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• Otto Ganz : une leçon de souffle

Publié le par brouillons-de-culture.fr

GANZ-2.jpgPoète, romancier, plasticien, Otto Ganz est sans doute l'un des plus beaux fleurons de la jeune scène poétique belge. L'un des romanciers les plus innovants de l'outre-Quiévrain. Et… je ne parlerai pas ici de son activité de plasticien, non seulement car ceci m'éloignerait du sujet, mais parce que j'avoue en ignorer quasiment tout, Otto Ganz ayant essentiellement exposé en Belgique.

Tant de dithyrambes peuvent sembler excessives, mais les œuvres dudit les justifient pleinement.

 

À vrai dire, j'aurais pu totalement passer à côté de Otto Ganz. Tout commença avec le livre d'un ami écrivain, Orlando De Rudder : "Rhétorique de la scène de ménage". En exergue de nombreux chapitres, Orlando cite une phrase d'Otto Ganz, dont la beauté et la profondeur me laissèrent sans voix. Qui était cet auteur dont je ne savais rien et qui déjà m'apparaissait majeur ?

 

otto-ganz-enroulement.jpgQuelques recherches en librairie plus tard, je savourais "L'enroulement". Succulente entrée en matière que ce roman sublimé par une langue unique, qui porte le verbe haut et maîtrise le lyrisme à froid mieux que personne, ne le laissant jamais prendre le pas sur l'histoire et sur des personnages forts.

 

Plus épicée fut ensuite ma lecture de "La vie pratique", roman érotique d'une force terrible, surfant entre Bataille et Sade mais sachant imposer sa propreotto-ganz-vie-pratique.jpg musique et dressant le portrait d'une femme multiple, maîtresse femme et enfant fleur. Ça secoue, ça remue, d'autant que Ganz voue à ses maudit(e)s une impitoyable tendresse.

 

Il me tardait de lire sa poésie. Outre l'impression tenace que m'avaient laissée les ouvrages précités, mon a priori positif se trouvait renforcé du fait que l'homme avait écrit à quatre mains avec Werner Lambersy et Daniel De Bruycker. Soit deux figures emblématiques de la poésie walonne d'aujourd'hui.

 

Étrange et fabuleux objet que cette poésie-là. On se laisse porter et imprégner par elle. Le cœur et le cerveau l'absorbent comme des éponges. Pour qui veut la disséquer par le seul biais de l'intellect, elle demeure pour ainsi dire inaccessible et hermétique. Mais pour qui sait vivre dans l'unique instant du vers, pour qui prend la beauté qui le submerge sans poser de questions inutiles, pour qui la reçoit avec simplicité et naturel, elle est immédiatement familière et pénètre en profondeur.

 

Pour chaque recueil, il est parfois difficile de trancher -d'ailleurs, est-ce vraiment nécessaire ?- S'agit-il d'une multitude de poèmes de trois ou quatre lignes, façon haikus ? De poèmes courts ? D'un seul et unique poème dont chaque page constituerait un nouveau chapitre ? Otto Ganz brouille les pistes. Et comme il a raison… car on aime à se perdre dans cette jungle hospitalière de mots, d'images et d'émotions.

 

Le doute vient de ce que l'auteur commence chaque paragraphe par le même mot. Pour "Pavots", "je crois" constitue le pivot de l'ouvrage.otto-ganz-pavots.jpg

"je crois

à la fulgurance

des vertus

du silence

 

je crois

qu'il a fallu perdre

sans cesse avant

de savoir parler"

 

Ou encore :

 

"je crois

le bonheur

érigé sur une

acquisition de lumière

 

je crois

sans erreur

que l'on se trompe

d'autrui"

 


Tout autre semble être le sujet central de "À l'usage de ceux qui apprennent à entendre les mots. Note Didactique". Un titre volontairement pompeux, grandiloquent, sorte de pied de nez sémantique à ceux qui se prennent trop au sérieux. Otto Ganz ne nous trompe pas pour autant sur la marchandise, même s'il interprète l'intitulé à sa manière. Si chaque phrase de cette "note didactique" commence par "Il se peut que le poème", elle s'achève invariablement par "Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

otto-ganz-usage.jpg

"Il se peut que le poème

soit un élagage si fort

que l'essentiel des voix

subsiste

 

Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

 

Ou encore :

 

Il se peut que le poème

soit une des marches

de l'escalier branlant

qu'est la survie

 

Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

 

 

 

otto-ganz-lecon-souffle.jpg

Cette obsession stylistique, signe d'un recommencement perpétuel pour tenter d'exprimer au plus juste, au plus précis, est déjà présente dans le magnifique recueil antérieur "Leçons de souffle".

"Voici diront-ils

les émotions qui

te seront interdites

pour toujours

 

celles qui ont

tenu jusqu'à présent

dans l'espoir

d'en goûter plus"

 

 

Il serait tentant de séparer le romancier du poète. Mais les choses ne sont pas si simples. Il y a dans ses romans de purs moments de poésie, même si ses poèmes ne contiennent en aucun cas des fragments de romans. Certes, ses récits narrent des histoires, et brossent avec brio le portrait de personnages hors norme ; quand Otto Ganz poète décrit un ressenti, une émotion, tente de traquer l'indicible. Certes, Ganz romancier ne rechigne guère aux envolées lyriques, quand le barde Otto Ganz, à chaque nouveau recueil, semble tendre vers l'épure.

 

otto-ganz-3.JPGMais il existe entre ces deux facettes une convergence majeure : ce que semblent raconter les romans d'Otto Ganz, c'est la difficulté d'être pleinement. En filigrane de ses poèmes, la difficulté à dire vraiment ce qui est, à ajuster paroles et pensées pour transcrire au plus exact notre réalité intérieure.

