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11 articles avec spectacle... vivant !

• E-Generation : Connexion haut débit

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• E-Generation : Connexion haut débit

S'emparer d'un sujet résolument moderne sans verser dans la branchitude, parler des travers de l'époque sans s'improviser moraliste : tels sont quelques uns des chausse-trappes que contourne brillamment l'auteur de "E-Generation". Ses atouts majeurs : un humour décalé, de l'exagération mineure qui met en relief le grotesque de l'ensemble à l'absurde échevelé d'une part ; de l'autre une mise en perspective propice à la réflexion.

• E-Generation : Connexion haut débit

Jean-Christophe Dollé observe, sans jamais la juger ni la prendre de haut, cette génération qui a grandi avec Internet. Regard précis, sans concessions, mais sans idées préconçues non plus. Sites de rencontres, paradoxes des réseaux sociaux (avoir plus de deux-mille amis exclut-il l'isolement ? Que se passerait-il si nous devions rencontrer chacun d'entre eux ?), addiction aux technologies : autant d'aspects explorés à travers de savoureux portraits de groupes.

Ce qui n'eût pu être qu'un ensemble de saynètes, de variations souvent brillantes sur un thème trouve une cohérence théâtrale non seulement par son unité de thème et de ton (avec lesquelles l'auteur se permet des ruptures parfois radicales) mais également par l'intrusion de personnages récurrents, comme une entêtante ritournelle.

"E-Generation" regorge de trouvailles. Parmi les plus réussies "le GPS amoureux", qui guide pas à pas les rencontres de chair et d'os. Car on se retrouve parfois démuni privé de la protection de nos écrans d'ordinateur. Jean-Christophe Dollé interroge, sans pour autant jouer les grands dénonciateurs ; on le sent en empathie permanente avec ses personnages. Il rit avec eux, non contre eux. Et si l'humour y prédomine, "E-Generation" ne s'interdit pourtant nullement l'émotion. Quelquefois trop en porte-à-faux pour faire mouche. Mais parfois suscitant de vrais instants de grâce.

• E-Generation : Connexion haut débit

À l'indéniable qualité d'écriture de Jean-Christophe Dollé, il convient d'ajouter une inventivité constante en matière de mise-en-scène. Sans fausses-notes ni temps morts, elle est d'une fluidité parfaite et confère à la pièce un rythme sans accrocs. Son originalité réside dans le fait qu'elle s'appuie essentiellement sur le corps et la voix des comédiens, plus que sur un décor quasi-inexistant. Utilisation du chœur, chorégraphies gestuelles, voire désarticulation (Clément Chauvin hallucinant en contorsionniste dans une scène sur Dieu) : tous les possibles des acteurs sont mis à contribution.

La plupart de ceux-ci d'ailleurs méritent un ample coup de chapeau. Tant pour leur qualité de jeu que pour leur polymorphie : dans l'expression corporelle comme dans le chant ou l'interprétation, ils brillent de tous leurs feux. Avec une mention spéciale pour le comédien précité et Pierrick Jean Desire, qui nous vaut l'une des scènes les plus bouleversantes de "E-Generation".

• E-Generation : Connexion haut débit

Issue de la promotion de l'école de théâtre "Les Enfants Terribles" 2014, la compagnie "J'ai peur que ça raconte autre chose" met sa jeunesse et son talent au service de cette pièce d'aujourd'hui. À l'origine du projet, ils en sont également l'aboutissement.

C'est l'ensemble de ces connexions réussies qui donne à "E-Genération" toute sa force et son intelligente contemporanéité

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

• E-Generation : Connexion haut débit

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• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Jean-Pierre Como est l'un des rares artistes à pouvoir être tout à la fois expérimental et accessible, exigeant et populaire. Une musique sans cesse en mouvement, qui transcende et transgresse les frontières entre les genres, prenant un plaisir ludique à ne jamais être tout à fait là où on l'attend. L'art de Jean-Pierre Como prend les directions les plus inattendues. Permanent zapping stylistique où, paradoxalement domine un sentiment d'unité. Car quelle que soit la forme que revête le son, il porte incontestablement une griffe, reconnaissable entre toutes.

S'il s'aventurait dans le rock ou la techno, ses créations, pour notre plus grand bonheur, seraient encore estampillées Jean-Pierre Como, parfaitement identifiables, sans pour autant renier les règles propres aux voies empruntées. En les aménageant tout au plus.

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

"Répertoire" remettait sur le devant de la scène l'interprète, dans une relecture inspirée des standards du jazz, ne laissant que peu de place au compositeur, à travers deux morceaux de toute beauté qui -ô miracle- sonnaient comme de futurs classiques. "Boléro" explorait les musiques latines et méditerranéennes. Une tonalité "so calliente" qui n'eussent point surpris chez un Caj Tadjer ou un Eddie Palmieri, mais qu'on n'attendait pas de la part de ce compositeur aux vertus caméléoniennes. C'est cette fois vers l'Italie que se tournent résolument les regards du compositeur, en y ajoutant une autre dimension, absente de ses précédents opus : la voix.

Le risque majeur d'une telle aventure : sombrer dans un folklore de pacotille, piège dans lequel se sont fourvoyés jadis bien des créateurs, tant dans le jazz que dans la musique classique. Les remarquables talents de mélodiste de Jean-Pierre Como déjouent habilement le piège où l'eût englué une surdose de sucre.

Beaucoup de jazzmen eurent recours aux sortilèges de la voix féminine. Jean-Pierre Como décide là encore de surprendre, en faisant appel à deux vocalistes masculins : Hugh Coltman et Walter Ricci.

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Le premier, par sa voix chaude et posée, impose d'office puissance et présence. Venu de la famille du blues-rock, il se glisse avec élégance et énergie dans l'univers comoien.

