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• Aki Kaurismäki : la tendresse des maudits

Publié le par brouillons-de-culture.fr

kaurismaki_le-havre_affiche.jpgLoin des effets de mode et des bons sentiments, lesquels trop souvent engendrent la mièvrerie, Aki Kaurismaki, avec "Le Havre" redonne aux sans-papiers une dignité cinématographique perdue.

Beaucoup de cinéastes, parce qu'ils veulent dire des choses, décident d'en faire un film. Kaurismäki décide de faire un film, et en profite pour dire des choses, ou plutôt pour les montrer. Sans jamais perdre de vue qu'il fait du cinéma. Pour faire SON cinéma. Car les œuvres du réalisateur ne ressemblent à aucune autre. C'est ce qui fait sa force et  son hétérodoxie.

kaurismaki.jpg

La tendresse envers les maudits, les déshérités, les damnés de la terre ne relève pas, chez lui, d'une quelconque "indignation" consensuelle et de commande. On croise depuis toujours, au fil de son œuvre, paumés, loosers, chômeurs, hommes et femmes que le malheur frappe, accablés par les circonstances. Se retrouvant en marge de la société, voire de leur propre existence. Sans que Kaurismäki ne cède jamais au pathos ni au misérabilisme. Un tour de force suffisamment rare dans le septième art  pour qu'on le souligne. L'apitoiement de bon ton, ce n'est pas le genre de la maison. Kaurismäki éprouve une vraie empathie pour les losers, comme David Lynch pour les monstres.

Wilms_Outinen.jpgLes films "français" de l'artiste finnois occupent une place particulière dans son œuvre.

Car à ces obsessions récurrentes s'en ajoute une autre : une diction singulière des acteurs (qu'on rencontrait déjà dans "La vie de Bohême") qui déconcerte de premier abord. Mais finit par créer une juste distance, étouffant dans l'œuf toute tentation mélodramatique. On parle Kaurismäki comme on parle Godard ou Bresson Les SDF s'expriment avec des intonations d'aristocrates décadents. On constate les faits les plus ahurissants avec la neutralité d'un procès-verbal. En résulte une interprétation décalée, autre, qui trouble, puis agace avant de charmer définitivement.

clandestins-le-havre.jpgDans la ville du Havre. Marcel Marx, ex SDF et cireur de chaussures, vit sous l'aile de l'étrange Arletty. Tous ignorent que cette dernière est atteinte d'une maladie grave. La route de cet anti-héros croise bientôt celle d'Idrissa. Un jeune clandestin autour duquel se tisse un réseau de solidarité et d'entraide. Marcel Marx va tenter de lui faire rejoindre sa mère, déjà installée à Londres. Une histoire qui oscille entre Capra et Douglas Sirk. Que Kaurismäki traite avec l'austérité d'un Bergman. Ce qui ne l'empêche guère de s'autoriser des traits d'humour à la Bunuel, ou des effets slapstick marxbrotheriens.

Wilms_Miguel.jpgOn l'aura compris : Aki  Kaurismäki n'en fait vraiment qu'à sa tête. Filmant en silence des clandestins  cachés dans un containers. La caméra s'attarde sur les visages, les regards. Beau comme un tableau de Goya et plus parlant que bien des pensums. 

Darroussin-le-havre.jpgS'attardant, en un plan superbe, sur la pousse des bourgeons et l'arrivée du printemps. Nous livrant  in extenso la prestation scénique d'une chanson de Little Bob Story (pionnier du rock français).

Juste parce qu'il aime ça. Ou faisant débarquer un flic atypique  dans un café d'habitués, un ananas dans les mains.

Kaurismäki ne joue pas avec les codes : il possède juste les siens. Avec un soin extrême attaché à l'image. On ignore souvent ce qui va se passer dans le plan suivant.

S'il donne à leurs dialogues d'étranges consonances, le cinéaste ne choisit pas ses acteurs au hasard. Leur parler décalé est un choix, non une preuve d'amateurisme. Chacun d'entre eux est doté d'une présence qui crève l'écran

Wilms Darroussin

De ses acteurs fétiches André Wilms et Kati Outinen, au nouveau venu dans son univers Jean-Pierre Darroussin. Ou Jean-Pierre Léaud, impressionnant en dénonciateur halluciné. En passant par tous les autres, connus ou inconnus, qui arpentent son univers. Ainsi du petit clandestin ou de son grand père, ou de ces piliers de comptoir plus vrais que nature possédant d'incroyables gueules d'atmosphère.

Au final un film "autre" mais maîtrisé d'un bout à l'autre, suivant des chemins de traverse qu'il nous donne envie d'emprunter, ponctué de moments magnifiques, magiques. D'une inventivité constante, Kaurismaki parvient, après un nombre de films conséquent, à surprendre ses spectateurs. Allez y jeter un œil, vous ne le regretterez pas…

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Publié dans sur grand écran

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• Le choc Chuck Palahniuk

Publié le par brouillons-de-culture.fr

chuckpalahniuk.jpg1999 : un choc ébranle la planète Hollywood et assoit définitivement l'un des grands du cinéma d'aujourd'hui. "Fight club" de David Fincher. Politiquement incorrect, joyeusement nihiliste et terriblement percutant dans son propos, porté par des acteurs d'exception -Brad Pitt, Edward Norton, Helena Bonham Carter-, "Fight club" brusque et secoue. Une claque sur pellicule comme on en voit assez peu.

