bon" est totalement irresponsable. Vouloir jouer de ses propres ambivalences (Miyazaki est un pacifiste convaincu, pourtant fasciné par les armes de la seconde guerre mondiale) à travers un film "innocent" (ou prétendu tel) est un exercice périlleux et le cinéaste ne s'en tire pas avec les honneurs.

 

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Linda Maria Baros : Eclats de rire au bord du gouffre

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Linda_Maria_Baros_photo-Phil_Journe.jpgCertains poètes demeurent longtemps dans la catégorie "à suivre" avant que de trouver leurs marques. D'autres, au contraire, imposent d'emblée un univers dès leurs premières incursions littéraires. Linda Maria Baros appartient à cette espèce rare. D'une phrase, d'une métaphore, elle signe une identité. Une empreinte qu'entre mille on pourrait reconnaître.

Définir ce style unique est une tâche dont on ne peut s'acquitter que par un recours constant aux paradoxes et aux oxymores. C'est un tourbillon tranquille, une paisible tempête. Linda Maria Baros manie le grotesque, l'excès et les déclinaisons incorrectes de l'humour (noir, jaune, acide, grinçant, absurde) avec la générosité d'une bourrasque emportant tout sur son passage. Sans pour autant en posséder le caractère incontrôlable. Tout ici est maîtrisé, jusqu'à la moindre virgule. Et cependant extrêmement fluide. On songe à ces derviches tourneurs, emportés sur un rythme étourdissant et frénétique et qui sur une note, un signe cessent brusquement tout mouvement ou en modifient le sens.

Il serait tentant d'établir un pont entre l'œuvre de Linda Maria Baros et celle d'Angela Marinescu (LIRE ICI) ; de faire de la première l'héritière spirituelle légitime de la seconde. Ce serait tout à la fois vrai linda-maria-baros.pnget faux. Certes, les deux poétesses partagent un certain nombre de points communs. En premier lieu, elles sont toutes deux natives de Roumanie. De plus, Baros a traduit l'œuvre de Marinescu en français. On peut également arguer que les deux femmes possèdent un même humour d'écorchée vive, dont les pays d'Europe de l'Est sont souvent le creuset.

Mais la comparaison ne résiste pas à un examen plus minutieux. Excepté si l'on considère que l'héritier ne se contente pas de gérer un patrimoine, mais de le faire fructifier et de le diversifier.

Là où Marinescu arbore une ironie sèche et grinçante, l'écriture de Maria Baros est un tonitruant éclat de rire face à l'absurdité de l'existence. Son écriture est une danse. Au bord du gouffre il se peut, mais une danse joyeuse tout de même. Marinescu écrit contre, Maria Baros écrit malgré, et prend tout l'espace qu'il lui est encore possible de prendre, avec une saine gourmandise.

"La maison en lames de rasoir" est une visite guidée dans nos enfers mineurs. De la cave au grenier, chaque étage en sera minutieusement exploré. Mais le guide, malicieux, bouleverse nos repères, transforme par le langage tout ce que nous croyons connaître

" L'aube est une femme
qui brise tes fenêtres avec ses seins
- rougis sont leurs mamelons
que tètent les clochards"

"Il y a des jours où tu voudrais te faire une place
sur le rebord de la fenêtre, t'y promener en secret,
les yeux fermés, comme sur un pont hypnotique,
comme au bord d'un profond silence.
(D'en bas, seul le vide te regarde, sa hauteur.) "

Linda Maria Baros donne corps aux hypothèses les plus folles, les relient à notre propre chair, à notre propre vécu par le cordon ombilical des mots. Nous voila pris au piège de cette étrange demeure. La force du verbe et de l'image jaillissent à chaque page, à chaque ligne presque. Il n'est pas interdit de songer à Michaux. Il serait dangereux de cantonner la jeune poétesse à cette simple comparaison.

"De la porte jusqu'à la fenêtre,
tu te promènes tout au long de la journée
comme un trompettiste sur l'Autoroute A4"

Linda_Maria_Baros_Livre.jpgLa poétesse détourne les objets quotidiens, la familière banalité de leur fonction première. Plus rien n'est rassurant, évident et certain. Mais cette incertitude même semble posséder un je ne sais quoi de réjouissant. En dépit de la douleur. Ou peut-être même à cause d'elle.

