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19 articles avec des livres et des hommes

• L'art délicat de la provocation

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• L'art délicat de la provocation

Provocation et transgression sont les mamelles de l'homme libre. Pourtant rarement ces deux mots auront-ils engendré autant de confusion qu'à l'époque qui est la nôtre. Beaucoup s'en revendiquent, dans une posture qui confine à l'imposture. Un peu comme la poésie en fait, mais ceci est une autre histoire.

Provoquer, c'est aussi inciter au duel. On ne provoquait guère en duel quelqu'un dont les idées étaient aux antipodes de celles que vous professiez. Ces dernières fussent-elles délirantes. Mais bien parce qu'il tentait de ridiculiser les vôtres, et était, la plupart du temps, à deux doigts d'y parvenir.

Faute d'une grille de lecture appropriée, un certain nombre de personnes en viennent à penser que Desproges, Coluche et Dieudonné sont bel et bien de la même famille. Ou qu'Alain Soral est un penseur libre, indépendant, non formaté.

Provoquer, c'est inciter à sortir de sa zone de confort intellectuel, déclencher un processus de réflexion en s'attaquant aux tabous et idées reçues d'une époque. Métier noble s'il en est. Ce n'est aucunement prêcher des convaincus et révulser les autres. Desproges, Coluche étaient provocateurs, Dieudonné et Soral ne sont que des pamphlétaires de bas étage.

Les fast-foods de la simili-provoc fleurissent d'ailleurs un peu dans tous les arts. Un signe qui trompe rarement : une tendance prononcée à l'auto-proclamation permanente. "Je suis un provocateur moi monsieur, un rebelle" avec bien entendu à la clé nombre de références ronflantes, de citations de ceux qui vous ont précédé (selon le domaine artistique, Bunuel, le surréalisme, Gainsbourg, Bukowski et j'en passe).

• L'art délicat de la provocation

Un exemple parmi tant d'autres : le relativement récent "Deadpool". À en croire ses promoteurs, nous serions en présence d'un film incorrect, impoli, grinçant, qui déboulonne le mythe des super-héros. Une déclaration à l'emporte-pièces qui semble ne pas prendre en compte les multiples tentatives (très souvent réussies) dans le neuvième art de décapage, accomplies depuis quelques décennies.

• L'art délicat de la provocation

Des travaux de Frank Miller sur Batman, qui en fit le psychopathe que nous connaissons à présent à la série "Preacher", en passant par le culte "Judge Dredd" à l'humour ubuesque. Soyons bons princes : sans doute ne se réfère-t-on ici qu'au versant cinématographique, où les tentatives sont plus rares.

L'ennui, c'est que la réalité est toute autre : Deadpool est un gros film bourrin (par ailleurs plutôt regardable en tant que tel) qui tente de se faire passer pour un film politiquement incorrect, en épiçant de ci de là son propos de jurons bien sentis et d'allusions salaces.

Des transgressions somme toutes très gentillettes, bien en deçà du tonitruant effet d'annonce. Bien moins dérangeant en fait que "Kick Ass"' ou même "Hancock", grinçants sans pour autant s'annoncer révolutionnaires.

• L'art délicat de la provocation

Verhoeven, Cronenberg, les films les plus réussis de la Sushi Typhoon ou de Troma Films demeurent autrement plus provocateurs.

"Deadpool", c'est un peu comme quand Michel Houellbecq tente de se faire passer pour Céline quand, dans la littérature qui dérange et gratte là où ça fait mal, il n'est, en dépit d'un talent certain mais souvent mal utilisé, même pas au niveau d'un Dantec ou d'un Ravalec.

Un vrai provocateur s'énonce rarement tel ; il ne l'est que parce qu'il tente des chemins peu explorés avant lui, et que certaines des voies qu'il prend dérangent. Il peut agir dans l'ombre comme dans la lumière, mais ne recherche pas nécessairement les sunlights. Son œuvre nait d'un besoin et non d'un plan carrière soigneusement orchestré.

Provoquer est un art qui ne s'improvise pas et supporte difficilement l'à-peu-près.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Ryû Murakami, l'infréquentable

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Un Murakami peut en cacher un autre. Deux auteurs d'aujourd'hui, sans liens de parenté. L'un, Haruki, étrange et sophistiqué, sorte de Bunuel soft, de Lynch proustien de la littérature, trouve aisément sa place dans les gares et aéroports. L'autre, Ryû, est une sorte de tsunami émotionnel qui vous laisse essoré, K.O. Capable, dans la même page, de révulser et d'émouvoir.

Comme un mixage au shaker de Cronenberg première manière et de Céline, de Sade et de Bukowski. Dérangeant, provocateur et totalement imprévisible, lire un de ses romans demeure une expérience intense et déstabilisante.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Ma première rencontre avec l'œuvre du turbulent japonais fut, comme pour nombre de lecteurs occidentaux "Les bébés de la consigne automatique". Le roman s'ouvre par une scène si choquante, si traumatisante que je ne pus m'empêcher de penser : "ou ce type est un fumiste, virtuose d'une provocation gratuite qui s’essoufflera vite, ou c'est un écrivain de génie". Toute autre alternative me semblait impossible, tant une ouverture si brutale ne pouvait s'accommoder de l'à-peu près. Parvenir à créer un monde, des personnages, une histoire au diapason, et ce durant plus de cinq-cent pages, sans verser dans une surenchère gratuite du trash, mais sans pour autant affaiblir l'impact d'un tel coup de tonnerre, d'une telle rupture dans les canons de la morale et du bon goût, voilà qui n'était guère à la portée du premier écrivaillon venu.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Fresque barbare d'une phénoménale ampleur "Les bébés de la consigne automatique" ne propose rien de moins qu'une visite guidée en enfer. Un choc que l'on peut comparer, si l'on a le goût des comparaisons, à celui ressenti à la lecture de "Last exit from Brooklyn". Déstabilisant certes, comme pratiquement toute l'œuvre de Ryû Murakami, ce livre est également un miracle d'équilibre. Entre la vitesse brutale de certaines scènes mémorables et ces arrêts sur image qui donnent ossature à ses protagonistes. Entre le langage parlé, parfois crû et ces moments où l'écriture se fait quasiment lyrique. Le style de Ryû Murakami est assurément polymorphe, et cependant toujours au service d'un récit qui prend les directions les plus inattendues. Comme s'il adaptait sans cesse rythme et langage aux pulsations des personnages et des péripéties. De la même manière, le romancier dose avec une précision de chimiste ses visions apocalyptiques, pour qu'en dépit des épouvantes glauques qu'il distille dans l'âme de lecteur, celui-ci soit toujours motivé pour le suivre.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

En comparaison, ses tous premiers pas, en 1976 (il a alors 24 ans) semblent timorés, presque sages, même si on y décèle l'embryon de ses œuvres futures. "Bleu presque transparent" - portrait d'une jeunesse désœuvrée sur fond de rock, de sexe triste et de drogues dures- anticipe de quelques années le "Moins que zéro" de Brett Eaton Ellis. Couronné par le prestigieux prix Akutagawa, il sera vendu près d'un million d'exemplaires en six mois dans son pays natal. Pousser plusieurs crans au dessus la noirceur et la violence du propos constituait un risque majeur pour un jeune auteur primé : celui que ses lecteurs ne le suivent pas dans une semblable aventure.

