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• Atiq Rahimi, un Goncourt qui a de la gueule

Publié le par brouillons-de-culture.fr

9782070416738FS.gifQu'il me soit permis ici de jouer les machines à remonter le temps en vous parlant du Goncourt 2008, édité il y a quelques mois en Folio.

 

Atiq Rahimi, d'origine afghane, est, lors de sa nomination quasi inconnu dans notre hexagone. "Syngué Sabour" est son premier roman écrit directement dans sa langue d'adoption. Vu de loin, "l'affaire" ressemble à l'attribution d'un énième "prix de circonstance", l'un de ces "gestes politiques forts" qu'accomplissent parfois les jurys.

 

Dès les premières lignes de "Syngué Sabour", de tels préjugés s'effacent avec une belle évidence. Car ce qui est récompensé, encouragé ici, c'est avant toutes choses la Littérature, dans la plus haute acceptation du terme.

 

atiq-rahimi-goncourtL'écriture et le récit suivent des directions similaires : partant de rien (d'un mot, d'un portrait dans une pièce), ils aboutissent progressivement à l'immensité d'un monde. L'histoire : quelque part en Afghanistan ou ailleurs, un homme blessé, dans le coma. À ses côtés son épouse, qui le soigne. Qu'éprouve-t-elle envers cet homme rude, provisoirement inoffensif ? Probablement un mélange, en d'égales proportions, d'amour et de haine, de crainte et de mépris.

 

Néanmoins elle s'occupe de le maintenir en vie. Et lui raconte ce qu'elle n'a jamais pu lui dire. Ce qu'elle est pour toujours contrainte de taire, dans la société où elle vit. Et cette parole la libère. Elle se souvient alors de la légende ancienne de la pierre de patience, que par la parole nous chargeons de nos secrets. Jusqu'à ce qu'elle explose et que nous soyons libérés d'eux. Et l'homme paralysé, inconscient, devient sa pierre de patience à elle… Du politiquement incorrect à la confession impudique, elle ose tout, persuadée qu'au terme de ses aveux, l'homme reviendra des limbes.

 

atiq-rahimi.jpgL' "action" se déroule presqu'intégralement dans une seule et unique pièce. En apparence trois fois rien, et pourtant tant de choses sont dites. Sur l'oppression des femmes par des hommes eux-mêmes verrouillés par leurs propres règles. Sur le poids de l'absence de l'autre. Sur le besoin et l'impossibilité de dire. Sur les paradoxes de la guerre... "Syngué Sabour" est un livre quasiment méditatif (même s'il arrive que le monde extérieur y fasse intrusion) mais qui nous tient en haleine comme un thriller. Nous accroche pour ne plus nous lâcher. Du quotidien fait une épopée, et transforme une intimité ancrée dans une autre civilisation, en une fable universelle qui nous touche au plus profond.

 

Il n'est rien que je déteste davantage que les écritures dites "sèches" ou "minimalistes" … mais si Atiq Rahimi s'y réfère, c'est toujours avec panache et intelligence. Et surtout à bon escient. De même, il arrive qu'il emprunte à l'écriture théâtrale ou cinématographique, s'inspire du nouveau roman (l'homme et la femme ne sont nommés que par cette seule désignation). Bref, tout ce que j'eus exécré chez d'autres. Parce qu'ici l'usage de telle ou telle technique narrative ne vire jamais au tic ou au procédé. Comme un solfège qui deviendrait concerto, porté par une plume d'une fluidité rare.

 

Atiq_Rahimi_Drouant_2_vignette_2.JPGCérébral et charnel, intellectuel et émotif, "Syngué Sabour" vous secoue, vous retourne, vous cueille d'un crochet au foie au détour d'une réflexion. Dans cette singularité réside une bonne part de sa force intrinsèque. L'auteur se joue des étiquettes avec une aisance déconcertante.

 

Décidément une grande plume. À suivre sans modération.

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Cabral et Césaire, mobilisateurs d'espérances

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Feu Robert Laffont définissait  Tristan Cabral comme un "mobilisateur d'espérances".  Une expression qui eût convenu comme un gant à un autre poète d'envergure, Aimé Césaire. Si de Tristan Cabral, j'avais lu presque toute l'oeuvre, ma connaissance d'Aimé Césaire, en revanche était minimale. Des textes à droite à gauche, lus il y a très longtemps dans des anthologies, et dont, à vrai dire, je ne me souvenais plus.

 

Aime_Cesaire.jpgLa légende bien établie du "poète de la négritude". En résumé, quasiment rien. Lacune quasi inavouable pour qui se pique de poésie mais dont, j'avais avec le temps quasiment fini par m'accommoder, pour une raison que je m'expliquais mal. C'est un extrait cueilli sur Internet, qui, bien davantage que toute tentative commémorative, m'a ramené vers Césaire. M'a donné faim de son écriture, comme d'une évidence salubre. C'est ainsi que "Cahier d'un retour au pays natal" devint colocataire de mon temps de cerveau disponible avec "Du pain et des pierres" de Tristan Cabral. La cohabitation musclée de deux guérilleros du verbe.

