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• Printemps noir pour les bédéphiles

Publié le par brouillons-de-culture.fr

fred-dessinateur-bd-philemon.jpgL'annonce du décès de Comès et de Fred fut un raz-de-marée émotionnel. Un peu comme si je venais de perdre deux amis, voire deux personnes de la famille. Le cousin préféré, parfois perdu de vue et le grand frère.

L'importance revêtue par Fred dans mon évolution personnelle, je l'ai quelque peu évoquée dans un article consacré à son génial Philémon (LIRE ICI). Une série qui, même si elle compte Philemon-couv-train-ou-vont-les-choses.jpgquelques épisodes plus faibles, tutoie les trois-quarts du temps les sommets. Une plongée dans l'humour absurde plus radicale et ludique que le théâtre de Ionesco. Une manière, tout en élégance et en délicatesse, de faire basculer notre sens logique dans la quatrième dimension. Un imaginaire foisonnant engendrant d'inoubliables créations, tel ce Manu Manu, animal débonnaire à l'état sauvage mais qui, revêtu d'un costume de gendarme devient un brigadier extrêmement tatillon. Ou ces anges-clowns qui, depuis des siècles, rient toujours aux mêmes blagues. Ou ce charmeur de mirages qui se fait payer en tintements. Ou ces escaliers inversés que l'on monte tête en bas. Ou ses rouleurs de marée qui roulent la marée à la main.

Fred a littéralement changé ma vision du monde. Ses transpositions décalées de notre société la font considérer sous un Philemon-760x1045.jpgangle totalement inédit. Ses BD isolées, regroupées en albums ("Le fond de l'air et Fred" "Ca va, ça vient" "Hum Hum"), mais aussi "Le Petit Cirque" flirtent souvent avec l'humour noir. Mais Fred a la pudeur et le tact nécessaires pour savoir jusqu'où il peut aller trop loin. Grinçant, certes, mais jamais méchant jusqu'à l'odieux. Visuellement parlant, il a osé beaucoup, sans jamais les transformer en faits d'armes : cadres éclatés, collages - notamment de gravures et images d'Epinal-, dessins pleine page, inclusion de photos dans le cœur d'un récit dessiné… Certaines de ses innovations seront reprises par d'autres qui eux, ne manqueront pas de le faire savoir. Après bien des années de silence, Fred avait récemment bouclé le dernier épisode de sa saga "Philémon". Dernier salut de l'artiste avant de tirer sa révérence.

Plus étrange est le cas de Didier Comès. Venu relativement tard à la BD, après comes-didier.jpgavoir été dessinateur industriel et percussionniste de jazz. Deux albums fantastiques de haute facture "Le Dieu vivant" et "L'ombre du corbeau" ne suffiront pas à le projeter en pleine lumière. Le premier est un conte initiatique teinté SF, qui met en scène le personnage d'Ergün l'errant, repris par la suite par d'autres avec un résultat moins heureux. Le second se déroule dans les tranchées et conte les tribulations d'un soldat déboussolé, confronté à des spectres et à un corbeau qui parle. On y trouve déjà en germe certaines thématiques de ses œuvres futures. Le double, la fragile frontière entre les mondes. Mais en ce début des seventies, le neuvième art est en pleine explosion et sans doute ces premières tentatives apparaissent-elles trop timides. Ce n'est que bien plus tard que leur valeur sera revue à la hausse.