Ce portraitiste des abîmes n'en poursuivra pas moins son œuvre au noir, ponctuée d'imparables chef-d'œuvres, guidé par une profession de foi qui ne variera guère.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Autre roman-phare, autre leçon de ténèbres, "Miso Soup", est un livre en perpétuelle tension, habité par une perpétuelle menace. Comme le compte à rebours d'une bombe à retardement. Kenji guide les riches touristes dans les quartiers chauds de Tokyo. Pendant trois jours et trois nuits, sa route va croiser celle d'un tueur en série. Partagé entre horreur et fascination, il ne fuit pas lorsque ce qui est larvé se révèle.

Entretemps, Ryû Murakami se sera essayé au soft (le plutôt raté mais attachant "Raffles hotel") mais surtout à l'humour (féroce comme il se doit) avec l'incomparable "Chansons de l'ère Showa".

Le point de départ presque banal ne laisse en rien augurer du développement délirant qui suivra. Des jeunes en déshérence, imbibés d'alcool, de drogues et de karaoké. Fuyant l'ennui, l'un d'entre eux commet un acte gratuit : il assassine une milf lambda au beau milieu de la foule. Le hic, c'est que celle-ci appartient à un club de femmes de sa trempe, bien décidées à la venger. Commence alors une escalade vertigineuse, tant dans le choix des armes que dans le nombre de morts, qui vire rapidement à la plus totale absurdité et provoque le rire presque malgré soi.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

"Lignes" et ses destins croisés de personnages voués au malheur et à la mort, ne manque pas de panache avec ses airs de tragédie antique, mais semble un aimable hors d'œuvre comparé au quasi-cronenbergien "Parasites".

À sa sortie de l'asile, Uehara demeure enfermé dans son appartement. Il se croit habité par un ver parasite rare qui lui dicte son comportement. Un ordinateur portable changera le cours de sa vie. Il entre, via Internet, en contact avec une mystérieuse association, qui l'incite à sortir de son cocon pour aller tuer son prochain, ce que "le ver lui ordonne".

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Ryû Murakami n'est pas "seulement" l'auteur d'une trentaine de romans, dont certains monumentaux ne sauraient occulter des œuvres comme "Ectasy" ou "Thanatos" qui, pour être légèrement en deça, n'en sont pas moins captivantes. Il est également réalisateur de cinq films et scénariste de "Audition", l'une des plus flagrantes réussites de Takashi Miike. Âmes (trop) sensibles s'abstenir…

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Celle de Ryû Murakami est affûtée comme une lame de rasoir :
"Le fait est que j'ai beau écrire roman sur roman, s'explique-t-il, je n'arrive pas à suivre la réalité de l'effondrement de la société japonaise"
"La littérature consiste à traduire les cris et les chuchotements de ceux qui suffoquent, privés de mo
ts"
"En écrivant ce roman, je me suis senti dans la position de celui qui se voit confier le soin de traiter seul les ordures"
Le propos est acerbe. La plume ne l'est pas moins.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

S'ils prolifèrent dans la SF ou dans l'heroic fantasy, les créateurs d'univers ne sont guère, dans le roman policier, monnaie courante. Ed Mac Bain appartient à cette espèce rare et il livre, avec la saga du 87ème District, l'une des fresques les plus accomplies du roman noir. Cycle matriciel, puisque quasiment toutes les séries télévisées polyphoniques actuelles (à commencer par "Sur écoute") ont envers Ed Mac Bain une dette considérable.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Une ville imaginaire, Isola, fort inspirée de New York, et possédant certaines de ses spécificités. L'auteur en dessine une topographie précise (il en tracera même un plan). Ses quartiers riches, pauvres, voire miséreux, ses districts. Au cœur de tout cela, un commissariat, celui du 87ème district et les êtres humains qui le composent. Là réside l'idée fondamentale de cette série d'ouvrages poursuivie pendant près d'un demi-siècle : ne pas faire reposer l'empathie sur un seul personnage (le "héros") mais sur plusieurs. Le protagoniste central n'est pas un flic surpuissant, mais tous les policiers du 87ème district, avec leurs failles et leurs faiblesses.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

De cet excitant postulat de départ, Ed Mac Bain sait tirer toute la substantifique moelle, déclinant d'un roman à l'autre tout un riche éventail de possibilités. De la plus classique à la plus avant-gardiste. Ici, une, voire deux enquêtes (comme dans l'étonnant "Lightning") et leur résolution forment le noyau du livre. Là, les enquêtes policières servent de toile de fond aux problématiques amoureuses et existentielles des flics du 87ème district. Ailleurs encore nous est brossé le quotidien de la brigade, en une multitude d'enquêtes éclatées, de la plus simple à la plus complexe, de la plus sordide à la plus inepte ("Branle-bas au 87").

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

À l'inverse de bien des séries policières, le temps, dans la série du 87ème district, ne demeure pas statique, même s'il évolue au rythme que lui impose son démiurge. Les personnages évoluent, gagnent en maturité, vieillissent, et la société autour d'eux se métamorphose. C'est sans doute l'un des aspects les plus passionnants de la saga initiée par Ed Mac Bain. Des sujets comme la guerre des gangs ou la drogue seront abordés à diverses reprises, parfois à une ou deux décennies de distance, soulignant les mutations d'un monde, tant négatives que positives.

Adhérer à son époque, la suivre au plus près, tout en ralentissant la temporalité (faute de quoi certains de ses héros seraient plus que septuagénaires à la fin de la série), tel n'est pas l'un des moindres tours de force d'Ed Mac Bain.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Si la brigade comporte nombre d'individus attachants dans leurs singularités, Steve Carella se détache nettement de cette partition chorale. Presqu'à l'insu de son créateur, d'ailleurs, qui avait prévu de le faire mourir dès le troisième tome de la saga, et n'en fut dissuadé que par les vives protestations de son éditeur. Si Carella jouit d'un statut à part, ce n'est pas seulement en raison de son courage ou de sa formidable faculté d'empathie. Ce qui le distingue des autres personnages, c'est l'importance accordée à sa vie de couple. L'inspecteur est marié à une belle sourde-muette, Theodora dite Teddy, à laquelle il sera toujours fidèle, et dont il aura deux jumeaux. Cette merveille histoire d'amour, dans son éloge de la différence, vaudra au lecteur quelques unes des scènes les plus émouvantes de la série, lesquelles contribuent à installer Carella dans l'imaginaire collectif.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