Ayant débuté sa jeune carrière en imitant les grands crooners, Walter Ricci n'évite pas toujours les travers de ceux-ci (entre autres une sur-romantisation et une sur-dramatisation). Ce n'est que sur le long cours qu'il se révèle, avec une belle évidence.

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Sa voix, haut perchée, parfois proche de la rupture, ne manque pas de charme, mais semble peiner à affirmer la personnalité d'une tessiture. Elle réserve pourtant bien des surprises. Lorsque le maestro la pousse dans ses ultimes retranchements, la transformant en pur instrument, comme jadis Luciano Berio avec Kathy Berberian, la magie opère sans la moindre restriction.

La participation des chanteurs ne se borne d'ailleurs pas à leur seule interprétation. Ils ont su poser leurs mots sur les notes sophistiquées de Jean-Pierre Como.

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Si le jazzman prend des libertés avec les codes des genres musicaux sur lesquels il a jeté son dévolu, il en va de même avec les règles qu'il s'est lui-même fixées. Ainsi de la belle échappée que constitue "Mandala forever" qui, sous ses airs de mélodie swinguante particulièrement tonique, n'en brasse pas moins, en un seul morceau, plusieurs styles de jazz qui rarement cohabitent.

Musicalement et créativement omniprésent dans "Express Europa", l'artiste est sur scène d'une humilité et d'une générosité, n'hésitant pas à s'effacer si besoin, pour mettre en avant ses partenaires musicaux. Qui outre ses deux chanteurs, comptent également les excellentissimes Stefano Di Battista et André Ceccarelli dans leurs rangs, pas moins.

Une formidable aventure musicale, qui prend tout son essor sur scène, mais dont la trace discographique laisse incontestablement sous le charme.


Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

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• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Parmi les écrivains dont les actes ternissent la réputation littéraire, le cas Louis-Ferdinand Céline, un demi-siècle après sa disparition, demeure sans doute le plus problématique.

Il est particulièrement déstabilisant de penser que celui qui accoucha la littérature moderne au forceps fut aussi le pamphlétaire antisémite des "Beaux draps" de "L'école des cadavres" ou de "Bagatelles pour un massacre". Ouvrages publiés aux périodes les plus troubles de notre histoire.

Nombre d'artistes compromis lors de la seconde guerre mondiale nous semblent aujourd'hui obsolètes, du pompeux Gabriel d'Annunzio au poussiéreux Drieu De La Rochelle. Quelques superbes envolées lyriques chez le premier, une poignée de portraits saisissants chez l'autre suffisent à peine à les sauver de l'oubli le plus complet. L'extrême modernité de Céline, la puissance de son génie, sont paradoxalement les vertus qui le condamnent et le rendent inexcusable.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Que Céline fût antisémite (ainsi que d'ailleurs homophobe et misogyne) avant-guerre est certes choquant, mais compréhensible à défaut d'être acceptable. Une part de l'intelligentsia d'alors l'était sans aucun état d'âme. On en trouve ainsi des traces chez des auteurs à priori peu suspects comme Chesterton ou Cendrars. Ce qui passe mal, en revanche, c'est qu'il maintint une position dès lors criminogène pendant l'Occupation.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Depuis quelques années, il semble que cette énigme littéraire interpelle le monde du théâtre. Après l'estomaquant "Dieu qu'ils étaient lourds", porté par un Marc-Henri Lamande impérial, Denis Lavant endosse avec superbe la défroque de l'ermite de Meudon. "Faire danser les alligators sur la flûte de Pan" (une formulation de Céline lui-même) s'inspire d'une matière abondante : la correspondance de Céline. Tâche d'une ampleur pharaonique que celle qui consiste à organiser une structure théâtrale à partir d'une telle masse, aussi volumineuse qu'hétéroclite. Cela exige tout à la fois une grande rigueur et un certain nombre de partis-pris subjectifs. Un pari risqué pour Emile Brami mais dont l'enjeu vaut la peine : ne pas faire entendre un seul mot qui ne fut de Céline lui-même. Quitte à mélanger des missives d'époques différentes, pour mieux faire toucher du doigt une incontestable unité de pensée, y compris dans l'ignominie.

Denis Lavant incarne de manière magistrale les troublants paradoxes de cet homme de génie. Céline l'écorché vif qu'on admire et déteste ; Céline le maître explorateur des lettres modernes qui en quelques mots nous donne une renversante leçon de littérature et de vie ; Céline le provocateur qui s'attache à se rendre inacceptable aux yeux de tous par des positions extrêmes ; ou qui en quelques phrases lapide les plus grands auteurs de la première moitié du XXème siècle, avec une mauvaise foi réjouissante, bien qu’entachée parfois d’à-priori douteux.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Ces doubles emboîtés l'un dans l'autre, à la manière de poupées russes, prennent place dans le corps frêle de l'acteur. Son jeu s'articule à merveille dans la mise en scène minimaliste mais précise de Ivan Morane qui tire parti du moindre objet, du moindre élément de décor. Un lit, une cuvette, un broc, une chaise deviennent éléments d'un théâtre gestuel dans lequel l'acteur excelle.

Nul ne peut, physiquement, être plus éloigné du romancier de "Voyage au bout de la nuit" que Denis Lavant. Nul ne lui ressemble pourtant davantage sur scène. Une modulation spécifique de la voix, une attitude physique particulière et nous voici transportés dans l'intimité du grand homme.

• Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Lavant appartient à cette catégorie d'acteurs "bigger than life" qui excellent dans le septième art mais peinent à y trouver leur place. Auxquels la magie des planches confère toute leur grandeur. Comédien fétiche de Leos Carax, tournant pléthore de films d'auteurs souvent restés confidentiels, il habite chaque seconde de "Faire danser les alligators …" avec une intensité rare. Vociférant, susurrant, ou adoptant le ton de la confidence, s'occupant de ses affaires tout en nous livrant le fond de sa pensée, c'est peu dire qu'il brûle les planches. Avec une maîtrise pyromaniaque extrême, il les incendie avec une jubilation féroce. Perturbante déstabilisante, drôle parfois, une pièce en tous cas indispensable.

"Faire danser les alligators sur la flûte de Pan" au théâtre de l'Oeuvre pour jusqu'au 11 janvier 2015

Pascal Perrot, texte 
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• "Valse en trois temps", sur un rythme d'enfer…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

valsesolo-Estelle-Brugerolles-copie-1.jpgIl serait vain d'attendre quelque viennoiserie straussienne dans le spectacle de danse des frères Christian et François Ben Aïm. Nulle trace de chantilly dans ces trois pièces montées, mais une déclinaison forte et originale des valses-hésitations qui président à toute rencontre humaine. Les corps se croisent et se bousculent, se fuient, s'appellent et s'interpellent. Parfois feignent de s'ignorer, expriment leur tendresse avec violence et leur violence avec tendresse. Chaque chorégraphie évoque sous un angle différent cette danse au dessus du volcan.

CFB451duoestellebrugerolles.jpgTout commence par un duo entre Anne Foucher et Christian Ben Aïm. Il tente de capter son attention, elle l'ignore. A sa danse de séduction, il répond en la mimant, en l'amplifiant, en la contrant. Tout semble simple à priori, mais voici que les mondes et les émotions s'entrecroisent. Se superposent. Un geste d'une grande douceur se fait soudainement brutal, un mouvement d'agressif mute en son opposé : une grande suavité. Les déplacements les plus triviaux, les plus grotesques sont soudain gagnés par la grâce. Plus que la performance, c'est le trouble, l'émotion dont les frères Aïm sont en quête. Non qu'il y ait ici quelque lacune en termes de figures acrobatiques ; mais en aucun cas elles ne sont des objectifs. Tout au plus des moyens mis au service d'une histoire sans paroles, qui nous touche au plus profond.

Valse-en-trois-temps_zoom_colorbox.jpgD'autant plus étonnant que les deux chorégraphes prennent souvent des paris risqués, ou pour le moins audacieux. Dans cette première scène, la danse épouse une forme quasi-classique, quand la musique qui l'accompagne est on ne peut plus actuelle. Ce qui n'est guère acquis d'avance.

Pas davantage que ces miraculeuses chorégraphies silencieuses. Qu'aucune musique ne vient ponctuer, mais où les corps n'en continuent pas moins à sculpter l'espace comme en apesanteur. Il est plus facile d'entrer de plain pied dans une danse contemporaine radicale, que d'introduire dans une forme plus classique de danse moderne des touches de radicalité. Cela exige un doigté très spécial, une précision dans le dosage que les frères Ben Aïm sans conteste possèdent.

 

benaim-cfb451.jpegAinsi, la seconde scène, en inversant l'une des propositions précédentes, n'hésite pas à la pousser un cran plus loin. Cette fois-ci, la seule Aurélie Bertrand la porte sur ses épaules. Elle offre à nos regards un corps qui se démembre, se désarticule, se désassemble pour mieux se réassembler. Elle peuple la scène, brusque nos habitudes, se rend dans le même moment indéchiffrable et transparente, exhibée jusqu'à l'impudeur et pourtant à jamais secrète. Elle est le "Black Swan" et le cygne blanc, non tour à tour mais en unique élan. Ce qui d'abord déconcerte nous séduit passionnément. Sur fond de patchwork réarrangé de musique classique (une sorte de "pot-pourri"), où l'on reconnaîtra, entre autres, Stravinsky, Mozart, Dvorak et Tchaikowsky, Christian et François Ben Aïm optent pour une ultra-contemporanéité de la danse. Nous assistons médusés au festin de Cronos dévorant ses enfants et nous finissons par adorer ça. Le malaise initial laisse peu à peu la place à l'enchantement pur et simple.

Et nous nous demandons avec ravissement et une pointe d'angoisse quel mélange relevé mais hautement savoureux, les frères Aïm nous ont concocté pour le troisième acte. C'est sur la musique tout à la fois irritante et magnifique des Tiger Lillies que débarquent François Ben Aïm, Aurélie Berland et Anne Foucher, vêtus comme des danseurs de tango du siècle dernier. Pour le groupe des Tiger Lillies dont j'ignorais jusqu'alors l'existence, imaginez, si vous ne le connaissez pas, un croisement entre une musique de Cabaret, tendance Kurt Weil, le Lou Reed de l'époque "Transformers", les Queen et les vocalises stupéfiantes d'un Klaus Nomi.

Côté danse c'est un chassé croisé dynamique, ponctué de brusques arrêts, de ralentis, de brisures qui nous laissent le souffle court. Une chorégraphie sur les genoux (un moment fort de la scène), il fallait tout de même oser. Les frères Aïm valse.jpgl'ont fait et c'est superbe. La grande force de "Valse en trois temps" est de nous donner souvent l'impression d'évoluer dans un territoire familier tout en multipliant le "jamais vu".

Après deux ans passés à Montréal, les membres de la Compagnie CFB 451 reviennent au meilleur de leur forme.