 

Et dans les deux cas, dans une sorte d'optimisme lucide, Otto Ganz paraît affirmer que cela n'a pas d'importance. Que tout cela n'est qu'un jeu, même si la farce est parfois cruelle. Et qu'il est capital de rire de nos impasses, de peu d'importance face à cette chose immense, essentielle : nous sommes vivants !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• En attendant "Le chat du rabbin"

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Joann-Sfar_medium.jpgSfar, en tant que dessinateur, scénariste ou co-scénariste, a collaboré avec une bonne partie de ce que la jeune BD compte de talents exigeants."Petit vampire", "Le petit mousquetaire", "Socrate le demi-chien", "Les olives noires", autant de séries qui brillent par une imagination picaresque constamment renouvelée.

 

L'humour y est omniprésent ; Johann Sfar fait cohabiter la trivialité la pluschatrabbin_tn.jpg rabelaisienne et le gag le plus subtil, tout en finesse et en délicatesse, avec une remarquable virtuosité. La philosophie s'y invite sans façons. On parle beaucoup dans ses BD. On y parle souvent bien. De la vie, de l'amour ou de la religion. Du simple plaisir d'exister, des nécessaires compromis et de leur manque de gravité. Souvent le dessin se fait aussi fluide que la parole, que la pensée en action, et les personnages ont l'air de flotter dans un brouillard fuligineux aux couleurs vives. Mais il y a davantage encore : une tendresse innée envers ses personnages, fussent-ils ambigus au possible, voire carrément amoraux.

 

chat-rabbin.jpgAvec "Le chat du rabbin", Sfar ajoute à sa palette une couleur nouvelle, qui n'était que latente dans ses œuvres précédentes : l'émotion. Fabuleuse saga que ce conte philosophique, livre d'images où de nombreuses scènes sont commentées en voix off. Sfar bouscule les règles de la narration classique avec une humilité rare. Parce que rien chez lui n'est ostentatoire et ne sent l'effet de style.

 

Le héros de cette série est un chat. Après avoir avalé un ara, voici que le félin se Chat-parlant.jpgmet à parler. Sept ans à observer son maître, un rabbin, sa jeune maîtresse Zlabya, fille d'icelui, ainsi que ses multiples explorations dans le monde des humains lui ont donné matière à réflexion. Notre quadrupède possède une faim de connaissances sans limites, un amour de la vie du même acabit, et une langue bien pendue. Seul, il a appris à lire derrière l'épaule de Zlabiya. Il veut à présent apprendre, comprendre et communiquer. Aux préceptes rigides de sa religion (et de toute religion prise au pied de la lettre), que d'ailleurs fort peu respectent, il oppose une tendre ironie et un solide bon sens.

 

CHAT_RABBIN.jpg

Le rabbin est un brave homme, mais ne voit souvent pas plus loin que les réponses qu'on lui a enseignées. S'il proteste vigoureusement à haute voix face à ce chat impertinent et curieux de tout, il n'en est pas moins, dans le secret de son cœur, sérieusement ébranlé dans ses certitudes. Riche en péripéties, constamment drôle, "Le chat du rabbin" rebondit sans cesse vers de nouvelles directions, tenant en haleine ses lecteurs et lectrices.

 

Prince-des-montagnes-1_lightbox.jpg

Faire rire, réfléchir et émouvoir dans un même mouvement, voilà qui n'est pas à la portée du premier venu. L'histoire, portée par des personnages riches et solidement campés (on n'oubliera pas de sitôt le "Malka des Lions") trouve sa parfaite illustration dans le trait précis de l'auteur. Un dessin qui doit tout autant, toutes proportions gardées, aux impressionnistes qu'aux expressionnistes, mais dont la gamme chromatique serait plutôt à chercher du côté des fauves, tant Sfar est un coloriste accompli.

 

choses-changent-johann-sfar-le-chat-du-rabbin-1-2002.jpg

Vous verrez, les anti-héros du "Chat du Rabbin" deviendront rapidement pour vous comme une seconde famille…Dans laquelle vous pourrez prendre tout le temps de vous installer au fil des cinq épisodes papier, avant d'en voir l'adaptation cinématographique, sortie nationale demain, le 1° juin. "Le chat du Rabbin", un dessin animé réalisé par l'auteur, en 3 D s'il vous plait, et que nous n'avons pas encore eu à cet instant l'heur de voir.

 

 

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans avec ou sans bulles

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• Tomboy : un film fragile et précieux

Publié le par brouillons-de-culture.fr

tomboy_4.jpgIl est des films fragiles, qu'on a envie de défendre en dépit de leurs imperfections. Quand indubitablement ils recèlent de précieux instants de grâce. "Tomboy", le second film de Céline Sciamma est de cette espèce-là. 

 

film-tomboy.gif

Tout commence par un enfant dans la pré-adolescence. Cheveux courts, visage exposé plein vent. Enfant dont le sexe demeure à priori un mystère, flottant dans l'ambiguë androgynie d'un entre-deux âges énigmatique.

 

Un trajet en voiture décapotable, aux côtés de son père. Qui, par instants, lui cède le volant. Dès lors, ses allures de "vrai petit mec" nous convainquent qu'il ne peut que s'agir d'un garçon. Le trajet les conduit vers leur nouvelle maison, où les attendent la mère enceinte, en compagnie de la petite sœur.

