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• Jack Küpfer : une poésie armée de futur

Publié le par brouillons-de-culture.fr

J.-Kupfer-c-Philippe-Barnoud.jpgLa poésie, affirmait le poète espagnol Gabriel Celaya, est une arme chargée de futur… Splendide définition d'une poésie de combat, en prise avec tout ce qui mutile l'esprit. Dans cette perspective, la poésie devient art corrosif de la lucidité et pratique d'une corrosive transcendance.

 

 

Jack Küpfer eût pu voir en Celaya un frère, lui qui clame dans "Dans l'écorchure des nuits" :

 

dans-ecorchure-des-nuits-170x220.jpg

Acuité dans la fureur

poésie

cette arme entre les mains

de l'espoir

 

Fleur de flammes

torche vivante au goût d'absolu

 

Jack Küpfer ne recule ni devant les fastes du gothique et du romantisme noir, ni devant le plus flamboyant des lyrismes. Mais il se les approprie avec un sens aigu de la modernité. Pour son troisième recueil, ce poète de quarante-cinq ans, d'origine suisse, parvient à frapper fort et juste. Le livre s'ouvre sur "Gargouilles", comme si l'auteur revendiquait un ancrage dans le passé pour mieux se projeter vers le futur :

 

 

Horizon de monstres déchiquetés

par les rafales du temps

gargouilles cravachées par la pluie

montures à profil de brume

quelles mains de tempête vous ont foudroyées

 

Si la thématique n'est pas neuve, le poète ne manque guère de souffle ni de panache. Et lorsque Küpfner entreprend de disséquer le siècle naissant, il n'a rien perdu de sa superbe. Tant et si bien que l'autopsie devient apothéose de mots et de couleurs. Apocalypse rageuse et festive :

 

Acculés au néant

consumés dans le noir

techno and love

le tournevis des décibels fait oublier

l'usure des frustrations

 

Avec vos airs de petits diables

escrocs et autres politicards peuvent dormir tranquilles

ce n'est pas demain que le monde changera

 

Ou encore

 

Ailleurs

dans les palpitations de la nuit

d'autres vomissent dans le grand huit de l'argent facile

planent sur les rails du pillage

 

 

L'optimisme béat n'est pas franchement le genre de la maison. La verve tonique de l'auteur nous stimule. S'il se sort également avec tous les honneurs de l'exercice difficile du poème d'amour, Jack Küpfer semble pourtant s'égarer dans les méandres du symbolique, avec la série "Rubis". Mais nous sommes déjà aux deux tiers du livre, si secoués, si remués dans le shaker infernal de puissantes images que ces quelques faiblesses ne gâchent en rien notre impression première : celle d'une écriture ouverte et généreuse. Fébrile, nécessaire.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• Drive : une série noire en apesanteur

Publié le par brouillons-de-culture.fr

drive-film-affiche.jpgSi les geeks ont donné à la trilogie des "Pusher"- sur les milieux danois de la criminalité -un statut d'œuvre culte, si "Le guerrier silencieux" et "Bronson", encensés par la critique ont joui d'un remarquable succès d'estime, le nom de Nicolas Winding Refn n'en demeurait pas moins, jusqu'à présent, inconnu du grand public. Aussi pour beaucoup "Drive" apparaîtra comme la révélation d'un cinéaste d'envergure.

 

Ne se risque pas sur les terres du polar atmosphérique qui veut. Il y faut en premier lieu un art consommé de la nuance. Un sens de la tension et de l'action dramatique, en outre, poussé à son incandescence. Ladrive-4.jpg surenchère pyrotechnique a donné, dans la dernière décennie, quelques beaux objets manufacturés.  Plus proches du cinéma d'un Michael Bay que de celui d'un Scorsese ou d'un Christophe Nolan. En un clin d'oeil, Nicolas Winding Refn parvient à nous faire oublier ces coupables plaisirs fast-food. 

 

La caméra survole le Los Angeles nocturne sur fond de musique planante. Images ébouriffantes, souvent belles à tomber. Nous sommes à présent dans un appartement, quasiment vide de tout effet personnel. Un homme, que nous ne voyons que de dos ou de profil dans la demi-obscurité, parle au téléphone. Une voix douce, hypnotique, presque distante. Qui annonce "ses conditions". Des phrases énigmatiques et terribles. Dès les premières images s'installent une tension et un mystère. Nous comprenons aussi que le cinéaste n'a pas choisi la voie de la facilité. Nous redoutons le pire. Nous n'aurons que le meilleur.

 

 

drive-2.jpgÀ l'image de son héros, quasi mutique, Drive ne comporte pas un mot, pas une scène inutile. Série noire tendue comme une corde à violon, nerveuse comme un accro au café, se permettant toutefois le luxe du silence et de la lenteur. Nicolas Winding Refn ne confond jamais vitesse et précipitation, adrénaline et pyrotechnie. Le spectateur est tenu en haleine de bout en bout. Il sera hanté longtemps par le souvenir de ces perdants magnifiques.

 

Garagiste et cascadeur le jour, "The Driver" est un as de la conduite. La nuit, il mène à bon port les participants des hold-ups. Et les ramène après leurs coups. Cet homme solitaire éprouve un coup de foudre pour sa voisine de palier et son fils. En l'absence de l'époux, pour cause de prison, il tisse avec l'enfant une relation forte. Et quand le mari  revient prendre sa place, tout se complique…

 

drive 1

"Drive" va droit à l'essentiel, sans dialogues explicatifs redondants. Oui il y a bien piège, coups tordus, héros solitaire, poursuites automobiles comme dans le meilleur du film noir. Mais la femme fatale est ici à mille lieues de l'icône fantasmatique, ancrée dans sa réalité quotidienne. La réciprocité de l'amour du héros n'est jamais sursoulignée. Elle est palpable.  S'exprime sans mots, de sourires en regards. Le geste, l'attitude physique des personnages en dit  davantage que ce qu'ils prononcent.

 

En toutes circonstances, le "driver" parle d'une voix calme et posée. Mais qu'il s'apprête à tuer et tout son corps se tend. Qu'il se sente en confiance, tout en lui lâche prise, chaque muscle de son visage se détend... Étrange mélange de tendresse et de violence que cet homme, comme il le prouvera plus tard dans une scène qui fera date.

 

drive-3.jpgLe film de Nicolas Winding Refn comporte nombre de moments d'anthologie. Mais il est surtout porté par des comédiens en état de grâce. Ryan Gosling est éblouissant dans le rôle du "Driver", capable de tout par amour, y compris de se sacrifier et de condamner cet amour. Un frémissement de sourcil peut devenir menace ; un léger tremblement de la main une déclaration d'amour. Quant à Carey Mulligan, elle illumine l'écran. Loin des canons du glamour hollywoodien, sa beauté se révèle à chaque regard.

