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14 articles avec peau&cie

• Yekta ou la subversion subreptice

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Le premier choc des mots eut lieu dans une réunion de poètes internationaux. Chacun possédait sans conteste un sens des mots et de la métaphore et pourtant rien ne se produisait en moi de ce déclic urticant que j'attends de l'art poétique. Trop propre, trop sage, pas assez organique à mon goût.

Puis Yekta vint, verbe haut et force tranquille, distillant avec art une leçon de ténèbres qui modifiait l'espace, paraissant en changer jusqu'à la structure moléculaire. De nouveaux univers émergeaient, des mondes parallèles qui ressemblaient au nôtre et pourtant s'en différenciaient par une perception plus aigüe, affinée. Ici, dans ce salon coté, je respirais plus large et plus vrai. Yekta, à moins de quarante ans, renouvelait ce miracle que suscite en moi la poésie, comme on dit la haute mer, osant s'aventurer là où nul n'a plus pied.

Je me procurai sans tarder son recueil "Registre des ombres", histoire de voir si la magie, hors du sortilège de la voix, continuait à fonctionner. Je fus vite assuré qu'elle opérait ici dans toute sa plénitude. Yekta n'est pas de la famille de ceux qui veulent à tout prix dynamiter le langage, tordre les mots et la syntaxe jusqu'à les rendre hermétiques. Plutôt de celle qui démonte calmement l'horlogerie de l'intérieur, y glisse des questionnements qui grippent le mouvement des heures.

 

L'écrivain Jack London, après des années de misère, fut invité, devenu célèbre, à un club de milliardaires afin d'y tenir une conférence. Loin de décliner l'invitation, il l'accepta et à ces magnats, qui en suffoquaient, il se lança dans une diatribe incendiaire, clamant que les pauvres allaient tout leur prendre et leur expliquant pourquoi. L'auteur de "Martin Eden" appelait ce procédé "La subversion subreptice". L'écriture de Yekta est de cette étoffe-là, puisant dans chaque forme ce qui nourrit son style sans s'inféoder à aucune.

tu viens d'un ventre ouvert aux quatre vents tu viens d'une volière de voyelles tu viens d'une plage ou la nuit les épaves parlent en rêvant tu viens d'une maison vide où résonnent les cent pas de la pluie

tu viens des lèvres de l'ignare dans le miracle de la langue tu viens du babil des syllabes du bredouillage des vieillards des soliloques de l'ivrogne

Plus loin encore :

un petit point d'interrogation te picore les entrailles un signe en quête de son inconnue creuse sa question quotidienne promesse de porte dérobée ponctuation des cassures à venir majuscule du vide

l'écart est un devoir alors arme-toi d'espace en dansant petit bout d'âme retrouve la transe des tournoiements pour abolir les distances

Sans doute trop classique pour les ultra-contemporains et trop ultra-contemporain pour les classiques, Yekta ouvre une voie royale aux aventuriers des mots, à ceux qui ne craignent pas de s'avancer vers des zones inexplorées, là où scintillent de ténébreux diamants. Ceux qui aiment la phrase qui claque et cogne, même lorsque celle-ci surgit d'un gouffre dont on ne perçoit pas le fond. Optant pour la déponctuation et les rythmes syncopés qu'elle implique, à l'instar de beaucoup de poètes avant-gardistes, Yekta n'en a pas moins recours au paragraphe, ciselant la respiration du lecteur. De même, "Registre des ombres" s'articule en chants, comme jadis Homère ou Lautréamont.

Résolument moderne sans pour autant sombrer dans l'hermétisme, riche en secousses telluriques, en inspirations frénétiques, toute en poigne et en souffle, cette poésie inclassable creuse profondément en  nous dans la multiplicité des sens. Un alcool fort à avaler d'un trait, sans la moindre hésitation.

Pascal Perrot, texte.
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Sara Bourre l'incandescente

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Certains livres de poésie s'emparent de vous dès la première ligne, et vous emportent, haletant, jusqu'à la dernière. En une sorte de transe, d'hypnose textuelle rare qu'on ne ressent qu'en présence des grands textes. "À l'aurore, l'insolence" de Sara Bourre, est de cette nature-là. Un livre urgent, évident dont rien, pas même des comparaisons hâtives et écrasantes (Lautréamont et Dylan Thomas, excusez du peu,  selon son préfacier Hubert Haddad, qui se laisse quelque peu emporter par un compréhensible enthousiasme…)  n'est susceptible d'atténuer la portée.

Tant soumettent l'expression d'une pensée complexe à l'utilisation d'un langage hermétique qu'une poétesse si jeune résistant à l'appel de semblables sirènes relève pratiquement de l'ordre du miracle.
Sara Bourre dépoussière avec vigueur les mots pour mieux leur restituer leur éclat primitif. Elle les pétrit comme une argile engendrant des formes inconnues, détournant les sens et les expressions de ce qui nous était jusqu'ici familier.
En change l'ordre et la logique, se livre à d'inédits accouplements, d'où naissent de violentes métaphores.

Rien ici n'est au calme, et la paix est trompeuse. Mais que de puissance dans ce cri qui nous parvient d'un monde dont nous ne sommes pas sûrs de posséder l'accès.

Il pourrait résulter de ce torrent sauvage une prose résolument classique. Or chaque phrase est empreinte d'une modernité éblouissante. Il n'est jusque dans sa structure même qui ne soit superbement contemporaine. La poésie n'a guère, à priori, pour vocation de conter des histoires, fussent-elles narrées dans le désordre. Pas davantage qu'elle n'est celle du roman de nous soumettre à un déluge de métaphores. Or "À l'aurore, l'insolence" relève incontestablement du domaine de la poésie. Et une histoire s'y dessine : celle d'un amour violent et maladroit. Un amour au féminin, qui débouche sur les abîmes d'une chute sans importance, parce qu'au regard de l'univers elle n'est rien. Tout nait et meurt entre deux incendies. Au delà, il n'y a rien, et c'est ce rien qui constitue nos vies.