S'il ne possède pas tout à fait la maturité et l'assise de Carella (il gagnera l'une et l'autre au fil des épisodes), Bert Kling s'impose également comme un personnage clé de la série, pour des raisons fondamentalement inverses. À la stabilité affective de Carella, il oppose un involontaire chaos sentimental constant. Kling croit au grand amour, mais sa quête est semée d'embûches : sa fiancée décède, l'une de ses amoureuses le trompe etc…

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Difficile d'évoquer le 87ème district, sans parler des personnages moins reluisants qui le peuplent. À commencer par Ollie Weeks. Obèse, grossier, misogyne, raciste, envahissant, jouissant d'une mauvaise hygiène il n'appartient pas à la brigade proprement dite, mais est souvent amené à collaborer avec elle. Car en dépit de tout, c'est un flic efficace, à la logique impeccable.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Dans une moindre mesure, Parker, policier raciste auquel Carella finira par battre froid. Et bien entendu le Sourdingue, ennemi juré du commissariat, génie du crime dont les manœuvres ne sont souvent déjouées qu'à la dernière minute par le 87ème. On ne saura jamais son identité réelle, car il parvient également à s'échapper en ultime recours. C'est un adversaire récurrent, et une sorte d'obsession pour les policiers du district.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Outre la saga du 87ème district, Ed Mac Bain signera un nombre conséquent d'ouvrages, sous ce nom ou d'autres pseudonymes (entres autres celui de Evan Hunter). Notamment la série sur l'avocat Matthew Hope ou le roman "Graine de violence". Si ceux-ci ne manquent pas de force, ils n'atteindront pas tout à fait le niveau de la saga du 87ème district.

Avec elle, il brosse une comédie humaine quasi-unique dans le domaine du roman policier et de la série noire.

A l'exception des photos représentant Ed Mac Bain lui-même, les visuels de l'article sont extraits d'adaptations (cinéma, série, télévision) de romans de la saga du 87ème district.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Nous fêtons en ce 1er mai nos 6 ans d'existence et de partage !

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• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Orlando de Rudder aimait les mots d'amour ; cette passion lui fut fatale. À la tyrannie des "écritures sèches" qui régentent la vie littéraire, il opposait les désordres somptueux d'une écriture généreuse, vocabulaire quasi-charnel, phrases émaillées d'alexandrins et de gouleyantes métaphores. Au sérieux papal de bien des modernes, il préférait le rire gargantuesque et la polémique vivace.

Que l'une des plus grandes plumes (peut-être même la plus grande) contemporaines de l'hexagone "replie son parapluie", sans que la presse nationale s'en fît écho ne surprendra que ceux pour lesquels le talent est proportionnel à sa couverture médiatique. Orlando suivait des voies de traverse. Il eût pu faire école ; il n'en fût malheureusement rien. Ses récits picaresques, ses fables décalées au ton inimitable, ses pamphlets érudits mais jubilatoire n'inspirèrent que trop peu d'émules. Comme si ces festins orgiaques de la langue déconcertaient les tenants d'une mise au régime du verbe.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Orlando De Rudder était à l'image de ces hommes universels , érudits dont la curiosité s'étendait à tous les domaines de la connaissance. Au fait du dernier livre paru (il en lisait parfois jusqu'à dix par semaine !!!) comme du plus obscur auteur médiéval (il avait tenu une chaire universitaire sur la littérature du Moyen-âge) ou de ceux de l'Antiquité (on lui doit "Aperto Libro", savoureux ouvrage sur les citations latines).

Son premier roman, "La nuit des barbares", en 1983, avait quelque peu secoué un certain ronron littéraire. Une langue somptueuse, au verbe riche, un imaginaire débordant, un humour qui parcourait toute la gamme des couleurs du spectre. Il y avait non seulement là un style unique, reconnaissable entre mille, mais également la marque d'une forte personnalité littéraire. Rien ici pourtant de l'auteur sophistiqué ou mondain ; l'écriture est de chair et cela se ressent. Un rapport gourmand aux mots. Ogre littéraire incompris qui n'entre dans aucune case.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Son passage à "Apostrophes" m'a laissé estomaqué. Ce jeune romancier, de 13 ans mon aîné, en quelques phrases à peine d'un humour presqu'anglais, parvenait à déconcerter Pivot. Tout en tirant, amusé, sur sa pipe - et oui, en ce temps-là, les talk shows étaient enfumés-. Je courus aussitôt acheter son ouvrage. Un véritable choc. J'étais émerveillé, ébahi, et du haut de mes vingt ans, je me mis en quête de l'auteur. La rencontre fut au-delà de toutes mes espérances. S'en ensuivirent plus de trente ans d'une solide amitié. En dépit de quelques éclipses, liés au chaos de nos existences. De quelques divergences aussi.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

La presse des eighties s'emballe pour celui qu'elle considère comme "l'écrivain le plus doué de sa génération".

Outre un background impressionnant, l'homme possède il est vrai une biographie qui vaut le détour. Non seulement parce qu'à l'instar de bien des grands romanciers américains, il a exercé mille et un métiers : boxeur, guitariste de jazz, déménageur de pianos…

Mais aussi parce que né dans le train Paris-Rome, il a été élevé par sa grand-mère, Germaine Tailleferre, seule femme du groupe des Six. Chez celle-ci, défilent, entre autres, en amis, Julien Gracq, Francis Poulhenc, Boris Vian. Orlando s'y entend également en gravure. L'une d'elles illustrera plus tard l'un de ses romans "Tous crus les coqs".

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Ce serait cependant un tort que de réduire au seul style ses ouvrages. Orlando De Rudder est également un conteur hors-pair, qui sait faire exister des personnages hauts en couleur. Qu'importe que nombre de ses romans possèdent un cadre historique - fort souvent le Moyen-âge- ; il nous en rend familier et proche le moindre protagoniste. Suivront plus d'une dizaine de romans, habités par une verve truculente, parmi lesquels une poignée de chef d'œuvres comme "L'âne et la lyre" "Le tempestaire" ou "Le traité des traités".

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Ceux de ses livres qui n'atteignent pas de semblables sommets- mais Orlando lui-même a mis très haut la barre de l'exigence- n'en contiennent pas moins multitude de trouvailles et de moments de génie. Ils ne sont mineurs à mon sens qu'à l'aune de ses propres romans. Car "Le village sans héros" "Lee Jackson" ou "Les carnets de Maria Pachito" sont un certain nombre de coudées au-dessus du tout venant littéraire.