C'est alors que Comès opte pour une bifurcation à 360°. Ambidextre, il choisit de dessiner La-belette.jpgdésormais de la main gauche, d'une façon plus "instinctive". A la couleur du "Dieu vivant", il substitue un noir et blanc rugueux, anguleux. Et s'engage dans des récits-fleuve, ce qu'encourage le magazine "A suivre". C'est dans le format long qu'il engendre ses deux chef d'œuvre absolus "Silence" et "La Belette". Si l'on y trouve des points communs avec ses précédents opus, ce sont surtout les différences qui frappent le lecteur de plein fouet. Le fantastique est à présent résolument contemporain, ancré dans le monde des sorciers de campagne et des rebouteux. Didier Comès y témoigne d'un amour renversant pour la différence. Un nain et un idiot du village (le personnage titre) pour Silence. Un enfant autiste pour "La Belette". Secrets de famille et vieilles haines villageoises forment la toile de fond de récits aux rebondissements multiples, parcourus par une émotion à fleur de peau. Oui, je l'avoue, j'ai pleuré comme une madeleine à la fin de "Silence" et de "La Belette". Ce qui ne m'arrive pas si fréquemment à la lecture d'une bande-dessinée.

couvsilence-223x300-copie-1.pngPar la suite, si Comès n'a jamais démérité et jamais livré d'œuvres honteuses, il ne se hissa jamais plus à de telles cimes, références indétrônables fût-ce par leur auteur même. Des œuvres fortes et troublantes, comme "Eva", "L'arbre-Cœur", "La maison où rêvent les arbres" déclinent de façon poignante les thèmes du handicap, de la marginalité et du double. Sans parvenir pourtant à atteindre l'ampleur de ses œuvres matricielles. Il y a pourtant dans chacune d'elles d'évidents germes de génie. Onze albums en quarante ans de création, c'est peu. Mais leur puissance de feu est suffisante pour assumer la postérité de Didier Comès.

Plus que de simples auteurs de BD, Fred et Comès m'étaient intimes et complices. Je me devais de leur souhaiter bon voyage de l'autre côté des choses. 

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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Publié dans avec ou sans bulles

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• Comès et Fred : requiescat in Pace

Publié le par brouillons-de-culture.fr

comes2.jpgA moins d'un mois de distance, deux astres de la galaxie du neuvième art se sont éteints. Didier Comès, le créateur de "Silence" et de 'La Belette". Et Fred, l'homme qui inventa "Philémon" et "Le Petit Cirque".

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Un choc pour tous les amoureux de la BD qui ont grandi avec les années soixante-dix. Et pour tous ceux et celles dont la curiosité culturelle va au delà des six derniers mois. La nécrologie est un art que je ne pratique qu'à reculons. A tel point que j'ai cru bon zapper celles de personnalités culturelles aussi essentielles que Moebius ou Antonio Tabucchi. Dans des genres très différents.

Comès et Fred, pour moi, c'est une toute autre histoire. Une histoire d'amour que je me propose de vous raconter dans le billet "Printemps noir pour les bédéphiles" à lire ICI

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans hommages !

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• Salvador Dali, incontrôlable et incontournable

Publié le par brouillons-de-culture.fr

article_Dali.jpgQue reste-t-il de Salvador Dali, deux décennies après sa mort ? Un trésor pictural immense. Telle est la réponse imparable que nous apporte la remarquable exposition du centre Georges Pompidou. Génie de la surenchère médiatique, bateleur chamarré poussant jusqu'à l'absurdité le fameux esprit français, multipliant les petites phrases, les formules à l'emporte-pièce, les déclarations surréalisto-délirantes, Salvador Dali fut, de son vivant, tellement phagocyté par la création de son propre personnage que l'on en viendrait presque, parfois, à en oublier l'essentiel. A savoir qu'il fut sans conteste l'un des plus grands peintres de la seconde moitié du XXème siècle.

5252_dali_const.jpgUne œuvre polymorphique et abondante que ses installations gaguesques, parfois proches de la fumisterie pure et simple, ne sont fort heureusement pas parvenu à occulter. Une mise en perspective s'imposait donc, et le Centre Georges Pompidou s'en acquitte avec faste, générosité et brio. Soixante ans de création frénétique sont ici mis en lumière. Et le moins que l'on puisse dire est que cette lumière est éblouissante.