À peine au terme du voyage, le voile est brusquement soulevé : Laure est un "garçon manqué". Pas par manque d'amour. Le problème est ailleurs et là réside la force du film.

 

tomboy_3.jpg

Dès les premiers plans, un certain charme opère. Beauté plastique de l'image, délicatesse des sentiments, justesse de l'observation. Par petites notes, par des signes subtiles, la cinéaste instaure de touchants rapports entre les parents et leurs deux filles, ainsi qu'entre les deux gamines elles-mêmes. Une épaisseur humaine à laquelle l'étonnante présence physique des deux jeunes actrices, qui savent exister sans en faire trop, n'est sans doute pas étrangère.

 

 

tomboy_1.jpg

Lorsqu'une jeune voisine, Lisa, demande à Laure son nom, elle répond le plus naturellement "Mickaël".  Lisa introduit ce "jeune garçon" dans une bande de copains dont elle est un peu "la reine des abeilles". Soyons honnêtes : passé ce début prometteur, le film tend quelquefois à s'égarer et à partir à vau l'eau, en dépit de beaux moments.

 

tomboy_6.jpg

Mais après quelques passages à vide, il parvient à rebondir et nous offre à foison des scènes magnifiques. Une danse en appartement, où la caméra palpite au rythme du rock avant de fixer dans les souffles et les regards l'émergence du désir. La paire de jambes de Laure, au balcon, dans la lumière de l'été.

 

tomboy_2.jpg

Si elle ne peut révéler le secret de Laure, la petite sœur  prend plaisir à faire l'éloge à leurs parents de son nouvel ami "Mickaël", imaginant des détails de plus en plus loufoques, dans une surenchère du plus haut comique. Et tant d'autres scènes, émouvantes ou drôles, parfois même osant le mélange des deux genres.

 

Si "Tomboy" n'a pas l'écrasante supériorité des chefs d'œuvre, il n'en demeure pas moins un très joli film, dont les touchants accents enchantent et envoûtent insidieusement.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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• Cranach et son temps

Publié le par brouillons-de-culture.fr

cranach expo

cranach-autoportrait-copie-1.jpg Je possédais de Cranach une ignorance quasi-parfaite. À peine quelques nus élégants, femmes de haute stature aux poitrines nubiles, reproduites mille et une fois, qu'analphabète dans ce registre, j'avais cru être la marque de son style.

L'exposition "Cranach et son temps" arrivait donc à point pour remettre mes pendules à l'heure. Et confus et émerveillé, je m'aperçus qu'il leur manquait un millier de tours d'horloge.

cranach-salome.jpg

 

Mille, comme les toiles qu'il nous reste de ce géant de la peinture, qui en engendra des milliers. Le secret d'une telle productivité : un atelier parfaitement rôdé, d'une efficacité parfaite.

À tel point que les spécialistes peinent à distinguer la main du maître de celle de ses élèves dans les toiles signées Cranach. Usine à rêves dont le critère est l'excellence absolue.

 

 

cranach-herculesandantaeus.jpgcranach trois gracesLe plus surprenant sans doute est que la rapidité d'exécution et la réalisation "collective" ne nuisent pas à l'unité de l'ensemble.

 

Dans chacune d'entre elles, on sent l'omniprésence de la patte du maître, mélange détonnant de classicisme et d'audace.

 

Fleuron de la Renaissance Allemande, Cranach en donne une image savoureusement épicée. Il ose toutes les transgressions et sous les habits du gentilhomme, on ne tarde pas à distinguer l'image du joyeux trouble-fête.

 

cranach_ste-catherine-copie-1.jpgCe qui frappe en premier lieu, c'est cette débauche de couleurs, que n'eût pas reniée un fauve ou un nabi, dont les reproductions, même les plus optimales, ne peuvent donner qu'un faible aperçu. Maëlstrom au vif éclat qui régénère notre regard. Nombre de tableaux flamboient d'une variation quasi-infinie de tonalité. Avec le prodigieux "Martyre de Sainte Catherine", le déluge visuel entre en apothéose. Ce bourreau vêtu d'un bouffon costume d'harlequin, ce ciel chamarré d'où jaillit la foudre, tout ici donne un sentiment de fête, d'exubérante catharsis. Sensation paradoxale qui nous trouble et fait jaillir l'émotion de manière inattendue, quand une approche dramatique nous eût sans doute laissés froids.

 

 

cranach_la_bouche_de_la_verite.pngPuis s'accoutumant à ce flamboyant vertige, l'œil se prend à voyager sur la toile… et va de surprise en surprise. Ces œuvres si précises, si léchées, si techniquement maîtrisées que nous n'y voyons d'abord que du feu, abondent en incongruités. Visages grotesques, parfois proches de la caricature, impossibles trognes qu'eût pu peindre un Bosch, un Brueghel, un cranach_couple.jpgGoya.

 

 

Représentations bibliques qui frôlent parfois l'irrévérence. Allégories parsemées d'objets si hétéroclites qu'elles eussent pu être peintes par Dali ou De Chirico. Voire plus rarement représentation de la violence dans toute sa crudité, comme dans ce Christ en croix qui saigne abondamment par toutes ses plaies.

 

Dans la série "Gueules d'atmosphère", son "Hercule chez Omphale" mérite une mention particulière. Un Hercule obèse aux yeux de merlan frit, ridiculisé par les femmes de l'entourage de la belle, qui ne le regarde même cranach_HerculechezOmphale.jpgpas. Béat, dévirilisé au possible, le vainqueur de l'Hydre de Lerne n'est plus qu'un pantin, un bouffon de cour. Une vision plutôt culottée en ce seizième siècle naissant. Mais les trognes carnavalesques hantent toute l'œuvre de Cranach, de son Tryptique de la Crucifixion au Martyre de Sainte Catherine.