Deux petits bémols cependant : les frères semblent moins pertinents dans les intermèdes théâtraux que dans la danse, d'une part. Même si les interventions dans ce sens sont fort heureusement plus que rares. D'autre part, le spectacle est trop court. On eût aimé assister plus longtemps à une telle orgie de sensations. Comme, je le pense, la plupart des spectateurs présents à L'Espace André Malraux du Kremlin Bicêtre ce soir là. Y compris ceux qui pensaient assister au départ à un spectacle de valse…

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

  tournée 2013 : cfb451.free.fr

valse-en-3-temps-copie-1.jpg

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• Tigran Hamasyan : le tigre arménien du jazz

Publié le par brouillons-de-culture.fr

tigran-hamasyan-a-fable.jpgA vingt-quatre ans, Tigran Hamasyan n'est déjà plus le nouveau prodige de la planète jazz, mais d'ores et déjà une valeur sûre. A deux ans naît son amour du piano. A sept sa passion du jazz. A treize, Chic Corea, Avishai Cohen, Jeff Ballard commencent à s'intéresser sérieusement à lui. A seize, il remporte le premier prix des "Jazz à Juan révélations" dans la catégorie "Jazz instrumental" et le premier prix du concours de piano du "Montreux jazz festival".

Une ascension fulgurante qui pourrait faire craindre la chute. Mais le pianiste-compositeur possède en permanence  une longueur d'avance sur tigran-avishai-cohen.jpgde potentiels détracteurs. Toujours sincère, mais toujours en recherche, sans que jamais ses œuvres ne s'égarent dans le plus cacophonique de la musique expérimentale.

Novateur et accessible : un paradoxe (presque un oxymore) qui n'est rendu possible que par le refus d'une rupture consommée avec le jazz traditionnel. Tigran Hamasyan en effet distille et dose ses expérimentations sur un fond en trompe-l'œil de classicisme jazzy.

tigran-jazzmag.jpgTrès vite, Tigran décolle l'étiquette qu'on eût pu lui coller de "nouveau prodige du piano-jazz" et prend tout le monde par surprise avec "World Passion", une merveille de jazz-fusion. Il s'y révèle aussi à l'aise dans la composition pour groupe (saxophones, drums, basse, saxophones et instruments traditionnels arméniens) que dans le solo inspiré.

Nul doute que sa récente Victoire de la Musique a attiré l'attention d'un plus large public, débordant les frontières de la seule planète jazz.

Sur scène, l'artiste est impressionnant d'humilité et de générosité. En solo, son disque "A fable", simple, fluide, évident, révèle toute sa complexité. A quel point il est le fruit

tigran-hamasyan.jpg

d'explorations sur des terres inconnues. Et peut être défini comme "résolument moderne". Par son usage éclairé du sampler par exemple. Par la création en direct d'une boucle de piano qui  lui permet de rebondir dans les directions les plus inattendues. Ou de sa voix, tapisserie sonore, sur laquelle viennent se greffer de multiples variations pianistiques. Ou de son appropriation du scatt cher à Ella Fitzgerald qu'il pousse jusqu'à la lisière d'un beat-box proche du Saïan Supa Crew.

Il y a du Keith Jarrett chez cet homme. Référence qui pourrait vite devenir handicapante, s'il n'avait l'intelligence ou l'intuition de n'en prendre que le meilleur.

tigran-hamasyan-copie-1.jpgMême influence dominante du trio impressionniste Ravel-Debussy-Satie. Ou des compositions mystiques de Gurdjieff-De Hartmann. Même façon d'introduire la mélodie fredonnée dans l'entrelacement des notes. De s'approprier physiquement son instrument, se courbant sur lui à l'extrême, le front à quelques centimètres des touches. De se lever parfois de son tabouret pour faire respirer la musique.

Mais Tigran Hamasyan bifurque à temps, manifestant d'autres sources d'inspirations  : la musique arménienne, certes, mais également la musique de films. Certains morceaux de "A fable" peuvent évoquer Ennio Morricone. Le compositeur interprète cède parfois il est vrai, à la répétition. Frôle même par instants l'afféterie et la préciosité. Mais un récital de Tigran Hamasyan est si riche en moments de pure magie qu'il fait vite oublier quelques scories mineures.

On sort de la salle persuadé que la musique de Tigran Hamasyan, patiemment nourrie, élégante et virtuose, mais également touchante, est amenée à encore évoluer. Dans le bon sens.  De même demeurons-nous intimement convaincus que l'artiste figure, dès  aujourd'hui, parmi les créateurs qui comptent.

Tournée France prochaines dates :
• 06/04/2012 - Marne la Vallée - FERME DU BUISSON - SCENE NATIONALE 
• 25/04/2012 - Nantes - SALLE PAUL FORT / LA BOUCHE D'AIR
• 27/04/2012 - Nice - SALLE GRAPPELLI / CEDAC DE CIMIEZ
• 28/04/2012 - Dans le cadre du festival PRINTEMPS DE BOURGES 2012 Avec Emel Mathlouthi
• 15/05/2012 - Belfort - LE GRANIT / SCENE NATIONALE 
• 24/05/2012 - Le Vesinet - THEATRE DU VESINET En première partie de : Thomas Enhco
• 16/07/2012 - Serres - Dans le cadre du festival JAZZ DE SERRES - THEATRE DE VERDURE 
• 18/07/2012 - Paris - OLYMPIA BRUNO COQUATRIX En première partie de : Roberto Fonseca
• 26/07/2012 - Chambord - Dans le cadre du festival FESTIVAL DE CHAMBORD Avec Michel Portal

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• La Scaphandrière, rencontre au sommet !

Publié le par brouillons-de-culture.fr

La-scaphandriere-1.jpgSi certaines rencontres artistiques ressemblent à des mariages forcés, d'autres en revanche s'imposent rapidement comme des évidences. Tel est le cas de celle qui présida à la création de la pièce "La Scaphandrière". Ici, les spécificités de chacun (auteur, metteur en scène, acteur) s'organisent comme les pièces d'un puzzle dont chacune vient compléter l'autre, tout en lui conférant sa légitimité.