"Flotter, entre quatre murs,
là où l'obscurité prend corps,
te laisser emporter le long des cloisons,
dans leur infinité d'aquarium,
comme dans un liquide amniotique"

Quand l'auteur parle d'amour, c'est le plus souvent d'amour vache. Du larmoiement, de la tragédie ? Que nenni ! Linda Marios sort de sa manche un atout secret : elle monte de plusieurs crans le niveau d'intensité, jusqu'à parvenir à un excès tel qu'il en devient bouffon.

"Si tu n'écris pas tous les jours mon nom,
oh ! que ta main soit écrasée par l'étau des phrases !
raidie, la bouche
avec laquelle tu gribouilles les mots !
Fouettée la parole
qui ouvre des pièges pour les loups
entre toi et nous !"

"Et je m'arracherai le cœur de la poitrine,
je l'entaillerai avec les dents
et le saupoudrerai de sel"

Nous sommes dans le grand guignol, dans la comédie ubuesque. Le premier texte que j'ai lu de Linda Maria Baros, dans Linda_Maria_Baros_photo_Phil_Journe.jpgl'anthologie "Couleur Femme" était de cette veine-là. Une sorte de slapstick SM, hilarant à force de pousser jusqu'à l'impossible des postulats de départ un peu glauques. Le mois suivant, j'assistai à une lecture de l'auteur. Avant que celle-ci ne commence, j'entreprends mes voisins sur ce texte précis. "Je ne vois vraiment pas ce que ce poème a de drôle…" me rétorqua-t-on. Quand plus tard j'expose mon point de vue à la poétesse elle-même, la réponse fuse, immédiate "Je me suis bien amusée à l'écrire". Le rire de Linda Maria Baros n'est pas celui du premier humoriste venu. Il flamboie de mille nuances, contient un nombre stupéfiant de strates et ne se révèle qu'à celui qui sait voir. Mais il possède alors sur l'âme de stupéfiantes vertus toniques et euphorisantes.

A ce jour, Linda Maria Baros a publié trois recueils en France, sa terre d'accueil. "La maison en lames de rasoir" est son second. Toute sa puissance d'écriture y est déjà déployée. Simple et complexe à la fois, semblant emprunter mille détours pour mieux vous cueillir d'un bel uppercut au moment où vous vous y attendez le moins. 

Une plume d'ores et déjà essentielle.

lindamariabaros.fr/  

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Sugar Man : l'héritier de Capra est un documentaliste

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C'est un documentaire et l'on pleure à la fin.

Rodriguez-Zenith-cigale.JPG

Sans jamais avoir recours à l'effet lacrymal facile, "Sugar Man emporte haut la main la palme de l'émotion. Parce qu'il ne perd jamais de vue l'essentiel :
user d'un matériau réel ne dispense nullement, bien au contraire, d'un œil cinématographique. Construction des plans, mais également du scénario.

"Sugar Man" remplit ce cahier des charges avec une sidérante efficacité. Chaque protagoniste occupe sa juste place dans la durée. Héros, gentils ou ambigus, personnages secondaires, tout y est. Le cinéaste filme les petites villes comme personne -l'image est simplement splendide. Pas de septième art au rabais, mais bel et bien un grand film.

L'histoire est en elle-même assez invraisemblable. Pas un scénariste soucieux de crédibilité ne l'oserait. C'est celle de Sixto Rodriguez. Deux disques au tout début des seventies. Deux flagrants échecs. Le silence. Pour ceux qui l'ont écouté, il est l'égal d'un Bob Dylan. Mais l'histoire du rock ne retient pas son nom.

Tout pourrait s'arrêter là. Un couple de fans va en décider autrement. Quand ils s'installent en Afrique du Sud, ils emportent dans leurs bagages une cassette du folk-singer, le font écouter autour d'eux. Le "buzz" ne tarde pas à s'emballer. A tel point que le gouvernement s'affole de certaines paroles subversives qu'elle censure. Qu'importe, on les connaît par cœur. Elles ont inspiré toute une jeune génération de rockers afrikaners qui vont précipiter la chute de l'apartheid.

