Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

• "Valse en trois temps", sur un rythme d'enfer…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

valsesolo-Estelle-Brugerolles-copie-1.jpgIl serait vain d'attendre quelque viennoiserie straussienne dans le spectacle de danse des frères Christian et François Ben Aïm. Nulle trace de chantilly dans ces trois pièces montées, mais une déclinaison forte et originale des valses-hésitations qui président à toute rencontre humaine. Les corps se croisent et se bousculent, se fuient, s'appellent et s'interpellent. Parfois feignent de s'ignorer, expriment leur tendresse avec violence et leur violence avec tendresse. Chaque chorégraphie évoque sous un angle différent cette danse au dessus du volcan.

CFB451duoestellebrugerolles.jpgTout commence par un duo entre Anne Foucher et Christian Ben Aïm. Il tente de capter son attention, elle l'ignore. A sa danse de séduction, il répond en la mimant, en l'amplifiant, en la contrant. Tout semble simple à priori, mais voici que les mondes et les émotions s'entrecroisent. Se superposent. Un geste d'une grande douceur se fait soudainement brutal, un mouvement d'agressif mute en son opposé : une grande suavité. Les déplacements les plus triviaux, les plus grotesques sont soudain gagnés par la grâce. Plus que la performance, c'est le trouble, l'émotion dont les frères Aïm sont en quête. Non qu'il y ait ici quelque lacune en termes de figures acrobatiques ; mais en aucun cas elles ne sont des objectifs. Tout au plus des moyens mis au service d'une histoire sans paroles, qui nous touche au plus profond.

Valse-en-trois-temps_zoom_colorbox.jpgD'autant plus étonnant que les deux chorégraphes prennent souvent des paris risqués, ou pour le moins audacieux. Dans cette première scène, la danse épouse une forme quasi-classique, quand la musique qui l'accompagne est on ne peut plus actuelle. Ce qui n'est guère acquis d'avance.

Pas davantage que ces miraculeuses chorégraphies silencieuses. Qu'aucune musique ne vient ponctuer, mais où les corps n'en continuent pas moins à sculpter l'espace comme en apesanteur. Il est plus facile d'entrer de plain pied dans une danse contemporaine radicale, que d'introduire dans une forme plus classique de danse moderne des touches de radicalité. Cela exige un doigté très spécial, une précision dans le dosage que les frères Ben Aïm sans conteste possèdent.

 

benaim-cfb451.jpegAinsi, la seconde scène, en inversant l'une des propositions précédentes, n'hésite pas à la pousser un cran plus loin. Cette fois-ci, la seule Aurélie Bertrand la porte sur ses épaules. Elle offre à nos regards un corps qui se démembre, se désarticule, se désassemble pour mieux se réassembler. Elle peuple la scène, brusque nos habitudes, se rend dans le même moment indéchiffrable et transparente, exhibée jusqu'à l'impudeur et pourtant à jamais secrète. Elle est le "Black Swan" et le cygne blanc, non tour à tour mais en unique élan. Ce qui d'abord déconcerte nous séduit passionnément. Sur fond de patchwork réarrangé de musique classique (une sorte de "pot-pourri"), où l'on reconnaîtra, entre autres, Stravinsky, Mozart, Dvorak et Tchaikowsky, Christian et François Ben Aïm optent pour une ultra-contemporanéité de la danse. Nous assistons médusés au festin de Cronos dévorant ses enfants et nous finissons par adorer ça. Le malaise initial laisse peu à peu la place à l'enchantement pur et simple.

Et nous nous demandons avec ravissement et une pointe d'angoisse quel mélange relevé mais hautement savoureux, les frères Aïm nous ont concocté pour le troisième acte. C'est sur la musique tout à la fois irritante et magnifique des Tiger Lillies que débarquent François Ben Aïm, Aurélie Berland et Anne Foucher, vêtus comme des danseurs de tango du siècle dernier. Pour le groupe des Tiger Lillies dont j'ignorais jusqu'alors l'existence, imaginez, si vous ne le connaissez pas, un croisement entre une musique de Cabaret, tendance Kurt Weil, le Lou Reed de l'époque "Transformers", les Queen et les vocalises stupéfiantes d'un Klaus Nomi.

Côté danse c'est un chassé croisé dynamique, ponctué de brusques arrêts, de ralentis, de brisures qui nous laissent le souffle court. Une chorégraphie sur les genoux (un moment fort de la scène), il fallait tout de même oser. Les frères Aïm valse.jpgl'ont fait et c'est superbe. La grande force de "Valse en trois temps" est de nous donner souvent l'impression d'évoluer dans un territoire familier tout en multipliant le "jamais vu".

Après deux ans passés à Montréal, les membres de la Compagnie CFB 451 reviennent au meilleur de leur forme.

Deux petits bémols cependant : les frères semblent moins pertinents dans les intermèdes théâtraux que dans la danse, d'une part. Même si les interventions dans ce sens sont fort heureusement plus que rares. D'autre part, le spectacle est trop court. On eût aimé assister plus longtemps à une telle orgie de sensations. Comme, je le pense, la plupart des spectateurs présents à L'Espace André Malraux du Kremlin Bicêtre ce soir là. Y compris ceux qui pensaient assister au départ à un spectacle de valse…

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

  tournée 2013 : cfb451.free.fr

valse-en-3-temps-copie-1.jpg

Publié dans spectacle... vivant !

