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• Edward Hopper réinvente la réalité…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

exposition-edward-hopper-grand-palais-L-nYKRBB.jpegS'il n'est pas évident d'entrer à l'expo du Grand Palais, il l'est encore moins d'en sortir, tant est grand le pouvoir hypnotique des toiles de Edward Hopper. Un peintre dont nous croyions tout savoir et dont il nous faut, pas à pas, réapprendre le langage. Popularisé en France par les reproductions de ses toiles en couverture de romans (notamment la collection 10/18), Hopper n'avait jusqu'alors jamais eu les honneurs d'une rétrospective sur notre territoire. Difficile dès lors de ne pas en avoir une image faussée, à laquelle cette exposition impose de sérieuses révisions.

Hopper hyperréaliste ? Sa mise en scène du réel, ses influences impressionnistes perceptibles dans nombre de tableaux rendent rapidement caduque une telle affirmation. Hopper, peintre typiquement américain ? Un tel credo vise à réduire la portée de l'univers Hopperien à celle d'un monde de cartes postales, à faire conference_at_night.jpgde l'artiste un peintre régionaliste, sorte de Canaletto made in USA. Et si elles sont depuis devenues iconiques et emblématiques (on ne compte plus les images cinématographiques inspirées par ses œuvres), parce qu'elles stimulent l'imaginaire, ses représentations de l'Amérique n'en sont pas moins fantasmées, retravaillées à travers le filtre d'un regard unique. Hopper, peintre des solitudes urbaines ? Étonnant étiquetage pour celui qui consacra un tel nombre de toiles à la vie rurale, celle des petits villages oubliés de la carte et aux petites gens, aux obscurs, aux crottés, aux sans grade.

Le mérite de l'expo du Grand Palais (une quasi-intégrale !) est de mettre en perspective les œuvres de ce petit maître et ses plus notables influences. En premier lieu, son professeur d'arts plastiques : Robert Henri. Entre académisme honteux et impressionnisme hésitant, ses tableaux ne méritent à mes yeux qu'un intérêt poli. Mais également nombre d'artistes français, au premier rang desquels Degas, Pissarro et Félix Vallotton, excusez du peu… ou encore le photographe hexagonal Eugène Atget, portraitiste des friches urbaines et des grandes edward_hopper-nighthawks-1942.jpgmaisons isolées. Puis apparaissent les premières toiles de l'ami américain, des aquarelles où se dessine déjà l'ombre d'un géant. Ses gravures, les couvertures de journaux qu'il réalisa pour vivre. Tous domaines dans lesquels il témoigne d'un talent singulier.

Je me prends à zapper, impatient et fébrile… Certes, tout ceci est bel et bon, mais je crains d'être frustré du repas en lui-même par abus d'apéritifs. Se profile la crainte d'une expo générique, du style "Hopper et son temps", où me seraient proposés en plat principal quelques maigres morceaux du peintre. Mais le Grand Palais tient ses promesses : trois grandes salles sont consacrées aux œuvres de maturité, celles où le génie de l'artiste s'exprime dans toute sa plénitude. Chaque toile est un vortex qui vous aspire à l'intérieur d'une histoire d'on le ne sait rien. A réinventer sans cesse, à chaque nouvelle vision. Et justifie pleinement l'entrée en matière de l'exposition, au point de susciter l'envie de revenir sur ses pas.

office-at-night.jpgCar ce qui rend unique la peinture de Edward Hopper, c'est d'avoir su rendre homogène une juxtaposition de styles antinomiques. Réaliste, voire académique ? Hopper tend à le faire croire en poussant à l'extrême le souci du détail. Objets sur une table méticuleusement reproduits, comme dans son "Office at night" ;  reflets sur une vitre ; précision dans la description vestimentaire de la tenue des personnages. Mais Hopper trompe son monde : dans cet apparent classicisme, il multiplie les clins d'œil à Modigliani et à Soutine, laissant dans un quasi-flou des éléments importants du décor, faisant surgir un reflet ou une ombre non-réalistes, peignant des yeux sans pupille. Ou introduisant dans une toile aux tonalités1127108_exposition-edward-hopper-ne-pas-reutiliser.jpg sombres des "taches" de couleurs vives : bleus, rouges ou jaunes éclatants, qui font d'office penser aux fauves et éloignent sa peinture d'un quelconque réalisme. Ainsi, dans "New York Office" : une jeune femme derrière un comptoir d'acajou, dont l'officine donne sur des immeubles aux murs gris. Mais c'est une blonde, qui porte une robe d'un bleu éblouissant.

edward_hopper_self_portrait_1906.jpgDeux séjours en France ont fortement marqué le peintre, et l'ont convaincu de la nécessité, sans cesse réaffirmée, de se nourrir de l'art européen. Condition sine qua non d'une évolution dynamique de l'art pictural américain. La métamorphose du jeune Hopper ne s'est pas faite en un jour. Pas davantage que l'élaboration de son art.

Il suffit de mesurer hopper.self-portrait.jpgl'écart qui sépare son autoportrait de 1905 de celui qu'il peignit dans les années 20. Au premier, imprégné d'un classicisme presque académique s'oppose le second, qui fausse délicieusement le jeu du réalisme. Un mur à la perspective impossible, un Hopper serein posant avec un chapeau et une chemise d'un bleu qu'on eût plus volontiers imaginé chez Nolde ou chez Matisse.

Entre temps, il y aura eu le magnifique "Soir bleu" en 1914, déluge de couleurs incompris en son temps (la toile fit scandale quand elle fut exposée). "Soir bleu" parvient pourtant à un vrai tour de force : marier harmonieusement impressionnisme et expressionnisme. Il fête les épousailles de Renoir ethopper6.jpg Kokoshka. Des deux côtés du personnage central, des individus qui semblent surgis d'une "Partie de campagne". A sa gauche, une femme debout. A l'extrême gauche, un homme assis. Ces deux dernières figures, en revanche, évoquent davantage les peintures d'un Otto Dix.  Au centre de la toile un clown, la cigarette aux lèvres. Un détail insuffisant à lui donner visage humain. Tout est ici, en concentré : ce mélange imparable d'inquiétude et de sérénité, cette fusion de styles à priori opposées, cet éclair de couleur vive (ciel et mer d'un bleu parfait qui dominent le fond de la toile) venant trancher sur des tonalités sombres. Hopper devra distiller par la suite avec parcimonie ses géniales trouvailles pour mieux se faire entendre.

edward_hopper.jpgHopper joue avec la réalité, bien davantage qu'il ne la "singe". Truquer la perspective demeure une constante de ses tableaux, avec une prédilection pour ceux qui sont le plus descriptivement exacts. Dans des espaces géométriquement circonscrits, où domine la ligne droite, surgit soudainement un angle ou une perspective impossible.

Dans le célèbre "People in the sun", cinq personnages sont assis sur des transats, s'exposant à un soleil qui ne nous est pas montré. Mais chacun est dans son monde intérieur.

80106898_p.jpgHopper, peintre de l'incommunicabilité, davantage que de la solitude. Quand il peint des duos ou des scènes de groupe, chaque personnage est dans sa propre bulle, dans son univers et dans ses pensées. Dans "Route à quatre voies", par exemple. Une maison, sans doute celle du propriétaire d'une station à essence, dont on aperçoit les pompes juste devant. La femme à la fenêtre du pavillon appelle son homme, ou l'accable de reproches. Celui-ci assis dehors, pense à tout autre chose : au client qui ne se manifeste pas, au temps où sa femme l'aimait, ou à quelque amour perdu. Toutes les histoires sont possibles, mais aucune n'est imposée. C'est sans doute cette ouverture qui rend si facile l'identification aux tableaux de Hopper, l'adhésion immédiate du scrutateur.