• Sara Bourre l'incandescente

Le soir venu nous buvons du vin attablées dans les cafés sanguinaires. Nous buvons à ce qui ne viendra pas. À la glace et au feu. Aux routes qui s'enroulent à nos nerfs. À nos corps furieux. À notre discrète disparition. Au sang. À l'océan. Aux autres qui n'y croiront pas. Aux enfants et aux morts.
Nous buvons à l'amour inespéré du plein pour le vide. Et que passe la nuit aussi vite que leurs corps sur le notre.
Merveilleuse Lou qui s'avance vers les gouffres dans un éclat de rire
Jolie danseuse que plus rien n'articule.

La plume fluide et féroce court tout au long d'une écriture d'une lumineuse noirceur.

Un jour nous sommes parties. Vers l'océan.
Quelques jours seulement.
Quelque jour dans la nuit et les lumières.
Quelques jours pour rendre au silence ses éclats de verre.
Quelques jours pour chercher des petits morceaux de soleil-les manger. Et se jurer de ne jamais plus rien recracher.

Ailleurs encore :
Il fait nuit. J'ai la ville entière dans la gorge.
Je sais tous les regards, les petites solitudes, le vertige lancinant des rues et la sécheresse de la nuit sur le corps, sa pourriture.
Je me tiens là où valsent les fantômes, ahurie par ma propre identité.

Prose troublante et singulière, qui, tout en nous entraînant à travers les méandres d'une certaine difficulté d'être, n'en est pour autant jamais anxiogène mais paradoxalement d'une tonicité, d'une vivacité toujours en éveil.

À moins de trente ans, Sara Bourre possède déjà un beau parcours. Un recueil de prime jeunesse -16 ans- oubliable mais peuplé de belles fulgurances. Mais surtout un background scénique surprenant. Qui l'a vue incanter ses textes, susurrement hypnotique, dans sa première formation, CLN, avec son frère Mathias Bourre ou son actuelle formation Crashing Dolls (s'y est adjointe la chanteuse Joy Pryor, quelque part entre Janis et Nico) en possède un souvenir intense.

Ici, dépouillés de toute dimension scénique, les mots plus que jamais vous empoignent, et leur sensualité cruelle, habitée par une grouillante vitalité, s'enspirale avec délices au plus intime de l'être.


Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• L'art délicat de la provocation

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• L'art délicat de la provocation

Provocation et transgression sont les mamelles de l'homme libre. Pourtant rarement ces deux mots auront-ils engendré autant de confusion qu'à l'époque qui est la nôtre. Beaucoup s'en revendiquent, dans une posture qui confine à l'imposture. Un peu comme la poésie en fait, mais ceci est une autre histoire.

Provoquer, c'est aussi inciter au duel. On ne provoquait guère en duel quelqu'un dont les idées étaient aux antipodes de celles que vous professiez. Ces dernières fussent-elles délirantes. Mais bien parce qu'il tentait de ridiculiser les vôtres, et était, la plupart du temps, à deux doigts d'y parvenir.

Faute d'une grille de lecture appropriée, un certain nombre de personnes en viennent à penser que Desproges, Coluche et Dieudonné sont bel et bien de la même famille. Ou qu'Alain Soral est un penseur libre, indépendant, non formaté.

Provoquer, c'est inciter à sortir de sa zone de confort intellectuel, déclencher un processus de réflexion en s'attaquant aux tabous et idées reçues d'une époque. Métier noble s'il en est. Ce n'est aucunement prêcher des convaincus et révulser les autres. Desproges, Coluche étaient provocateurs, Dieudonné et Soral ne sont que des pamphlétaires de bas étage.

Les fast-foods de la simili-provoc fleurissent d'ailleurs un peu dans tous les arts. Un signe qui trompe rarement : une tendance prononcée à l'auto-proclamation permanente. "Je suis un provocateur moi monsieur, un rebelle" avec bien entendu à la clé nombre de références ronflantes, de citations de ceux qui vous ont précédé (selon le domaine artistique, Bunuel, le surréalisme, Gainsbourg, Bukowski et j'en passe).

• L'art délicat de la provocation

Un exemple parmi tant d'autres : le relativement récent "Deadpool". À en croire ses promoteurs, nous serions en présence d'un film incorrect, impoli, grinçant, qui déboulonne le mythe des super-héros. Une déclaration à l'emporte-pièces qui semble ne pas prendre en compte les multiples tentatives (très souvent réussies) dans le neuvième art de décapage, accomplies depuis quelques décennies.

• L'art délicat de la provocation

Des travaux de Frank Miller sur Batman, qui en fit le psychopathe que nous connaissons à présent à la série "Preacher", en passant par le culte "Judge Dredd" à l'humour ubuesque. Soyons bons princes : sans doute ne se réfère-t-on ici qu'au versant cinématographique, où les tentatives sont plus rares.

L'ennui, c'est que la réalité est toute autre : Deadpool est un gros film bourrin (par ailleurs plutôt regardable en tant que tel) qui tente de se faire passer pour un film politiquement incorrect, en épiçant de ci de là son propos de jurons bien sentis et d'allusions salaces.

Des transgressions somme toutes très gentillettes, bien en deçà du tonitruant effet d'annonce. Bien moins dérangeant en fait que "Kick Ass"' ou même "Hancock", grinçants sans pour autant s'annoncer révolutionnaires.

• L'art délicat de la provocation

Verhoeven, Cronenberg, les films les plus réussis de la Sushi Typhoon ou de Troma Films demeurent autrement plus provocateurs.

"Deadpool", c'est un peu comme quand Michel Houellbecq tente de se faire passer pour Céline quand, dans la littérature qui dérange et gratte là où ça fait mal, il n'est, en dépit d'un talent certain mais souvent mal utilisé, même pas au niveau d'un Dantec ou d'un Ravalec.