Il y a aussi les essais, les pamphlets, drôles et érudits. Tel l'indispensable "Droit au blasphème" -qui osera aujourd'hui le rééditer ?- publié au moment où Salman Rushdie et Martin Scorcese s'exposaient conjointement aux foudres des intégristes (même si le premier connaîtra une haine plus tenace). Ou "Aperto Libro", recueil de citations latines commentées et interprétées avec rage et truculence.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Les aléas de l'existence l'entraînent quelques temps hors du monde des livres. Mais jamais loin de l'écriture. Le Net, tout d'abord, devient l'un de ses terrains de jeux. Jusqu'à cinq ou six posts par jour ! Entre exercices d'admiration et véhémentes diatribes pamphlétaires et souvent politiquement incorrectes, on trouve sur son blog pléthore de textes courts, drôles, émouvants, voire les deux en même temps, de poèmes rimés (sans doute le domaine où il excelle le moins, en dépit de certains sonnets hilarants). S'y ajoutent nombre de romans et d'essais, dont la plupart demeurent inédits à ce jour.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Le retour à l'édition se fait néanmoins, avec un nouvel éditeur, Hors Commerce. Trois livres. Deux romans, avec des personnages plus contemporains, "Le trou Mahaut" et "Le bourreau de Maubeuge". Le premier est une merveille. L'imagination, la langue, l'humour féroce, tout y est, dans les proportions les plus généreuses. Le second, bien qu'en "middle tempo" comporte néanmoins des passages fulgurants. Un essai "Rhétorique de la scène de ménage", qui renvoie Zemmour à ses chères études et s'approcherait plutôt de la lucidité et du sens de la mise en perspective d'une Elisabeth Badinter.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Si la presse s'enthousiasme de nouveau pour "Le trou Mahaut", il semble qu'il n'en soit pas de même pour les suivants. Deux livres courts mais admirables, de vrais bijoux, verront également le jour chez deux petits éditeurs "Le noyer d'Erstein" et "Carrefour de la mélancolie". Ce bref retour "aux affaires" sera suivi d'une plus longue traversée du désert.

Son ultime ouvrage publié "Le Comte de permission", sans doute l'un de ses plus beaux, n'aura hélas qu'un faible écho, tant critique que public. Pourtant, ce roman historique écrit à la première personne est d'une puissance inouie dans son évocation, bien au dessus du "Château blanc" d'Orhan Pahnuk ou de "Sinouhe l'égyptien" de Mika Waltari.

J'espère qu'un jour l'on rendra justice au génie d'Orlando de Rudder. Mais nul ne pourra me rendre l'ami que j'ai perdu.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Richard Powers, de la littérature avant toutes choses…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Dès les premières pages, voire les premières lignes, du "Temps où nous chantions", nous avons la conscience aiguë d'avoir affaire à un grand livre. De ceux qui creusent de profonds et durables sillons dans l'esprit du lecteur. Un choc. Une découverte. L'exploration d'un monde, d'une écriture, d'une voix singulière enfin qui parle à chacun de nos sens. Un livre parfait qui jamais ne nous fait sentir le poids de sa perfection.

(©Jimmy KETS/REPORTERS-REA)

(©Jimmy KETS/REPORTERS-REA)

Ne pas se laisser impressionner par la taille imposante de l'ouvrage. Plus de mille pages, un colosse dont on peut craindre de ne jamais venir à bout. Une crainte qui d'emblée est réduite à néant, tant Richard Powers conjugue à merveille haute teneur en littérature et fluidité du récit.

• Richard Powers, de la littérature avant toutes choses…

Sans un mot inutile, sans que jamais nous ressentions cette impression de "remplissage" qui nous envahit trop souvent à la lecture de certains pavés. Durée et intensité ne s'annihilent jamais dans cette œuvre majeure, qui s'étend sur plus de quatre décennies de l'histoire des Etats-Unis.

Les secrets d'une telle réussite, qui va bien au delà de quelque épiphénomène de mode, tient à ce que l'auteur ici ne lâche rien. Ni la puissance du style, ni aucune des thématiques qu'il noue, ni sa riche galerie de personnages.

Donner chair aux individus et vraie profondeur aux mots, à mille lieues de l'impact immédiat de ces phrases/slogans qui interpellent et simulent quelque grandeur, mais dont il ne reste rien une fois le livre fermé : un objectif, une voie dont jamais l'auteur ne dévie. La vie toujours. L'âme et le corps s'unissant à travers la toile tissée par l'écriture.

Un concert qui unira le destin des deux héros du Temps où nous chantions

Le métissage, l'identité, la manière insidieuse dont une passion exclusive, quelle qu'elle fût, peut vous éloigner d'un réel qui, toujours, finit par prendre sa revanche : telles sont quelques unes des lignes directrices de "Le temps où nous chantions". Des sujets qui le parcourent, non de manière rectiligne, mais en espaces courbes, à l'image du Temps.

(Photo Credit: Bettman/Corbis)
(Photo Credit: Bettman/Corbis)

Le Temps, le chant ne sont pas ici de simples éléments anecdotiques. Ils occupent le cœur même de l'histoire. Ils sont axes et personnages.

Un physicien juif fuyant l'Allemagne du Troisième Reich, une jeune mulâtre de Philadelphie : rien ne les destinait à se rencontrer, encore moins à s'aimer, si ce n'est une commune passion pour la "grande" musique.

Elle est le foyer, l'abri, dans lequel ils tenteront d'inventer un nouvel alphabet. Passant d'une époque à l'autre en une feinte désinvolture, le livre met en parallèle l'histoire de ces deux êtres, de leur combat quotidien pour bâtir un futur à leurs trois enfants, et la destinée chaotique de leur descendance.

• Richard Powers, de la littérature avant toutes choses…

Ruth, Jonah et Joey, écartelés entre deux mondes, entre des racines trop prégnantes et d'autres à jamais introuvables, opéreront des choix radicalement différents pour trouver leur place. Se tromperont, chanteront et renaîtront de leurs cendres, se perdront dans la nuit. La musique, mais aussi la physique, dont leur père est féru, guideront leurs moments de gloire, leurs déchéances, leurs rédemptions.

Drôle, émouvant, poignant, soulevant avec élégance des questions fondamentales, rarement roman nous aura donné à voir, à toucher la musique. Jusqu'au bout, et longtemps après, nous sommes happés par son puissant sortilège. Quand la beauté se décline à un tel niveau d'exigence, de talent, de lucidité, on ne peut que s'incliner bas. Richard Powers n'est pas l'écrivain de demain. C'est d'ores et déjà le grand romancier d'aujourd'hui.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Parmi les écrivains dont les actes ternissent la réputation littéraire, le cas Louis-Ferdinand Céline, un demi-siècle après sa disparition, demeure sans doute le plus problématique.

Il est particulièrement déstabilisant de penser que celui qui accoucha la littérature moderne au forceps fut aussi le pamphlétaire antisémite des "Beaux draps" de "L'école des cadavres" ou de "Bagatelles pour un massacre". Ouvrages publiés aux périodes les plus troubles de notre histoire.