L'usage excessif et superbe des couleurs, renvoie aux fauves et aux nabis. Il tranche avec l'apparente trivialité de la scène. Le quotidien étalé dans les toiles d'Edward Hopper existe essentiellement dans les toiles d'Edward Hopper…

Alors non, Hopper ne peint pas la réalité américaine : il la réinvente sans cesse,  proposant une mythologie des humbles qui n'appartient qu'à lui.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans plein la vue

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• Ma vérité sur "La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert"

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Joel-Dicker.jpegImpatience et excitation : un livre allait enfin me sortir de mes a priori. La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker. Deux prix : l’Académie Française (pas moins !) et le Prix Goncourt des Lycéens. Best seller de la rentrée, et pourtant un accueil dithyrambique par des critiques dont j’apprécie la sensibilité. Assouline par exemple dans un billet très élogieux «… pages si fluides, et parfois palpitantes, que ce gros livre en est comme ailé »… Je ne demande que ça, me réconcilier avec les auteurs à succès, lire les « prix » ; oublier les mauvaises expériences antérieures. J'ai guetté l’arrivée de ma commande, me suis délectée à l'avance : plus de 650 pages de plaisir en perspective, combien de mots déjà...? 

Plus de la moitié du temps de lecture passé à me raisonner. Ce n'est pas possible, c'est voulu... Quelque chose m’échappe, ça va venir… Quatre jours de lutte contre moi-même pour refuser d’admettre que je n’aime pas ce livre. Biaiser quand l’on me demande mon avis (pourtant évident), reporter la réponse à plus tard prétextant ne pas avoir assez avancé pour me prononcer, trop tôt… Trop tôt pourquoi ? Pour protéger je ne sais quoi. Une attente, une idée préconçue, aussi aliénante finalement qu’un préjugé.

Je me suis saisi du pavé avec tant de bienveillance ! Cette même indulgence m'a tenue, déception après déception. Joel-Dicker-.jpgJusqu’à la fin, je me suis raccrochée aux moindres bonnes idées du livre, à la construction… Tant pis si le style est plat, on m’avait annoncé « que ce roman noir réussit même à faire passer en contrebande, au creux de cette fresque, une vraie réflexion sur la littérature, la dissociation entre un livre et son auteur » (dixit ce même cher Assouline). Ah bon ? En contrebande ? Vraiment ?

Ne pas décrocher, me convaincre que ces personnages inconsistants, aux liens invraisemblables, me réserveraient des retournements qui en réhabiliteraient l'intérêt... J’espérais que la mièvrerie des dialogues entre Harry et Nola était un élément de l’intrigue… que la mère de Marcus Goldman -plus que caricaturale- était accident de parcours. J’appréhendais, par pitié pour l’auteur, les passages où elle reprendrait à nouveau la Joel-Dicker-2.jpgparole. Pour ne citer qu’elle. Je comptais sur ces revirements inattendus que nous réservent les bons romans noirs pour que les relations entre les personnages gagnent en épaisseur. La narration pourrait être partie prenante du ressort de l’histoire ? Il suffisait / fallait que je poursuive… 

Avec Joël Dicker et son livre. Jusqu’au bout, et toujours cette propension à en excuser le mauvais goût, à mettre en sourdine mon esprit critique (pourquoi ? Au nom de quelle ouverture d’esprit ?). Après chaque déconvenue, je laissais à l’auteur le bénéfice du doute, comme l’on s’entête à réhabiliter un être très cher qui nous déçoit.

Il a fallu que je le termine, que j’atteigne le point final pour m’assurer que rien ne sauverait finalement ce livre à mes yeux. J’ai achevé La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, sans résoudre la véritable énigme : comment un livre si ordinaire accède-t-il à autant de prestige ? Où s’en situe l’intérêt ? Un style insipide, une réflexion sous forme de clichés, des personnages prisonniers de leur statut fictionnel, sans envergure humaine, ni crédibilité relationnelle. Certes la construction est séduisante, l’idée des livres dans le livre également, mais pas assez pour porter le reste. Alors comment ? Pourquoi ? 

Si j’aime la sensation d’être bluffée par un auteur à suspens, je n’ai pas aimé ce sentiment d’avoir été piégée par moi-même, par mon obstination à aller contre mon jugement, sous prétexte d’éviter tout snobisme intellectuel. Un comble !

Si ce livre a réussi son coup, c’est malheureusement a contrario. Sur un court laps de temps, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker a désacralisé l'écriture à mes yeux, un désenchantement. Et ce n’est pas rien. Rien que pour cela, je déteste ce livre ! 

Un roman au demeurant sans intérêt. A moins de l’envisager comme objet d’analyse, mystérieux phénomène de rentrée littéraire. C'est cela qui est attendu, célébré ? Sans moi !

Gracia Bejjani-Perrot

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• "Obsession" de David Goodis : une perle noire

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Goodis-David_1.jpgJouissant d'un "cahier des charges" moins contraignant que son grand frère le polar, la série noire s'offre parfois des échappées salutaires, livrant ses expérimentations toniques. Elle flirte alors davantage avec Céline, Fante, Bukowski ou Selby Junior qu'avec Sainte Agatha Christie. Si Jim Thompson demeure l'exemple type des francs-tireurs éclairés de la Série Noire, David Goodis en est l'autre fleuron.

Dans "Obsession", il ne s'agit pas de détourner les codes du roman policier (le détective remplaçant le flic, l'atmosphère et les personnages se substituant au classique whodunit) mais bien de s'en affranchir totalement. Dire du roman qu'il s'agit d'un thriller psychanalytique qui tient constamment en haleine serait à la fois vrai et faux. Faux parce qu'une telle définition serait à coup sûr incomplète. A chaque chapitre ou peu s'en faut, Goodis bifurque et change de genre. Un grand slalom qu'il accomplit pourtant avec tant de grâce et de fluidité qu'il ne perd jamais ses lecteurs en route.

Un homme s'éveille, croyant entendre un bruit, et songe à un cambrioleur. Il observe sa femme, une plantureuse brune, et songe qu'elle serait tellement mieux avec des cheveux blond platine. D'où lui vent cette idée saugrenue ? Il l'ignore. Il réveille sa belle endormie et lui demande d'appeler la police, à titre de précaution. Elle va dans la pièce d'à côté, mais ce Of-Tender-Sin-ST-F.jpgn'est pas à la police qu'elle téléphone. A un homme visiblement, qu'elle appelle "chérie". Dès lors, le héros comprend que sa femme a un amant… Ou du moins l'imagine-t-il. De cambrioleur en tous cas, nulle trace. Mais le supposé deuxième homme va être source de tensions et de brusques dérapages. Ça commence un peu comme du Cassavetes. Quelques pages plus loin pourtant, nous voici au cœur d'un roman jumeau du "Démon" de Hubert Selby.

L'élément clé du roman n'est pas celui qu'on nous laisse envisager au départ : c'est cette fameuse chevelure blond platine, un terrible grain de sable qui va gripper tout l'engrenage. Alvin Derby, le personnage central, va en devenir littéralement obsédé, jusqu'à en bouleverser sa vie apparemment bien tranquille. Au point de la voir partout, de ne plus penser qu'à elle, sans pouvoir identifier ce à quoi elle se rapporte. Il ignore jusqu'où le mènera l'enquête dans son passé, mais il est prêt à aller jusqu'au bout et surtout à tout sacrifier dans cette quête de vérité. Honneur, dignité, intégrité.

david-goodis-2.jpgOn est secoués comme dans un shaker, pris dans un faisceau d'émotions extrêmes, passant du roman de mœurs au roman sociologique, de la fresque dantesque (un portrait des bas-fonds que n'eût point renié Jack London) au roman policier. Un polar sans flics, sans voyous, sans crime, sans détectives… juste des êtres humains attirés par les extrêmes et aimantés par le fond. Où l'écriture nous stimule, nous fouette, nous intrigue.