Partager cet article

Repost 0

• La nouvelle donne du jazz français (1) Franck Avitabile : quand le bebop tutoie Chopin

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Franck Avitabile-2Le jazz constamment se réinvente, bien au delà de l'habituel cénacle d'initiés. Et demeure,  indépendamment des modes, l'une des musiques actuelles les plus fertiles en émotions. Peut-être parce qu'elle sait s'adapter rapidement au plus vif de la modernité sans jamais en copier les tics. On peut la délaisser, parfois. Mais on y revient, toujours. Depuis quelques années, je ne percevais plus de la planète jazz que ses plus fulgurants météores. Autrement dit, ses représentants les plus exposés, ce qui ne signifie nullement ses moins doués prophètes. Et soudainement, une fringale d'exploration, de découverte.

Quelques anthologies et quelques claques (également d'anthologie !) plus tard, je dus me rendre à l'évidence: le jazz s'était forgé de nouvelles légendes, de nouveaux mètres étalons de la création artistique. Plus que par l'interprétation brillante et souvent inventive des grands standards jazzystiques, les années 1990 et 2000 ont brillé par l'émergence de compositeurs d'exception, accoucheurs d'un nouveau langage musical, sans pour autant se couper de leurs racines.

Un rapide tour d'horizon s'imposait dans Brouillons de Culture de ces voix destinées à porter loin. Inaugurer cette série d'articles par les représentants de notre bel hexagone ne relève de nul chauvinisme. Car ici même s'écrivent quelques pages importantes du jazz Franck-Avitabile.jpgd'aujourd'hui et demain.

Du bouillonnement de la scène actuelle, je détacherai quatre grandes figures : Franck Avitabile, Pierrick Pedron, Dominique Fillon et Daniel Mille.

Ne les unit qu'un extrême talent. Leurs terrains d'exploration, leurs instruments d'expression divergent. Mais tous, chacun à leur manière, impulsent au jazz un sérieux coup de fouet et donnent le la à de nouvelles directions.

Franck Avitabile s'aventure dans une voie dangereuse : les épousailles toujours recommencées du jazz et de la musique classique. Parce que la demi-mesure ne saurait y être tolérée. Parce que semblant codifiée à l'extrême. Mais sur cette partition connue, il impose une musique qui n'appartient qu'à lui. Il contourne les monstres sacrés qui gardent les portes du temple et opte pour la transversale. S'il garde en tête les grands modèles que sont Chic Corea et Keith Jarrett, il sait s'en éloigner pour faire œuvre originale.

Là où beaucoup continuent à creuser le sillon Debussy/Ravel/Satie avec plus ou moins de bonheur, voire à se réfugier dans l'ombre tutélaire des minimalistes (Phil Glass, Steve Reich…), Franck Avitabile préfère jouer la carte, peu évidente sur le papier,Franck-Avitabile-3.jpg Brahms/Chopin. Si la magie fonctionne, mieux si elle vous emporte avec autant de grâce et de fluidité, c'est qu'Avitabile y adjoint deux atouts maîtres : un swing à la Bud Powell et son expérience de la musique de films (il a signé la bande son de "La femme de ménage").

Né en 71, Franck Avitabile commence dès l'âge de 9 ans son apprentissage musical. Au programme : Bach, Mozart, Brahms, Debussy. A dix-sept, son existence va bifurquer dans une tout autre direction : il découvre Chic Corea et Keith Jarrett. Un choc suffisamment puissant pour l'amener à s'impliquer corps et âme dans la grande aventure jazzistique. Loin d'être un handicap, son bagage classique se révélera rapidement un atout. Appliquer à l'impro bebop la rigueur d'une sonate, bien sûr d'autres avant lui l'ont fait. Mais il y appose sa griffe particulière. Sa petite musique. Et celle-ci touche droit au cœur. Chopin, Scriabine, Bill Evans et Charlie Parker convoqués en un ahurissant festin de notes, tel est le menu du chef. Et il est des plus savoureux.

Avitabile, après quelques albums confidentiels, verra enfin son talent mis en lumière, sous la houlette de Michel Petrucciani, qui parraine In Tradition, un hommage à Bud Powell. Interprète de haute volée et improvisateur hors pair, Franck Avitabile redonne une jeunesse aux standards en les réharmonisant. Il faudra du temps au compositeur pour parvenir à maturité et affirmer sa manière, qui ne ressemble à nulle autre. Les années 2004 à 2006 seront de ce point de vue déterminantes. Obtention d'une victoire du jazz, catégorie révélation de l'année. Publication de deux albums majeurs dans lesquels, fait nouveau, ses propres compositions dominent "Just Play" et l'éblouissant "Short Stories". Tous deux seront un "Choc" Télérama et propulseront l'artiste hors des sphères des initiés pour s'adresser à un public bien plus large que celui des amateurs purs et durs. Un succès confirmé par l'étonnant "Paris Sketches".

Désormais, Franck Avitabile se produit dans le monde entier. Il a joué aux côtés des plus grosses pointures du jazz d'hier et d'aujourd'hui : Aldo Romano, Jan Garbarek, Wynton Marsalis, Lisa Ekdahl… Sa musique, chaleureuse et fraternelle, à l'élégance élégiaque, tout à la fois novatrice et profondément ancrée dans la tradition, imprègne aussitôt l'auditeur d'une mélancolie tonique. Qu'il est fortement conseillé de consommer sans modération aucune.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polyphonies

Partager cet article

Repost 0