Nombre d'artistes compromis lors de la seconde guerre mondiale nous semblent aujourd'hui obsolètes, du pompeux Gabriel d'Annunzio au poussiéreux Drieu De La Rochelle. Quelques superbes envolées lyriques chez le premier, une poignée de portraits saisissants chez l'autre suffisent à peine à les sauver de l'oubli le plus complet. L'extrême modernité de Céline, la puissance de son génie, sont paradoxalement les vertus qui le condamnent et le rendent inexcusable.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Que Céline fût antisémite (ainsi que d'ailleurs homophobe et misogyne) avant-guerre est certes choquant, mais compréhensible à défaut d'être acceptable. Une part de l'intelligentsia d'alors l'était sans aucun état d'âme. On en trouve ainsi des traces chez des auteurs à priori peu suspects comme Chesterton ou Cendrars. Ce qui passe mal, en revanche, c'est qu'il maintint une position dès lors criminogène pendant l'Occupation.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Depuis quelques années, il semble que cette énigme littéraire interpelle le monde du théâtre. Après l'estomaquant "Dieu qu'ils étaient lourds", porté par un Marc-Henri Lamande impérial, Denis Lavant endosse avec superbe la défroque de l'ermite de Meudon. "Faire danser les alligators sur la flûte de Pan" (une formulation de Céline lui-même) s'inspire d'une matière abondante : la correspondance de Céline. Tâche d'une ampleur pharaonique que celle qui consiste à organiser une structure théâtrale à partir d'une telle masse, aussi volumineuse qu'hétéroclite. Cela exige tout à la fois une grande rigueur et un certain nombre de partis-pris subjectifs. Un pari risqué pour Emile Brami mais dont l'enjeu vaut la peine : ne pas faire entendre un seul mot qui ne fut de Céline lui-même. Quitte à mélanger des missives d'époques différentes, pour mieux faire toucher du doigt une incontestable unité de pensée, y compris dans l'ignominie.

Denis Lavant incarne de manière magistrale les troublants paradoxes de cet homme de génie. Céline l'écorché vif qu'on admire et déteste ; Céline le maître explorateur des lettres modernes qui en quelques mots nous donne une renversante leçon de littérature et de vie ; Céline le provocateur qui s'attache à se rendre inacceptable aux yeux de tous par des positions extrêmes ; ou qui en quelques phrases lapide les plus grands auteurs de la première moitié du XXème siècle, avec une mauvaise foi réjouissante, bien qu’entachée parfois d’à-priori douteux.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Ces doubles emboîtés l'un dans l'autre, à la manière de poupées russes, prennent place dans le corps frêle de l'acteur. Son jeu s'articule à merveille dans la mise en scène minimaliste mais précise de Ivan Morane qui tire parti du moindre objet, du moindre élément de décor. Un lit, une cuvette, un broc, une chaise deviennent éléments d'un théâtre gestuel dans lequel l'acteur excelle.

Nul ne peut, physiquement, être plus éloigné du romancier de "Voyage au bout de la nuit" que Denis Lavant. Nul ne lui ressemble pourtant davantage sur scène. Une modulation spécifique de la voix, une attitude physique particulière et nous voici transportés dans l'intimité du grand homme.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Lavant appartient à cette catégorie d'acteurs "bigger than life" qui excellent dans le septième art mais peinent à y trouver leur place. Auxquels la magie des planches confère toute leur grandeur. Comédien fétiche de Leos Carax, tournant pléthore de films d'auteurs souvent restés confidentiels, il habite chaque seconde de "Faire danser les alligators …" avec une intensité rare. Vociférant, susurrant, ou adoptant le ton de la confidence, s'occupant de ses affaires tout en nous livrant le fond de sa pensée, c'est peu dire qu'il brûle les planches. Avec une maîtrise pyromaniaque extrême, il les incendie avec une jubilation féroce. Perturbante déstabilisante, drôle parfois, une pièce en tous cas indispensable.

"Faire danser les alligators sur la flûte de Pan" au théâtre de l'Oeuvre pour jusqu'au 11 janvier 2015

Pascal Perrot, texte 
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Longtemps je me suis défié de Djian … Etait-ce sa "gueule d'atmosphère", si proche de l'image type du "beau ténébreux" qu'elle eût pu s'afficher sans peine en poster dans la chambre d'une ado goth ? Sa surmédiatisation, parfois proche de l'overdose, par des journalistes persuadés d'avoir découvert le Bukowski français , en outre "présentable" ? Bien sûr, tout cela participa sans doute à un certain agacement de ma part, d'où découlait une sorte de distance.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Ce ne furent pourtant pas les raisons principales de ma mise en quarantaine littéraire de l'auteur de "37°2 le matin". L'élément déclencheur fut la lecture des premières pages de "Sotos". La désagréable sensation d'assister à un démarquage parfois proche du copié/collé du début de "La route de Los Angeles". Parmi ceux qui, consciemment ou non, ont suivi les nouvelles perspectives d'écriture ouvertes par les livres de John Fante, je trouvais Ravalec autrement plus doué. Evitant avec brio la caricature comme la photocopie, traçant une voie stylistique originale et racée, poussant sa recherche dans d'autres directions et ne se laissant pas écraser par son glorieux inspirateur.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Je n'ai jamais rouvert "Sotos" et j'ai déserté Djian. Les années s'écoulèrent. Philippe Djian avait perdu son statut de "phénomène de mode" mais il était toujours là. Et progressivement le doute m'ébranla. N'étais-je pas passé à côté de quelque chose d'important ? Et s'il fallait se choisir des modèles pour en pomper la substantifique moelle, Fante ne valait-il pas mieux après tout que Guy Des Cars ? Philippe Djian avait, pour le moins, bon goût quant à ses sources d'inspiration.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Ainsi, de fil en aiguille, en suis-je venu à me pencher de nouveau sur le cas Djian. Sans souci chronologique. Ne pas nécessairement m'attaquer au plus récent, ni au plus connu de ses livres. Je décidai d'effectuer une réactualisation de mes connaissances djianesques en douceur, commençant par ses histoires courtes. "Crocodiles" et "50 contre un" ébranlèrent sérieusement mes réticences initiales. Recueils inégaux certes (à l'instar de ceux de Vincent Ravalec) mais où brillent quelques purs diamants.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Principalement lorsque l'auteur omet de vouloir à tous prix mixer et synthétiser John Fante et Bukowski dans un même récit (en gros, on boit beaucoup pour oublier que l'existence est décevante et l'on glorifie les perdants dans une époque où "gagner" c'est se perdre). Alors le verbe s'écoule, fluide toujours, éblouissant parfois, avec un sens de la formule qui n'a plus rien de la pose, mais donne un poids de chair à des personnages aux prises avec les petites ironies de la vie.