Il y a bel et bien une énigme, et même une femme fatale. Goodis (à l'inverse de l'immense Jim Thompson qui laisse parfois patauger ses héros dans leurs cloaques et leurs interrogations, comme dans "Le lien conjugal") ne nous laisse pas sur tirez-sur-le-pianiste-david-goodis-9782070420209.gifnotre faim et dénoue un à un les fils de l'écheveau qu'il a lui même tissés. Il se paie même le luxe, lui qui accule si souvent ses héros à l'irréversible, de "sauver" son héros in extremis d'une chute sans rémission. Car il trouvera la réponse qu'il espère, en une fin vertigineuse et purement psychanalytique. Une conclusion pour le moins perverse, car si elle semble apaiser Alvin Darby, elle hantera longtemps les lecteurs d'"Obsession". 

Si la prolixité de Goodis détournera de lui l'intelligentsia américaine, sa fascination des loosers retiendra l'attention des cinéastes français. Truffaut (Tirez sur le pianiste), Francis Girod (Descente aux enfers), Gilles Béhat (Rue Barbare) et Beineix (La lune dans le caniveau) portèrent à l'écran ses univers. Mort à cinquante ans, oublié dans son pays d'origine, Goodis mérite amplement le détour. Et "Obsession" constitue la meilleure des initiations à sa constellation noire.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polar pour l'art

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• Patrick Schulmann le précurseur incompris

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Patrick Schulmann n'est pas de ces cinéastes qu'on songe à commémorer. Auxquels on pense à consacrer une Schulmann1.jpgquelconque rétrospective. Ses films n'ont pas tous eu l'honneur d'une édition DVD. Mauvais genre, parce qu'œuvrant dans le comique. Infréquentable, parce que classé à tort aux côtés d'un Zidi première manière (celui qui lança Les Charlots) et un Philippe Clair (immortel auteur de films de bidasse et autres "Plus beau que moi tu meurs"). Un malentendu que l'auteur a contribué à installer, en donnant à "Et la tendresse ? bordel !" et "P.R.O.F.S." (deux grands succès publics au cœur d'une série d'échecs commerciaux) l'apparence extérieure de comédies franchouillardes. Qu'il pervertit de l'intérieur, en en détournant les codes.

profs-2-patrick-bruel-300x279.jpgSchulmann est un précurseur, coincé entre deux époques. Il surgit en fin de règne de la comédie franchouillarde, mais bien avant les Inconnus, les Nuls, la Génération Canal Plus. Car c'est à cette famille-là qu'il appartient. Certes, les transfuges du café-théâtre auront débarqué entre temps et progressivement chassé les grands anciens. Mais le style Schulmann, dépouillé de ses alibis vaudevillesques classiques, mettra encore dix ans avant de faire des petits. Car le cinéaste, à mon sens, n'est rien d'autre que l'enfant caché de Mocky et des Monty Python. Un anarchiste acerbe et jovial, qui ne recule devant rien. Ni le mauvais goût, ni l'humour noir, ni le politiquement incorrect. Ni l'absurde, ni le non-sens. Y compris dans ses films les plus commerciaux, "P.R.O.F.S." et "Et la tendresse ? bordel !"

Qu'on ne se laisse pas tromper par l'emballage : ses films sont des dragées au poivre, des bombes à retardement, aux conclusions souvent amères. Des cinéastes aussi différents que Jeunet, Dupontel ou Kevern et Delépine lui doivent énormément.

tendresse-bordel.jpgUn tel éloge pourrait surprendre ceux qui n'ont de ses films qu'un souvenir confus. Pourtant, les exemples sont légion de cet humour décalé. Dans "Et la tendresse ? bordel !", cette grand-mère rangée dans le placard en même temps que son fauteuil roulant, ou ce caresseur qui affole l'opinion alors qu'il se contente de caresser la tête des personnes qu'il croise. Ce dialogue doux-amer d'un jeune couple ; elle affirme que la beauté physique n'a pas vraiment d'importance. L'homme lui rappelle comment ils ont hérité de leur animal familier : une portée de chats allait être noyée dans une bassine, elle en retire un chaton en protestant "pas celui-là, il est trop beau". Dans ce film, la plupart des histoires d'amour mènent à des impasses. Le jeune romantique finit en macho pressé. Le macho d'origine, joué par Jean-Luc Bideau, dès qu'on lui parle d'une catégorie de femmes, en envisage les possibilités sexuelles. "Je me taperai bien une chinoise, ça doit être pas mal une chinoise"..."Je me taperai bien une secrétaire, ça doit pas être mal une secrétaire". Et finissant castré, affirme "Je me taperai bien une camomille, ça doit pas être mal une camomille".

p_r_o_f_s_1985_lucchini.jpg

Autre carton hexagonal "P.R.O.F.S." avec Bruel et Lucchini. Sous les dehors d'une comédie potache bon enfant, se cache une satyre du milieu enseignant, grinçante, riche en humour acerbe. Les profs en question sont souvent plus immatures que leurs élèves, et ne songent qu'à défier toute forme d'autorité. Le sort réservé aux béni oui-oui des ordres du rectorat est loin d'être enviable. Un prof d'histoire géo, barbu comme Karl Marx, et prêchant la douceur des formes de l'URSS face à la brutalité de celles des Etats Unis se voit, pendant son sommeil, retailler l'ornement pileux… au réveil, il est affublé de la moustache d'Adolphe Hitler.

On se souvient ici du délire anthologique du tout jeune Fabrice Lucchini sur la place que tiendraient, toutes ensembles, les couches culottes sur la surface de la terre. On est en l'occurrence plus proche de l'esprit rebelle de "If" que d'un "Surdoués 2 le retour".

Deux succès dans un parcours jalonné d'échecs. Sans doute ces derniers sont-ils ses œuvres les plus intéressantes. Autrement dit les plus radicalement déviantes. Paradoxalement ce sont également les plus émouvantes. "Rendez-moi ma peau" et "Zig Zag Story" assument de A à Z leur statut de films "autres" et son redoutable corollaire : l'éventualité d'être classifiés "portnawak". Dans ces deux œuvres particulièrement, comme plus tard dans son prodigieux film testament "Comme une bête", Schulmann témoigne d'une vitalité, d'un bouillonnement créatif hors pair, dont nombre de comédies françaises feraient bien de s'inspirer. Mais ce sont également ceux où l'un de ses défauts majeurs est plus que jamais mis en relief : le cinéaste n'est pas un grand directeur d'acteurs. Mais somme toutes, Rohmer l'était-il ?