 

 

 De la mort du Christ il nous livre des versions presquecranach_crucifixion_gravure.jpg "déviantes" en ce siècle féru de religiosité. De la version "gore" susmentionnée, en passant par un Christ bien nourri (sans couronne d'épines) ou cet autre plus conforme mais dont les deux "larrons" sont pour le moins surprenants. L'un, rondouillard, semble affalé sur sa croix et totalement ivre. L'autre a le corps arquebouté au sommet de la croix, la tête tournée vers le bas. Quand aux crucifix, ils sont plus proches, par leur forme du Tau grec que de la croix chrétienne.

 


cranach-luther.jpegPlastiquement parlant, Cranach est un excentrique raisonnable (et inversement). Politiquement, il est insituable, véhiculant dans certaines toiles les préceptes de la Réforme, peignant Luther, zélateur du protestantisme en exil. Mais n'en oeuvrant pas moins avec le même zèle pour ses commanditaires catholiques. Peut-être est-ce dans ces contradictions que réside la richesse d'une peinture protéiforme.

 

 

On pouvait craindre d'une expo intitulée "Cranach et son temps" que ne soient exposées que quelques toiles cranachiennes pour une pléthore d'artistes mineurs de la même époque. Cela s'est déjà vu dans certaines autres expos, hélas ! Il n'en est fort heureusement rien.

cranach_melanco.jpg Quelques peintres oubliés certes (dont certains méritent le détour) et qui ont inspiré notre homme. Quelques gravures de son contemporain Dürer (qui s'en plaindrait ?). Mais en grande majorité les toiles du maître allemand. Et quelles toiles ! 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

cranach-et-son-temps-copie-1.jpg

 

 

Cranach  et son temps 

9 février - 23 mai 2011

 

Musée du Luxembourg

Paris 6°

 

 

Plus d'info  ICI

Publié dans plein la vue

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• Didier Lockwood : état de grâce

Publié le par brouillons-de-culture.fr

 

didier-lockwood.jpgLes néologismes "jazz-fusion" et "electro-jazz" ont rarement trouvé un si plein et juste emploi que dans le cas de Didier Lockwood. Comme s'il s'appropriait ces mots galvaudés pour en faire un langage à part entière. Langage complexe et pourtant directement accessible. Qui nous semble d'emblée familier, évident.

 

Didier Lockwood ne triche pas : il ne recourt pas davantage aux derniers tics jazzistiques à la mode qu'il ne copie les grands anciens, fût-ce avec ingéniosité. À chaque note il dessine les contours d'un univers qui lui est propre. Quelles que soient ses sources d'inspiration, il les passe au travers du filtre de son génie créateur.

 

Musiques africaines, turques, musique classique, électro, jazz : des ingrédients jetés dans son chaudron magique, en véritable maître queux, Lockwood concocte un plat sonore qui enchante nos oreilles. Son sens aigu de la mélodie et un don pour l'improvisation qui semble chez lui une seconde nature finissent par mettre tout le monde d'accord.

 

© McYavell

Didier_Lockwood-jazz-angels.jpg

La salle comble de la Grande Halle de la Villette (28 avril dernier*) était des plus hétérogènes. De tous âges, de toutes origines et surtout de toutes familles musicales. Des habitués des clubs et des caveaux, applaudissant vigoureusement à la fin de chaque solo aux éclectiques éclairés qui goûtaient chaque morceau comme un grand crû, en passant par les fans de musiques urbaines qui secouaient leurs fauteuils à chaque morceau un peu groovy. Tous communiant dans un plaisir intense, exprimé de mille et une façons.

 

 

Didier Lockwood aime les gadgets et les innovations techniques. Mais ne les conçoit pas comme une fin en soi. Ils deviennent instruments au service de son art. Il leur insuffle vie, ampleur, ne transigeant jamais avec l'excellence. Et son public métissé est sensible à cette sincérité absolue, sans concessions. Avec eux, il muse et s'amuse. Le musicien joue, dans tous les sens du terme, et sa délectation d'être là est des plus communicatives. Sur scène il se plie, se déploie, bondit, au rythme de la musique. Maniant son violon électrique avec une dextérité volcanique, conjuguant à chaque instant énergie et maîtrise, exubérance et raffinement.

 

 

Étrangement, la césure entre composition et improvisation est invisible au profane. Aucun défaut de couture dans les transitions. Pour les "variations sur un thème" comme pour le reste, Lockwood n'offre aux spectateurs que le meilleur de lui-même. Et c'est à l'aune qu'il s'est fixée que travaillent ses musiciens : les "Jazz Angels", issus des meilleurs éléments de son école de jazz. Enseignement, transmission : une générosité et un don de soi qui portent leurs fruits.

 

didier-lockwood-the-jazz-angels.jpgUn batteur (Nicolas Charlier) stupéfiant d'inventivité et de maîtrise, exceptionnel dans le déchaînement orgastique comme dans le frôlement ou l'oscillation ; un pianiste (Thomas Enhco) qui joue, compose et improvise avec fougue, tendresse et amour du son. Un bassiste (Joachim Govin) qui ne se contente pas de jouer les utilités et tisse une toile musicale d'une maturité impressionnante. Un trompettiste (David Enhco ) qui sait faire de chacune de ses interventions un miracle d'équilibre et de justesse.