J'ai senti l'erreur de mon jugement premier : loin d'être le moine copiste de la littérature qui cogne et vous empoigne, l'auteur voyait sa propre créativité, réelle, étouffée sous le poids de ses idoles. Quand il s'en affranchissait enfin, son écriture pouvait prendre toute sa place et toute son ampleur. Ainsi de grands artistes ont-ils vu leurs débuts compromis par une trop grande déférence à leurs maîtres.

• Longtemps, je me suis défié de Djian…

Il ne me restait plus qu'à effectuer le grand saut : passer sur le versant romancier de notre homme. Le hasard a voulu que je tombe sur "Echine". Ce fût un livre estomaquant, rempli jusqu'à la gueule de choses bouleversantes, sans pour autant jamais donner de sentiment de saturation. La couleur sombre y est naturellement présente, mais elle est toujours sous-jacente, et ne se présente jamais en tant qu'unique possible.

Autour d'une histoire minimale, Djian dessine une galerie de personnage plus vrais que nature, qui nous deviennent soudainement très proches, y compris les moins propices à l'empathie. Pas un instant, nous ne décollons du récit de leurs heurts et malheurs. Djian mêle habilement un lyrisme discret à une approche plus directe, plus frontale du lecteur (celle précisément initiée par Fante et prolongée par Bukowski). Un style toujours au service du propos, conférant une incroyable densité à chacun de ses anti-héros. Fourmillant de réflexions percutantes, pertinentes et impertinentes à la fois, sur la littérature, la complexité des relations amicales entre personnes de sexe opposé, l'éducation des enfants, le romancier ne truque pas. Se refusant à sacrifier à la légende urbaine de l'écriture sèche comme à céder aux sirènes du pathos, il parvient sans ces deux béquilles à susciter de puissantes émotions, qui vous empoignent au détour d'une phrase ou d'une scène du livre.

A l'heure où s'amplifie un débat en sourdine (littérature "de gare" ou littérature tout court ?) peut-être serait-il temps de prendre du recul. S'il ne se hisse guère aux hauteurs des écrivains qu'il révère (ce qu'on ne saurait reprocher à quelqu'un qui admire Hemingway, Faulkner et Brautigan) Djian a de la gueule ou du style, ce qui en temps de paupérisation romanesque, n'est guère chose à négliger.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Le pays de l'alcool de Mo Yan : le Nobel et la bête

Publié le par brouillons-de-culture.fr

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Le dernier prix Nobel de Littérature récompense avant tout une phénoménale puissance d'écriture et une impressionnante richesse stylistique. Il s'agirait là d'une quasi-litote s'il ne s'agissait de Mo Yan, l'un des lauréats les plus controversés de ces dernières années. Car à l'inverse de son compatriote Gao Xingjian (qui reçut le Nobel treize ans auparavant), Mo Yan n'est ni un dissident, ni un expatrié. Ce qui, lorsqu'on vient d'un pays où les droits de l'homme ne sont pas, c'est le moins que l'on puisse dire, une priorité nationale, fait quelque peu tâche dans le monde des lettres. Un certain tollé s'éleva, à l'annonce des résultats, de la part des artistes chinois exilés. On accusa Mo Yan d'être le "poète du régime".

Appellation ambiguë, puisqu'elle présuppose un certain Qingnian-Bao-12-Oct-12-e1350016600722.jpgniveau d'exigence littéraire. L'artiste, par quelques propos sinon tendancieux du moins maladroits, rajouta quelques brindilles au bûcher que certains souhaiteraient allumer pour lui. Mais loin de posséder un talent, même très affirmé -ce qui fut le cas de bien des Nobel oubliés, en phase avec leur époque, mais plus guère avec la nôtre-, l'écrivain Mo Yan possède du génie. A mille lieues du consensuel, sa plume pourrait passer pour politiquement incorrecte s'il n'avait la carte du Parti. Mo Yan ne saurait en aucun cas être évacué d'un simple haussement d'épaules. Que ses livres aient, pour la plupart, obtenu la bénédiction des autorités est pour moi un grand mystère. Ainsi du "Pays de l'alcool"qui ferait passer le plus provocateur des auteurs occidentaux pour un joyeux plaisantin tout droit sorti de 'L'île aux enfants".

le-pays-de-l-alcool.jpgCannibalisme, éloge de l'éthylisme, corruption policière : tels sont les thèmes que Mo Yan passe à la moulinette d'un esprit joyeusement frondeur et d'une imagination fertile. "Le pays de l'alcool" emprunte les habits du polar pour mieux ensuite les jeter aux orties, rejoignant par l'esprit des livres aussi atypiques qu'"Un privé à Babylone" de Richard Brautigan ou "L'affreux pastis de la rue des merles" de Carlo Emilio Gadda. Ici, l'inventivité de l'intrigue ne le cède en rien à celle de la langue, bifurquant sans cesse dans des directions imprévues, voire imprévisibles, explosant en bouquet de métaphores. Le lecteur aura rarement été convié à un semblable festin. Pas depuis certains livres du grand Salman Rushdie. Roman drôle et furieusement décalé, "Le pays de l'alcool" use de toutes les formes d'humour, du plus absurde au plus noir, s"élance vers des sommets de lyrisme échevelé avant de conclure d'un grand éclat de rire rabelaisien. Nous embarque dans une énigme insensée dont la résolution apparaît rapidement secondaire. Emboîte avec brio les strates successives d'un récit en forme de poupées gigognes avant de volontairement laisser s'écrouler le château de cartes qu'il a si patiemment construit.

U154P5029T2D535574F34DT20121209094247.jpg"Le pays de l'alcool" prend toutes les libertés, s'autorise toutes les licences et toutes les parenthèses. Nous voici donc plongé dans les tribulations de l'inspecteur Ding Gou'er. Mandé par le juge d'instruction pour enquêter sur de prétendus banquets d'enfants. Entendez par là qu'on y sert des bambins jouflus, cuits à point, en plat de résistance. Drôle de personnage que ce Ding Gou'er. Totalement cyclothymique, il passe par toutes sortes d'états, de préférence les plus extrêmes. Parfois dépressif jusqu'à être tenté de mettre fin à ses jours, en d'autres instants il manifeste un enthousiasme excessif pour des êtres ou des choses qui lui sont, peu de temps après, devenues indifférentes. Pour corser le tout, l'inspecteur est grand amateur d'alcools, mais ne le supporte pas… Or, dès son arrivée dans la ville minière de Jiuguao, tout un chacun lui propose de boire, ce qu'il se doit d'accepter pour ne pas déshonorer ses hôtes. Pire encore : les directeurs de la mine font en son honneur un festin pantagruélique (qu'ils qualifient de simple repas) dont le mets de choix est un enfant habilement cuisiné… faux enfant, lui dit-on, simple artifice de décor, mais en est-il vraiment sûr.

mo-yan-3.jpgParallèlement un étudiant docteur en alcools de la ville de Jiuguo entre en correspondance avec l'écrivain Mo Yan. Et lui envoie ses nouvelles, lesquelles tournent principalement autour des "enfants de boucherie" et d'une belle mère fantasmée. Il incite Mo Yan à venir le voir et lui parle longuement du nain charismatique Yu Yichi, lequel se retrouve également présent dans les tribulations de l'inspecteur Ding Gou'er. "Le pays de l'alcool" déplace sans cesse les centres d'intérêt et l'on ne sait jamais d'où peut surgir le trait de génie. Chaque récit offre des morceaux de bravoure. Tant la correspondance entre Mo Yan et l'étudiant que les nouvelles de celles-ci, et naturellement l'histoire du trafic d'enfants. Et naturellement, toutes les pistes finissent par se rejoindre en un chaos invraisemblable et bouffon. Chaque page réserve des surprises, des trouvailles, des éblouissements.