Rendez-moi_ma_peau_01.jpg

Une apprentie sorcière s'énerve, à un carrefour, contre deux automobilistes. Un homme et une femme qui ne se connaissent pas. Furieuse qu'ils ne la prennent pas au sérieux, elle leur lance un sort qui change l'un en l'autre. Ne reste plus qu'à trouver celui ou celle qui pourra faire revenir les choses à la normale.  Et en attendant à faire accepter la situation à leur époux et épouse réciproques. Tel est le point de départ délirant de "Rendez-moi ma peau". Scénario prétexte à une description mordante des milieux de la voyance et du paranormal. Galerie de portraits hauts en couleur, tous plus étonnants les uns que les autres. Spécialiste des fausses tables tournantes victime d'une crise cardiaque quand il est confronté à une vraie manifestation d'esprits ; médium qui voit l'avenir dans le rire, et dont chaque prédiction est de plus en plus catastrophiste ; course à la surenchère d'originalité dans le support de voyance, aboutissant aux plus truculentes aberrations. A l'évidence, Schulmann s'est renseigné, et ce fond de vérité donne beaucoup de sel à ses caricatures bouffones. Une charge iconoclaste qui n'est pas sans évoquer "Le miraculé" de Mocky, mais qui malheureusement ne trouve pas son public. "Rendez-moi ma peau" contenait pourtant les ingrédients pour devenir un film culte.

zig-zag-story-copie-1.jpgPuis il y aura "Zig zag story", abusivement retitré en vidéo "Et la tendresse bordel 2". Une inventivité visuelle permanente qui rend le film irrésumable. Une histoire d'amour décalée sur laquelle vient se greffer une histoire policière. Tout commence par un embouteillage. Le héros de l'histoire va voir la propriétaire de la voiture qui le devance : "Votre voiture fume … Mais vous fumez aussi, ajoute-t-il en la voyant une cigarette à la bouche." Puis de lui proposer de jouer aux échecs sur un échiquier dont les pièces sont en chocolat (noir et blanc), chaque pièce gagnée étant mangée.

L'ami du héros est un obsédé sexuel notoire (Lucchini impérial). Alors qu'il observe sa voisine à l'aide d'un matériel sophistiqué, il réalise que celle-ci zig-zag-story.jpgl'épie avec ses jumelles. Ils finissent par se rencontrer, vivre une histoire d'amour torride. Quand elle déménage, le personnage interprété par notre Fabrice national est sérieusement déprimé. Son ami (le héros donc) tente de le consoler, arguant qu'il en retrouvera des tas d'autres. Mais lui "tu ne comprends pas, elle était comme moi…".

Schulmann aligne les scènes culte plus vite que son ombre et tout le monde ou presque s'en fout… Comme beaucoup de ses films, la fin de "Zig Zag Story" est tragique, et laisse un arrière-goût d'amertume.

En jouant la carte Aldo Maccione avec "Aldo et Junior", le cinéaste tente, en vain, de renouer avec le succès ; il ne le retrouvera qu'avec son œuvre suivante, le précédemment évoqué "P.R.O.F.S." 

les-oreilles-entre-les-dents.jpgAvec son opus suivant, Patrick Schulmann retourne définitivement à la case "cinéaste maudit", ne jouissant même pas de la reconnaissance de ses frères en underground. Un sérial killer qui signe ses crimes en glissant les oreilles coupées de ses victimes entre leurs dents ; un criminologue imbu de ses certitudes qui commettra bourde sur bourde en tentant de résoudre l'affaire… tels sont les éléments de départ de "Les oreilles entre les dents". Ensuite, ça devient touffu et foutraque, bourré d'humour noir et absurde jusqu'à la gueule, avec une pléiade de personnages décalés. Bref du Schulmann à l'état pur.

Après l'échec du film, Schulmann effectue des reportages télé pour la série "Envoyé spécial", avant de signer (onze ans après !!!) ce qu'il ignore encore être son film testament.

b-comme-une-bete.jpg"Comme une bête" (ah … Schulmann et ses titres !) est un film fou, qui mêle avec maestria toutes les formes d"humour, du paillard au plus subtil. Comme beaucoup de films de Schulmann, c'est une œuvre qui va vite. On ne s'attarde jamais sur une idée plus de quelques minutes, si bien que le réalisateur surfe entre les étiquettes. Tel gag vous semble lourd ? Le suivant vous cueillera par surprise. "Comme une bête" est l'histoire improbable d'un candide qui revient à la civilisation après avoir vécu toute sa vie dans une tribu amazonienne. Il trouve l'amour en la personne d'une jeune femme en surcharge pondérale et possédant une voix d'ange. Sa diva bien-aimée le quitte quand elle perd une trentaine de kilos suite à un tour de passe-passe cinématographique…

Rassurez-vous, on peut raconter -en partie- un film de Schulmann sans le déflorer, tant ses histoires regorgent de situations "autres", de dialogues surréalistes, de personnages secondaires des plus excentriques. Étrangement émouvant, poignant même, "Comme une bête" ne brasse pas seulement des idées ; il invente des êtres improbables, qui nous poursuivront longtemps. Si le film s'ouvre sur une scène hilarante qui est un sommet de l'humour absurde, il s'achève sur la mort de son héros, qui arrête les battements de son cœur en les calquant sur le rythme d'une musique techno qui décroît jusqu'à la quasi-extinction.

En 2002, Patrick Schulmann décède d'un accident de voiture. Il avait cinquante-trois ans. La décennie suivante, qui lui devra beaucoup, ne lui a pas encore rendu l'hommage qui s'impose.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans hommages !

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• Walking Dead : une série bd à réveiller les morts…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Couv_walking-dead.jpg

Même précédée d'un buzz invraisemblable, j'avoue que la publication française de "Walking Dead" m'avait laissé de marbre. Une série BD sur les zombies, cela ne titillait pas outre-mesure ma curiosité. Au cinéma, les grands et petits maîtres avaient fait plus ou moins le tour de la question, et les faiseurs de séries B et Z s'étaient partagés les restes. Si les morts vivants du neuvième art n'avaient, à ma connaissance, ni leur Romero, ni même leur Fulci, leur destin n'y était pas pour autant déshonorant, et des EC Comics à Creepy, nombre de revues spécialisées avaient rendu hommage au thème. "Walking Dead", un pétard mouillé de plus ?

Pourtant, au fur et à mesure que les albums s'égrenaient, la rumeur et l'éloge, loin de s'éteindre, ne faisaient que croître. Le moins troublant de l'affaire n'était pas qu'un tel concert laudatif émanait tant d'aficionados du genre que de personnes qui y étaient walking-dead-1.jpghostiles ; il existe un fantastique "light", que les vrais amateurs fuient comme la peste, qui ne s'adresse qu'à ce public-là. Mais voir les deux réconciliés, voilà qui était inédit. Je me décidai donc à approcher de plus près le phénomène et, nom d'un phylactère, j'ai marché, j'ai couru, voire même haleté. A tel point qu'à l'instar d'une multitude de fans à travers le monde, plus d'une dizaine d'épisodes plus tard, mon intérêt n'a pas faibli. Pire encore, il s'est amplifié.

Walking_dead_2.jpgLe plus étrange : a priori, "Walking Dead" ne propose rien de vraiment nouveau, tout en proposant une œuvre radicalement différente. Chacune de ses thématiques est empruntée aux meilleurs films de morts vivants des trente dernières années, ceux qui mettent l'accent sur l'élément humain. De "Zombie" de Georges Romero à "28 jours plus tard" de Danny Boyle.

walking-dead-5.jpgA ce dernier, il emprunte l'argument de départ du premier tome : après un long coma, un homme se réveille dans un hôpital envahi de zombies. La ville elle-même est déserte. Rick, autrefois flic, met le cap sur Atlanta, à la recherche de son épouse, Lori. Il la découvrira, au sein d'un groupe de survivants. Un clan dont son ancien collègue Shane a pris plus ou moins la tête. Ce dernier n'est guère ravi de la "résurrection" de Rick ; depuis toujours amoureux de Lori. La disparition de l'époux lui avait laissé le champ libre pour initier une idylle que ce retour inopiné interrompt net.

walking-dead-michonne.jpgIl est inutile de chercher l'originalité au travers des péripéties traversées par Rick et le groupe de survivants. L'errance, la recherche d'un lieu sûr, les amours, les conflits… pas davantage que dans celles des individus qui viennent à croiser leur chemin : militaires tyranniques ou déboussolés, idéalistes persuadés d'une possible cohabitation pacifiste entre humains et morts vivants… L'initié connaît la musique. Il a déjà vu cela ailleurs. Mais il ne l'a jamais vu de cette manière. Walking Dead ne se contente pas d'une simple variation, fut-elle brillante, sur une mélodie connue par cœur. Chaque thématique reprise est enrichie, approfondie.