Daniel-Danis.gifDaniel Danis appartient à cette génération d'auteurs surgie dans les années quatre-vingt dix, qui a replacé le langage au cœur de la scène théâtrale. A mille lieux d'un total hermétisme, sans pour autant se refuser le plaisir d'un travail expérimental. Avec l'image et l'utilisation de nouveaux médias par exemple. Il est en ce sens à rapprocher, même si son écriture diffère, de son quasi compatriote Wadji Mouawad. Bien que né au Liban, ce fut du Canada où il vécut longtemps, que l'auteur d'"Incendies" inaugura sa carrière d'auteur.

Comme lui, l'œuvre de Daniel Danis connaît rapidement un succès international et jouit de distinctions nombreuses. Comme lui, ses centres d'intérêt ne se limitent pas au théâtre, même si ses expériences autres nourrissent parfois la construction de ses pièces. De la réalisation d'un livre en 3D à la création en direct avec deux comédiens d'un théâtre/film, Daniel Danis aime à relever bien de défis.

Comme Wadji, il sera nommé Chevalier des Arts et Lettres. Son écriture, fulgurante et précise, mêle sans les hiérarchiser langage quotidien et lyrisme baroque. Si certaines de ses créations sont dites "pour enfants", on aurait tort de trop se fier à une telle appellation. Comme "Le petit prince", "Gulliver" ou "Alice au pays des merveilles", elles comportent bien des niveaux de lecture. Une telle langue ne saurait supporter les "à peu près". Il faut, pour lui donner une chair théâtrale, pour faire exister les corps et les mots, une vision claire et rigoureuse. "La Scaphandrière" est née d'un coup de cœur et d'un désir.

Olivier-Letellier.jpgLorsqu'il découvre à Avignon l'univers de Daniel Danis, Olivier Letellier est immédiatement subjugué. Il rencontre l'auteur, lui confie son envie de travailler avec lui. De rencontres en échanges de mails, d'échanges d'idées en réécriture, un long travail commun se met en route, d'où naîtra ce beau et étrange bébé qu'est "La Scaphandrière". Depuis quelques années, le metteur en scène s'est, par choix, spécialisé dans le théâtre d'objets et dans les solos d'acteurs. Un parcours ponctué de remarquables réussites, à l'instar de son précédent spectacle "Oh boy !". 

Ici, Olivier Letellier troque son théâtre d'objets contre un théâtre d'images, faisant preuve à chaque scène ou presque d'une belle inventivité. Pour donner chair au monde de "La Scaphandrière", il fallait un instrumentiste hors pair. D'autant que dans la vision d'Olivier Letellier, il devait porter trois rôles sur ses épaules. Julien Frégé s'avère être l'acteur idéal. Corps, visage et voix en perpétuelle effervescence, et propices aux métamorphoses multiples, il fait exister chaque personnage avec une belle énergie. Nous fait passer du rire à l'émotion, et vice versa, sans coup férir. 

Un lac dont les eaux agissent sur le cerveau comme une drogue. Les plus pauvres n'ont d'autres ressources que d'y plonger pour y pêcher les perles rouges qu'on y trouve, et qui seront vendues fort cher. Déchirant paradoxe : leur mort s'inscrit dans le salaire qui leur permet de survivre. Une cabane au bord du lac. Le père plonge dans ses eaux ténébreuses afin de nourrir sa famille. La mère économise sur tout et veille à tenir les cordons de la bourse. La fille rêve robes et maquillages, c'est à dire au dessus de ses moyens. Le fils tente de naviguer et d'exister entre ces figures familiales omniprésentes. Il veut recommencer autre chose, autre part. Il sera le narrateur de l'histoire. 

Un lit mobile aux montants duquel est fixée une caméra, des images projetées sur un écran : il n'en faut pas davantage à scaphandriere-3.jpgOlivier Letellier pour faire naître sous nos yeux tout un monde. Julien Frégé campe chacun des personnages qu'il incarne avec une fièvre communicative. Sous l'œil de la caméra, son visage devient élastique. Ses traits totalement modifiés projetés en temps réel sculptent tour à tour ceux de la mère, du père et d'une sœur qu'il aime plus que tout. Une belle performance qui ne s'affiche jamais en tant que telle.

Scaphandriere-2.jpgLa mise en scène surprend et emporte l'adhésion jusqu'en son dernier chapitre, celui de la fameuse "Scaphandrière". On dévore les mots de Daniel Danis avec une belle gourmandise. Tout en se laissant porter par une histoire aux allures de conte pour demi-adultes. Mais qui nous parle d'addiction, de l'amour entre frères et sœur, de l'exploitation de la misère, de bien d'autres choses encore. Un superbe moment de théâtre.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Quelques dates de la tournée 2012 :
• 10/03/2012 Inzinzac Lochrist Le Trio - Théâtre du Blavet
• 16/03/2012 Conflans-Sainte-Honorine Théâtre Simone Signoret
• 23/03/2012 Saint-André-de-Cubzac Clap
• 03/04/2012 Rennes Festival Mythos

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• Didier Lockwood : état de grâce

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

didier-lockwood.jpgLes néologismes "jazz-fusion" et "electro-jazz" ont rarement trouvé un si plein et juste emploi que dans le cas de Didier Lockwood. Comme s'il s'appropriait ces mots galvaudés pour en faire un langage à part entière. Langage complexe et pourtant directement accessible. Qui nous semble d'emblée familier, évident.

 

Didier Lockwood ne triche pas : il ne recourt pas davantage aux derniers tics jazzistiques à la mode qu'il ne copie les grands anciens, fût-ce avec ingéniosité. À chaque note il dessine les contours d'un univers qui lui est propre. Quelles que soient ses sources d'inspiration, il les passe au travers du filtre de son génie créateur.