En Afrique du Sud, Sixto Rodriguez est un véritable dieu vivant. Vivant ? Pas si sûr … Les rumeurs les plus folles circulent sur sa mort. Le mystère entourant l'artiste disparu des radars contribue à les faire enfler démesurément. Jusqu'au jour où un journaliste musical décide de mener l'enquête.

Emouvant, "Sugar Man" est également drôle et haletant. Riche en personnages hauts en couleur. Doté d'un suspense qui nous tient en haleine. Malik Bendjelloul possède une vue d'ensemble de son jeu et distribue à merveille ses cartes. sugarmansheffield600.jpgN'hésitant pas à nous orienter, comme tout bon thriller, vers de fausses pistes. Tel ce producteur qui nous apparaît sympathique et "bigger than life" mais devient franchement agressif lorsqu'on se met à parler argent.

Depuis plusieurs décennies, bien des cinéastes cherchent à retrouver la recette magique des films de Frank Capra, sommets incontestés du "feel good movie". En vain ! Trop de sucre ou trop de mélo vient souvent gâcher la recette. Les voici coiffés au poteau par un documentaliste algéro-suédois surdoué qui livre avec "Sugar Man", couronné par de nombreuses récompenses, dont un oscar, un puissant remède contre la morosité.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Tronchet (1) cinquante nuances d'humour noir

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tronchet.jpgS'il pratique également avec bonheur l'humour absurde, sa déclinaison des nuances les plus subtiles de l'humour noir singularise les albums de Tronchet. Acide, grinçant, doux-amer ou jusqu'auboutiste, du simple grain de sable à l'arme de destruction massive, le bédéaste manie avec la même aisance l'arsenal du rire qui fait mal. Genre transgressif s'il en est qui permet d'évoquer tout ce que nous refusons de voir pour déclencher simultanément l'hilarité et le malaise.

Tronchet ne lésine pas sur les sujets qui fâchent : la maladie, la vieillesse, les SDF, la misère affective et matérielle, le harcèlement sexuel... tout passe au filtre de son esprit frondeur. Avec une rage de détruire les tabous qui nous fait quelquefois songer à un Reiser qui serait adepte de la ligne claire. Le dessin est précis, classique sans excès, même lorsqu'il croque des trognes impossibles et renforce 34blog373q_s.jpgsouvent l'horreur des situations. Tronchet n'hésite pas à surcharger ses personnages jusqu'à l'hallali de coups durs ; mais ces losers de naissance savent encaisser, ils en ont vu bien d'autres.

Tronchet eût pu se contenter d'aligner des gags trash dans des histoires sombres et drôles, révélatrices du monde où nous vivons. Ce qui en soi déjà serait digne d'éloges en ces temps de retour au politiquement correct. Au lieu de quoi il s'attache à faire vivre sous nos yeux une ébouriffante galerie de perdants, insupportables mais attachants dans leur manière incongrue d'affronter l'adversité. 

Jean-Claude Tergal, Raymond Calbuth, les époux Poissard, l'épicier Grobert ou jean-claude-tergal-4.jpgMonsieur Paintex restent des figures inoubliables de la BD contemporaine. Victimes d'une malchance incurable qui leur colle littéralement à la peau, ils savent la plupart du temps garder la tête haute dans les pires circonstances. Mieux : ils formulent des projets insensés, des rêves de gloire dont ils ne sont pas dupes. Ils savent qu'un impondérable, quand ce n'est leur propre nature, les empêcherade se réaliser ; ils n'en mobilisent pas moins toute leur formidable énergie pour une hypothétique victoire.

Si Tronchet est impitoyable envers ses anti-héros, jamais il ne les juge ou ne les prend de haut. Il rit et souffre avec eux. Il est le grand frère qui s'en est sorti, pas l'adulte moralisateur. S'il les accable de tous les maux, c'est parce que leur vie est ainsi.