Un vrai provocateur s'énonce rarement tel ; il ne l'est que parce qu'il tente des chemins peu explorés avant lui, et que certaines des voies qu'il prend dérangent. Il peut agir dans l'ombre comme dans la lumière, mais ne recherche pas nécessairement les sunlights. Son œuvre nait d'un besoin et non d'un plan carrière soigneusement orchestré.

Provoquer est un art qui ne s'improvise pas et supporte difficilement l'à-peu-près.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Karel Logist : le mystérieux quotidien

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Karel Logist : le mystérieux quotidien

L'écriture de Karel Logist ressemble à un monde parallèle : tout est là, et pourtant rien n'est à la même place ; les choses sont semblables mais un rien les distingue ; les interactions s'intervertissent.

Le poète n'use que de mots simples, explore nos vies quotidiennes, mais en nous demeure la sensation diffuse d'être ailleurs. Le vers ne s'orne pas de boursouflures lyriques, il est devant nous, quasi nu. Et dans sa nudité conserve son mystère.

Karel Logist alterne poèmes brefs et textes plus amples, sans jamais cependant déborder le cadre de la page, allant très vite à l'essentiel, préférant toujours le dense au foisonnant. Et, chose peu commune, possède un sens de la chute étonnant.

Dans des univers provisoires
tu vas tu vogues sans consigne
ni de prudence ni de gloire,
tu navigues pour trouver l'Autre,
le virtuel alter ego
et tu caresses des chairs d'écrans
froides comme des amours parfaites

En plus d'un quart de siècle, Karel Logist a su tracer un sillon à part, dans un terreau pourtant fécond en plumes véloces. La Belgique compte en effet dans ses rangs nombre de poètes dont la voix importe. La singularité de l'œuvre logistienne n'en possède qu'une valeur accrue.

• Karel Logist : le mystérieux quotidien

Puisant une bonne part de son inspiration dans les flux et reflux de notre quotidien, du plus noble au plus sordide, Karel Logist transforme ce matériau en objet non identifiable. Il nous semble éminemment familier, aussi concret qu'une chaise, une lampe, une table, et pourtant nous ne parvenons pas à le nommer.

Nous nous tenons ici comme des chaises vides
et nous taisons
Dans l'air
dérive un ange moite

• Karel Logist : le mystérieux quotidien

Karel Logist ne s'affirme jamais mieux qu'en disséquant le banal et le presque rien, qu'il détourne, sculpte, et refaçonne, qu'il examine en profondeur, comme au filtre d'un microscope. Explorateur des microcosmes, de l'anodin et de l'anecdotique qui, sous sa plume devient saga et leçon de vie.

Cependant, le poète jamais ne tranche, ni ne juge, auscultant ses propres trébuchements avec la même acuité détachée que ceux de ses contemporains.

Je suis quelqu'un d'assez frivole
j'aime être heureux qu'on me pardonne
tant que j'existe j'ai besoin
pour la mémoire des beaux jours
d'une face de certitude
gravée en creux dans l'œil des autres

apparait ainsi comme une réponse presque évidente aux "favoris du genre humain"

Aux favoris du genre humain
la question du bonheur
ne se pose jamais
Le jour les étourdit
Le silence les accable
et la nuit, ils se grisent

Que ces deux textes ne soient guère issus du même recueil n'a en fait que peu d'importance. Et démontre à fortiori la cohérence d'une œuvre dans laquelle des poèmes se font parfois écho à des années de distance.

• Karel Logist : le mystérieux quotidien

On peut remarquer au passage que si Karel Logist privilégie la plupart du temps le vers libre (alternativement avec le poème en prose) il n'hésite pas, subrepticement, sans avoir l'air d'y toucher, à glisser un alexandrin, offrant ainsi une poésie parfaitement innovante mais jamais tout à fait coupée de ses racines.

Sans doute l'un des secrets de son étonnante vitalité. Dans l'arsenal logistien figure également une bonne dose d'humour : de l'ironie tranquille au rire teinté de noirceur, avec quelques échappées vers l'absurde. Infatigable défricheur de métaphores, Karel Logist donne à voir et à sentir ce que Kundera nommait "l'insoutenable légèreté de l'être".

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• Linda Maria Baros : Eclats de rire au bord du gouffre

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Linda_Maria_Baros_photo-Phil_Journe.jpgCertains poètes demeurent longtemps dans la catégorie "à suivre" avant que de trouver leurs marques. D'autres, au contraire, imposent d'emblée un univers dès leurs premières incursions littéraires. Linda Maria Baros appartient à cette espèce rare. D'une phrase, d'une métaphore, elle signe une identité. Une empreinte qu'entre mille on pourrait reconnaître.

Définir ce style unique est une tâche dont on ne peut s'acquitter que par un recours constant aux paradoxes et aux oxymores. C'est un tourbillon tranquille, une paisible tempête. Linda Maria Baros manie le grotesque, l'excès et les déclinaisons incorrectes de l'humour (noir, jaune, acide, grinçant, absurde) avec la générosité d'une bourrasque emportant tout sur son passage. Sans pour autant en posséder le caractère incontrôlable. Tout ici est maîtrisé, jusqu'à la moindre virgule. Et cependant extrêmement fluide. On songe à ces derviches tourneurs, emportés sur un rythme étourdissant et frénétique et qui sur une note, un signe cessent brusquement tout mouvement ou en modifient le sens.

Il serait tentant d'établir un pont entre l'œuvre de Linda Maria Baros et celle d'Angela Marinescu (LIRE ICI) ; de faire de la première l'héritière spirituelle légitime de la seconde. Ce serait tout à la fois vrai linda-maria-baros.pnget faux. Certes, les deux poétesses partagent un certain nombre de points communs. En premier lieu, elles sont toutes deux natives de Roumanie. De plus, Baros a traduit l'œuvre de Marinescu en français. On peut également arguer que les deux femmes possèdent un même humour d'écorchée vive, dont les pays d'Europe de l'Est sont souvent le creuset.