Mo-Yan-prix-Nobel-de-litterature_article_landscape_pm_v8.jpgIl n'est pas interdit de penser que l'homme qui donne à ses livres des titres aussi insensés que "Enfant de fer" "Beaux seins belles fesses" "Le radis de cristal" ou "La mélopée de l'ail paradisiaque" se plaise à jouer avec les limites de ce qui peut être dit.  Toujours plus loin, protégé par l'écran de fumée de la fiction. Qu'il fusse, d'une certaine manière, un dissident intérieur. Même si tel n'était pas le cas, et quelles que soient l'ambivalence possible de l'homme, force nous est de reconnaître que Mo Yan est un immense écrivain.

Pascal Perrot, Texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Ma vérité sur "La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert"

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Joel-Dicker.jpegImpatience et excitation : un livre allait enfin me sortir de mes a priori. La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker. Deux prix : l’Académie Française (pas moins !) et le Prix Goncourt des Lycéens. Best seller de la rentrée, et pourtant un accueil dithyrambique par des critiques dont j’apprécie la sensibilité. Assouline par exemple dans un billet très élogieux «… pages si fluides, et parfois palpitantes, que ce gros livre en est comme ailé »… Je ne demande que ça, me réconcilier avec les auteurs à succès, lire les « prix » ; oublier les mauvaises expériences antérieures. J'ai guetté l’arrivée de ma commande, me suis délectée à l'avance : plus de 650 pages de plaisir en perspective, combien de mots déjà...? 

Plus de la moitié du temps de lecture passé à me raisonner. Ce n'est pas possible, c'est voulu... Quelque chose m’échappe, ça va venir… Quatre jours de lutte contre moi-même pour refuser d’admettre que je n’aime pas ce livre. Biaiser quand l’on me demande mon avis (pourtant évident), reporter la réponse à plus tard prétextant ne pas avoir assez avancé pour me prononcer, trop tôt… Trop tôt pourquoi ? Pour protéger je ne sais quoi. Une attente, une idée préconçue, aussi aliénante finalement qu’un préjugé.

Je me suis saisi du pavé avec tant de bienveillance ! Cette même indulgence m'a tenue, déception après déception. Joel-Dicker-.jpgJusqu’à la fin, je me suis raccrochée aux moindres bonnes idées du livre, à la construction… Tant pis si le style est plat, on m’avait annoncé « que ce roman noir réussit même à faire passer en contrebande, au creux de cette fresque, une vraie réflexion sur la littérature, la dissociation entre un livre et son auteur » (dixit ce même cher Assouline). Ah bon ? En contrebande ? Vraiment ?

Ne pas décrocher, me convaincre que ces personnages inconsistants, aux liens invraisemblables, me réserveraient des retournements qui en réhabiliteraient l'intérêt... J’espérais que la mièvrerie des dialogues entre Harry et Nola était un élément de l’intrigue… que la mère de Marcus Goldman -plus que caricaturale- était accident de parcours. J’appréhendais, par pitié pour l’auteur, les passages où elle reprendrait à nouveau la Joel-Dicker-2.jpgparole. Pour ne citer qu’elle. Je comptais sur ces revirements inattendus que nous réservent les bons romans noirs pour que les relations entre les personnages gagnent en épaisseur. La narration pourrait être partie prenante du ressort de l’histoire ? Il suffisait / fallait que je poursuive… 

Avec Joël Dicker et son livre. Jusqu’au bout, et toujours cette propension à en excuser le mauvais goût, à mettre en sourdine mon esprit critique (pourquoi ? Au nom de quelle ouverture d’esprit ?). Après chaque déconvenue, je laissais à l’auteur le bénéfice du doute, comme l’on s’entête à réhabiliter un être très cher qui nous déçoit.

Il a fallu que je le termine, que j’atteigne le point final pour m’assurer que rien ne sauverait finalement ce livre à mes yeux. J’ai achevé La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, sans résoudre la véritable énigme : comment un livre si ordinaire accède-t-il à autant de prestige ? Où s’en situe l’intérêt ? Un style insipide, une réflexion sous forme de clichés, des personnages prisonniers de leur statut fictionnel, sans envergure humaine, ni crédibilité relationnelle. Certes la construction est séduisante, l’idée des livres dans le livre également, mais pas assez pour porter le reste. Alors comment ? Pourquoi ? 

Si j’aime la sensation d’être bluffée par un auteur à suspens, je n’ai pas aimé ce sentiment d’avoir été piégée par moi-même, par mon obstination à aller contre mon jugement, sous prétexte d’éviter tout snobisme intellectuel. Un comble !

Si ce livre a réussi son coup, c’est malheureusement a contrario. Sur un court laps de temps, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker a désacralisé l'écriture à mes yeux, un désenchantement. Et ce n’est pas rien. Rien que pour cela, je déteste ce livre ! 

Un roman au demeurant sans intérêt. A moins de l’envisager comme objet d’analyse, mystérieux phénomène de rentrée littéraire. C'est cela qui est attendu, célébré ? Sans moi !

Gracia Bejjani-Perrot

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• Para-littérature moderne contre littérature d'évasion old school

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Sheckley-Robert-2004-06-GENOVA.jpgDans mes jeunes années, les frontières étaient claires. D'un côté, il y avait la Littérature avec un grand L. De l'autre la littérature d'évasion, parfois taxée avec mépris de "littérature de gare". L'une excitait l'intellect, l'autre notre imaginaire. Et les efforts d'écriture de certains auteurs de polar ou de SF ne changeaient nullement la donne. Par la suite, ces frontières se sont élargies, et certains ponts furent possibles. On ne peut que s'en réjouir.  