Robert-Kirkman.jpgRobert Kirkman, le scénariste, a compris que le neuvième art lui offrait ce que nul cinéaste ne pouvait posséder : le luxe du temps. L'idée de génie de la série : suivre ses héros sur le long cours, observer leur évolution et ne pas les cantonner à un moment x de l'histoire. Pas un de ses nombreux protagonistes n'est ainsi laissé de côté. Chacun d'entre eux possède une remarquable densité émotionnelle.

Priorité est donnée à l'humain, pour le meilleur et pour le pire. Comment réagirions-nous, non seulement à des situations extrêmes, mais également si tout notre système de références et de normes sociales venait soudain à disparaître ? Sans les limites imposés par la société et la civilisation, retournerions-nous vers la barbarie ? Où tenterions-nous, au contraire, de nous comporter comme des êtres humains ? Vous voilà prévenus : sous un aspect ludique, "Walking Dead' aborde des questions graves.

WalkingDead9a.jpgCe ne sont d'ailleurs pas les seules. Jusqu'où la violence de l'autre peut-elle justifier sa propre violence ? Comment peut grandir un enfant dans l'omniprésence de la mort ? Ou face à la démission affective d'un père ou d'une mère ? Au fil de ce récit fleuve, dont nous ne sommes, je l'espère, pas proches de voir la fin, des liaisons se nouent, des personnages auxquels on s'était attachés viennent à mourir. De nouveaux surgissent au gré des rencontres, certains particulièrement malfaisants (comme le Gouverneur), d'autres sérieusement perturbés (comme Michonne), d'autres encore attachants de prime abord (comme Tyreese).

Walking-dead-3.jpgCertains qui nous apparaissaient sympathiques au départ viennent à nous révulser par leurs actes. Ou l'inverse. Des personnalités en retrait gagnent en charisme d'un épisode à l'autre. Rick lui-même effectue des choix de plus en plus contestables et contestés. Physiquement et mentalement, il est atteint dans son intégrité. Rien n'est fixé dans le marbre et c'est ce qui fait la force de la série. La ligne entre le Bien et le Mal est ténue, et peut-être franchie dans les deux sens.

Fait extraordinaire : chaque épisode est meilleur que le précédent, gagnant aussi bien en épaisseur qu'en termes de rythme et de fluidité.

Charlie-Adlard.jpegSi certaines actions sont cruelles, "Walking Dead", joue la carte de la suggestion, davantage que celle de l'horreur graphique. Une charte respectée par Charlie Adlard comme par son prédécesseur Tony Moore, auquel il succéda dès le deuxième épisode. Choix judicieux, car, autant le dessin du premier tome apparaît comme son point faible, certains personnages étant parfois méconnaissables en plan éloigné, autant celui de Charlie Adlard est en parfaite symbiose avec l'écriture de Robert Kirkman. Certains noirs et blancs sublimes ne sont pas sans évoquer l'immense Bernie Wrightson.

A présent déclinée en série télévisée (laquelle divise les fans de première heure) sur le câble, "Walking Dead" poursuit son épopée bédéphile en toute indépendance. A ce jour, onze tomes sont parus en France.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• "Moonrise" de Wes Anderson : Le conte est bon !

Publié le par brouillons-de-culture.fr

moonrise-kingdom-2.jpgIl existe, de manière incontestable, une "Wes Anderson's touch". Mais jusqu'alors, celle-ci, trop souvent, se diluait dans des afféteries hors-sujet et des personnages bien campés qui, faute de nourritures consistantes, se perdaient parfois dans les paysages fort joliment mais vainement filmés. Ainsi en était-il de "La vie aquatique" et de "A bord du Darjeeling", riches de beaux moments, mais de trop d'absences altérés. Or, rien de tel avec "Moonrise Kingdom", sans doute son film le plus abouti à ce jour. Ici, l'image est mise au service du récit. Pour une fois, c'est lui qui mène la danse. Wes Anderson se révèle alors comme un prodigieux conteur. Très vite, les éléments du puzzle scénaristique se mettent en place.

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L'action de passe sur une île de la Nouvelle Angleterre. Un couple bourgeois, dans les années soixante, qui appelle leur progéniture à l'aide d'un porte-voix. Un camp de scouts dont le chef se sent plus scout que prof de maths (son vrai métier). Le lien entre les deux : un jeune scout orphelin fugue pour rejoindre son grand amour, la jeune fille du couple du début. Une passion hors-normes entre deux pré-ado de douze ans, qui engendrera nombre de quiproquos, de situations émouvantes ou (et) cocasses.

Moonrise-Kingdom-Wes-Anderson.jpgUn monde où la lecture occupe une place prépondérante. Livre d'histoire où l'enfant décidera du parcours de sa folle cavale. Livres de conte qui constitueront l'essentiel des bagages de l'adolescente, qu'elle lira le soir à son jeune amoureux. Livres imaginaires dont Wes Anderson a lui-même conçu les couvertures. Ce qui en dit long sur son amour de la littérature.

Comme d'habitude chez le cinéaste, les personnages secondaires sont particulièrement riches et donnent au récit toute sa moonrise-kingdom-wes-anderson-2.jpgsaveur. Du chef scout dépassé (fabuleux Edward Norton) aux parents bcbg dont le couple prend eau de toutes parts (Bill Murray et Frances Mc Normand, naturellement impeccables) ; en passant par cet autochtone pareil aux chœurs antiques, qui surgit de temps à autre pour anticiper l'action ; la standardiste sentimentale aux grands élans romantiques ou Bruce Willis en flic bonasse, amoureux inconditionnel -et amant occasionnel- de la mère, tel qu'on ne l'avait pas vu depuis longtemps.

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Pas de fausse note dans cette partition, légère et profonde à la fois, rafraîchissante et tonique. Car tout est mis au service de l'histoire. A l'inverse d'un "A bord du Darjeeling", où l'on avait  quelquefois l'impression que deux films se superposaient pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : quand la rencontre -et la magie- entre deux fragments opérait et dynamisait l'ensemble. Le pire : quand un segment de l'ensemble flottait incongrûment, comme en roue libre, au sein d'un autre qu'il desservait. Dans "Moonrise Kingdom", chaque image sert la progression d'une idylle enfantine riche en péripéties et infiniment touchante. Le décor kitsch en diable de la demeure du couple Murray/Normand devient un élément clé du récit, et colle aux personnages comme une seconde peau.