Mais la comparaison ne résiste pas à un examen plus minutieux. Excepté si l'on considère que l'héritier ne se contente pas de gérer un patrimoine, mais de le faire fructifier et de le diversifier.

Là où Marinescu arbore une ironie sèche et grinçante, l'écriture de Maria Baros est un tonitruant éclat de rire face à l'absurdité de l'existence. Son écriture est une danse. Au bord du gouffre il se peut, mais une danse joyeuse tout de même. Marinescu écrit contre, Maria Baros écrit malgré, et prend tout l'espace qu'il lui est encore possible de prendre, avec une saine gourmandise.

"La maison en lames de rasoir" est une visite guidée dans nos enfers mineurs. De la cave au grenier, chaque étage en sera minutieusement exploré. Mais le guide, malicieux, bouleverse nos repères, transforme par le langage tout ce que nous croyons connaître

" L'aube est une femme
qui brise tes fenêtres avec ses seins
- rougis sont leurs mamelons
que tètent les clochards"

"Il y a des jours où tu voudrais te faire une place
sur le rebord de la fenêtre, t'y promener en secret,
les yeux fermés, comme sur un pont hypnotique,
comme au bord d'un profond silence.
(D'en bas, seul le vide te regarde, sa hauteur.) "

Linda Maria Baros donne corps aux hypothèses les plus folles, les relient à notre propre chair, à notre propre vécu par le cordon ombilical des mots. Nous voila pris au piège de cette étrange demeure. La force du verbe et de l'image jaillissent à chaque page, à chaque ligne presque. Il n'est pas interdit de songer à Michaux. Il serait dangereux de cantonner la jeune poétesse à cette simple comparaison.

"De la porte jusqu'à la fenêtre,
tu te promènes tout au long de la journée
comme un trompettiste sur l'Autoroute A4"

Linda_Maria_Baros_Livre.jpgLa poétesse détourne les objets quotidiens, la familière banalité de leur fonction première. Plus rien n'est rassurant, évident et certain. Mais cette incertitude même semble posséder un je ne sais quoi de réjouissant. En dépit de la douleur. Ou peut-être même à cause d'elle.

"Flotter, entre quatre murs,
là où l'obscurité prend corps,
te laisser emporter le long des cloisons,
dans leur infinité d'aquarium,
comme dans un liquide amniotique"

Quand l'auteur parle d'amour, c'est le plus souvent d'amour vache. Du larmoiement, de la tragédie ? Que nenni ! Linda Marios sort de sa manche un atout secret : elle monte de plusieurs crans le niveau d'intensité, jusqu'à parvenir à un excès tel qu'il en devient bouffon.

"Si tu n'écris pas tous les jours mon nom,
oh ! que ta main soit écrasée par l'étau des phrases !
raidie, la bouche
avec laquelle tu gribouilles les mots !
Fouettée la parole
qui ouvre des pièges pour les loups
entre toi et nous !"

"Et je m'arracherai le cœur de la poitrine,
je l'entaillerai avec les dents
et le saupoudrerai de sel"

Nous sommes dans le grand guignol, dans la comédie ubuesque. Le premier texte que j'ai lu de Linda Maria Baros, dans Linda_Maria_Baros_photo_Phil_Journe.jpgl'anthologie "Couleur Femme" était de cette veine-là. Une sorte de slapstick SM, hilarant à force de pousser jusqu'à l'impossible des postulats de départ un peu glauques. Le mois suivant, j'assistai à une lecture de l'auteur. Avant que celle-ci ne commence, j'entreprends mes voisins sur ce texte précis. "Je ne vois vraiment pas ce que ce poème a de drôle…" me rétorqua-t-on. Quand plus tard j'expose mon point de vue à la poétesse elle-même, la réponse fuse, immédiate "Je me suis bien amusée à l'écrire". Le rire de Linda Maria Baros n'est pas celui du premier humoriste venu. Il flamboie de mille nuances, contient un nombre stupéfiant de strates et ne se révèle qu'à celui qui sait voir. Mais il possède alors sur l'âme de stupéfiantes vertus toniques et euphorisantes.

A ce jour, Linda Maria Baros a publié trois recueils en France, sa terre d'accueil. "La maison en lames de rasoir" est son second. Toute sa puissance d'écriture y est déjà déployée. Simple et complexe à la fois, semblant emprunter mille détours pour mieux vous cueillir d'un bel uppercut au moment où vous vous y attendez le moins. 

Une plume d'ores et déjà essentielle.

lindamariabaros.fr/  

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Angela Marinescu, l'ogresse des Carpathes

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Angela_Marinescu_2.jpgLa poésie de Angela Marinescu n'est pas soluble dans la bienséance. Pas même dans le bon goût. Avec une férocité jubilatoire, sa plume se plaît à fouailler dans les plaies, sans jamais se départir d'un humour le plus souvent jaune ou noir. La guerre, le sexe, le handicap, la mort, la religion, nos compromissions pathétiques avec les uns et les autres : tels sont  quelques uns de ses sujets de prédilection. Qui d'ailleurs, dans bien des cas, ne forment qu'un seul cocktail explosif, prêt à exploser les consciences. On se prend parfois à penser à une Sylvia Plath des Pays de l'Est matinée d'un soupçon de Lydia Lunch. Sans drogues, mais procurant la même décharge d'adrénaline. Et relevant du même appétit d'extrême.