 

Avec eux, par eux, pour eux, Didier Lockwood se réinvente à chaque concert. Et trouve un second souffle pour d'autres aventures et collaborations qui, chaque fois, nous éjouissent l'âme.

  didierlockwood.com/fr


* en 1ère partie de concert, le légendaire Biréli Lagrène maria élégamment swing et electro-jazz dans une superbe énergie viscérale ; mais ceci est une autre (très belle) histoire que nous conterons à l'occasion d'un prochain article dédié au jazz manouche. To be continued...

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Publié dans spectacle... vivant !

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• Les thrillers addictifs de Serge Brussolo

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Depuis plus d'un quart de siècle, je suis un drogué notoire. Accro irrémédiable aux œuvres de Serge Brussolo. Avec plus d'une centaine de livres à son actif, ce magicien me fournit régulièrement ma dose. Avant de passer aux drogues dures, j'ai Serge-Brussolo.jpgcommencé par celles que l'on dit douces : ses deux recueils de nouvelles "Plus lourd que le vent" et "Vue en coupe d'une ville malade". Du fantastique, de la SF, mais comme on n'en avait jusqu'alors jamais lus, portés par une imagination sans limites.

 

Chaque nouvelle comporte, au minimum, une idée novatrice par page. Et les inventions les plus "délirantes" trouvent rapidement crédit à nos yeux, par la grâce d'une plume qui peut, en quelques traits, poser les fondations d'un personnage ou d'un paysage. Quand les lieux et les êtres sonnent vrais, qu'on peut en respirer l'odeur et la couleur, peut s'établir en nous la vérité des faits qui nous sont livrés. Brussolo romancier ? Fi donc ! Comment aurait-il pu, sur 250 pages -et plus si affinités- reproduire le miracle de ses textes courts ?

 

Circonspect, j'entrepris la lecture du "Syndrome duSyndrome-du-scaphandrier.jpgscaphandrier"… pour ne le lâcher qu'à la dernière page. L'histoire ? Celle d'un homme qui, chaque nuit, vit une existence parallèle dans le monde des rêves. Des voyages dont il ramène le sujet de ses sculptures et quelquefois des objets d'une troublante réalité. Mais tout se complique lorsqu'il envisage d'habiter définitivement le monde du rêve … On peut raconter le sujet central d'un livre de Serge Brussolo sans rien déflorer de l'histoire. Tant celle-ci est riche en rebondissements, en coups de théâtre, en trouvailles de génie qui la relancent dans les directions les plus inattendues.

 

Dans ses romans, tout peut arriver : une planète s'avère n'être qu'un alien endormi, comme dans "Territoire de fièvre". Les tatouages peuvent devenir vivants comme dans "Les semeurs d'abîme". Un ensemble de ruines se révéler être le squelette d'un monstre géant. Les livres devenir vivants. On y raconte des histoires aux morts dans leur tombe pour éviter qu'ils ne s'éveillent. Et des animaux empaillés reprennent brusquement vie.

 

La force de conviction de cet homme est immense et son don pour vous terrifier avec les fantasmagories les plus abracadabrantes proprement stupéfiant. Quelques dizaines de titres n'ont pas suffi à apaiser ma faim, tant chaque ouvrage diffère du précédent. D'autant plus étonnant qu'on ne compte pas moins de quatre à cinq romans dans ses années les moins fécondes.

 

 

chien-de-minuit.jpgQuand Brussolo passa en mode thriller, j'eus derechef des réticences. Son talent de conteur ne prenait-il pas le risque de manquer d'envergure confronté à notre monde réel ? "Le chien de minuit" vint me remettre les pendules à l'heure. Quelque domaine qu'il aborde, Brussolo est définitivement l'un des plus grands créateurs de fiction à l'heure actuelle. Un ancien surfeur dans la dèche trouve refuge sur les toits, plutôt que dans la rue. Là vit une tribu de hobos dans laquelle il parvient à se faire admettre. Ils escaladent les immeubles comme des alpinistes urbains. Leur rêve : arriver à planter un drapeau sur "Le chien de minuit", un immense bâtiment gardé par un vigile armé, qui n'hésite pas à traquer (jusqu'à la mort dit-on) ceux qui pénètrent dans son domaine.

 

Atmosphère et péripéties, action trépidante et légendes urbaines créent l'envoûtement parfait. Distillant tour à tour angoisse et coups de sang, Brussolo n'a pas son pareil pour faire monter l'adrénaline.

 

Héritier Brussolo

Dans "L'héritier des abîmes", l'héroïne doit rédiger la biographie de Morton Savannah. Cet auteur d'une série d'aventures fantastiques est devenu une sorte de demi-dieu pour ses fans, qui croient percevoir dans ses livres des messages venus de l'avenir. Une confusion entretenue par l'auteur "gouroutisé", qui se dit en contact avec un prêtre atlante et reproduit dans chaque livre des messages rédigés en une langue inconnue. L'héroïne devra passer plusieurs jours dans son domaine, une étrange communauté, isolée du monde extérieur, et qui possède ses propres lois. Mais auparavant survivre à son armée de fans, dont certains sont organisés comme des polices parallèles, et prêts à tout pour protéger leur idole.

 

Ceux-qui-dorment-en-ces-murs_brussolo.jpg"Ceux qui dorment en ces murs" se passe quelque part en Amérique du Sud. Une ville idéale devenue villégiature de retraite pour vieillards très fortunés. Autour, les bidonvilles. Derrière, la jungle ; menaçante. Les accidents fatals se multiplient soudain face à une police impuissante. Qui refuse de croire à la réalité de ceux que les Indigènes nomment "Le Maître d'École", celui qui, toujours à la même période de l'année, distribue les mauvais points pour ceux qui se sont mal comportés. Sous forme de mutilations, voire de mises à mort en cas de fautes graves ou de récidives.