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La clé de la réussite artistique de ce film, outre des acteurs dirigés au cordeau, souvent dans des "contre-emplois" particulièrement judicieux, réside dans un scénario malin, qui détourne nombre de clichés sans chercher à faire de l'épate, par petites touches impressionnistes. Non, le jeune garçon à lunettes, s'intéressant à des choses peu communes aux garçons de son âge, n'est pas le surdoué que l'on attendait. Il témoigne souvent de son désarroi, de son impuissance et d'une grande inadaptation au monde adulte auquel il aspire. La jeune ado qui se maquille en noir et aime à jouer les blasées ne rêve pas vampires et autres choses de la nuit. Mais plus volontiers de princes et de princesses, ou de chansons pour midinettes. Et le jeune homme arrogant, sûr de lui, n'est peut-être pas si à l'aise dans le costume de salaud dominateur qu'il endosse.

moonrise-kingdom.jpegCette ambivalence permanente des personnages donne au film une belle couleur. Roman Coppola, scénariste attitré d'Anderson affine son écriture et lui confère une fluidité inédite. On suit avec jubilation les aventures picaresques de ces deux jeunes tourtereaux et l'on sort du film le sourire aux lèvres. Sans que notre intelligence en pâtisse. Ce qui, en ces temps de crise où la production cinématographique tend à se partager entre films sombres et brillants et crétineries joviales et pêchues, est une alternative qui ne se refuse pas.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Para-littérature moderne contre littérature d'évasion old school

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Sheckley-Robert-2004-06-GENOVA.jpgDans mes jeunes années, les frontières étaient claires. D'un côté, il y avait la Littérature avec un grand L. De l'autre la littérature d'évasion, parfois taxée avec mépris de "littérature de gare". L'une excitait l'intellect, l'autre notre imaginaire. Et les efforts d'écriture de certains auteurs de polar ou de SF ne changeaient nullement la donne. Par la suite, ces frontières se sont élargies, et certains ponts furent possibles. On ne peut que s'en réjouir.  

Nous assistons depuis la fin du XXème siècle, à l'émergence et bientôt à la domination sur l'univers du roman d'une para-littérature à usage domestique pour intellectuels fatigués. Dans les années soixante-dix, le lecteur pur et dur traitait avec dédain les Guy Des Cars, Henri Troyat et autres Bernard Clavel. Qui en revanche, étaient adulés par le public le plus large. Mais plus éduqués, ou peut-être plus au fait des goûts critiques littéraires, les para-littérateurs d'aujourd'hui demeurent moins aisément identifiables en tant que tels. De telle manière qu'il arrive qu'ils fassent un temps illusion.

les-erreurs-de-joenes-robert-sheckley.gifCes ersatz de grands livres sont souvent bien écrits, très agréables à lire, comportent des personnages et des situations touchantes. Leurs auteurs ont parfois gagné, à fréquenter les salles obscures, en sens de la nuance et de l'ellipse, autrement dit en efficacité. Il n'est pas toujours aisé de les reconnaître sous le masque du proclamé "grand romancier" ; et kamikaze de les dénigrer, tant ils ont leurs zélateurs.

Bien sûr, aucun lecteur avisé ne se laisserait abuser (ou alors fort peu de temps) par un Paulo Coelho, par un Marc Levy ou par une Anna Galvada. Mais un Jonathan Tropper, une Lucia Etxebarria - comme si tous les cinéastes espagnols avaient l'étoffe d'un Bunuel ou d'un Almodovar, et les romanciers ibériques l'envergure d'un Cervantès ou d'un Garcia Lorca -, ou, pour en pointer l'excroissance la plus littérairement viable, la française Muriel Barbery, ont leurs dupes. Il est possible d'apprécier le bagout de ces doués bateleurs. Il est en revanche affligeant que la critique entretienne la confusion quant à leur véritable statut. Non, l'écriveur surdoué n'est pas nécessairement un écrivain d'envergure. Car en lieu et place d'univers, nous n'avons droit qu'à des décors en trompe-l'œil. En guise de style, à une excellente rédaction. Une dimension factice qui se perçoit mieux avec la distance, car après lecture, il n'en reste rien : ni situations, ni personnages, ni réflexion sur le monde et sur soi. Quant au point de vue, au souffle, à l'angle de vision, mieux vaut ne pas y compter.  

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Le hasard a voulu qu'à fort peu de distance, je lus "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" et "Les erreurs de Joenes" de Robert Sheckley. Autrement dit "phénomène livresque ", encensé par la critique, récoltant tous les éloges, rencontrant qui plus est, un très vif engouement. De l'autre, un livre de science-fiction des sixties, qu'on eût jadis classé "Littérature de gare". Or, cette lecture rapprochée ne plaide pas en faveur du livre de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Cette dernière, auteur de livres pour enfants, est la nièce de la première, décédée sans avoir pu voir le succès de son ouvrage  Aucun lecteur assidu et curieux ne peut résister à l'appel d'un tel titre. Aussi exigeant soit-il. Et, sans doute inconsciemment - car ce n'est pas la sincérité des auteurs qui est ici mise en cause- tout est fait ici pour piéger celui "à qui on ne la fait pas, le lecteur dur à cuire qui hausse les épaules quand on lui parle des vertus littéraires d'Amélie Nothomb ou des beautés cachées de "Si c'était vrai".

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Son héroïne tout d'abord : une femme écrivain dans l'immédiat après-guerre. L'amour proclamé des livres. La forme même adoptée : le roman épistolaire n'est pas le genre le plus fréquenté.  Par un hasard somme toutes plus que téléphoné -mais pourquoi pas ?-, Juliet entre en correspondance avec un membre du "Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates"; sis dans l'île de Guernesey. Vous

cercle-lit.-film.jpgl'aurez sans doute deviné  : ces gens, qu'elle finira par rencontrer, sont emplis de chaleur humaine ; pour eux "convivialité" est bien davantage qu'un mot. Bref, nous sommes en présence de l'équivalent littéraire d'un "feel good movie". Ce n'est pas une tare en soi ; ce genre possède ses lettres de noblesse, d'André Dhôtel à Paasilinna et de John Steinbeck à Jorn Riel et Daniel Pennac. On peut faire de la littérature avec des bons sentiments. Mais, aussi plaisant soit le résultat, ce n'est pas le cas ici. 

Robert Sheckley (mort en 2005) quand il est au meilleur de sa forme  s'affirme comme l'un des plus grands satiristes de la SF. La plume mordante et l'humour corrosif, il n'est alors pas sans rappeler Jonathan Swift ; l'auteur des "Voyages de Gulliver". Dans "Les erreurs de Joenes", personne n'est épargné : les institutions (police, université, église, psychiatrie) comme la contre-culture (communautés, sauveurs du monde, utopistes de tous bords - en prennent sérieusement pour leur grade. Bien sûr, tirer sur tout ce qui bouge est à la portée du premier polémiste venu. Mais rarement en visant si juste. Ni surtout avec une telle élégance. Le livre regorge de péripéties, de personnages hauts en couleur, de morceaux de bravoure.

sheckley-robert.jpgMais il offre également une réflexion ironique sur le fonctionnement de notre société… et sur la mégalomanie de ceux qui veulent la changer de fond en comble. On y éclate (souvent) de rire. On savoure également des notations plus subtiles, comme ce conseil d'administration dont les membres portent le prénom des chevaliers de la table ronde, ou ce passage dans une prison, riche en clins d'œil littéraires, dont les gardiens servent essentiellement à empêcher les gens de l'extérieur d'y pénétrer.  On pourrait penser que certaines allusions ont vieilli. En vérité, pas tant que cela. Certaines cibles ont changé de nom et de déguisement, mais elles sont toujours là et le lecteur s'amuse à les reconnaître. 

En lisant "Les erreurs de Joenes", on est surpris de constater qu’un livre considéré dans les années 60 comme de la "sous-littérature" contienne davantage de morceaux de littérature vraie que le phénomène littéraire du moment. Car le constat est sans appel : si "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" est un très bon livre, et s'il est plaisant à lire, il n'appartient pas pour autant à la grande littérature. Le penser, ce serait mettre sur le même plan "Quatre mariages et un enterrement" et les films de Lubitsch ou de Capra. 