"Je ne reconnaîtrais jamais que j'aurais aimé faire l'amour.
je ne désire et n'ai désiré que rentrer dans le royaume des cieux.
parmi des anges veules, parmi des femmes aux utérus de pierre,
parmi des enfants au sexe dodu et pervers,
parmi de grandes lesbiennes, parmi des voleurs qui prient, les genoux brisés,
parmi des ratés, des aveugles, des boiteux et des impuissants,
des impotents qui se construisent des châteaux de sang,
parmi des noirs enchaînés, parmi des vieux suicidaires et fous.
je n'ai voulu faire l'amour qu'avec moi-même sur une croix en fer
que j'ai moi-même dressée (…)"

Angela-Marinescu_je-mange-mes-vers.jpg

S'affranchissant des frontières du politiquement correct, n'hésitant pas à parler cru, les poèmes d'Angela Marinescu témoignent cependant d'une écriture tendue, sur le fil du rasoir. On guette une explosion qui ne viendra jamais. C'est l'une des forces de "Je mange mes vers", première anthologie française de cette poétesse roumaine de premier ordre.

"chaque fois que je vais en audience
s'entortille ma queue invisible
au long de la colonne vertébrale la peau se retire toute seule de mon corps
je suis dépouillée comme une hyène vivante en pleine action (…)"

Poésies de tous les excès, de tous les paradoxes, de toutes les provocations, les textes de "Je mange mes vers" ne cèdentangelamarinescu.jpg cependant jamais à la facilité ou à la gratuité. Le plus surprenant demeure qu'en dépit de thématiques sombres, l'univers d'Angela Marinescu est empreint de jovialité et de gourmandise. Car chaque ligne est imprégnée de l'ironie jamais condescendante de la poétesse. Qu'elle n'hésite jamais à s'appliquer à elle-même. Il y a ici quelque chose de festif. Tant qu'à faire de danser sur les ruines de l'Occident, autant que ce soit une danse extravagante et joyeuse. Cette apparente contradiction se retrouve souvent dans la littérature des Pays d'Europe de l'Est. Il suffit de songer au rire décalé de Milan Kundera. Ou encore au fait que la lecture par Kafka de sa "Métamorphose" était source d'hilarité, selon son ami Max Brod. Se moquer du pire avec enthousiasme… Parfois, presque a contrario de ce qui précède, la plume d'Angela Marinescu se teinte d'une dimension quasi-ferlinghettienne :

"Quelle partie de la dissidence intéresse le langage ? la verte ou la rouge ?
la partie verte des infatués dont l'unique vie est
en train de crever à cause d'un humour atteint par le ridicule ou la partie rouge
de ceux qui sont ridicules et avancent, poitrine découverte, naïfs, vers
n'importe quelle fonction sociale ?"

A moins de maîtriser parfaitement le roumain, on ne trouve pas davantage de repères biographiques sur le Net que ceux qui figurent sur la quatre de couverture du recueil. A savoir qu'après des études de médecine, Angela Marinescu a publié dans son pays natal une quinzaine de recueils et un essai. Qu'à soixante et onze ans, elle est considérée comme un auteur majeur de la littérature roumaine.

angela-marinescu1.jpgTant mieux et tant pis. Tant mieux parce que cette absence permet de se concentrer essentiellement sur ses textes et de les goûter pleinement, sans chercher le pourquoi du comment. Tant pis car on aurait parfois aimer jeter des ponts entre son existence et sa dense poésie.

Notons toutefois que ce n'est pas un hasard si elle est traduite ici par Linda Maria Baros. Poétesse trentenaire née en Roumanie, vivant depuis longtemps en France, cette dernière (dont nous reparlerons) peut en être, à plus d'un titre, considérée comme la digne héritière.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Laurence Barrère : La nouvelle poésie des désordres amoureux

Publié le par brouillons-de-culture.fr

laurence-barrere.jpgDe Louise Labé à Marceline Desbordes-Valmore, pour ne citer que les plumes féminines, relations sentimentales chaotiques et désordres amoureux ont joui, en poésie de superbes écrins. Genre presque à part qui, s'il comporte des pépites, recèle également des pièges. Entre autres, celui de vite sombrer dans un pathos de mauvais aloi ou -et- dans le journal intime, vite épuisant pour tout autre que soi. Ces écueils en rendent l'accès périlleux, principalement pour de jeunes poètes. Laurence Barrère est donc un cas à part. Non seulement elle se frotte au genre sans brûler les ailes. Mais en toute impertinence, s'attache à le renouveler. Et y parvient, avec le beau "Mise en demeure".

mise-en-demeure.jpgOn y chercherait en vain les mièvreries et afféteries inhérentes au genre - auxquelles n'échappent pas toujours ses "cadors", voir Desbordes-Valmores ou Anna de Noailles. Plutôt que de la rejeter parce que source de dérives dans le pathos, Laurence Barrère attaque frontalement la forme du journal intime. Elle y imprime quelques distorsions bienvenues pour le hisser vers la poésie.

Boosté par une modernité bien comprise et intelligemment distillée ça et là, son recueil se dévore avec un enthousiasme jamais démenti. La prose épouse les rythmes de la pensée. Quand une phrase s'achève avant son terme, ou vient à en chevaucher une autre, ce n'est jamais par hasard. Scories qui viennent rompre le fil du discours, mais jamais ne viennent entraver l'émotion.

"Gardez-moi s'il vous plaît une place dans votre ventre, c'est mise en pratique d'une sauvagerie, nous nous sommes rencontrés, vous en souvenez-vous ?"

"Des objets disparaissent et on m'a laissée là avec un peu de terre. Le babil des monstres me tient lieu de sourire et l'illusion d'une retrouvaille et pourtant, tout un peuple entre nos deux corps.

Vous m'avez appris le double et l'incertain, les mots du solfatare, vous m'avez confondue avec le nuage et je porte en moi désormais ce plafond, pendant que vous vous faufilez entre quelques virgules. Il sera bientôt l'heure de réduire le fruit, je fabrique des cernes à petits coups d'absence. Seul subsiste ce qui disparaîtra".