 

Film ambivalent, sans morale ni moralisme, "Drive" est un film fort et touchant, qui nous mène sur d'inattendus chemins de traverses. Le cinéaste danois n'a décidément pas volé son prix de la mise en scène à Cannes. Chaque image est une surprise. Chaque scène renouvelle ce que nous croyons connaître. Lui donne une légèreté, une profondeur et un  sens inédit.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans sur grand écran

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• Gérard Garouste : la cruauté ludique

Publié le par brouillons-de-culture.fr

9782253156741-G.jpgSi Gérard Garouste devait se revendiquer d'une famille picturale, sans doute serait-ce celle, peu fréquentée (parce qu'infréquentable/inconfortable) qui vit naître Goya ou Roland Topor, pour n'en citer que les plus célèbres éléments. Qui ne tente pas nécessairement de créer de toutes pièces un univers, mais de prendre notre quotidien comme une pâte à modeler et, à force de distorsions, de le rendre quasiment méconnaissable. De le faire basculer dans une dimension autre.

 

Des œuvres fortes, ironiques et rageuses. Avec une âme et des tripes. Du travail, du cœur et de l'intelligence. Et ce petit quelque chose qui en relevait la saveur, et que je mis du temps à pouvoir définir : une cruauté ludique en mouvement. Les personnages de Garouste jouent. Ils sont hilares ou extatiques y compris, et surtout, en présence du pire. Une joie dérisoire et paradoxale certes, mais presque communicative.

GAROUSTE Dérive 2010

 

Depuis que j'ai découvert l'univers Garouste, je suis à l'affût de sa prochaine exposition, afin de pouvoir, comme on dit "voir ses toiles en vrai". Une bonne fée a exaucé mon vœu : sentir le pouls de ses toiles. Son nom : la galerie Daniel Templon, qui expose ses œuvres jusqu'au 29 octobre. Des oeuvres tumultueuses, qui ne laissent ni l'esprit ni le cœur en repos. Et le corps, me direz-vous ? Le corps, justement parlons-en. Chez Garouste, les troncs sont la plupart du temps tordus, noueux, d'une vie quasi-reptilienne. Les chairs ondulent, se plissent à des angles impossibles. Monstres dont l'inquiétante familiarité nous interpelle.

 

 

GAROUSTE-GOLEM-11_1.jpgDans un espace relativement vaste, les toiles respirent en toute liberté, et nous soufflent à l'oreille des choses insanes, obscènes, terrifiantes et drôles. Regardez ce golem, qu'hommes et femmes bien mis lèchent, la langue bien tirée, pour l'éveiller. Prêts à toutes les veuleries, à toutes les reptations, ils ne s'affligent pas le moins du monde de leur nature. Pire : ils semblent s'en amuser, comme des enfants qui viennent de faire une bonne blague.

 

Gerard-Garouste-Le-Pacte.jpg

Garouste brosse sa galerie de dégénérés et d'hybrides avec le sérieux qui fait les grands peintres, sans jamais pourtant se prendre au sérieux. Il parvient même à nous faire éprouver envers l'abominable une certaine tendresse. Les couleurs souvent vives, envahissent l'espace sans jamais l'étouffer. Chez tout autre, les fonds seraient sombres, à l'image d'un tel univers. Chez Garouste, une touche orangée, un fond bleu, voire parfois rose donne une touche de vivacité à l'enfer. Ses damnés sont souvent extatiques ou hilares, tel cet homme avalant son bras avec une gourmandise non feinte.

 

Le sujet de la dégénérescence, ou plutôt de ce qui à priori se perçoit tel, peut indifféremment s'avérer homme ou femme. Dans la toile "Bouc expiatoire", un homme au corps semblant dénué de colonne vertébrale, est en plein délire d'adoration, l'œil tourné vers d'autres mondes, face à une femme indifférente, élégamment vêtu de jaune. "Le golem" mêle les personnages des deux sexes. La sorcière au bouc montre un hybride de femme et de chèvre, repue ou concupiscente, face aux côtés d'un homme bouc.

 

GAROUSTE-Le-bouc-expiatoire--ou-Marguerite-en-Gaultier--201.jpg

L'œil voyage, halluciné, dans ces territoires intérieurs d'une force peu commune. Et c'est encore hébété, mais aussi émerveillé, que je traverse la rue pour me rendre dans la suite de l'exposition, impasse Beaubourg. Là nous attendent d'autres terribles splendeurs."Les vanités" étaient jadis un exercice de style auquel se livrèrent notamment les plus grands peintres de la Renaissance. On y représentait de manière symbolique l'un ou l'autre de nos péchés au travers d'une scène cruciale. Dans l'un des coins du tableau figurait un signe de la brièveté de la vie : horloge, crâne. Gérard Garouste ne pouvait résister au plaisir d'une telle thématique. Il s'en empare avec une fougue, une vivacité et une inventivité hors du commun. Tel corps est alourdi par le poids d'une oreille titanesque. Tel autre semble se résumer à la tête et aux zones génitales. Et cette tête de mort, élégante et discrète qui toujours vient ponctuer le temps.

 

Quand il opte pour le réel, comme à travers sa formidable série de portraits, Garouste sait saisir les fragiles instants de bascule, le moment, fût-il éphémère, où le masque tombe. Cette seconde décalée, parfois loufoque, où chacun sort de son rôle. En sculpture encore, il surprend. Bronzes martelés façons Giacometti, réalisme à la Rodin et thématiques goyaesques où des créatures de cauchemar affrontent, hilares, notre regard. Ce n'est pas la partie la plus représentée dans cette exposition, mais ce n'est pas la moins frappante.

 

garouste-credit-nadji.jpg

À 65 ans, après avoir exposé partout à travers le monde (notamment depuis les années 80) Gérard Garouste a encore bien des choses à nous dire, à nous montrer et à nous faire sentir. Et qu'il demeure plus que jamais dérangeant et stimulant, comme l'est sans doute tout créateur d'une œuvre réellement puissante !                                                                     © Nadji

 

Voir ICI pour plus détails sur l'exposition


 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme


Publié dans plein la vue

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• Trois ténors du jazz libanais 2) Rabih Abou-Khalil

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Abou-Khalil.jpeg

Né en 1957 à Beyrouth, Rabih Abou-Khalil s'exile en 1978 à Munich. Pour cause de guerre civile. Au Liban, il a étudié la musique arabe et orientale. En Allemagne, il s'initie à la flûte traversière. Même si son instrument de prédilection demeure l'oud, ancêtre oriental du luth.

S'il sort son premier album "Bitter harvest" en 1984, c'est dans les années quatre-vingt dix qu'il conquiert un large public, en se produisant dans les plus importants festivals de jazz.

 

Abou-Khalil invente une musique mutante. Tout à la fois pleinement orientale et totalement jazz. Comme si le swing était né au Liban pour partir à la conquête du monde entier. Davantage qu'à un nouveau tour de passe-passe du jazz fusion, nous sommes en présence d'une sorte d'uchronie musicale de belle prestance.

 

 

Une telle osmose est loin d'être le fruit du hasard. En premier lieu, Rabih Abou Khalil s'attache à s'entourer de musiciens transgenres. Qui naviguent du jazz au contemporain et du world à la musique classique avec une même aisance. Qui fraient avec des formations de toutes obédiences. Et par conséquent disposent d'une large palette de possibles interprétations. S'imprègnent immédiatement de la couleur musicale pour laquelle ils sont requis. Des interprètes tels que Kenny Wheeler, Gabrielle Mirabassi, le Kronos Quartet, le Balanescu Quartet (interprètes éclairés de Michael Nyman) ou Vincent Courtois.