Nous assistons depuis la fin du XXème siècle, à l'émergence et bientôt à la domination sur l'univers du roman d'une para-littérature à usage domestique pour intellectuels fatigués. Dans les années soixante-dix, le lecteur pur et dur traitait avec dédain les Guy Des Cars, Henri Troyat et autres Bernard Clavel. Qui en revanche, étaient adulés par le public le plus large. Mais plus éduqués, ou peut-être plus au fait des goûts critiques littéraires, les para-littérateurs d'aujourd'hui demeurent moins aisément identifiables en tant que tels. De telle manière qu'il arrive qu'ils fassent un temps illusion.

les-erreurs-de-joenes-robert-sheckley.gifCes ersatz de grands livres sont souvent bien écrits, très agréables à lire, comportent des personnages et des situations touchantes. Leurs auteurs ont parfois gagné, à fréquenter les salles obscures, en sens de la nuance et de l'ellipse, autrement dit en efficacité. Il n'est pas toujours aisé de les reconnaître sous le masque du proclamé "grand romancier" ; et kamikaze de les dénigrer, tant ils ont leurs zélateurs.

Bien sûr, aucun lecteur avisé ne se laisserait abuser (ou alors fort peu de temps) par un Paulo Coelho, par un Marc Levy ou par une Anna Galvada. Mais un Jonathan Tropper, une Lucia Etxebarria - comme si tous les cinéastes espagnols avaient l'étoffe d'un Bunuel ou d'un Almodovar, et les romanciers ibériques l'envergure d'un Cervantès ou d'un Garcia Lorca -, ou, pour en pointer l'excroissance la plus littérairement viable, la française Muriel Barbery, ont leurs dupes. Il est possible d'apprécier le bagout de ces doués bateleurs. Il est en revanche affligeant que la critique entretienne la confusion quant à leur véritable statut. Non, l'écriveur surdoué n'est pas nécessairement un écrivain d'envergure. Car en lieu et place d'univers, nous n'avons droit qu'à des décors en trompe-l'œil. En guise de style, à une excellente rédaction. Une dimension factice qui se perçoit mieux avec la distance, car après lecture, il n'en reste rien : ni situations, ni personnages, ni réflexion sur le monde et sur soi. Quant au point de vue, au souffle, à l'angle de vision, mieux vaut ne pas y compter.  

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Le hasard a voulu qu'à fort peu de distance, je lus "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" et "Les erreurs de Joenes" de Robert Sheckley. Autrement dit "phénomène livresque ", encensé par la critique, récoltant tous les éloges, rencontrant qui plus est, un très vif engouement. De l'autre, un livre de science-fiction des sixties, qu'on eût jadis classé "Littérature de gare". Or, cette lecture rapprochée ne plaide pas en faveur du livre de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Cette dernière, auteur de livres pour enfants, est la nièce de la première, décédée sans avoir pu voir le succès de son ouvrage  Aucun lecteur assidu et curieux ne peut résister à l'appel d'un tel titre. Aussi exigeant soit-il. Et, sans doute inconsciemment - car ce n'est pas la sincérité des auteurs qui est ici mise en cause- tout est fait ici pour piéger celui "à qui on ne la fait pas, le lecteur dur à cuire qui hausse les épaules quand on lui parle des vertus littéraires d'Amélie Nothomb ou des beautés cachées de "Si c'était vrai".

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Son héroïne tout d'abord : une femme écrivain dans l'immédiat après-guerre. L'amour proclamé des livres. La forme même adoptée : le roman épistolaire n'est pas le genre le plus fréquenté.  Par un hasard somme toutes plus que téléphoné -mais pourquoi pas ?-, Juliet entre en correspondance avec un membre du "Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates"; sis dans l'île de Guernesey. Vous

cercle-lit.-film.jpgl'aurez sans doute deviné  : ces gens, qu'elle finira par rencontrer, sont emplis de chaleur humaine ; pour eux "convivialité" est bien davantage qu'un mot. Bref, nous sommes en présence de l'équivalent littéraire d'un "feel good movie". Ce n'est pas une tare en soi ; ce genre possède ses lettres de noblesse, d'André Dhôtel à Paasilinna et de John Steinbeck à Jorn Riel et Daniel Pennac. On peut faire de la littérature avec des bons sentiments. Mais, aussi plaisant soit le résultat, ce n'est pas le cas ici. 

Robert Sheckley (mort en 2005) quand il est au meilleur de sa forme  s'affirme comme l'un des plus grands satiristes de la SF. La plume mordante et l'humour corrosif, il n'est alors pas sans rappeler Jonathan Swift ; l'auteur des "Voyages de Gulliver". Dans "Les erreurs de Joenes", personne n'est épargné : les institutions (police, université, église, psychiatrie) comme la contre-culture (communautés, sauveurs du monde, utopistes de tous bords - en prennent sérieusement pour leur grade. Bien sûr, tirer sur tout ce qui bouge est à la portée du premier polémiste venu. Mais rarement en visant si juste. Ni surtout avec une telle élégance. Le livre regorge de péripéties, de personnages hauts en couleur, de morceaux de bravoure.

sheckley-robert.jpgMais il offre également une réflexion ironique sur le fonctionnement de notre société… et sur la mégalomanie de ceux qui veulent la changer de fond en comble. On y éclate (souvent) de rire. On savoure également des notations plus subtiles, comme ce conseil d'administration dont les membres portent le prénom des chevaliers de la table ronde, ou ce passage dans une prison, riche en clins d'œil littéraires, dont les gardiens servent essentiellement à empêcher les gens de l'extérieur d'y pénétrer.  On pourrait penser que certaines allusions ont vieilli. En vérité, pas tant que cela. Certaines cibles ont changé de nom et de déguisement, mais elles sont toujours là et le lecteur s'amuse à les reconnaître. 

En lisant "Les erreurs de Joenes", on est surpris de constater qu’un livre considéré dans les années 60 comme de la "sous-littérature" contienne davantage de morceaux de littérature vraie que le phénomène littéraire du moment. Car le constat est sans appel : si "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" est un très bon livre, et s'il est plaisant à lire, il n'appartient pas pour autant à la grande littérature. Le penser, ce serait mettre sur le même plan "Quatre mariages et un enterrement" et les films de Lubitsch ou de Capra. 

Bien entendu, nous nous trouvons un peu au-dessus des galvaderies et consorts, de la même façon que le film qui a starifié Hugh Grant révèle plus de subtilités que la comédie basique (mettons "Les Visiteurs" ou "American Pie").  Mais le danger est bien là : celui de voir naître une génération qui n'aurait connu que cette para-littérature là, et se révélerait inapte à apprécier la richesse, la densité d'une œuvre authentiquement littéraire. Ou mettrait, sans les avoir lus, Balzac, Montherlant, Günter Grass, Chuck Pahlaniuk ou Ravalec au même niveau que cette para-littérature là.

Sheckley-Robert-2004-05-TOSCANA-ROMA.jpg

Une génération qui n'apprécierait plus que la lecture de romans « lights », faciles à lire et digérer, en opposition à des textes plus denses, plus riches en interrogations, en explorations stylistiques et philosophiques, mais nécessitant au départ un effort de la part du lecteur. Ce serait une grande perte pour l'esprit humain, en même temps qu'un gain certain pour le formatage de la pensée.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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