Délaisser l'ordre chronologique au profit d'une approche thématique peut sembler un choix hasardeux ; il se révèle en l'occurrence payant. On est frappés par le sentiment d'homogénéité qui se dégage de l'ensemble desdali-2.jpg 150 toiles en provenance du monde entier. Comme si Dali était entré en peinture armé de pied en cap. A tel point qu'il est difficile de parler à son propos d'œuvres de jeunesse. Les plus anciennes de ses créations exposées ici diffèrent fort peu de celles de la maturité. La sûreté du trait peut-être ? La complexité des compositions ? Ou les thèmes, parfois repris de manière quasi-obsessionnelle ? Car Dali se nourrit de tout… De ses contemporains comme des chef-d'œuvre du passé. Des grandes figures de son temps et de ses avancées scientifiques (ses travaux holographiques sont à ce titre éloquents).

dali1.jpg

Constante mais évoluant sans cesse, la peinture du fantasque et grandiose espagnol ne cesse jamais d'intriguer, de surprendre. Il ne copie pas les grands peintres, il les invite dans son monde. Ainsi, l'angelus de Millet, accommodé de mille et une manière, se transforme en icône pop art. Mao ou Staline deviennent des éléments décoratifs. Vélasquez prend soudainement du relief. Certains tableaux de Salvador Dali contiennent à la fois Picasso, Picabia et De Chirico, en leur donnant une transcendance inédite. L'auto-affirmation de son génie ne relève guère de la méthode Coué, mais d'une lucidité quelque peu orgueilleuse. Improbable croisement entre la figuration pure, l'abstraction delaunesque et le surréalisme dont il a rapidement dépassé les frontières, Dali peint avec fougue, excès. Mais également avec une maîtrise et une cohérence rare.

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Des télés disposées dans chacune des salles de l'expo nous montrent Dali dans son infatigable logorrhée, pérorant à l'excès, naïf et calculateur, visionnaire et foutraque. Que celui qui aimait jouer les bouffons médiatiques jusqu'à quasi-saturation soit le créateur de ce style unique, dont sont issues tant de compositions saisissantes est un fait pour le moins troublant. Plus surprenant encore : son désir de gloire télévisuelle n'a jamais altéré la force de ses toiles, ni sa puissance créative. Au final : un pourcentage impressionnant de chef d'œuvres.

Que Salvador Dali use du nombre d'or, la fameuse "divine proportion" en usage chez les peintres de la Renaissance ne saurait suffire à expliquer son génie. Il serait anecdotique si d'emblée le peintre ne s'imposait par des qualités d'exception.

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Alchimiste des couleurs, ses toiles se mosaïquent d'éclats de rouge, de jaune, de bleu. Ceci explique peut-être cela : en dépit d'une omniprésence du sexe et surtout de la mort, jamais ses toiles ne sont ni impudiques ni anxiogènes.

Son sens de l'outrance, son imaginaire exubérant n'étouffent pas son rare talent de miniaturiste. Bien au contraire. Quelle que fut la taille du support, Dali se garde de négliger l'importance du moindre détail. Chaque objet identifiable est reproduit avec une exactitude confondante. Cette densité du réel dans ses œuvres donne une vérité inouïe aux fantasmagories et hallucinations qui s'y mêlent.

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Formes venues d'autres dimensions, au-delà de l'espace temps. Une spécificité que l'on retrouve dans ses multiples portraits fantasmés de Gala, dans ses multiples déclinaisons de l'Angelus de Millet ou dans ses renversantes crucifixions, qui voient le Christ léviter sur sa croix.

Alors qu'importent ses déclarations souvent contradictoires, ses positions politiques pour le moins ambiguës, et quelquefois à l'opposé de ses actes comme de ses propositions. Qui était Dali l'homme  au delà de ses masques ? Seules ses toiles peuvent peut-être nous donner quelques clés…

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Sur le plan pratique, préférez les nocturnes. Les visiteurs diurnes doivent se préparer à des heures d'attente. Extérieure puis intérieure. Et à une foule plus dense à l'intérieur qu'à l'heure de pointe. D'autant que, jusqu'à sa clôture le 25 mars, l'expo se produit non stop 24h sur 24.