 

 

rabih_abou_khalil_albums_CD_jazz.jpgÀ la greffe souvent opérée par les partisans de la fusion -ajouter de nouveaux éléments à des données jazzistiques préexistantes- Rabih Abou-Khalil préfère la mutation. Option plus subtile. Plus radicale aussi. Son point de départ, sa matière première : les musiques orientales, au sens large du terme. Mélodies traditionnelles arabes, mais également turques ou perses. Elles donnent le ton, à travers leur métrique particulière, de l'œuvre encore à inventer. Car dès lors commence le travail de l'architecte du son : transformer, sans en atténuer la couleur, ces éléments venus d'ailleurs, en jazz. Un dosage équitable d'instruments traditionnels (oud et darabukka par exemple) et de saxo-percussions pourrait certes donner le change.

 

Mais Rabih Abou-Khalil ne saurait s'en satisfaire, la métamorphose semblant à ses yeux prioritaire sur un équilibre relatif. Tendre vers l'indéfinissable, vers l'étrangeté familière. Unir en une seule famille les jazzophiles et les amateurs de musique orientale. Viser une homogénéité parfaite, sans que la moindre couture pût être visible.

 

 

 

Mélanger les instruments des deux écoles musicales n'est qu'une première étape. Lorsque la musique arabe ou le jazz tendent à s'étouffer l'un l'autre, Rabih Abou-Khalil n'hésite pas à y adjoindre des percussions indiennes, du marimba, du Rabih_Abou_Khalil.jpgviolon ou de l'accordéon. Histoire de servir de liant. De fondre le tout en une seule musique. Et quelle musique ! Elle s'envole, se tord, ondule tel un serpent dans les airs. Mélodieuse. Aérienne. Évidente.

 

Ce qui lui donne sa couleur, c'est une inventivité permanente, sachant s'affranchir des codes. Une musique libre, portée par des musiciens virtuoses de l'improvisation, une musique qui après 19 albums à l'actif de l'artiste, n'a pas épuisé toutes ses richesses !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

 

 

 

 

Publié dans polyphonies

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• Blake Edwards : tueur à gags ou grand cinéaste ?

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Blake Edwards aurait pu être considéré comme l'équivalent d'un Cukor, d'un Minnelli ou d'un Billy Wilder. Il en avait Blake-Edwards.jpgassurément l'étoffe. On peut dès lors se demander pourquoi sa place demeure, aux yeux de bien des cinéphiles, plus proche d'un Jerry Lewis que d'un Lubitsch. Amuseur public ou grand cinéaste ? La question, en l'occurrence est difficile à trancher. En littérature, il existe nombre de génies velléitaires, se souciant davantage d'écrire à perte de vue que de ne laisser derrière eux que des chef d'œuvres. Habités pourtant d'une vraie flamme, d'un vrai regard qui leur permit de laisser, parmi nombre de romans, chansons ou poèmes inaboutis, quelques véritables diamants. On peut citer, par exemple, Vian, Cendrars, Cocteau, Topor qui, pour avoir atteint souvent au génie, n'en ont pas moins livré un certain nombre d'écrits brouillons, traversés de fulgurances. Blake Edwards semble appartenir à cette espèce-là. Aimée parfois du public, mais sévèrement boudée par la postérité. Ce type de désinvolture semble rédhibitoire. Elle condamne Richard Fleisher ou Robert Wise à être assimilés à de solides artisans, en dépit d'une pléthore de films majeurs.

 

 

Le problème de Blake Edwards : avoir réalisé davantage de brouillons de chef-d'œuvres et de petits films traversés de somptueux éclairs que de chef-d'œuvre proprement dits. Et d'avoir énormément tourné. N'eût-il livré que des bijoux à l'aune de "Victor Victoria", du "Jour du vin et des roses", de "l'Extravagant Monsieur Cory" ou de "Diamants sur canapés" que son statut serait singulièrement revu à la hausse. Et pourtant, le cinéaste a fort peu livré d'œuvres indignes. Le plus médiocre de ses films (par exemple "Darling Lili" ou "Elle" qui a très mal vieilli) est toujours sauvé in extremis par un ou Blake-Edwards_peter-sellers-party.jpgdeux -et plus si affinités- dialogues cultes, un slapstick renversant, un moment de pure émotion, des personnages secondaires éblouissants.

 

Bien sûr, l'humour de la série des "Panthère rose" ou de "la Party" passe moins bien l'épreuve du temps que celui d'un Chaplin, d'un Lubitsch ou d'un Tati. Certes "Boire et déboire", "L'amour est une grande aventure", "Mickie et Maude" ou "Dans la peau d'une blonde" ne peuvent être mesurés à la toise d'un film de Wilder. Et il est évident que "La grande course autour du monde" n'est pas le "Citizen Kane" du film drôle. Et pourtant… gageons que chacun de ces films sera vu et revu plus longtemps que ne le voudrait la tatillonne postérité.

 

Parce que Blake Edwards est un directeur d'acteurs hors normes. Beaucoup d'entre eux, peu remarqués ailleurs, se sont révélés chez lui totalement époustouflants. Je pense bien entendu à ces deux "muses". L'une au masculin : Peter Sellers. L'autre au féminin : Julie Andrews. Mais également à James Garner dans "Victor Victoria". À Tony Curtis, tout à fait exceptionnel dans le rôle dramatique du "Jour du vin et des blake-edwards_julie-andrews.jpgroses" ou dans la comédie de mœurs "L'extravagant monsieur Cory". 

 

L'autre point fort de l'auteur est de ne jamais juger ses personnages, fussent-ils odieux. Il les montre, dans leurs excès, dans leurs failles. Il peut être de ce point de vue d'une grande justesse psychologique et émotionnelle. Chacun de ses protagonistes possède une vraie épaisseur humaine ; Blake Edwards, avec un talent inouï, les fait exister sur l'écran. Il les rend sensibles, attachants, touchants, jusque dans leurs défauts les moins avouables.

 

Parce que le sourire discret peut s'y transformer en éclat de rire lors d'une scène inoubliable. Parce qu'il se dégage de ces films une vraie humanité. Parce qu'enfin, chez Blake Edwards, hommes et femmes sont d'une beauté troublante ; le réalisateur sait attendre et capter l'état de grâce d'une situation, d'un visage.

 

Une rétrospective Blake Edwards lui est consacrée à la Cinémathèque Française

Voir ICI pour plus détails sur la programmation

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans brèves de culture

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• Et c'est ainsi que FRED est grand…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

fred.jpegFred ne se contente pas de nourrir mon imaginaire depuis les années soixante-dix. Il a également modifié durablement mon sens logique. Par lui, j'appris que l'on pouvait monter en bas grâce à un escalier inversé. Que les marées étaient engendrées par la bave d'un gigantesque boxer. Lequel par ailleurs aimait fumer d'énormes cigares. Que la mort était un prospère chef d'affaires. Que l'on pouvait "crever une lune" en passant à travers elle comme un vulgaire cerceau. Ou être emprisonné dans les rayures d'un zèbre. Découvertes capitales pour un pré-ado de treize ans. 