 

Une gueule d'atmosphère, une hygiène douteuse, portant été comme hiver une impayable doudoune, possédant une vision très basique de la vie, Jean-Claude Tergal pense et vit petit. Il est affligé d'amis à l'humour assez lourdingue, qui jean-claude-tergal.jpgn'hésitent pas à l'occasion à faire de lui leur souffre-douleur, à contrecarrer voire à lui voler ses rares "bons plans". Car Jean-Claude possède une obsession récurrente : trouver l'amour. Il ne s'est jamais vraiment remis de sa seule grande histoire. Quand ses amis ne s'attachent pas à lui "casser la baraque", notre champion de la lose y parvient fort bien lui-même. Du détail qui tue à la phrase de trop, d'une maladresse irréparable, il semble avoir pour mission de scier la branche sur laquelle il est assis. Une tâche dont il s'acquitte avec célérité.

Pourtant, à sa façon particulière, Jean-Claude Tergal est un battant, qui baisse rarement les bras. Régulièrement, il passe "à l'attaque". L'échec ne le décourage pas. Il ne recule pas devant illustration_tergal.jpgles moyens les plus absurdes et les plus improbables (par exemple, appeler toutes les femmes de l'annuaire de sa ville). De plus, son aptitude à l'auto-dérision nous le rend souvent touchant. Pathétique, mais touchant. Et ses amis, même s'ils le vannent sans cesse, s'ils sont pétris d'égocentrisme, même s'ils pointent impitoyablement chacune de ses tares; ils n'en répondent pas moins présent au moindre coup dur. Cependant, si elle est l'une des plus populaires, la série n'est pas sans défauts. La thématique tergalienne possède ses limites intrinsèques ; si certains albums frôlent l'excellence, d'autres en revanche se révèlent extrêmement inégaux.

Tronchet s'autorise de fait quelques échappées hors des bornes qu'il a lui même fixées. Vers l'histoire longue ("nous deux moins un", le moins réussi de la série. Ou vers le passé de son personnage ("raconte son DamnesDeLaTerreAssocies02V_15860.jpgenfance martyre" ou "découvre les mystères du sexe", deux opus des plus savoureux). Un personnage que Tronchet incarnera en personne pour la scène, troquant la doudoune grise contre une dorée du plus bel effet.

Avec "Les damnés de la terre associés", le bédéaste n'hésite pas à passer du gris froncé au noir absolu. La cruauté, l'indifférence à autrui font main basse sur les cœurs purs. Egoïstes forcenés (qui parfois se croient généreux), monomaniaques tyranniques, animateurs télévisuels cyniques... Tronchet grossit à peine le trait et fait très souvent mouche.

L'épicier Grobert se persuade d'être un génie littéraire, monsieur Paintex, l'animateur de supermarché, un artiste et Jeff, l'animateur de Cosmos 2000, un rebelle. L'employé de la morgue s'amuse, histoire de mettre de l'ambiance, à des jeux des plus macabres. Tous sont dépassés par le monde réel, à la masse.

Ou broyés par lui, comme les Poissart, poissart-2.jpgcouple uni et heureux. Expulsés de leur maisonnette, ils vivent dans une caravane avec leurs deux enfants. Poissart, affligeant de naïveté, contre lequel le sort s'acharne mais qui jamais ne perd le désir de se battre, ni sa foi en un avenir meilleur. Les Poissard et leurs relations avec un couple de riches jovialement odieux, feront d'ailleurs l'objet d'une série d'albums indépendants.

DamnesDeLaTerreAssociesLes1a_19042005.jpg

Dans le glauque et le sordide, Tronchet va parfois très loin. Il arrive même qu'il franchisse la ligne rouge. Dans certaines histoires du sanatorium, ou un gag déplacé dans les camps de concentration… Mais curieusement, c'est dans l'enfer des "Damnés de la terre associés" que s'invite le plus souvent, au détour d'une histoire comi-tragique, l'émotion. Dans l'histoire d'amour malheureuse de Ronald Potiron, dans les vicissitudes des Poissart, ou encore dans cette histoire sur le harcèlement sexuel qui fait froid dans le dos.

Si regarder en face l'humain dans ce qu'il a de plus vil et de plus misérable ne fait pas peur au bédéaste, il garde pourtant foi en l'humanité ; il le prouve avec la série tronchet-1.jpgRaymond Calbuth, cet aventurier du quotidien, ce seigneur en charentaises, qui sera l'objet de ma prochaine étude.

 

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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