 

Musiques africaines, turques, musique classique, électro, jazz : des ingrédients jetés dans son chaudron magique, en véritable maître queux, Lockwood concocte un plat sonore qui enchante nos oreilles. Son sens aigu de la mélodie et un don pour l'improvisation qui semble chez lui une seconde nature finissent par mettre tout le monde d'accord.

 

© McYavell

Didier_Lockwood-jazz-angels.jpg

La salle comble de la Grande Halle de la Villette (28 avril dernier*) était des plus hétérogènes. De tous âges, de toutes origines et surtout de toutes familles musicales. Des habitués des clubs et des caveaux, applaudissant vigoureusement à la fin de chaque solo aux éclectiques éclairés qui goûtaient chaque morceau comme un grand crû, en passant par les fans de musiques urbaines qui secouaient leurs fauteuils à chaque morceau un peu groovy. Tous communiant dans un plaisir intense, exprimé de mille et une façons.

 

 

Didier Lockwood aime les gadgets et les innovations techniques. Mais ne les conçoit pas comme une fin en soi. Ils deviennent instruments au service de son art. Il leur insuffle vie, ampleur, ne transigeant jamais avec l'excellence. Et son public métissé est sensible à cette sincérité absolue, sans concessions. Avec eux, il muse et s'amuse. Le musicien joue, dans tous les sens du terme, et sa délectation d'être là est des plus communicatives. Sur scène il se plie, se déploie, bondit, au rythme de la musique. Maniant son violon électrique avec une dextérité volcanique, conjuguant à chaque instant énergie et maîtrise, exubérance et raffinement.

 

 

Étrangement, la césure entre composition et improvisation est invisible au profane. Aucun défaut de couture dans les transitions. Pour les "variations sur un thème" comme pour le reste, Lockwood n'offre aux spectateurs que le meilleur de lui-même. Et c'est à l'aune qu'il s'est fixée que travaillent ses musiciens : les "Jazz Angels", issus des meilleurs éléments de son école de jazz. Enseignement, transmission : une générosité et un don de soi qui portent leurs fruits.

 

didier-lockwood-the-jazz-angels.jpgUn batteur (Nicolas Charlier) stupéfiant d'inventivité et de maîtrise, exceptionnel dans le déchaînement orgastique comme dans le frôlement ou l'oscillation ; un pianiste (Thomas Enhco) qui joue, compose et improvise avec fougue, tendresse et amour du son. Un bassiste (Joachim Govin) qui ne se contente pas de jouer les utilités et tisse une toile musicale d'une maturité impressionnante. Un trompettiste (David Enhco ) qui sait faire de chacune de ses interventions un miracle d'équilibre et de justesse.

 

Avec eux, par eux, pour eux, Didier Lockwood se réinvente à chaque concert. Et trouve un second souffle pour d'autres aventures et collaborations qui, chaque fois, nous éjouissent l'âme.

  didierlockwood.com/fr


* en 1ère partie de concert, le légendaire Biréli Lagrène maria élégamment swing et electro-jazz dans une superbe énergie viscérale ; mais ceci est une autre (très belle) histoire que nous conterons à l'occasion d'un prochain article dédié au jazz manouche. To be continued...

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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• Octopus de Decouflé

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

Octopus de Decouflé. Magistral spectacle où beauté, inventivité et exigence s'accordent avec plaisir, ludisme, jubilation. Magistral et accessible. Du spectacle bien vivant ! Viscéral... Octopus aux multiples facettes. Tentaculaires, audacieux.

 

Decouflé a préféré créer son spectacle "comme on fait des disques rock, avec plusieurs morceaux, plutôt qu'une sorte d'opéra d'un seul tenant". Des formats courts, jalousieShiva pashélas tiqueboîte noiresquelettesl'argothique, talons aiguilles, boléro...  où alternent, duo, solo,trio, quatuor... "octo" avec ses 8 danseurs tout en grâce, en sensualité, en énergie. Octopus, un explosif mélange de genres chorégraphiques, qui trouve son apothéose dans le Boléro dédicacé à Maurice Béjart.

 

Octopus, c'est aussi un foisonnement de formes, de genres artistiques... Danse, musique et vidéo s'entrelacent sans octopus-decoufle.jpgjamais se court-circuiter. La chorégraphie est portée par les notes inspirées de Labyala Nosfell et Pierre Le Bourgeois, créations originales interprétées en direct par ces 2 musiciens. La vidéo fonctionne comme un neuvième danseur, ou un musicien surgi d'un autre univers. Un spectacle ponctué d'extraits poétiques, comme "Hermétiquement ouvert" de Gherasim Luca, interprété avec superbe par l'une des danseuses.

 

Decouflé réussit le pari des paradoxes. Tant dans la matière dont il tisse ses mini-chorégraphies, que dans le déploiement de son art. Ruptures sans cassure. Emotion et joie charnelle. Une maîtrise tout en souplesse.

 

Au théâtre de Chaillot jusqu'au 4 février 2011. Pour en savoir plus sur la distribution, les informations pratiques... se rendre ici !

 

 

Gracia Bejjani-Perrot

 

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• Le chagrin des ogres : jubilatoire théâtre de la cruauté

Publié le par brouillons-de-culture.fr

chagrin-ogres-Fabrice MurgiaLa première pièce d'un comédien belge de 27 ans, qui jouit déjà d'une solide réputation internationale. Une histoire inspirée d'un fait divers récent, qui a défrayé la chronique. Autant de raisons de susciter la curiosité de l'amateur de théâtre. Qui font espérer le meilleur... et redouter le pire.

 

chagrin-ogres-2Pourtant, rien de ce qui précède ne nous prépare à l'électrochoc salutaire du "Chagrin des Ogres". Avec un regard incisif et terriblement personnel, tant dans son écriture que dans sa mise en scène, l'auteur nous entraîne là où nous n'aurions jamais cru pouvoir le suivre. Flirte avec l'univers du conte sans jamais avoir le mauvais goût de basculer dans la pure métaphore.