 

 

L'humour absurde s'est rarement déployé avec autant de liberté, de jovialité,

piano_sauvage.jpg

de jubilation que chez Fred. Chez les chantres de ce rire-là, les personnages sont souvent des alibis. Ils sont happés, pris au piège, du dérèglement de la machine, mais ne possèdent pas d'existence qui leur soit propre. Beckett, Ionesco ou Lewis Carroll confrontent leurs héros aux situations les plus insensées et s'amusent à les regarder se débattre. Alice n'est en fin de compte qu'une petite fille très ordinaire. N'importe laquelle aurait fait l'affaire pour être confrontée à son bouffon monde des merveilles. Avec Philémon l'absurde vient à se teinter de tendresse. En quelques traits, Fred donne épaisseur, vie, émotion aux plus délirantes inventions.

 

 

philemon_anatole_fred.gifLa mèche en épi, toujours vêtu d'une marinière et d'un pantalon trop court, pieds nus, Philémon est un jeune adolescent rêveur, qui vit en rase campagne. Son père est un paysan, un peu bourru, doté d'un bon sens terrien. Sa mère, quoiqu'un peu effacée, témoigne au père comme au fils une solide affection. Bien entendu, ce dernier s'ennuie quelquefois. Il s'en va alors rêvasser. Promenades nocturnes sur le dos de son âne. Un animal très philosophe, qui a la manie de confondre chardons et hérissons.

 

Un jour, ils s'en vont du côté du puits, dont le puisatier disparut un jour sans laisser de trace. Philémon tombe malencontreusement dedans. Emporté par un tourbillon, il se réveille au bord de l'océan. Échoué sur la plage d'une île apparemment déserte. Au sol, il aperçoit son ombre dédoublée, lève les yeux au ciel : deux soleils, deux ombres, quoi de plus normal ! Une logique autre peut commencer. D'une trouvaille à l'autre, elle nous emmènera, sans que nous y prissions garde, de plus en plus loin de la rive de nos modes Philemon_2ombres.jpgde pensée habituels et rassurants.

 

L'île n'est pas totalement inhabitée. Ses habitants : un centaure bougon nommé "Vendredi" et un homme vêtu tel Robinson Crusoé. Tombé lui aussi par erreur il y a dix ans, il s'est retrouvé ici, perdu sur le A de l'Océan Atlantique. Car, dans ce monde parallèle, les lettres tracées sur nos cartes forment des îles indépendantes. L'être humain, c'est le puisatier Barthélémy en personne. Il peste contre cette terre où il est exilé et n'aspire qu'à retourner dans le monde "réel". Mais lorsque Philémon l'y ramène avec lui, il devient brutalement

philemon.jpg

nostalgique. De son île. De son centaure. De sa maison qui pousse d'un étage quand il pleut. Philémon va dès lors trouver le seul être capablede le comprendre et de l'aider : son oncle Félicien. Savant et sorcier peu apprécié de son frère, c'est à peine s'il a écouté le récit de son neveu qu'il le devance déjà de cent coudées.

 

Pour entrer et sortir du monde des lettres, il ne faut surtout pas emprunter deux fois le même chemin. Il s'agit d'utiliser, à chaque passage, un moyen différent de la fois précédente. Cette nécessite devient peu à peu l'un des ressorts récurrents de l'intrigue.  Et des méthodes, il n'en manque pas : de la fumée de pipe à la loupe, de la fermeture éclair géante en pleine nature -qui ne s'ouvre qu'un temps très court, au globe terrestre tournant. Sans oublier le passage à travers un cerceau géant. Évidemment, tout cela manque parfois de précision. Félicien connaît plus de choses qu'il n'en maîtrise réellement.

 

Il est possible d'atterrir en pleine mer après avoir crevé une lune (la méthode du philemon_manu-manu.jpgcerceau géant). Ou de se retrouver sur une autre des lettres de l'Océan Atlantique. En fait, ce dernier point devient vite une constante des albums. Ce qui nous permet de faire connaissance avec les habitants de ce monde parallèle. De ces manus manus qui, à l'état sauvage, sont des animaux nobles. Ils ont alors forme de mains géantes courant en toute liberté. Mais qui revêtus d'un costume de brigadier (façon gendarme de Guignol) deviennent de féroces représentants de la loi, condamnant les individus fautifs à servir de bibelots sur une cheminée. En passant par le phare-hibou et les zèbres prisons. Sans compter les rouleurs de marée, les critikaquatiques, les troupeaux de souffleurs ou les anges-clowns.

 

coinceurfred.jpgContrairement à son père, qui fera par erreur une incursion dans le monde des lettres et croira jusqu'au bout avoir affaire à un canular monté par son rejeton, Philémon ne s'étonne de rien. Il accepte aisément toute situation nouvelle, plus encore si elle, est totalement abracadabrante. Plaquer un accord, façon toréo, vêtu d'un queue de pie, sur un piano sauvage déchaîné comme un mustang ne lui pose aucun problème. Pas davantage que de payer un charmeur de mirages en tintements.

 

fred_philemon.jpg

Fred glisse de ci de là des allusions à l'époque. Si l'on se penche sur la question, on conviendra que les nouveaux dogmes de la contre-culture en prennent tout autant pour leur grade que la soi-disant normalité. Nombreux sont les cas où celui qui est asservi ne se révolte pas par manque d'imagination, doutant qu'il existe mieux ailleurs. Ainsi les rameurs de la baleine-galère dans "Le château suspendu". Ou ceux qui sont condamnés à devenir bibelots sur des cheminées dans "L'île des brigadiers". Mais les "révoltés" n'en sont pas moins fustigés dans leur systématisme. Parce qu'il est interdit de rire sur le second T ("À l'heure du second T"), les rebelles se réfugient dans des grottes et s'y s'esclaffent d'un bout de la journée à l'autre. Et gare à qui ne partagerait pas leur hilarité !

 

philemon-BD-planche-2.jpgL'imagination de Fred ne se limite pas au texte, à la manière de donner corps à des philemon-BD.planche-3jpg.jpgmondes extravagants. Elle se traduit également par l'image. Qu'une case tombe et c'est la panique. Les héros peuvent voyager à travers d'étonnants collages de gravures du XIXème siècle. Devenir l'un des personnages d'une histoire qui leur est racontée. Les dessins peuvent être dédoublés, éclater sur deux pages. Les philactères prendre des formes non conventionnelles. 

 

Quelques albums plus faibles font parfois tapisserie. Il est douteux que l'Histoire du neuvième art retienne, par exemple, "l'Ane en atoll" ou "Avant la lettre". Et, en dépit de somptueuses trouvailles, "L'arche du A" traîne un peu en longueur.

 

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Mais à côté, que de chefs d'œuvre ! "Simbabbad de Batbad"..."À l'heure du second T"..."La feuille qui devait passer l'automne" -sans doute l'un des plus poétiques de la série- "Le piano sauvage"..."le Château suspendu"... quelques merveilles parmi tant d'autres !