Bien entendu, nous nous trouvons un peu au-dessus des galvaderies et consorts, de la même façon que le film qui a starifié Hugh Grant révèle plus de subtilités que la comédie basique (mettons "Les Visiteurs" ou "American Pie").  Mais le danger est bien là : celui de voir naître une génération qui n'aurait connu que cette para-littérature là, et se révélerait inapte à apprécier la richesse, la densité d'une œuvre authentiquement littéraire. Ou mettrait, sans les avoir lus, Balzac, Montherlant, Günter Grass, Chuck Pahlaniuk ou Ravalec au même niveau que cette para-littérature là.

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Une génération qui n'apprécierait plus que la lecture de romans « lights », faciles à lire et digérer, en opposition à des textes plus denses, plus riches en interrogations, en explorations stylistiques et philosophiques, mais nécessitant au départ un effort de la part du lecteur. Ce serait une grande perte pour l'esprit humain, en même temps qu'un gain certain pour le formatage de la pensée.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Laurence Barrère : La nouvelle poésie des désordres amoureux

Publié le par brouillons-de-culture.fr

laurence-barrere.jpgDe Louise Labé à Marceline Desbordes-Valmore, pour ne citer que les plumes féminines, relations sentimentales chaotiques et désordres amoureux ont joui, en poésie de superbes écrins. Genre presque à part qui, s'il comporte des pépites, recèle également des pièges. Entre autres, celui de vite sombrer dans un pathos de mauvais aloi ou -et- dans le journal intime, vite épuisant pour tout autre que soi. Ces écueils en rendent l'accès périlleux, principalement pour de jeunes poètes. Laurence Barrère est donc un cas à part. Non seulement elle se frotte au genre sans brûler les ailes. Mais en toute impertinence, s'attache à le renouveler. Et y parvient, avec le beau "Mise en demeure".

mise-en-demeure.jpgOn y chercherait en vain les mièvreries et afféteries inhérentes au genre - auxquelles n'échappent pas toujours ses "cadors", voir Desbordes-Valmores ou Anna de Noailles. Plutôt que de la rejeter parce que source de dérives dans le pathos, Laurence Barrère attaque frontalement la forme du journal intime. Elle y imprime quelques distorsions bienvenues pour le hisser vers la poésie.

Boosté par une modernité bien comprise et intelligemment distillée ça et là, son recueil se dévore avec un enthousiasme jamais démenti. La prose épouse les rythmes de la pensée. Quand une phrase s'achève avant son terme, ou vient à en chevaucher une autre, ce n'est jamais par hasard. Scories qui viennent rompre le fil du discours, mais jamais ne viennent entraver l'émotion.

"Gardez-moi s'il vous plaît une place dans votre ventre, c'est mise en pratique d'une sauvagerie, nous nous sommes rencontrés, vous en souvenez-vous ?"

"Des objets disparaissent et on m'a laissée là avec un peu de terre. Le babil des monstres me tient lieu de sourire et l'illusion d'une retrouvaille et pourtant, tout un peuple entre nos deux corps.

Vous m'avez appris le double et l'incertain, les mots du solfatare, vous m'avez confondue avec le nuage et je porte en moi désormais ce plafond, pendant que vous vous faufilez entre quelques virgules. Il sera bientôt l'heure de réduire le fruit, je fabrique des cernes à petits coups d'absence. Seul subsiste ce qui disparaîtra".

Ce qui distingue Laurence Barrère de bien des poètes "écorchés vif", c'est qu'elle est avant tout poète, et que dans la douleur qui s'exprime en salves de métaphores et de mots heurtés, prédomine l'œuvre d'art. Laurence Barrère n'use pas de faux semblants pour taire, pour masquer d'humaines failles, mais elle leur impose la trouble transmutation du langage. Danse du désir et de l'abandon, du don et de l'outrage, portée par une musique puissante. Laurence Barrère dit des choses mille fois dites, mais les dit d'une manière que nous n'avons jusqu'alors jamais entendue.

"Il y a ce désir qui est plus fort qui transperce, il y a ce que je tais, il y a le mal que vous me faites à l'aveuglette et que je propulse à distance, toujours plus, il y a des corps qui se frottent et s'entremêlent, le désir et l'étonnement, votre sexe dans le mien, qui l'appelle ; mais trop souvent il y a un départ, le départ, avant même la venue il y a le départ".

3177_69077297053_598342053_1715980_8332370_n.jpgL'écriture est dense, et sans concessions à l'auto-complaisance. Sèche parfois, sans jamais être froide ou distanciée. D'une exigence qui jamais ne nuit à la fluidité de lecture. L'autre secret de cette réussite flagrante : l'ouvrage est court. L'auteur eût pu sans doute développer sa thématique ad nauseum ; elle a le courage d'arrêter à temps, laissant un livre coup de poing, ramassé sur lui-même tel une panthère prête à bondir. Un recueil dont on sort heureux, mais très rarement indemne. Une définition qui pourrait d'ailleurs convenir à toute poésie qui se respecte.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• "Le voleur" : drôle, haletant, politiquement incorrect

Publié le par brouillons-de-culture.fr

le_voleur_de_darien_m.jpgAu-delà des volumes qui  peuplent les étagères, il existe chez tout lecteur assidu, une bibliothèque intérieure, aux rayonnages quelquefois bien plus vastes. Elle est constituée de tous les ouvrages que nous nous sommes promis de lire un jour, lorsque le temps sera venu : éventuelle lacunes culturelles, recommandations de personnes de confiance…

Et pourtant nous différons à l'envi ce plaisir anticipé ;  craignant une déception à la mesure de notre attente. Il arrive que ces livres croisent notre chemin, au hasard d'une librairie, à un moment pour nous inadéquat. Trop d'ouvrages à lire nous attendent… Enfin mille prétextes surgissent. Un jour, sans que nous sachions pourquoi, nous sentons que c'est LE moment. Que sa lecture ne peut attendre. Nous l'acquérons et, souvent, sommes surpris d'avoir tant tardé à nous en délecter. Quelles mystérieuses raisons ont pu nous en éloigner si longtemps ?

darien-georges.jpgTel est le cas  en ce qui me concerne du "Voleur" de Georges Darien. Les surréalistes, qui vouaient le genre romanesque aux gémonies, avaient chanté les louanges de l'ouvrage. Nombre d'esprits brillants, en outre, m'en firent un éloge démesuré. Mais je remettais toujours à plus tard. Parce que du dix-neuvième siècle, le livre n'était-il pas daté ? Cette histoire d'un jeune homme de famille bourgeoise devenant voleur par choix me semblait cousue de fil blanc, propice aux raccourcis littéraires simplistes.

Dès les premières pages pourtant, mes à priori s'envolèrent.

Ouvrage foisonnant, polymorphe, d'une richesse stylistique, sociologique et philosophique incomparable, "Le voleur" tour à tour enflamme, émeut, secoue, provoque même l'hilarité. Darien a du panache, du souffle et le nihilisme tonique. Il décloisonne les genres en somptueux métissage.

Roman de formation ou mélo flamboyant, pamphlet incendiaire, ouvrage sociologique, roman picaresque d'une belle drôlerie, essai philosophique, roman d'aventures : "Le voleur" est un peu tout cela à la fois, sans jamais donner l'impression d'une discontinuité.

D'une plume assassine l'auteur traque les manifestations de l'injustice, de la sottise et de la servitude humaine. Il démonte Darien.jpgles mécanismes du capitalisme sauvage, avec une telle lucidité, une telle subtilité, une telle profondeur de pensée que beaucoup de ses propos demeurent actuels un siècle et demi après avoir été écrits. Escrocs en col blanc, politiques ineptes et corrompus forment ici une belle galerie de portraits. Darien n'en ménage pas pour autant socialistes et anarchistes, dont il dissèque avec autant de zèle la veulerie et l'incompétence. Voilà pour l'aspect pamphlétaire, dont on comprend qu'il aie séduit André Breton, ou Alfred Jarry, l'auteur d'"Ubu roi". Mais il n'est que la part émergée d'une œuvre polymorphe.