 

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Un adolescent allemand de 18 ans, Bastian Bosse, tenait régulièrement son journal sur son blog. Il se suicida après avoir tiré sur les élèves et professeurs de son lycée. Que Fabrice Murgia ait puisé son inspiration dans cette tragédie ne doit cependant pas focaliser notre attention. Ce drame est un point de départ, et non le sujet de la pièce.

 

Certes, on peut se réjouir du fait que le théâtre d'aujourd'hui s'intéresse à l'actualité. Mais ce qui importe avant tout, c'est la façon dont cette matière brute est traitée afin de nous donner à voir. À ressentir. À modifier notre perception. A travers elle, un artiste parvient à parler de nous, de notre époque, de nos miroirs falsifiés.

 

 

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Sur scène, un être étrange. Une jeune femme avec une voix de petite fille. Elle porte une robe tachée, entre l'habit d'une jeune mariée délaissée et celui d'une poupée. C'est elle qui ouvre le bal. Elle parle, avant de nous révéler l'existence de deux personnages, un garçon et une fille, chacun derrière une cloison de verre. Leur visage est tour à tour projeté au dessus de leur "cellule".

 

chagrin-ogres-2-28Lui raconte sa rage de ne vivre et de n'être rien, tout en clamant son importance, sa différence, sa supériorité presque. Ou son infériorité totale. Qu'importe, seul semble compter d'être autre, de ne pas ressembler à la masse de ses camarades.

 

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Elle est dans le coma. S'imagine au fond d'une cave, prisonnière du grand méchant Wolf. Elle témoigne par le biais d'une télé imaginaire, bricolée avec les moyens du bord.

 

D'une manière ou d'une autre, nous sommes dans leur espace mental, sans aucune échappatoire. Si ce n'est cette "petite fille" étrange, qui pourrait tout aussi bien être un petit démon malicieux, entre Puck et Caliban.

 

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"Le Chagrin des Ogres" est une pièce en trompe-l'œil. Le sujet "central" importe moins que les nombreux sous-textes subversifs. Par glissements progressifs, ils finissent par constituer le cœur même du récit. Le malaise des adolescents, les ravages d'Internet et de la télévision, l'aveuglement parental. Un peu voyeurs, un peu distants, mais portés par le flux d'une écriture précise, nous suivons avec bonheur les tribulations de ces enfants du siècle.

 

chagrin-ogres-22Sans songer un seul instant que sous peu ce sera notre propre âme -ses plus poignantes et douloureuses interrogations- qui sera mise à nu sur scène.

 

À quel moment avons-nous renoncé à ce à quoi nous aspirions ? S'il est, pour grandir, nécessaire de tuer notre enfance, que reste-il de notre adolescence, cette période où l'on croit vraiment pouvoir changer le monde ?

 

La violence exercée sur soi, en nous forçant à abdiquer nos rêves, et celle exercée sur les autres ne sont-elles pas jumelles l'une de l'autre ? Pourquoi la société ne nous propose-t-elle qu'une version pathogène de la réalité ? Qui a été élevée dans la peur du monde extérieur (des étrangers, de la guerre, du chômage, de la bombe …) peut-il transmettre autre chose que de la peur ?

 

 

 

Les angoisses de l'adulte et celles de l'adolescent sont renvoyées dos à dos. Sans jamais juger l'un ou l'autre.

La télévision, Internet ? Seul l'excès de leur usage, leur omniprésence dans nos vies pour combler à tous prix le vide de nos défaites est ici remis en cause. L'absence de vie dans nos vies : voila sans doute un responsable plus probant. Elle transforme les plus fragiles, en martyrs... ou en bourreaux.

 

 

Plus qu'aux tourments de deux adolescents, nous assistons à la naissance d'un processus implacable. Celui qui pousse certains d'entre nous à l'enfermement intérieur.

 

chagrin-ogres-4"Le Chagrin des Ogres" est une pièce jouissive, jubilatoire. Ce n'est pas pour autant une pièce confortable.

 

Portée par de superbes idées de mise en scène (où la lumière devient personnage à part entière), par une langue alternant lyrisme maîtrisé et langage quotidien (ou du moins sa traduction théâtralisée) ce spectacle laisse rarement indifférent.

 

Les comédiens sont tous étonnants de justesse, de sensibilité, d'émotion. Émilie Hermans, David Murgia et Laura Sépul savent tour à tour nous émouvoir, nous faire rire (souvent jaune) et font de cette farce cruelle un moment de pure magie.

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Photos © Cici Olsson

 

lechagrindesogres Texte et mise en scène Fabrice Murgia, assisté de Catherine Hance / Interprétation Emilie Hermans, David Murgia, Laura Sépul / Un spectacle de la compagnie Artara, produit par le Théâtre National (Bruxelles), en collaboration avec Théâtre & Publicsle, du Festival de Liège  


 

chagrin-ogres-affiche.jpgDernières représentations en France !!!

(avant la tournée prévue en Belgique)

 

du 26 novembre au 3 décembre à 19h

dimanche 28 à 17h

 

Centre Wallonie-Bruxelles

46, Rue Quincampoix (niveau-1)

75004 Paris

Tél : 01 53 01 96 96

Tarifs : 10 € (plein) – 8 € (réduit)

 


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• La tempête : quand souffle l'esprit

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Somptueuse bacchanale de mots, de rires, d'images et d'émotions que celle à laquelle nous convie Georges Lavaudant. Vision d'un metteur en scène qui fait briller Shakespeare de tous ses feux. "La Tempête" et "Le songe d'une nuit d'été" occupent une place à part dans l'œuvre du dramaturge élisabéthain.