 

L'humour de Fred est multiforme. Si Philémon occupe une bonne part de son œuvre (une quinzaine d'albums tout de même), l'auteur ne s'en permet pas moins de magnifiques échappées. Dans lesquelles il conjugue absurde et humour noir, comme dans

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l'indispensable "Petit cirque". Swift et Kafka mixés à la sauce marsupilami. Une BD quasi-introuvable par les circuits traditionnels, dont la réédition s'impose. Laisse libre cours à son goût pour les images d'Épinal et le collage, qu'il introduit à tout moment de l'histoire, comme dans les récits qui forment "Le fond de l'air et frais" ou "Hum ! Hum !". Je me souviens tout particulièrement de cette histoire rocambolesque de frères siamois devenus orphelins. Parce que leurs parents avaient gagné dans un concours une croisière sur le Titanic.

 

histoireducorbacauxbaskets.jpg

Ou se risque avec succès à l'atmosphère des contes avec le très tendre "Cythère l'apprenti sorcière". Mais  sa plus belle réussite, hors de sa série fétiche, demeure ce qui ressemble corbac_basket_fred.jpgfort à une trilogie : "L'histoire du conteur électrique", "L'histoire du Corbac aux baskets" et "L'histoire de la dernière image". Critique de la normalité au travers du regard d'un éternel innocent. La lune se met à raconter de passionnantes histoires aux insomniaques qui abandonnent leur poste de télé. Une gratuité que notre capitalisme névrotique va s'acharner à détruire… un homme se réveille transformé en corbeau, mais tout le monde ne voit que les baskets qu'il porte aux pieds… des thèmes plus noirs, plus "adultes", mais où transperce une fulgurante tendresse pour l'humanité.

 

Fred est également étonnant quand il se place en retrait pour devenir simple scénariste. Une aventure qu'il tente pour la TimeIsMoneyfredalexis.jpgsérie "Time Is Money", dessinée par le précocement disparu Alexis. Deux albums sur les trois sont de purs bijoux. J'avoue avoir une préférence pour "Joseph le Borgne". Ce neveu un peu louche  découvre que son oncle a fabriqué une machine à remonter dans le temps. Il décide illico de monter un trafic d'armes dans le passé. Vendre des fusils à Attila, un jeu d'enfants… à condition de ne pas avoir oublié les cartouches ! Le paradoxe temporel est tordu dans tous les sens jusqu'au fou rire garanti. Un must pour les amateurs.

 

La réédition de l'intégrale de la série Philémon est la promesse, pour qui ignore encore cette grande oeuvre, de tant de jubilations à venir. Et pour les fans, l'occasion de délicieuses retrouvailles.

 

Pour tant de merveilles, monsieur Fred, merci et chapeau bas !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Publié dans avec ou sans bulles

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• Marc Behm : ceci n'est pas un polar

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Marc_Behm_.jpgQuand on évoque les grands auteurs de polars et de série noire, on cite rarement le nom de l'auteur de "Mortelle randonnée". Marc Behm est mort en 2007 sans que son décès ne fasse la une des gazettes. Sans doute le romancier est-il le principal responsable d'une telle méconnaissance. À force de surfer sans cesse entre les genres et les styles, il en vient à défier toute étiquette et à se révéler inclassable. Une particularité qui n'est pas des plus cotées dans l'hexagone. Mais qui est précisément la marque de son génie.

 


 

Comme pour nombre de ses lecteurs français, ma première rencontre avec son œuvre fut le film de Claude Miller, qui s'inspire d'une de ses œuvres. "Mortelle randonnée" : le cocktail incomparable d'un Michel Serrault impérial, d'une Adjani resplendissante à métamorphoses multiples et de la puissante musique de Carla Bley. Un film au statut d'œuvre culte. Une histoire si intrinsèquement tordue qu'elle suscite en moi l'envie immédiate de lire le livre. Soyons honnêtes : je ne reçois pas le choc que j'en espére. Certes, "Mortelle randonnée" est un excellent polar déjanté ; mais sans vouloir jouer les rabat-joie ou les blasés, ça sentait le déjà lu. Au centre du récit, un détective privé. Il a basculé dans la folie MORTELLE RANDONNEEdouce, mais demeure assez conscient pour le dissimuler aux yeux de tous. L'origine de son mal : son ex qui lui ferme la porte, lui interdisant de voir sa fille. Il ne l'a connue que bébé. Un jour, elle lui envoie une photo de classe. Sa fille est là, dit-elle. À lui de la reconnaître. Cruauté gratuite qui le fait basculer de l'autre côté. Irrémédiablement. Quand il est amené à suivre les pas d'une aventurière qui tente d'arnaquer un jeune homme de bonne famille, il ne se doute pas encore qu'il va assister en direct à l'assassinat de ce dernier. Au lieu de la dénoncer, il va tout faire pour effacer les traces de ses crimes, l'identifiant à sa fille absente.

 

Le thème est développé sans accrocs. Le livre se lit avec plaisir. Avec jubilation quelquefois. Dire qu'on y sent la griffe d'un très grand semble pourtant exagéré. À dire vrai, le film est, sur bien des plans, supérieur au roman, notamment dans sa dernière scène. J'avais passé un bon moment de lecture, mais j'étais loin d'imaginer qu'un jour, je me jetterai avidement sur chaque nouveau roman de Marc Behm.

 

 

Ce fut de nouveau le cinéma qui m'invita dans la planète Marc Behm. Jean-Jacques Beineix en ces temps-là, devait porter à l'écran un livre réputé inadaptable : "La Vierge de Glace". Qu'on juge par le thème de la difficulté à mettre la chose en images : parce qu'ils en ont assez de se cacher, de devoir sans arrêt trouver des subterfuges pour se procurer discrètement du sang, un groupe de jeunes vampires décide qu'il faut se mettre au vert dans une grande maison, où nul ne cherchera à leur nuire. La fin justifiant les moyens, ils envisagent, pour ce faire, de cambrioler une banque située au dernier behm la vierge de glaceétage d'un gratte-ciel. Ce qui présente quelques difficultés : ils ne connaissent plus les trucs pour se transformer en chauve souris, en loup ou en fumée. Il leur faut par conséquent un mentor. Ils le trouvent en la personne d'un vieux vampire, autrefois initié par Robin des Bois (!!!). Il est expert en ces matières, bien qu'il soit affligé d'un sérieux handicap : une verge éléphantesque, par lequel le maître est obsédé jour et nuit.

 

Un tel projet, s'il n'est pas mené d'une main experte, peut rapidement sombrer dans le plus total ridicule. Si le film au finish ne se réalise pas, son scénario me remet le nom de Marc Behm en bouche et l'envie de me plonger dans le livre sans plus attendre. Une merveille de drôlerie et d'inventivité. Partant d'un postulat de départ aussi délirant, l'auteur arrive même, par moments, à faire surgir d'on ne sait où l'émotion. Transposant les codes de la série noire dans le monde des vampires, Marc Behm fait mouche dans ce roman souvent très drôle.