 

Dès que j'eus entre les mains l'ouvrage fondateur du chantre martiniquais, je compris ce qui m'en avait si longtemps tenu éloigné : son titre. Totalement imbitable, empreint de mièvrerie et de désuétude, il semblait mal augurer d'une œuvre forte, puissamment charpentée, capable de porter sur son dos les révolutions à venir.

 

cahier-d-un-retour-au-pays-natal_couv.jpg

Mais le brûlot d'Aimé Césaire est un bonbon au poivre, une bombe à retardement, un faux-eunuque dans un harem. En 1939, date de sa première parution, l'illusion coloniale bat encore son plein. Pour qu'un tel appel à l'insoumission, un tel sursaut, quasi explosif, de dignité contenue puisse s'exposer au grand jour, il lui faut policer son masque. Que le titre affiche une modestie de violette en regard de ses ambitions ne doit donc rien au hasard. Comment pourrait-on se méfier d'un livre à l'intitulé si passe-partout ? C'est sans doute le premier tour de force de Césaire : être parvenu à rendre public une oeuvre que les circonstances semblaient condamner à la clandestinité.

 

Le second réside dans la langue, non seulement éblouissante, mais acérée, abrasive, tout en demeurant humaine, chaleureuse et directe. Allant droit au but et riche en nuances. Un appel à l'insurrection porté par une bouleversante tendresse.

 

Au bout du petit matin

un grand galop de pollen

un grand galop de colibris

un grand galop de dagues pour défoncer la poitrine

de la terre

 

douaniers anges qui montez aux portes de l'écume la garde des prohibitions

je déclare mes crimes et qu'il n'y a rien à dire pour ma défense.


cent-poemes-aime-cesaire.jpg

Flot intarissable de métaphores en crue, ce "cahier" là déborde de toutes parts, avec une constante générosité. Ne crierait-il que la révolte et la détresse de l'homme noir, avec cette puissance de l'image, cette lucidité tranchante que ce long poème serait déjà un texte d'importance. Mais, comme l'avait perçu jadis André Breton, Césaire est bien davantage qu'un "chantre de la négritude" et son cri de rage est universel. Contre tout  ce qui plie, broie, courbe et asservit l'homme. Contre tout ce qui l'entrave dans sa liberté naissante.

 

En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots

 

Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui des mots, mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée

 

Chant de révolte et d'espérance, qui trouve un profond écho dans les mots incendiés, incendiaires de Tristan Cabral. cabral 2jpgPoèmes d'éveilleurs de conscience qui portent en eux un univers. Poésie de combat, faite de chair et de sang.

 

C'est dans les années soixante-dix que l'affaire Cabral secoue le landerneau littéraire. Un certain Yann Houssin préface "Ouvrez le feu!" d'un poète suicidé, Tristan Cabral. Et la presse de s'extasier sur ce maudit flamboyant, ce désespéré  vivace qui nous parle d'au-delà de la tombe. Les panégéryques en formes de te deum se succèdent. Aussi beaucoup de journalistes n'apprécient-ils que fort modérément le coup de théâtre qui s'annonce, à savoir que Yann Houssin et Tristan Cabral sont une seule et même personne. Que par conséquent le poète dont on a fait l'éloge funèbre est bel et bien vivant.

cabral.jpg

Dans un entretien préliminaire à du "Pain et des Pierres" (son second recueil) Cabral s'explique longuement sur l'affaire à François Bott. Pour qui a goûté d'aussi puissants breuvages que "Et sois cet océan !" "Le passeur de silence" ou "La messe en mort", "Du pain et des pierres" apparaîtra sans doute comme un Cabral mineur. Tels sont pourtant la richesse et le souffle du bonhomme qu'au regard du tout venant poétique, il fait figure de livre majeur.

 

livre cabralLes images se télescopent et s'enchevêtrent, bouquets lumineux et sonores, au service d'une lutte incessante contre la machine à décerveler. Et même si par la suite elles se feront plus denses, difficile de ne pas se laisser entraîner lorsque qu'une coulée de lave nous entraîne.

 

j'investis mes étoiles dans un  ciel toujours vide

et la nuit

je promène sur la mer

mes ongles de cellule

 

dans une enfance couchée à mort

je marche le long d'une autre vie

et j'ai noué mes poings au vol des cormorans

 

et les éclats de voix croissent et se multiplient quand la métaphore se fait cri

 

mon corps est d'un autre âge mon sang d'une autre mer

j'habite les révoltes et les révolutions

 

Il ne s'agit pas ici que de mots. Ou du moins ceux-ci comportent-ils une certaine densité charnelle. Car Tristan se risque souvent dans des pays dangereux, afin de porter témoignage. Embrasse des causes donchiquotiennes parfois au péril de sa vie. Il n'est pas rare qu'on le trouve dans les coins les plus chauds de la planète.

Son expérience, son  vécu transcendent alors ses écrits.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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