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• Trois ténors du jazz libanais 3) Toufic Farroukh

Publié le par brouillons-de-culture.fr

toufic-farroukh-2083-28452-6525553.jpgEst-il pour un jazzman d'origine orientale d'autre issue que le jazz fusion ? Le cas de Toufic Farroukh inclinerait à croire que non. Mais de ce métissage musical imposé, il saura faire une force. Né à Beyrouth, émigré à Paris, Toufic Farroukh apprend le saxophone sous l'égide de son frère. Sa première intrusion discographique dans le monde du jazz se soldera par un échec. Non tant artistique que public. "Ali on Broadway" revient aux sources d'un jazz classique et classieux, celui d'un Coltrane ou d'un Art Blakey. Toufic Farroukh s'affranchit avec tous les honneurs de la mission qu'il s'est fixée. Il reçoit un accueil critique encourageant, sans pour autant séduire les aficionados. Ce disque hommage, qui s'inspire des maîtres sans les copier offre sans doute trop aux amateurs de jazz une sensation de "déjà  vu". Il y manque cette "oriental touch" qu'on se croit en droit d'attendre d'un jazzman né au Liban.

 

Toufic_Farroukh_3.jpgToufic Farroukh quitte donc (provisoirement) le jazz "à l'ancienne" pour se confronter pleinement à sa "libanéité" "Little secrets" s'ouvre sur une danse orientale endiablée, que le saxophoniste dédie à son père. Déclaration d'intentions ou trompe l'œil rassurant ? La question mérite réflexion. Car, tout en faisant mine de les respecter, Toufic Farroukh se plaît à détourner les grands classiques de la fusion. Oui, oud et saxo se mélangent avec ferveur en une parfaite osmose. Mais ce n'est pas Toufic Farroukh le libanais dialoguant avec le jazz. Ce serait plutôt Toufic Farroukh jazzman dialoguant avec la musique libanaise.

 

farroukh.jpgCe paradoxe persistera tout au long dudit album, sans pour autant freiner le plaisir de l'écoute. Bien au contraire. Cette fois, les jazzeux seront au rendez-vous et feront de cet opus un succès. Dès lors, le musicien semble s'interroger sur le principe même de la fusion et la déclinaison de ses possibles. Le fruit de cette méditation nous sera livré avec "Drab Zeen", où Toufic Farroukh se permet toutes les singularités pour mieux s'affirmer pluriel. Le compositeur-instrumentiste opère un mélange d'ingrédients particulièrement relevé et riche en groove. Musique orientale, mais également électro-jazz, voire techno, quand "ça se fait ça se fait pas je m'en fous" revient comme un leitmotiv obsédant au cœur d'une musique accoustico-électrique du meilleur aloi. Un peu à la façon du classique de la house "le dormeur doit se réveiller".

 

 

TouficFarroukh2011CinemaBeyrouth.jpgToufic Farroukh brouille tous les repères… pour notre plus grand plaisir, livrant l'un de ses albums les plus aboutis à ce jour. Jongleur émérite qui parvient à composer avec toutes les musiques, sans jamais se perdre ni nous perdre. Son dernier album en date, "Cinéma Beyrouth" témoigne d'une maturité musicale étonnante. Déclaration d'amour au jazz, à la musique orientale et à la musique de film. L'ensemble se singularise par une belle homogéinité, peu évidente quand il s'agit d'assembler en un tout unique des éléments si disparates. Il frappe aussi par une force émotionnelle moins présente, quoiqu'on en dise, sur ses précédents albums.

 

  

Le problème de Toufic Farroukh n'est pas, comme j'ai pu le lire ici ou là, dans un soi-disant "sentimentalisme" que les néo-puristes du jazz trouveraient probablement dans bien des œuvres de Coltrane, de Duke Ellington, de Thelonious Monk TouficFarroukh_tootya.jpgou de Ben Webster, mais dans une pluralité trop souvent perçue chez nous comme le signe d'une dispersion. Toufic  Farroukh sait à peu près tout faire, et généralement mieux que la plupart de ses contemporains. Cela agace évidemment certains. Référenciel ? Son jazz l'est de fait bien souvent. Mais il gère ses influences mieux qu'un Wynton Marsalis, auquel le même reproche fut souvent adressé. Parce qu'il a le don de muter les musiques dont il s'inspire, leur imposant parfois de joyeuses transgressions que leurs créateurs eussent sans nul doute approuvées.

 

Et si, à sa manière, discrète et raffinée, Toufic Farroukh proposait une autre manière d'être un jazzman né au Liban ?

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme    

Publié dans polyphonies

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• Jack Küpfer : une poésie armée de futur

Publié le par brouillons-de-culture.fr

J.-Kupfer-c-Philippe-Barnoud.jpgLa poésie, affirmait le poète espagnol Gabriel Celaya, est une arme chargée de futur… Splendide définition d'une poésie de combat, en prise avec tout ce qui mutile l'esprit. Dans cette perspective, la poésie devient art corrosif de la lucidité et pratique d'une corrosive transcendance.

 

 

Jack Küpfer eût pu voir en Celaya un frère, lui qui clame dans "Dans l'écorchure des nuits" :

 

dans-ecorchure-des-nuits-170x220.jpg

Acuité dans la fureur

poésie

cette arme entre les mains

de l'espoir

 

Fleur de flammes

torche vivante au goût d'absolu

 

Jack Küpfer ne recule ni devant les fastes du gothique et du romantisme noir, ni devant le plus flamboyant des lyrismes. Mais il se les approprie avec un sens aigu de la modernité. Pour son troisième recueil, ce poète de quarante-cinq ans, d'origine suisse, parvient à frapper fort et juste. Le livre s'ouvre sur "Gargouilles", comme si l'auteur revendiquait un ancrage dans le passé pour mieux se projeter vers le futur :

 

 

Horizon de monstres déchiquetés

par les rafales du temps

gargouilles cravachées par la pluie

montures à profil de brume

quelles mains de tempête vous ont foudroyées

 

Si la thématique n'est pas neuve, le poète ne manque guère de souffle ni de panache. Et lorsque Küpfner entreprend de disséquer le siècle naissant, il n'a rien perdu de sa superbe. Tant et si bien que l'autopsie devient apothéose de mots et de couleurs. Apocalypse rageuse et festive :

 

Acculés au néant

consumés dans le noir

techno and love

le tournevis des décibels fait oublier

l'usure des frustrations

 

Avec vos airs de petits diables

escrocs et autres politicards peuvent dormir tranquilles

ce n'est pas demain que le monde changera

 

Ou encore

 

Ailleurs

dans les palpitations de la nuit

d'autres vomissent dans le grand huit de l'argent facile

planent sur les rails du pillage

 

 

L'optimisme béat n'est pas franchement le genre de la maison. La verve tonique de l'auteur nous stimule. S'il se sort également avec tous les honneurs de l'exercice difficile du poème d'amour, Jack Küpfer semble pourtant s'égarer dans les méandres du symbolique, avec la série "Rubis". Mais nous sommes déjà aux deux tiers du livre, si secoués, si remués dans le shaker infernal de puissantes images que ces quelques faiblesses ne gâchent en rien notre impression première : celle d'une écriture ouverte et généreuse. Fébrile, nécessaire.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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