 

Les points de départ chez Brussolo sont toujours extrêmement excitants. Les bifurcations brutales. Et le dénouement souvent imprévisible. Et ce, même quand on en a, comme moi, dévoré des dizaines.

 

Petit détail amusant : dans les trois-quarts de ses romans fantastiques et de ses thrillers contemporains, l'auteur prénomme ses héros David ou Nathan, et ses héroïnes Sarah. Comme si son imagination, entièrement focalisée sur le récit lui-même, ne pouvait s'encombrer d'autres détails.

L'homme maîtrise également à merveille un genre "déviant" auquel il a donné plus d'un chef d'œuvre : le thriller historique. de l'Ancienne Égypte à la Rome Antique, des pèlerins du Moyen Âge aux Vikings, sa plume nous fait voyager au cœur d'un passé tumultueux.

 

pelerins-Brussolo.jpg

Qu'il s'agisse de récupérer un trésor dans une pyramide truffée de pièges et de faux-semblant, qui plus est enfouie dans les sables mouvants ; de percer à jour le secret d'un chevalier qui ne quitte jamais son armure sans céder aux superstitions locales ; de déjouer le mystère d'un faux pèlerinage et de puissances "démoniaques"… Brussolo ne lâche jamais son lecteur qu'il tient en haleine d'un bout à l'autre. "Pèlerins des ténèbres", "Le labyrinthe de Pharaon", "La Captive de l'hiver" : autant de titres qui semblent avoir été écrits pour des insomniaques chroniques.

 

Impossible ici d'évoquer chacun des fleurons d'une production pléthorique, dans laquelle la qualité est toujours au rendez-vous. Il existe cependant des Brussolo "mineurs", des Brusssolo paresseux, dans lesquels l'intrigue se déroule sans accrocs, sans surprises. Mais même ceux-là témoignent d'un tel savoir-faire qu'ils dépassent de plusieurs coudées la plupart des thrillers basiques : on y décèle malgré tout la griffe inimitable du maître.

 

Les thrillers de Brussolo, qu'ils fussent historiques ou contemporains, peuvent selon moi, se diviser en deux catégories : brussolo_dortoir-interdit.jpgceux dont l'intrigue rebondit pratiquement à chaque page ("Le labyrinthe de pharaon", "La main froide", "La fille de la nuit" par exemple) et ceux où l'atmosphère prévaut. Souvent oppressante, anxiogène. Si l'action finit quand même par avoir le dernier mot, les réflexions et hypothèses des héros et des héroïnes, leurs découvertes progressives y sont prédominantes. Là, Brussolo peut donner totalement libre cours à son imaginaire débridé. C'est le cas de "Armés et dangereux", "Le murmure des loups" ou plus récemment de "Dortoir interdit".

 

Des romans fascinants à plus d'un titre, qui suscitent chez leurs lecteurs une irrémédiable addiction.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polar pour l'art

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• Livres en bref : Salman Rushdie forever

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Salman-Rushdie_.jpgSalman Rushdie et son oeuvre ne se résument pas à la fatwa lancée à son encontre par les intégristes islamiques depuis la parution des "Versets Sataniques". Cette menace de mort, plusieurs fois réactualisée, est l'arbre maléfique qui  cache la forêt.

 

Une envergure rarement atteinte dans la littérature contemporaine. Une richesse de pensée et d'écriture en constante effervescence. Qui mêle l'histoire au conte, l'humour à la philosophie. Dont les fruits sont des livres souvent enthousiasmants. Ses livres "mineurs", en dépit de leurs défauts de couture, se révèlent plusieurs crans au-dessus du tout venant littéraire.

 

 

luka_et_le_feu_de_la_vie.jpgSi "Luka et le feu de la vie" repose sur une fausse bonne idée, celle-ci n'en aboutit pas moins, au final, à un livre superbe. La fausse bonne idée de Salman Rushdie : introduire dans son conte l'univers des jeux vidéos de son fils. Elle se révèle à l'usage, un peu à côté de la plaque. Tout simplement parce que l'imaginaire de l'auteur est souvent cent coudées au-dessus de celui de la plupart des concepteurs.

 

Mais quel plaisir de voir Salman Rushdie replonger dans l'univers du conte, des lustres après le titanesque "Haroun et la mer des histoires" ! Certes, "Luka et le feu de la vie" n'est pas toujours au niveau de "Haroun et la mer des histoires", mais les trouvailles fourmillent et l'humour est omniprésent.

 

Le père de Luka, conteur émérite, s'endort d'un sommeil qui pourrait bien être le dernier si son plus jeune fils n'y veillait. En compagnie d'un ours, d'un chien, et du double maléfique de son géniteur, il se rend dans le monde des histoires pour voler le feu de la vie. Il y rencontrera nombre de personnages étranges, et la plupart des dieux des mythologies antiques. Un conte initiatique de haut vol.

 

 

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans brèves de culture

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• BD en bref : Kraa, la vallée perdue

Publié le par brouillons-de-culture.fr

benoit-sokal.jpgAprès un long détour par le jeu vidéo, Benoît Sokal a retrouvé les chemins du neuvième art.

 

Mais il y a le Sokal qui livra avec l'inspecteur Canardo (19 volumes parus à ce jour) l'une des plus grandes séries policières animalières qui soit. Nihiliste et réjouissant, changeant de cap d'un album sur l'autre.