 

Je note cette fois le nom de l'auteur, afin de ne pas l'oublier. Difficile, voire impossible, après son glaçant "Reine de la nuit". Un livre qui se passe pendant la seconde guerre mondiale. Qui dresse le portrait d'une jeune femme ambitieuse sous le Troisième Reich. Marc Behm se permet au début quelques passages hilarants. Décrivant les travers et ridicules des grands pontes du régime d'une plume alerte et corrosive. Ce n'est que pour mieux nous serrer le cœur dans un étau par la suite. Car son livre ne raconte rien d'autre que l'ascension de cette femme. Jusqu'à se trouver à la tête d'un camp de concentration. Pas un monstre. Juste une femme normale qui veut réussir. Qui se laisse entraîner par les circonstances à l'impensable…  "La reine de la nuit" :  un brûlot à lire toutes affaires cessantes.

 

Déconcertant les puristes, enthousiasmant les amateurs d'œuvres du troisième type, les livres de Marc Behm ne se

trouille

laissent pas aisément apprivoiser. Avec "Trouille", il créera un thriller implacable, dont le héros n'est pas très net et le vrai méchant invisible. Avec un culot renversant, le romancier anticipe de dix ans le thème des "Destination finale". Parce qu'il l'a frôlée de près un jour, le héros du livre se persuade que la Grande Faucheuse en personne le traque. Pour récupérer son dû. Au moindre signe - une allusion dans la conversation par exemple…- il change de domicile, au besoin trouve un subterfuge. Roman haletant, poignant, troublant, où toutes les portes restent ouvertes. D'une logique terrible.  Course-poursuite sans merci ou livre sur la paranoïa ? Thriller fantastique ou voyage dans le cerveau d'un psychotique ? Quelle que soit notre propre interprétation, impossible de lâcher "Trouille" avant la fin.

 

La vérité commence à m'apparaître, à la lecture de "Trouille"  : si "Mortelle randonnée" est, à l'aune de la production courante un excellent polar, ce n'est qu'un livre mineur en regard des autres romans de Marc Behm. Son œuvre la plus classique en somme, qui en ferait presque un auteur "fréquentable". Ce que bien heureusement il n'est pas.

 

à côté de la plaqueOn peut pourtant se demander, au vu de ce qui précède, si le romancier s'est risqué de nouveau à la série noire classique après "Mortelle randonnée"… La réponse est assurément "oui". La preuve en est "À côté de la plaque". Encore un détournement -mais quel !- des codes en vigueur dans le genre. C'est par hasard que le héros, gérant de garage et insomniaque chronique se trouve nez à nez avec une scène de crime. Les flics sont déjà sur place. Lui ne voit rien d'autre que les beaux yeux d'une inspecteur, et n'a de cesse de la revoir. Bien trop timide pourtant pour lui avouer sa flamme.

La belle est chargée d'enquêter sur un tueur en série, qui trucide ses victimes à la hache. L'occasion rêvée pour notre anti-héros d'attirer l'attention sur lui. Il multiplie les indices, les pistes remontant vers lui, jusqu'à en devenir suspect numéro un. Ce qui lui vaut, bien entendu, quelques visites de la belle. Je ne vous révélerai pas la fin, bouleversante, qui, comme toute série noire qui se respecte, laisse un goût amer dans la bouche. C'est tout simplement grandiose.

 

et ne cherche pas

Chassez le (sur)naturel et il revient au galop… Retour donc à la case "polar psychédélique" et "thriller fantastique" avec le surprenant binôme créé par "Et ne cherche pas à savoir" et "Crabe'. L'héroïne est une collecteuse d'âmes. Elle fait signer des contrats  qui promettent amour, gloire et beauté en échange du "système homéostasique" de ses clients. Lesquels immanquablement interrogent "Qu'est-ce que ça veut dire au juste". "Ne cherche pas à savoir" répond du tac au tac la belle. "Et ne cherche pas à savoir" donne une épaisseur à ce qui n'eût pu être qu'un personnage prétexte. Depuis qu'elle fait ce travail (dans l'Antiquité déjà …), elle s'est fait beaucoup d'ennemis. Comme ce bon vieux Hannibal (pas Lecter, mais bien celui de Carthage avec ses éléphants), rancunier au possible, qui ne lui pardonne pas de l'avoir piégé autrefois et tente de la mettre en échec depuis quelques siècles déjà. L'ennui, c'est que ses pouvoirs se sont redoutablement accrus. Marc Behm ne joue pas, comme dans "La vierge de glace" la carte de l'humour, le délire du romancier trouve un parfait contrepoint dans la manière ultra-précise dont il brosse les caractères de ses héros.

 

tout un romanSi l'on excepte un recueil de nouvelles écrit à quatre mains avec Paco Ignacio Taibo II, l'auteur achève son parcours en beauté par un livre qui me fit tordre de rire. Le bien intitulé "Tout un roman". Parodie des romans d'espionnage aussi speed en quatre pages que tous les épisodes de James Bond réunis. En dix pages, le héros se met à dos le FBI, la Mafia, l'Ira et j'en passe… Et ça continue sur ce rythme, sans jamais s'essouffler, jusqu'à la dernière page. Entre deux esclaffements, Marc Behm parvient à rendre son héros attachant. L'auteur passe à la moulinette tous les thrillers des dernières décennies, les condense, et pousse l'absurdité des situations initiales à peine quelques crans au-dessus pour les rendre d'une inoubliable drôlerie.

 

L'éclectisme du romancier, dans un premier temps, déconcerte. Mais finit toujours par séduire. Parce qu'il ne prend jamais ses lecteurs pour des imbéciles. Parce qu'aussi tordus que soient ses projets, il y apporte toujours l'amour, l'enthousiasme et la force de conviction nécessaires pour les rendre crédibles. 

 

Que restera-t-il de l'écrivain ? Certes, une poignée de romans à peine. Mais pour la plupart insensés. Vertigineux. Indispensables… Marc Behm a bien mérité son accès à l'éternité.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Publié dans polar pour l'art

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• Toni Morrison : Love & Nobel

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

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Grand nombre d'immenses écrivains possèdent leurs obsessions récurrentes. Ils y reviennent assez régulièrement au fil de leur œuvre. Il en va de même pour bien des grands lecteurs, gourmands d'un savoureux savoir. J'avoue pour ma part être un pervers polymorphe. Concernant la littérature s'entend. Des préoccupations auxquelles je retourne sans faillir. L'une d'elles consiste à me plonger dans la lecture des prix Nobel, quelle qu'ait été l'époque à laquelle celui-ci fut attribué. Le jeu en vaut croyez-moi la chandelle. L'enthousiasme, mais également le fou rire ou l'ennui peuvent vous guetter au tournant. Et par instants, le choc salutaire : le génie oublié à tort, enseveli par l'histoire des lettres mais d'une puissance renversante (par exemple Pär Lagerkvist, dont chaque livre est un chef d'œuvre).