 

L'œuvre place également sous les feux de la rampe l'auteur dontFight-club.jpg elle s'est inspiré, un certain Chuck Palahniuk. "Fight club" est son premier livre. D'emblée, le romancier frappe fort et juste, en démantelant les mécanismes de notre société de consommation, piégée dans des émotions clonées, vides de tout contenu. Une entrée en littérature si fracassante qu'on pouvait craindre être en présence d'un simple feu de bengale. Un auteur ayant grillé en une fois toutes ses cartouches. Il n'en est heureusement rien.

 

Douze ans après ses débuts, le bilan est éloquent : plus d'une dizaine de livres parus, dont une majorité de chef d'œuvres. Un "exploit" dont peuvent se vanter peu d'auteurs de sa génération, tous continents confondus. Adepte du minimalisme, Chuck Palahniuk compose une volontaire apuration du vocabulaire par une complexité, une richesse et une originalité de pensée d'une part ; par une imagination foisonnante de l'autre, rarement prises en défaut.

 

chuck_livres.jpgGénial hybride, Palahniuk recycle, consciemment ou non, plusieurs siècles de littérature, empruntant toutes les techniques romanesques à sa disposition pour leur donner un nouveau souffle. L'interpellation au lecteur côtoie le journal intime. L'écriture sèche, le dialogue haut de gamme et les interrogations lyriques des personnages. L'humour, la noirceur extrême. La rédaction à plusieurs voix, le plus flamboyant mélo. Un tel patchwork pourrait rapidement tourner au vain exercice de style. Pourtant, pas un instant, on n'en voit les coutures. D'un bout à l'autre, Chuck Palahniuk tient son histoire et ses personnages. Et par la magie de l'écriture, transforme un carrefour d'influences, en style authentique.

CHOKE.jpg

 

Résolument moderne est sa manière de nous introduire d'office au cœur d'une histoire déjà commencée, sans que nous en connaissions tous les tenants et aboutissants. D'emprunter au monde de la pub le sens de la formule, du gimmick qui revient rythmiquement au fil des pages. Ou de souvent commencer les histoires par leur chute ("Fight Club", "Survivant", "Monstres invisibles" …). Ce qui ne l'empêche guère de puiser dans les romans populistes du XIXème, via son sens affûté du coup de théâtre et du retournement de situation.

 

La direction que prendra un roman de Chuck Palahniuk est souvent imprévisible. Ses débuts, souvent intrigants, n'augurent pas toujours de ce qui va suivre. Mais le lecteur se trouve immédiatement happé dans un tourbillon de sensations fortes. Les exemples les plus singuliers sont sans doute ceux de "Monstres invisibles" et de "Choke".

"Monstres invisibles" débute ainsi :

"Là où vous êtes censés vous trouver, c'est au beau milieu de quelque grande réception de mariage de West Hills, dans un vaste manoir résidentiel, avec dispositions florales et champignons farcis à travers toute la maison. On appelle ça plan de situation et de décor : l'emplacement de chacun, qui est vivant, qui est mort"

"Choke", de cette manière :

"Si vous avez l'intention de lire ceci, n'en faites rien, ne vous donnez pas cette peine. Au bout de quelques pages, vous n'aurez plus aucune envie de vous trouver là où vous serez. Alors oubliez. Allez-vous-en, tant que vous êtes encore intact, en un seul morceau".

 

chuck-palahniuk.jpgPalahniuk cependant ne se résume pas à son sens de la formule choc. Son œil acéré sait scruter nos failles et les exposer en pleine lumière. Traquant ces addictions qui ne disent pas leur nom : on peut être accro au malheur des autres ("Fight Club"), à sa propre déchéance ("À l'estomac"), à l'adrénaline ("Fight Club" encore), au rôle de "sauveur" ("Choke")… et à tant d'autres choses encore…

À quel degré éprouvons-nous encore des sensations réelles ? Jusqu'où nos émotions ne sont-elles que des clones proposées par la société du spectacle ? Chuck Palahniuk livre un brillant et féroce constat d'époque, sans jamais juger les personnages qu'il met en scène. Tout à la fois excessifs et ordinaires.

 

L'écriture de Chuck Palahniuk est ancrée dans le réel. L'écrivain fit un moment du bénévolat auprès des sans-abris, s'occupa du transport de malades en phase terminale, avant d'aborder le journalisme, tout en étant mécanicien de moteurs diesels. Ces diverses expériences donnent à ses livres un poids de chair.

 

En France, on peine à le classer dans la Littérature avec un grand L. Ses premiers livres parus sortirent dans la collection Noire de Gallimard. Il est vrai qu'il arrive à l'auteur de surfer entre les genres, avec malice et dextérité. Son œuvre se hasarde parfois  sur les terres du fantastique ("Berceuse", "Fight Club") ou du thriller ("Journal Intime", "Monstres invisibles").

 

Mais apportons quelques bémols à ce panégyrique : si "Fight Club", "Choke", "Monstres invisibles" et "Journal intime" sont, (entre autres) de très grands livres, "Survivant" et "Berceuse", sans être de réels ratages, sont en mode mineur. Les récits qui composent "Le Festival de la Couille", issus de l'expérience journalistique de l'auteur, vont de l'excellence absolue au très médiocre.  L'œuvre de Chuck Palahniuk comporte, de plus, deux livres expérimentaux, souvent à la limite de l'illisible, qui m'ont laissé des plus froids "Peste" et "Pigmy".

C'est toutefois peu de choses en regard de l'importance de ce que Chuck Palahniuk offre à la littérature moderne de réellement neuf et de stimulant.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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