 

kraa_vallee-perdue_BD.jpgEt le Sokal moins connu, tel qu'il apparut un jour aux lecteurs de Métal Hurlant. Qui revit le jour avec "Sanguine". Dont chaque planche est une œuvre d'art.

 

Kraa, la vallée perdue (Casterman) est de cet ordre-là. Porté par un récit prenant et émouvant. Thriller chamanique qui raconte la complicité d'un jeune ado et d'un aigle. Mais également histoire de vengeance et western écologique dans les paysages sibériens. Le premier album est incontournable. Vivement le second tome !

 



Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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• Vincent Ravalec et Xabi Molia : poètes résolument modernes

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Ravalec-2.jpgAu XIXème siècle, Rimbaud affirmait qu'il fallait être "résolument moderne". En dépit d'une quasi homonymie, mode et modernité s'opposent bien souvent. Certains poètes du temps jadis demeurent aujourd'hui même d'une modernité renversante. Qu'ils n'eussent pu conserver s'ils s'étaient contentés de suivre la lubie du moment. Bien des contemporains s'essoufflent à suivre le "mot d'ordre" rimbaldien. Mais répondent aux sirènes de la mode plus volontiers qu'ils n'empruntent la voie étroite de la modernité.

 

Rares sont ceux qui, comme Xabi Molia et Vincent Ravalec, RAVALEC-3.jpgparviennent à surmonter la difficulté. Extraire la part d'universel de la vie de nos contemporains. Parallèlement, savoir en isoler le caractère unique. Parler d'un aujourd'hui fluctuant sans pour autant se laisser enfermer dans cet objectif. Tel est sans doute aujourd'hui "être résolument moderne". Cela exige une justesse du regard et du langage. Pouvoir voir dans et au-delà, en un même mouvement.

 

Lecteur assidu des romans de Vincent Ravalec, moins friand de ses nouvelles à mon  sens inégales, j'étais perplexe face à sa veine poétique. Combien de grands romanciers furent de piètres poètes et de très grands poètes des romanciers douteux. "Une orange roulant sur le sol d'un parking s'illuminant tranquillement de toutes les couleurs de l'univers" avait à priori davantage de quoi me déconcerter que me séduire. Car l'objet ne se laisse pas apprivoiser facilement. Graphisme pop art, phrases éclatées dans tous les sens… éléments qui laissent généralement augurer d'un texte où la forme importe plus que le sens.

 

Une-orange-Ravalec.jpgErreur ! La poésie de Ravalec n'a rien d'un hiéroglyphique laboratoire des mots. Elle prend au cœur et aux tripes, s'insinue dans nos neurones avec une belle insolence. On y retrouve certaines des obsessions du Ravalec romancier, mais portées à la puissance dix, à l'état brut, quasiment dépouillées des oripeaux du récit. Une orange roulant sur un parking, un  SDF se mettant à chanter peuvent y prendre une dimension métaphysique et purement poétique.

 

Cette nuit-là

Les dieux inventèrent les mensonges

Les pistes de danse

Et le son diffus

Du tambour et de la chance

Ils décrivirent le temps

Comme une roue absente

Déserte et creusée de silence

 

ravalec.jpgLe basculement du quotidien le plus banal vers les hauts vertiges de l'inconnaissable : un fil conducteur de nombre des romans de l'auteur, mais dont il imprègne ici chaque page, avec une verve intarissable. Long poème qui s'élance vers le plus haut de l'homme, sans pourtant jamais zapper ce réel où nous vivons. Qu'il prend à bras le corps pour l'emmener ailleurs. Alternant prose, vers libres et passages rimés, Ravalec impose sa propre règle du jeu, que le lecteur acceptera sans réticences.

 

Dans une maison du Marais

assis sur le seuil

un squelette

attend une ouverture

dans un pli du futur


Réflexion bouleversante sur la place de l'homme dans l'univers, le poète ne s'interdit ni l'hermétisme - bref instants précédant un souffle, une lumière- ni le vers de mirliton -sporadique jeu avec les mots, avant de reprendre sa quête du plus profond et du plus vrai.

 

Le présupposé de l'énoncé

indique qu'il faut considérer

comme plausible l'hypothèse

d'une croissance exponentielle

à travers l'espace et les siècles

de cet instant brisé (…)

 

Oui, Ravalec est profondément ancré dans le XXIème siècle. Il l'est aussi dans sa nature transgenre, explorant des modes d'expression aussi différents que le roman, la poésie, la chanson, ou le cinéma. Ce dernier trait, il le partage avec le grand Xabi Molia, poète, romancier, cinéaste d'importance .

 

xabi-molia-582.jpgLe succès de "Huit fois debout", son premier long, a quelque peu éclipsé la révélation que fut, pour certains "État des lieux". Recycleur de génie, Xabi Molia se nourrit de ces infra-langages par lesquels se formule notre vie quotidienne : prose journalistique, modes d'emplois, jargon informatique et discours politiques. Pour mieux les filtrer au tamis de sa prose poétique, riche en humour et en métaphores.

 

L'ouverture inconsidérée d'une mémoire peut réserver à son utilisateur une série de désagréments allant de l'occlusion d'un sinus au cataclysme final. On ne saurait ainsi que conseiller audit utilisateur la plus grande prudence.