 

Ne croyez pourtant pas que je snobe les plus récents nobellisés. J'attends généralement que l'excitation médiatique retombe, puis je n'y pense plus. Jusqu'au jour où mon innocente manie vient reprendre le dessus. "Et si je lisais un auteur qu'auparavant je n'avais jamais lu ? Toni Morrison par exemple… Bon sang ! J'avais presque oublié qu'elle avait eu le Nobel… C'était en quelle année déjà ?". Impardonnable oubli… Non seulement parce que Toni Morrison est la première afro-américaine à avoir obtenu la fameuse distinction, mais également -mais surtout- parce que j'avais jusqu'alors ignoré cette plume d'une prodigieuse intensité. Je m'en suis mordu les doigts en commençant à dévorer "Love".

 

En quelques pages -que dis-je, quelques lignes à peine !-  l'auteur parvient à déjouer tous les pièges d'une littérature auto-centrée. Genre "Je suis femme, donc je vais parler de problèmes exclusivement féminins. Avec une sensibilité toni-morrison-prix-nobel-.pngtypiquement féminine". Ou encore "Je suis noire, donc je ne vais parler que de la condition des noirs". Grandes plaies de la littérature, qui, pour quelques sublimes fleurons - je n'irai pas jusqu'à balayer d'un geste négligent des romanciers aussi précieux que Richard Wright, Chester Himes ou James Baldwin ...!- ont donné nombre de copistes peu inspirés.

 

L'appartenance afro-américaine des personnages de ce livre n'est jamais surlignée au crayon gras. Elle est évoquée de loin en loin, toujours de manière pertinente et efficace, quand la couleur de peau joue un rôle déterminant pour l'action, mais n'est en aucun cas centrale. Toni Morrison n'écrit pas sur la condition des Noirs en Amérique. Mais sur des êtres humains qui vivent. Aiment. Souffrent. Vivent. Se passionnent. Et n'hésite pas à dire que, si elle possède moins de pouvoir, la petite ou grande bourgeoisie chez les hommes de couleur peut rendre aussi stupide et infatué de soi que son équivalent chez les blancs.

 

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S'il trace quelques superbes personnages de femmes, "Love" n'est pas non plus intrinsèquement écrit pour elles et seulement elles. Il touche, par l'humanité de ses propos et son foisonnement sensuel et émotionnel, à quelque chose d'universel. L'auteur évite un autre piège, plus subtil celui-là : l'impasse de la "belle écriture". Le début de "Love" est ponctuée de phrases magnifiques.

"Les couleurs deviennent si sauvages qu'elles pourraient vous terrifier"

"Même celles qui arborent leurs cicatrices comme des médailles présidentielles et qui portent leurs bas roulés aux chevilles ne peuvent cacher les adorables petites filles qu'elles ont été, ces enfants délicieuses lovées quelque part en elles, entre leurs côtes, ou bien sous leur cœur"

"Mon fredonnement à moi est avant tout très doux, très intime ; il convient à une vieille femme que le monde embarrasse ; c'est sa manière de désapprouver ce que le siècle est en train de devenir "

Le lecteur est en droit de craindre que le style n'étouffe ici toute autre préoccupation. Toni Morrison ne le laisse jamais prendre le pas sur l'histoire, l'émotion qui se dégage de chaque personnage. N'hésitant pas à être crue lorsque cela devient absolument nécessaire.

 

Deux femmes vivant dans une grande maison, unies par une haine farouche, façon "Qu'est-il arrivé à Baby Jane". Entre les deux une jeune fille, officiellement chargée d'écrire les mémoires de l'une d'elles. Les deux ennemies vivent dans le souvenir de l'hôtel, aujourd'hui fermé, tenu trentetoni-morrison-2.png ans durant par Bill Cosey. Un personnage fascinant, ambigu, paradoxal, dont chacun se souvient à sa manière. Généreux et mauvais, tyrannique et cordial à la fois. Un lieu où chacune d'elles a tenu un rôle important. L'hôtel et son propriétaire sont d'ailleurs le point focal vers lequel retournent sans cesse la plupart des gens du village, un passé pas nécessairement meilleur, et non exempt de sales secrets, mais qui est pour eux comme une source. Les liens qui unissent les différents protagonistes de l'histoire, nous ne les apprendrons qu'au fur et à mesure d'un récit qui multiplie allers-retours entre présent et passé. Et nous voici le cœur pris en tenaille, otages d'une écriture aux multiples métamorphoses, de situations poignantes et de personnalités fortes.

 

Un autre écrivain demanda un jour à l'auteur du "cœur est un chasseur solitaire", pourquoi son livre ne comportait pas d'histoire d'amour. Sincèrement étonné, Mc Cullers répondit "mais il n'y a que ça". "Love" semble faire écho à cette anecdote. Mais d'une façon détournée, déviante : car ici, c'est avant tout le manque d'amour qui est évoqué. Une absence

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qui précipite ceux qui en souffrent dans la pure tragédie grecque. Pas de sentiments à l'eau de rose, mais des individus qui se cherchent et ne se trouvent pas. Ou parfois se trouvent trop tard…

 

Toni Morrison trace un trait d'union entre littérature classique et littérature moderne, entre la précision doucereuse d'une Carson Mac Cullers et les plongées en apnée aux enfers d'un Hubert Selby Junior ou d'un Breat Easton Ellis. En réalisant cette impensable synthèse, sa plume  se révèle vite indispensable au lecteur le plus exigeant.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Van Dongen... fauve, anarchiste et mondain

Publié le par brouillons-de-culture.fr

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La peinture est un terrain idéal pour les associations d'idées. Dites Magritte ou Man Ray, "surréalisme" vous vient aussitôt à l'esprit. Monet, Renoir, Cézanne ? Impressionnisme of course. Otto Dix, Klimt ? Expressionnisme. Mais à ce jeu, certains noms ont l'art de vous déconcerter.

 

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Ainsi, lancez le nom de Van Dongen au hasard d'une conversation. Un grand assurément. Mais à quel courant le relier ? Quel est le tableau le plus représentatif de son art ? On cherche des faux fuyants, on parle d'autre chose. On répond tout à trac, confondant le plus souvent avec un autre peintre.

 

Mon ignorance réelle n'était pas moindre, mais une part de responsabilité en incombe à ce diable d'homme lui même. Qui semblerait toute sa vie s'être acharné à brouiller les pistes, s'amusant à demeurer perpétuellement insituable.

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van-dongen-nu-couche.jpgL'exposition "Van Dongen, fauve, anarchiste et mondain" possède, pour une fois, un titre on ne peut plus approprié. Qui paraît représenter et la peinture et l'homme. Qui était tout cela à

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la fois -et bien d'autres choses encore- sans jamais trancher en faveur de l'une ou l'autre tendance. Impeccable dandy au bras de son épouse dans les réceptions cotées et dans le même temps illustrant les brûlots anarchistes les plus révolutionnaires.

 

N'appartenant à aucun courant, parce qu'il les brasse tous, empruntant, d'un tableau à l'autre, à tel ou tel style ce qui le séduit le plus pour en livrer la quintessence. Car Van Dongen a du panache et le génie des métamorphoses.