Ce qui distingue Laurence Barrère de bien des poètes "écorchés vif", c'est qu'elle est avant tout poète, et que dans la douleur qui s'exprime en salves de métaphores et de mots heurtés, prédomine l'œuvre d'art. Laurence Barrère n'use pas de faux semblants pour taire, pour masquer d'humaines failles, mais elle leur impose la trouble transmutation du langage. Danse du désir et de l'abandon, du don et de l'outrage, portée par une musique puissante. Laurence Barrère dit des choses mille fois dites, mais les dit d'une manière que nous n'avons jusqu'alors jamais entendue.

"Il y a ce désir qui est plus fort qui transperce, il y a ce que je tais, il y a le mal que vous me faites à l'aveuglette et que je propulse à distance, toujours plus, il y a des corps qui se frottent et s'entremêlent, le désir et l'étonnement, votre sexe dans le mien, qui l'appelle ; mais trop souvent il y a un départ, le départ, avant même la venue il y a le départ".

3177_69077297053_598342053_1715980_8332370_n.jpgL'écriture est dense, et sans concessions à l'auto-complaisance. Sèche parfois, sans jamais être froide ou distanciée. D'une exigence qui jamais ne nuit à la fluidité de lecture. L'autre secret de cette réussite flagrante : l'ouvrage est court. L'auteur eût pu sans doute développer sa thématique ad nauseum ; elle a le courage d'arrêter à temps, laissant un livre coup de poing, ramassé sur lui-même tel une panthère prête à bondir. Un recueil dont on sort heureux, mais très rarement indemne. Une définition qui pourrait d'ailleurs convenir à toute poésie qui se respecte.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Jack Küpfer : une poésie armée de futur

Publié le par brouillons-de-culture.fr

J.-Kupfer-c-Philippe-Barnoud.jpgLa poésie, affirmait le poète espagnol Gabriel Celaya, est une arme chargée de futur… Splendide définition d'une poésie de combat, en prise avec tout ce qui mutile l'esprit. Dans cette perspective, la poésie devient art corrosif de la lucidité et pratique d'une corrosive transcendance.

 

 

Jack Küpfer eût pu voir en Celaya un frère, lui qui clame dans "Dans l'écorchure des nuits" :

 

dans-ecorchure-des-nuits-170x220.jpg

Acuité dans la fureur

poésie

cette arme entre les mains

de l'espoir

 

Fleur de flammes

torche vivante au goût d'absolu

 

Jack Küpfer ne recule ni devant les fastes du gothique et du romantisme noir, ni devant le plus flamboyant des lyrismes. Mais il se les approprie avec un sens aigu de la modernité. Pour son troisième recueil, ce poète de quarante-cinq ans, d'origine suisse, parvient à frapper fort et juste. Le livre s'ouvre sur "Gargouilles", comme si l'auteur revendiquait un ancrage dans le passé pour mieux se projeter vers le futur :

 

 

Horizon de monstres déchiquetés

par les rafales du temps

gargouilles cravachées par la pluie

montures à profil de brume

quelles mains de tempête vous ont foudroyées

 

Si la thématique n'est pas neuve, le poète ne manque guère de souffle ni de panache. Et lorsque Küpfner entreprend de disséquer le siècle naissant, il n'a rien perdu de sa superbe. Tant et si bien que l'autopsie devient apothéose de mots et de couleurs. Apocalypse rageuse et festive :

 

Acculés au néant

consumés dans le noir

techno and love

le tournevis des décibels fait oublier

l'usure des frustrations

 

Avec vos airs de petits diables

escrocs et autres politicards peuvent dormir tranquilles

ce n'est pas demain que le monde changera

 

Ou encore

 

Ailleurs

dans les palpitations de la nuit

d'autres vomissent dans le grand huit de l'argent facile

planent sur les rails du pillage

 

 

L'optimisme béat n'est pas franchement le genre de la maison. La verve tonique de l'auteur nous stimule. S'il se sort également avec tous les honneurs de l'exercice difficile du poème d'amour, Jack Küpfer semble pourtant s'égarer dans les méandres du symbolique, avec la série "Rubis". Mais nous sommes déjà aux deux tiers du livre, si secoués, si remués dans le shaker infernal de puissantes images que ces quelques faiblesses ne gâchent en rien notre impression première : celle d'une écriture ouverte et généreuse. Fébrile, nécessaire.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Otto Ganz : une leçon de souffle

Publié le par brouillons-de-culture.fr

GANZ-2.jpgPoète, romancier, plasticien, Otto Ganz est sans doute l'un des plus beaux fleurons de la jeune scène poétique belge. L'un des romanciers les plus innovants de l'outre-Quiévrain. Et… je ne parlerai pas ici de son activité de plasticien, non seulement car ceci m'éloignerait du sujet, mais parce que j'avoue en ignorer quasiment tout, Otto Ganz ayant essentiellement exposé en Belgique.

Tant de dithyrambes peuvent sembler excessives, mais les œuvres dudit les justifient pleinement.

 

À vrai dire, j'aurais pu totalement passer à côté de Otto Ganz. Tout commença avec le livre d'un ami écrivain, Orlando De Rudder : "Rhétorique de la scène de ménage". En exergue de nombreux chapitres, Orlando cite une phrase d'Otto Ganz, dont la beauté et la profondeur me laissèrent sans voix. Qui était cet auteur dont je ne savais rien et qui déjà m'apparaissait majeur ?

 

otto-ganz-enroulement.jpgQuelques recherches en librairie plus tard, je savourais "L'enroulement". Succulente entrée en matière que ce roman sublimé par une langue unique, qui porte le verbe haut et maîtrise le lyrisme à froid mieux que personne, ne le laissant jamais prendre le pas sur l'histoire et sur des personnages forts.