Une performance que n'eût sans doute pas renié l'immense Salvador Dali !

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

Publié dans plein la vue

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• "Valse en trois temps", sur un rythme d'enfer…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

valsesolo-Estelle-Brugerolles-copie-1.jpgIl serait vain d'attendre quelque viennoiserie straussienne dans le spectacle de danse des frères Christian et François Ben Aïm. Nulle trace de chantilly dans ces trois pièces montées, mais une déclinaison forte et originale des valses-hésitations qui président à toute rencontre humaine. Les corps se croisent et se bousculent, se fuient, s'appellent et s'interpellent. Parfois feignent de s'ignorer, expriment leur tendresse avec violence et leur violence avec tendresse. Chaque chorégraphie évoque sous un angle différent cette danse au dessus du volcan.

CFB451duoestellebrugerolles.jpgTout commence par un duo entre Anne Foucher et Christian Ben Aïm. Il tente de capter son attention, elle l'ignore. A sa danse de séduction, il répond en la mimant, en l'amplifiant, en la contrant. Tout semble simple à priori, mais voici que les mondes et les émotions s'entrecroisent. Se superposent. Un geste d'une grande douceur se fait soudainement brutal, un mouvement d'agressif mute en son opposé : une grande suavité. Les déplacements les plus triviaux, les plus grotesques sont soudain gagnés par la grâce. Plus que la performance, c'est le trouble, l'émotion dont les frères Aïm sont en quête. Non qu'il y ait ici quelque lacune en termes de figures acrobatiques ; mais en aucun cas elles ne sont des objectifs. Tout au plus des moyens mis au service d'une histoire sans paroles, qui nous touche au plus profond.

Valse-en-trois-temps_zoom_colorbox.jpgD'autant plus étonnant que les deux chorégraphes prennent souvent des paris risqués, ou pour le moins audacieux. Dans cette première scène, la danse épouse une forme quasi-classique, quand la musique qui l'accompagne est on ne peut plus actuelle. Ce qui n'est guère acquis d'avance.

Pas davantage que ces miraculeuses chorégraphies silencieuses. Qu'aucune musique ne vient ponctuer, mais où les corps n'en continuent pas moins à sculpter l'espace comme en apesanteur. Il est plus facile d'entrer de plain pied dans une danse contemporaine radicale, que d'introduire dans une forme plus classique de danse moderne des touches de radicalité. Cela exige un doigté très spécial, une précision dans le dosage que les frères Ben Aïm sans conteste possèdent.

 

benaim-cfb451.jpegAinsi, la seconde scène, en inversant l'une des propositions précédentes, n'hésite pas à la pousser un cran plus loin. Cette fois-ci, la seule Aurélie Bertrand la porte sur ses épaules. Elle offre à nos regards un corps qui se démembre, se désarticule, se désassemble pour mieux se réassembler. Elle peuple la scène, brusque nos habitudes, se rend dans le même moment indéchiffrable et transparente, exhibée jusqu'à l'impudeur et pourtant à jamais secrète. Elle est le "Black Swan" et le cygne blanc, non tour à tour mais en unique élan. Ce qui d'abord déconcerte nous séduit passionnément. Sur fond de patchwork réarrangé de musique classique (une sorte de "pot-pourri"), où l'on reconnaîtra, entre autres, Stravinsky, Mozart, Dvorak et Tchaikowsky, Christian et François Ben Aïm optent pour une ultra-contemporanéité de la danse. Nous assistons médusés au festin de Cronos dévorant ses enfants et nous finissons par adorer ça. Le malaise initial laisse peu à peu la place à l'enchantement pur et simple.