 

Xabi Molia parle de légendes mortes, de retour à l'ordre, d'une xabi-molia-txikia.jpgsurinformation qui noie l'essentiel sous un amas de futilités, de la difficulté d'oser. Subversif, corrosif, il n'hésite pas à se placer, dans certains textes, du point de vue de l'oppresseur :

 

Sous ma juridiction, les écrivains seront parqués dans d'étranges tours circulaires, dont seraient perdus la clé des portes et l'emplacement des portes

 

Cycle de l'ordre : voilà où nous en sommes

À réclamer bâtons, autorité  D'autorité la préférence pour le cercle

Le danger crie partout : c'est le nouveau refrain, le tien Chaque geste un délit

 

Vers libres et proses s'alternent, s'enchevêtrent parfois. Les styles se jouxtent et se superposent. Les poèmes demeurent le plus souvent sans titre, comme si les miroirs de l'époque ne pouvaient être nommés. Par-delà ce qui est dit, Xabi Molia met en relief cette part d'indicible, de cris non-formulés qui jalonnent la vie de ses contemporains. Et n'hésite pas, dans la révolte, quand il le faut, à parler clair

 

La police aux frontières a la pression du résultat

Le taux de reconduite est inférieur à vingt pour cent

Mariame Getu Hagos, un Éthiopien de vingt-cinq ans,

Meurt dans son siège pressé, la nuque vers le bas

 

9782070773978.gifLa rage de Xabi Molia est cependant rarement ostentatoire. Elle garde une forme de pudeur, comme pour mieux s'ériger contre l'obscénité de l'époque, où tout s'étale et se dit jusqu'au trop plein, au-delà de la satiété.

Aussi n'est-il pas étonnant qu'il use parfois de l'humour noir pour parler d'amour

 

J'ai tiré sur ta peau comme sur un emballage, mal ajusté, flottant, et qui pourtant n'a pas cédé. J'ai tiré, mais des siècles

Accroupi sur le lit j'ai défait ma ceinture et puis, sans te gifler, je l'ai posée à côté de ta robe. Ne me regarde pas

Nus c'est encore l'intimité des sarcophages

 

Ainsi chacun à sa manière, déphasée, décalée, admirable, Xabi Molia et Vincent Ravalec sont incontestablement fidèles à l'injonction du poète du "Bateau Ivre". Leur modernité nous touche comme la lettre d'un proche, qui nous conte ses explorations dans les forêts du langage.

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• Julien Beneyton : peindre vrai

Publié le par brouillons-de-culture.fr

orelsan.jpgJulien Beneyton peint vrai. Sans se laisser happer par les sirènes de l'hyperréalisme qui, passé l'effet de surprise - est-ce une photo ou un tableau ? - se révèlerait rapidement un brillant mais vain exercice de style. Sans sacrifier aux dieux de l'abstraction, terre d'exploration qui s'avère limitée quand on ne possède pas le génie d'un Delaunay ou d'un Kandinsky.

 

 

Il faut pour cela inventer un autre langage, envisager autrement le figuratif. Et la tâche n'est pas à portée de tous. C'est avec une décomplexion qui ne manque pas de panache que depuis quelques années s'y attache Julien yoshi.jpgBeneyton. Le trait est précis, incisif, ancré dans une contemporanéité qui relève de l'évidence. Mais on le sait, tout ce qui semble couler de source découle d'un travail, d'une réflexion.

 

Beneyton mixe de nombreux styles qu'il transforme en sa griffe unique, reconnaissable au premier coup d'œil. Il ne s'y soumet pas. Mieux, il les dompte pour les engager dans sa direction. Ce qui exige une volonté de fer. S'il absorbe quelques effets de l'hyperréalisme, il les percute aussitôt avec des emprunts à l'art naïf. S'il intègre l'univers du graph, c'est pour mieux l'amener sur son propre territoire. Ses tableaux fourmillent de détails, qu'on ne peut embrasser d'un seul regard, et qui disent notre réalité sans fard.

 

Définir Julien Beneyton comme un Douanier Rousseau qui aurait rencontré Basquiat et Norman Rockwell serait un raccourci tentant.

50cent-d.jpg

Mais ne saurait en résumer le style, tant celui-ci demeure unique. Portraits vérité fourmillants de vie, fresques des rues new-yorkaises ou de semi-bidonvilles, rappeurs saisis au plus vif de l'instant, en concert ou dans leur intimité.

Ou sculpture de SDF endormi sous des cartons et entouré d'objets, si réaliste que j'ai un temps cru qu'on avait squatté le lieu de l'exposition.

 

Julien Beneyton multiplie les talents. Il nous donne à voir et à réfléchir, au travers du miroir abrupt de ses toiles. Lesquelles sont en trois dimensions, les côtés révélant des détails, anecdotiques ou essentiels, qui enrichissent et éclairent parfois son "état des lieux".

 

breakers.jpgEn un mot précipitez-vous à l'expo qui lui est consacrée à la Maison des Arts de Malakoff. Le cadre est agréable. Le choix d'espacer les tableaux, de les laisser "respirer" permet de prendre son temps pour entrer dans l'univers de l'artiste. Le nombre d'œuvres exposé peut nous laisser sur notre faim, mais il permet également de prendre le temps de voir chacun des éléments qui composent les toiles. Ce qui n'est pas à négliger, une seule vision ne saurait tous les embrasser…

 

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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Pour plus de détails sur l'exposition voir ICIphotobeneyton.jpg

 

Julien Beneyton  - A la régulière

15 janvier - 27 mars 2011

entrée libre  

 

Maison des Arts de Malakoff

105, av du 12 février 1934 - 92240 Malakoff

Métro : Malakoff-Plateau de Vanves

mercredi au vendredi de 12h à 18h - samedi et dimanche de 14h à 19h

Tél. : 01 47 35 96 94

maisondesarts.malakoff.fr

julienbeneyton.net

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