 

Fauve, quand il laisse exploser les couleurs dans ces merveilles absolues que sontvan-dongen-enjoleuse.jpg "Le doigt van-dongen-jack_johnson.jpgsur la joue" ou "Jack Johnson". Impressionniste dans les "Marchandes d'herbes et d'amour" ou dans "L'autoportrait en Neptune". Expressionniste dans "L'enjôleuse" "Le vieux clown", qui, en s'affranchissant de Grosz et d'Otto Dix, anticipe déjà Buffet. Voire Lucien Freud.  Proche de Kisling quand il peint Anna de Noailles. Surréaliste dans "Le Tango de l'Archange" ou dans "La nuit".

 

Cette dernière œuvre m'a mis à genoux. Les larmes aux yeux, je suis resté longtemps à la contempler. Tant de simplicité dans autant de beauté. 

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Van Dongen aurait pu n'être qu'un pasticheur de génie. Or, c'est un explorateur. Loin de copier, il anticipe. Il peint comme un Cézanne, un Klim ou un Magritte peindraient trente ou quarante ans plus tard. Il peint surtout comme Van Dongen, avec un sens exceptionnel des formes, des lumières et des mises en espace, jouant avec les perspectives, drainant nos regards

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vers un point focal qu'il a décidé par avance.

 

Il ne s'approprie aucune technique, aucun courant par hasard ; ils deviennent vite, sous ses doigts, la matière même de ses rêves. Alchimiste du regard, il transforme l'or  en nature luxuriante de son paysage intérieur.

 

Qu'il opte pour tel ou tel style, il est toujours Van Dongen. Ne se cantonnant à aucune école, pour mieux donner son art à tous.

 

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Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

 

Van Dongen  Fauve, anarchiste et mondain 

25 mars - 17 juillet 2011

Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

 

plus d'info  ICI

 

 

 

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• Trois ténors du jazz libanais 1) Ibrahim Maalouf

Publié le par brouillons-de-culture.fr

musique-danse-1268899327609jpg.jpgBien plus qu'un genre musical, le jazz est un pays. Ouvert aux étrangers, aux gens venus d'ailleurs. Ceux qui, à la palette des couleurs musicales, apporteront leur singularité, et donneront du sang neuf à cette vieille dame indigne. Dès lors, ils seront accueillis comme des frères. "Toi qui est différent, tu m'enrichis" disait Saint-Exupéry.

 

Loin d'être figé dans une posture qui virerait vite à l'imposture, de se replier, comme le pensent certains, dans des chapelles, le jazz est l'une des musiques actuelles les plus ouvertes au monde extérieur qui soit. Le métissage demeure la condition sine qua non de son actualité. Au Bataclan à la Villette et ailleurs les rats de cave se mêlent aux novices et aux curieux pour des communions magnétiques. Son étonnante vitalité demeure pourtant inversement proportionnelle à l'inertie des grands médias audiovisuels.

 

Dans ce premier volet (en 3 articles) consacré au jazz d'aujourd'hui, je parlerai de trois compositeurs-interprètes d'origine libanaise, qui ont su fusionner les langages musicaux de l'Orient et de l'Occident avec swing et élégance.

 

À trente et un ans, Ibrahim Maalouf, est doté, non seulement d'une maîtrise époustouflante de la trompette, mais également d'une inventivité constante dans ses créations. Loin de tout exotisme, de tout effet facile, il n'additionne pas les sciences musicales des deux mondes, mais les multiplie l'une parIbrahim-Maalouf-43.jpg l'autre. En y ajoutant, au passage, cet élément qui échappe à tout calcul : la grâce.  Pour ceux que l'homonymie troublerait, sachez que Ibrahim est le neveu de l'écrivain Amin Maalouf. Il est également petit fils de Rushdie Maalouf, poète, journaliste et musicologue. Fils de Nadia Maalouf, pianiste et du trompettiste Naasim Maalouf. Si le milieu ambiant semble propice à développer une sensibilité musicale, il serait en revanche vain et dangereux de tenter d'expliquer le talent par les gênes. Surtout quand le talent a quelque ampleur. La création se nourrit du regard et des expériences. Mais ne peut s'élaborer sans un travail acharné. Et sans ce plus imprévisible qui sépare l'habile technicien du mélodiste accompli.

 

Ces ascendants revêtent pourtant quelque importance ; c'est son père qui lui donna le sésame pour ouvrir sa propre caverne d'Ali Baba. Elle prit la forme d'une trompette diatonique qu'inventa Naasim Maalouf dans les années cinquante. Cet instrument possède pour particularité de pouvoir jouer les quarts de ton. Ce qui ne signifie rien d'autre que pouvoir, ainsi, interpréter les musiques arabes. Outil dont Ibrahim va transformer la stupéfiante grammaire en luxuriante poésie sonore.

 

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Auprès de son père, l'enfant s'initiera non seulement aux mélodies orientales, mais également aux classiques ainsi qu'aux contemporains. Un bagage dont il saura se servir à bon escient. Dès neuf ans, l'enfant témoigne d'une belle maîtrise de l'instrument. Bientôt, la guerre du Liban et les interrogations qu'elle suscite, participeront douloureusement à la genèse du musicien. Exilé avec sa famille dans une banlieue parisienne, il y demeurera fidèle à sa passion. Il travaille d'arrache-pied afin de se préparer à participer à un maximum de concours internationaux. S'initie à toutes sortes de répertoires.

 

 

Ce n'est que parvenu à un certain stade de perfection technique (il fut récompensé, entre autres, par une Victoire de la Musique l'année dernière pour ses interprétations) qu'il se permettra d'exprimer sa sensibilité. À travers deux disques qui ouvrent de nouvelles voies dans le jazz. En dépit de son jeune âge, Ibrahim Maalouf a l'étoffe d'un défricheur. Une sorte de Miles Davis version orientale. La totale sincérité de sa démarche, la puissance émotionnelle qu'offrent chacun de ses concerts : autant d'atouts qui lui évitent bien des culs de basse-fosse. En premier lieu celui qui ferait de ses origines un élément "exotique". En second que sa maîtrise extrême de l'instrument ne devienne un obstacle.

 

 

"Diasporas" séduisait sans totalement convaincre. On y sentait un créateur (et pas seulement un interprète) d'exception. Mais qui creusait encore, cherchait sa voie. Sa voix. Elle se mit à résonner avec une force phénoménale dans son second album "Diachronism", qui révèle une identité musicale forte, dont "Diasporas" constituait une première approche. On n'y assiste pas à un simple dialogue entre Orient et Occident, mais à une sorte de transmutation alchimique, énergétisante au Evry-Daily-Photo---Theatre-de-l-Agora---Ibrahim-Maalouf-2.jpgpossible, des deux visions, pour n'en plus former qu'une à travers cet ardent terreau de convergences qu'est le jazz.

 

Sur scène, Ibrahim Maalouf électrise totalement son public. : Il joue avec lui, l'interpelle, bouscule ses habitudes. Et les notes s'emballent, frôlant de près la beauté sombre et dynamique du rock. Énergie rockn'roll, désinvolture apparente de qui tutoie si souvent l'excellence… Maalouf aspire tous les genres dans un tourbillon magnétique pour mieux les transformer dans ses notes. Rock, jazz-rock, jazz-fusion : des étiquettes dont il semble se défier. Qu'importe, au bout du compte demeure la Musique, avec sa belle majuscule.

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polyphonies

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