 

Plus épicée fut ensuite ma lecture de "La vie pratique", roman érotique d'une force terrible, surfant entre Bataille et Sade mais sachant imposer sa propreotto-ganz-vie-pratique.jpg musique et dressant le portrait d'une femme multiple, maîtresse femme et enfant fleur. Ça secoue, ça remue, d'autant que Ganz voue à ses maudit(e)s une impitoyable tendresse.

 

Il me tardait de lire sa poésie. Outre l'impression tenace que m'avaient laissée les ouvrages précités, mon a priori positif se trouvait renforcé du fait que l'homme avait écrit à quatre mains avec Werner Lambersy et Daniel De Bruycker. Soit deux figures emblématiques de la poésie walonne d'aujourd'hui.

 

Étrange et fabuleux objet que cette poésie-là. On se laisse porter et imprégner par elle. Le cœur et le cerveau l'absorbent comme des éponges. Pour qui veut la disséquer par le seul biais de l'intellect, elle demeure pour ainsi dire inaccessible et hermétique. Mais pour qui sait vivre dans l'unique instant du vers, pour qui prend la beauté qui le submerge sans poser de questions inutiles, pour qui la reçoit avec simplicité et naturel, elle est immédiatement familière et pénètre en profondeur.

 

Pour chaque recueil, il est parfois difficile de trancher -d'ailleurs, est-ce vraiment nécessaire ?- S'agit-il d'une multitude de poèmes de trois ou quatre lignes, façon haikus ? De poèmes courts ? D'un seul et unique poème dont chaque page constituerait un nouveau chapitre ? Otto Ganz brouille les pistes. Et comme il a raison… car on aime à se perdre dans cette jungle hospitalière de mots, d'images et d'émotions.

 

Le doute vient de ce que l'auteur commence chaque paragraphe par le même mot. Pour "Pavots", "je crois" constitue le pivot de l'ouvrage.otto-ganz-pavots.jpg

"je crois

à la fulgurance

des vertus

du silence

 

je crois

qu'il a fallu perdre

sans cesse avant

de savoir parler"

 

Ou encore :

 

"je crois

le bonheur

érigé sur une

acquisition de lumière

 

je crois

sans erreur

que l'on se trompe

d'autrui"

 


Tout autre semble être le sujet central de "À l'usage de ceux qui apprennent à entendre les mots. Note Didactique". Un titre volontairement pompeux, grandiloquent, sorte de pied de nez sémantique à ceux qui se prennent trop au sérieux. Otto Ganz ne nous trompe pas pour autant sur la marchandise, même s'il interprète l'intitulé à sa manière. Si chaque phrase de cette "note didactique" commence par "Il se peut que le poème", elle s'achève invariablement par "Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

otto-ganz-usage.jpg

"Il se peut que le poème

soit un élagage si fort

que l'essentiel des voix

subsiste

 

Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

 

Ou encore :

 

Il se peut que le poème

soit une des marches

de l'escalier branlant

qu'est la survie

 

Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

 

 

 

otto-ganz-lecon-souffle.jpg

Cette obsession stylistique, signe d'un recommencement perpétuel pour tenter d'exprimer au plus juste, au plus précis, est déjà présente dans le magnifique recueil antérieur "Leçons de souffle".

"Voici diront-ils

les émotions qui

te seront interdites

pour toujours

 

celles qui ont

tenu jusqu'à présent

dans l'espoir

d'en goûter plus"

 

 

Il serait tentant de séparer le romancier du poète. Mais les choses ne sont pas si simples. Il y a dans ses romans de purs moments de poésie, même si ses poèmes ne contiennent en aucun cas des fragments de romans. Certes, ses récits narrent des histoires, et brossent avec brio le portrait de personnages hors norme ; quand Otto Ganz poète décrit un ressenti, une émotion, tente de traquer l'indicible. Certes, Ganz romancier ne rechigne guère aux envolées lyriques, quand le barde Otto Ganz, à chaque nouveau recueil, semble tendre vers l'épure.

 

otto-ganz-3.JPGMais il existe entre ces deux facettes une convergence majeure : ce que semblent raconter les romans d'Otto Ganz, c'est la difficulté d'être pleinement. En filigrane de ses poèmes, la difficulté à dire vraiment ce qui est, à ajuster paroles et pensées pour transcrire au plus exact notre réalité intérieure.

 

Et dans les deux cas, dans une sorte d'optimisme lucide, Otto Ganz paraît affirmer que cela n'a pas d'importance. Que tout cela n'est qu'un jeu, même si la farce est parfois cruelle. Et qu'il est capital de rire de nos impasses, de peu d'importance face à cette chose immense, essentielle : nous sommes vivants !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Vincent Ravalec et Xabi Molia : poètes résolument modernes

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Ravalec-2.jpgAu XIXème siècle, Rimbaud affirmait qu'il fallait être "résolument moderne". En dépit d'une quasi homonymie, mode et modernité s'opposent bien souvent. Certains poètes du temps jadis demeurent aujourd'hui même d'une modernité renversante. Qu'ils n'eussent pu conserver s'ils s'étaient contentés de suivre la lubie du moment. Bien des contemporains s'essoufflent à suivre le "mot d'ordre" rimbaldien. Mais répondent aux sirènes de la mode plus volontiers qu'ils n'empruntent la voie étroite de la modernité.

 

Rares sont ceux qui, comme Xabi Molia et Vincent Ravalec, RAVALEC-3.jpgparviennent à surmonter la difficulté. Extraire la part d'universel de la vie de nos contemporains. Parallèlement, savoir en isoler le caractère unique. Parler d'un aujourd'hui fluctuant sans pour autant se laisser enfermer dans cet objectif. Tel est sans doute aujourd'hui "être résolument moderne". Cela exige une justesse du regard et du langage. Pouvoir voir dans et au-delà, en un même mouvement.