Si, en matière de style, Georges Darien n'a de leçons à recevoir de personne, il n'en mène pas moins son intrigue tambour battant, puisant dans toutes les ressources romanesques à sa disposition. Les situations cocasses abondent, les personnages secondaires sont solidement campés.

le_voleur02.jpgFemme du monde qui renseigne les voleurs sur les demeures de ses amis pour payer robes et maquillages. Curé athée et philosophe adepte du cambriolage. Bourreaux (au propre et au figuré) qui sont également d'une certaine façon victimes de l'existence. Soubrettes devenues demi-mondaines, voire femmes du monde. Renversements de situations, coups de théâtre sont également à l'honneur. Il advient même à deux reprises, que l'auteur joue, et de manière plus que poignante, à fond la carte du mélodrame. Le génie de Darien, c'est de savoir à temps briser les processus qu'il met en place, avant qu'ils ne soient à même d'engendrer la lassitude. De faire suivre ou précéder ses longues tirades et diatribes philosphiques, ses analyses psychologiques d'une lucidité terrible de passages d'action pure. Ou de savoureuses tranches d'humour. Le lecteur demeure ainsi toujours en éveil.

georges-darien-le-voleur-livre.jpg"Je n'en ai pas retrouvé assez, des instincts qu'on m'a arrachés, pour en former un caractère ; mais j'en ai pu faire une volonté. Une volonté que mes chagrins furieux ont rendue âpre, et mes rages mornes, implacable. Et puis, elle m'a donné violemment ce qu'elle donne à tous plus ou moins, cette instruction que je reçois ; un sentiment qui, je crois, ne me quittera pas facilement : le mépris des vaincus".

"La Société ! C'est la coalition des impuissances lépreuses. Quel est donc l'imbécile qui a dit le premier qu'elle avait été constituée par des Forts pour l'oppression des Faibles ? Elle a été établie par des Faibles, et par la ruse, pour l'asservissement des Forts. C'est le Faible qui règne, partout ; le faible, l'imbécile, l'infirme ; c'est sa main d'estropié, sa main débile, qui tient le couteau qui châtre…".

georges-darien.jpgLe politiquement correct, on le voit, n'est pas son fort ; Georges Darien, comme tout penseur libre, demeure irrécupérable. Drôle de corps que cet homme-là, qui croyait à l'anarchie mais non point aux anarchistes, collaborant à de nombreuses revues libertaires, en fondant d'autres. Des pans entiers de sa vie nous demeurent inconnus. Tant et si bien que beaucoup voient dans "Le voleur" un récit quasi-autobiographique. Ses romans ("Biribi" / "Bas les cœurs" "L'épaulette") furent de relatifs insuccès de son vivant ; Georges Darien mourut dans un quasi anonymat, en 1921.

Depuis, le cercle de ses lecteurs et de ses admirateurs n'a jamais cessé de s'accroître. Ce qui n'est somme toutes que justice.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Salon du livre, sacre ou pacte ?

Publié le par brouillons-de-culture.fr

NOLDE-Emil.jpgDimanche 18 mars après-midi. Humeur à me perdre dans la foule, à m'abrutir du bruit des autres. De leur agitation. Une humeur idéale pour le Salon du livre. Plus de 10 ans, depuis ma dernière visite. En dépit de mon amour pour l'univers livresque, fût-il quelques fois décor de fond. Qu'importe, tant que je suis entourée de papiers, de mots, de pensées, de langue...

Je suis très vite servie en matière de foule et de perdition ; au-delà de mes attentes. Écrasée en moins d'une heure, aveuglée. Les raisons de ma désertion remontent aussitôt en surface. C'est la foire aux livres. Je retrouve en quelques minutes l'essence de mon rejet. Rien de neuf finalement, tout a juste pris de plus en plus d'ampleur. On pourrait même dire un bel embonpoint ! Mon envie de fuir est au diapason.

Kandinsky.jpgJe résiste. Change de tactique, m'attarde chez les éditeurs étrangers, plus difficiles à connaître autrement. Les Canadiens par exemple. Mais je réalise rapidement que j'ai cessé de comprendre ma langue.

Que les mots, les titres, les 4° de couv que je déchiffre pourtant scrupuleusement ne sont plus qu'images coupées de tout sens. Puis très vite, ces images se dérobent à ma conscience. Elles se démantèlent dans le brouhaha, dans l'effervescence humaine. Les mots, les images deviennent formes.

Renoncer, laisser faire. Un autre angle. Un autre regard, plus global. Qui passe par d'autres détails. Scruter les stands, les "hôtes"... mais aussi les allées. Pour capter des bribes de réponses. Qui reçoit ici ? Qui visite ? Sommes-nous si nombreux à aimer le livre ?

salon_du_livre2012.jpgLe Salon du livre, c'est aussi du spectacle, dans le sens de la représentation. Après tout, de quoi je m'étonne, c'est une exposition, non ?

Mais ce qui, dans mes vagues souvenirs, n'était que balbutiement, est aujourd'hui point de mire : l'exposition des auteurs. L'organisation des espaces, conçue autour de la foire aux auteurs. Dédicaces, dédicaces... Sacré pacte ! Planning précis, circonscrit, engagement des éditeurs pour ce défilé de visages que j'aurais aimé préserver en deux dimensions. Je comprends alors mon malaise.

Pourtant je suis passionnée par la vie des écrivains et des penseurs ; par leurs journaux, leurs correspondances, leurs réflexions... Parfois plus que par leurs écrits. Ce n'est paradoxal qu'en surface. Dans ces lectures parallèles, mais centrales, j'aspire à la vitalité de cette vie que je traque. Vitalité de la pensée livre.jpgou de l'humanité.

Que cette intimité, dévoilée, soit effleurée, effeuillée... Davantage moteur d'imagination que du réel exposé. Je ne les veux pas "en chair et en os". Je me fiche de leur gribouillis de signature : seule leur écriture m'est essentielle. Discuter avec eux ? Il me suffit que leur mots me parlent... à moins d'une véritable relation. Mais là ! Que m'importe de les croiser ? C'est comme de voir "en vrai" Madame de Bovary. Ou Baradamu. Insupportable ! Le réel s'emparant du "vrai".

Je vis l'auteur comme un personnage de plus. Doté d'une autre dimension, mais un personnage néanmoins. Il en a la teneur. Il appartient à l'univers du livre, de la création, de la pensée. L'univers prosaïque ne me déplaît pas, mais tant que nous ne le partageons pas réellement dans un lien à deux, j'ai le sentiment de rester dans les limbes de l'illusion. Du spectacle.

Me remonte alors à l'esprit la position de Maurice Blanchot. Sans image justement. Dans sa posture volontairement effacée, obstinément en retrait. Aux antipodes de cette surexposition. Blanchot, une vie "entièrement dévouée à la littérature et au silence qui lui est propre", pour reprendre les termes de son éditeur Gallimard.

Et maintenant ? À droite ? À gauche ? De nouvelles allées, les mêmes. Temps pour moi de m'éclipser, avec le sentiment de manquer une possible bonne découverte ; une potentielle belle rencontre. Difficile d'esquiver cette sensation quand tout autour, ça se lie, ça partage, ça s'exalte... Mais chacun son histoire avec le livre : je me retire ; voici la mienne.

Gracia Bejjani-Perrot 

  Peintures :
© Nolde
© Kandinsky

Publié dans tout y passe

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