 


À mille lieues de ses grandes épopées historiques, ces deux pièces nous plongent dans un monde fantasmagorique, peuplé d'esprits, de fées, de lutins, de magiciens. Si dans Macbeth ou Hamlet, par exemple, les éléments fantastiques servent essentiellement de contrepoint à l'histoire, ils constituent  ici l'axe autour duquel s'articule le récit. La force dramatique de "La Tempête" et la drôlerie presque primesautière du "Le songe d'une nuit d'été" sont unis par le même nœud gordien de l'univers féerique. Les associer en un spectacle unique était tentant. Et pour le plus grand plaisir du spectateur, Lavaudant n'y résiste pas, secondé dans son entreprise par des comédiens d'exception.

 

tempete.jpgProspero, duc de Milan, est évincé du pouvoir par son frère. Avec sa fille en bas âge, il se réfugie sur une île dont les seuls habitants sont une infâme sorcière et Caliban, son monstrueux rejeton. Il occira la première et fera du second son esclave et souffre-douleur. S'emparant du "livre des ombres" de la magicienne, il acquiert la maîtrise du monde invisible, asservissant hommes et esprits.

 

Quinze ans ont passé. Un vaisseau approche des côtes. À son bord, le roi de Naples et sa cour, parmi laquelle le frère félon et ursurpateur. Ainsi que deux cotempete-image.jpgmédiens, Trinculo et Stéphano. Par l'intermédiaire d'Ariel, esprit de l'air qui le sert fidèlement, il va provoquer une tempête pour faire échouer le navire sur ses rivages.

Le fils du roi de Naples est bel homme et la fille de Prospero possède beaucoup de charme. Rien n'est plus facile à ce démiurge d'opérette que de provoquer une rencontre, qui suffira à ce que ces deux-là s'éprennent. Pour fêter leurs noces, le duc magicien leur offre un spectacle, un voyage dans le monde des esprits : "Le songe d'une nuit d'été".

 

tempete_03.jpgObéron, le roi des ombres, s'offusque qu'Hermia, fille d'Égée, refuse de lui céder un de ses pages. Dès lors, il entreprend de la ridiculiser, par l'intermédiaire de son âme damnée : le fidèle lutin Puck. Ce dernier endort Hermia en se servant d'une fleur magique. Elle aimera le premier être humain, plante, animal que croisera son regard à son réveil.

Une troupe de mauvais comédiens s'apprête à jouer une pièce exécrable dans le monde des esprits. Puck transformera l'un d'eux en âne, devant lequel Hermia tombe en adoration. Tout se compliquera pourtant quand le lutin, à la demande de son maître, tentera de mettre un peu d'ordre dans le cœur changeant des hommes. En se trompant de victime, il créera une belle zizanie.

 

tempete_loll-willems.jpgSans en dénaturer l'essence ("Le songe d'une nuit d'été" est conçu comme une farce), Georges Lavaudant donne aux œuvres shakespeariennes une nouvelle dimension. Celle d'une modernité bien comprise. Il use ainsi d'armes et de références qui renforcent notre empathie envers chacun des personnages.

 

Clins d'œil cinématographiques : si la cour du roi de Milan fait furieusement songer à Greenaway, le roi lui-même évoque celui du "Labyrinthe de Pan".

Emprunts au monde du cabaret avec certains numéros (chants et danses) réussis. D'autres moins, à mon sens.

 

Lavaudant ose parfois l'outrance, tirant certaines scènes vers le pur tempete_01.jpgcafé-théâtre. Un pari risqué mais payant, puisque pour quelques effets un peu gratuits ou parti-pris hasardeux (faire camper les fées par des drag-queens n'apporte à mes yeux pas grand chose), beaucoup se révèlent carrément hilarantes, ponctuées de trouvailles hardies et jouissives.

 

Si la distribution est à la hauteur de cette ambitieuse création, force m'est pourtant de souligner la prestation de deux monstres de théâtre. André Marçon tout d'abord, impérial en Prospero comme en Oberon. Une voix, une présence, un jeu qui offrent aux mots de Shakespeare un magnifique écrin.

 

tempete_04.jpg

Et le stupéfiant Manuel Le Lièvre. S'il nous enchante en lutin maladroit, il nous cloue au fauteuil en Caliban. Personnage de perdant-né, en rébellion permanente, ne pouvant vivre que sous tutelle et que chaque erreur crucifie davantage. Qui voit en Trinculo son nouveau dieu, avant que celui-ci n'abuse de son pouvoir. Soumis et révolté, esclave sans destin dont le malheur nous touche.

 

Pour porter un tel rôle, nous en faire éprouver tout à la fois le ridicule et le tragique, le dégoût et la compassion, la forte personnalité de Manuel Le Lièvre s'imposait. Un croisement improbable entre Denis Lavant et Dominique Pinon. Mais possédant une couleur qui lui est propre.

 

"La Tempête" ou deux heures vingt sans une once d'ennui, pendant lesquelles  le spectateur passe de l'émotion au fou-rire, ce n'est pas chose si courante au théâtre. Surtout quand il s'agit de pièces dites "classiques".

 

Merci donc du fond du cœur au MC93, mais également à Lavaudant et à sa formidable troupe de comédiens de nous offrir ce plaisir rare…

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia-Bejjani Perrot, graphisme

 

 

temp_00.jpg

D’après La Tempête
et Le Songe d’une nuit d’été
Texte William Shakespeare
Mise en scène :  Georges Lavaudant
Traduction, adaptation : Daniel Loayza

 

 Du 1er au 24 octobre 2010

 MC93 Bobigny
1 boulevard Lénine

93000 Bobigny
http://www.mc93.com/public/artistik/saison/01_temp/index.htm

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