 

Lecteur assidu des romans de Vincent Ravalec, moins friand de ses nouvelles à mon  sens inégales, j'étais perplexe face à sa veine poétique. Combien de grands romanciers furent de piètres poètes et de très grands poètes des romanciers douteux. "Une orange roulant sur le sol d'un parking s'illuminant tranquillement de toutes les couleurs de l'univers" avait à priori davantage de quoi me déconcerter que me séduire. Car l'objet ne se laisse pas apprivoiser facilement. Graphisme pop art, phrases éclatées dans tous les sens… éléments qui laissent généralement augurer d'un texte où la forme importe plus que le sens.

 

Une-orange-Ravalec.jpgErreur ! La poésie de Ravalec n'a rien d'un hiéroglyphique laboratoire des mots. Elle prend au cœur et aux tripes, s'insinue dans nos neurones avec une belle insolence. On y retrouve certaines des obsessions du Ravalec romancier, mais portées à la puissance dix, à l'état brut, quasiment dépouillées des oripeaux du récit. Une orange roulant sur un parking, un  SDF se mettant à chanter peuvent y prendre une dimension métaphysique et purement poétique.

 

Cette nuit-là

Les dieux inventèrent les mensonges

Les pistes de danse

Et le son diffus

Du tambour et de la chance

Ils décrivirent le temps

Comme une roue absente

Déserte et creusée de silence

 

ravalec.jpgLe basculement du quotidien le plus banal vers les hauts vertiges de l'inconnaissable : un fil conducteur de nombre des romans de l'auteur, mais dont il imprègne ici chaque page, avec une verve intarissable. Long poème qui s'élance vers le plus haut de l'homme, sans pourtant jamais zapper ce réel où nous vivons. Qu'il prend à bras le corps pour l'emmener ailleurs. Alternant prose, vers libres et passages rimés, Ravalec impose sa propre règle du jeu, que le lecteur acceptera sans réticences.

 

Dans une maison du Marais

assis sur le seuil

un squelette

attend une ouverture

dans un pli du futur


Réflexion bouleversante sur la place de l'homme dans l'univers, le poète ne s'interdit ni l'hermétisme - bref instants précédant un souffle, une lumière- ni le vers de mirliton -sporadique jeu avec les mots, avant de reprendre sa quête du plus profond et du plus vrai.

 

Le présupposé de l'énoncé

indique qu'il faut considérer

comme plausible l'hypothèse

d'une croissance exponentielle

à travers l'espace et les siècles

de cet instant brisé (…)

 

Oui, Ravalec est profondément ancré dans le XXIème siècle. Il l'est aussi dans sa nature transgenre, explorant des modes d'expression aussi différents que le roman, la poésie, la chanson, ou le cinéma. Ce dernier trait, il le partage avec le grand Xabi Molia, poète, romancier, cinéaste d'importance .

 

xabi-molia-582.jpgLe succès de "Huit fois debout", son premier long, a quelque peu éclipsé la révélation que fut, pour certains "État des lieux". Recycleur de génie, Xabi Molia se nourrit de ces infra-langages par lesquels se formule notre vie quotidienne : prose journalistique, modes d'emplois, jargon informatique et discours politiques. Pour mieux les filtrer au tamis de sa prose poétique, riche en humour et en métaphores.

 

L'ouverture inconsidérée d'une mémoire peut réserver à son utilisateur une série de désagréments allant de l'occlusion d'un sinus au cataclysme final. On ne saurait ainsi que conseiller audit utilisateur la plus grande prudence.

 

Xabi Molia parle de légendes mortes, de retour à l'ordre, d'une xabi-molia-txikia.jpgsurinformation qui noie l'essentiel sous un amas de futilités, de la difficulté d'oser. Subversif, corrosif, il n'hésite pas à se placer, dans certains textes, du point de vue de l'oppresseur :

 

Sous ma juridiction, les écrivains seront parqués dans d'étranges tours circulaires, dont seraient perdus la clé des portes et l'emplacement des portes

 

Cycle de l'ordre : voilà où nous en sommes

À réclamer bâtons, autorité  D'autorité la préférence pour le cercle

Le danger crie partout : c'est le nouveau refrain, le tien Chaque geste un délit

 

Vers libres et proses s'alternent, s'enchevêtrent parfois. Les styles se jouxtent et se superposent. Les poèmes demeurent le plus souvent sans titre, comme si les miroirs de l'époque ne pouvaient être nommés. Par-delà ce qui est dit, Xabi Molia met en relief cette part d'indicible, de cris non-formulés qui jalonnent la vie de ses contemporains. Et n'hésite pas, dans la révolte, quand il le faut, à parler clair

 

La police aux frontières a la pression du résultat

Le taux de reconduite est inférieur à vingt pour cent

Mariame Getu Hagos, un Éthiopien de vingt-cinq ans,

Meurt dans son siège pressé, la nuque vers le bas

 

9782070773978.gifLa rage de Xabi Molia est cependant rarement ostentatoire. Elle garde une forme de pudeur, comme pour mieux s'ériger contre l'obscénité de l'époque, où tout s'étale et se dit jusqu'au trop plein, au-delà de la satiété.

Aussi n'est-il pas étonnant qu'il use parfois de l'humour noir pour parler d'amour

 

J'ai tiré sur ta peau comme sur un emballage, mal ajusté, flottant, et qui pourtant n'a pas cédé. J'ai tiré, mais des siècles

Accroupi sur le lit j'ai défait ma ceinture et puis, sans te gifler, je l'ai posée à côté de ta robe. Ne me regarde pas

Nus c'est encore l'intimité des sarcophages

 

Ainsi chacun à sa manière, déphasée, décalée, admirable, Xabi Molia et Vincent Ravalec sont incontestablement fidèles à l'injonction du poète du "Bateau Ivre". Leur modernité nous touche comme la lettre d'un proche, qui nous conte ses explorations dans les forêts du langage.

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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