Et nous nous demandons avec ravissement et une pointe d'angoisse quel mélange relevé mais hautement savoureux, les frères Aïm nous ont concocté pour le troisième acte. C'est sur la musique tout à la fois irritante et magnifique des Tiger Lillies que débarquent François Ben Aïm, Aurélie Berland et Anne Foucher, vêtus comme des danseurs de tango du siècle dernier. Pour le groupe des Tiger Lillies dont j'ignorais jusqu'alors l'existence, imaginez, si vous ne le connaissez pas, un croisement entre une musique de Cabaret, tendance Kurt Weil, le Lou Reed de l'époque "Transformers", les Queen et les vocalises stupéfiantes d'un Klaus Nomi.

Côté danse c'est un chassé croisé dynamique, ponctué de brusques arrêts, de ralentis, de brisures qui nous laissent le souffle court. Une chorégraphie sur les genoux (un moment fort de la scène), il fallait tout de même oser. Les frères Aïm valse.jpgl'ont fait et c'est superbe. La grande force de "Valse en trois temps" est de nous donner souvent l'impression d'évoluer dans un territoire familier tout en multipliant le "jamais vu".

Après deux ans passés à Montréal, les membres de la Compagnie CFB 451 reviennent au meilleur de leur forme.

Deux petits bémols cependant : les frères semblent moins pertinents dans les intermèdes théâtraux que dans la danse, d'une part. Même si les interventions dans ce sens sont fort heureusement plus que rares. D'autre part, le spectacle est trop court. On eût aimé assister plus longtemps à une telle orgie de sensations. Comme, je le pense, la plupart des spectateurs présents à L'Espace André Malraux du Kremlin Bicêtre ce soir là. Y compris ceux qui pensaient assister au départ à un spectacle de valse…

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

  tournée 2013 : cfb451.free.fr

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Publié dans spectacle... vivant !

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• La nouvelle donne du jazz français (1) Franck Avitabile : quand le bebop tutoie Chopin

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Franck Avitabile-2Le jazz constamment se réinvente, bien au delà de l'habituel cénacle d'initiés. Et demeure,  indépendamment des modes, l'une des musiques actuelles les plus fertiles en émotions. Peut-être parce qu'elle sait s'adapter rapidement au plus vif de la modernité sans jamais en copier les tics. On peut la délaisser, parfois. Mais on y revient, toujours. Depuis quelques années, je ne percevais plus de la planète jazz que ses plus fulgurants météores. Autrement dit, ses représentants les plus exposés, ce qui ne signifie nullement ses moins doués prophètes. Et soudainement, une fringale d'exploration, de découverte.

Quelques anthologies et quelques claques (également d'anthologie !) plus tard, je dus me rendre à l'évidence: le jazz s'était forgé de nouvelles légendes, de nouveaux mètres étalons de la création artistique. Plus que par l'interprétation brillante et souvent inventive des grands standards jazzystiques, les années 1990 et 2000 ont brillé par l'émergence de compositeurs d'exception, accoucheurs d'un nouveau langage musical, sans pour autant se couper de leurs racines.

Un rapide tour d'horizon s'imposait dans Brouillons de Culture de ces voix destinées à porter loin. Inaugurer cette série d'articles par les représentants de notre bel hexagone ne relève de nul chauvinisme. Car ici même s'écrivent quelques pages importantes du jazz Franck-Avitabile.jpgd'aujourd'hui et demain.

Du bouillonnement de la scène actuelle, je détacherai quatre grandes figures : Franck Avitabile, Pierrick Pedron, Dominique Fillon et Daniel Mille.

Ne les unit qu'un extrême talent. Leurs terrains d'exploration, leurs instruments d'expression divergent. Mais tous, chacun à leur manière, impulsent au jazz un sérieux coup de fouet et donnent le la à de nouvelles directions.

Franck Avitabile s'aventure dans une voie dangereuse : les épousailles toujours recommencées du jazz et de la musique classique. Parce que la demi-mesure ne saurait y être tolérée. Parce que semblant codifiée à l'extrême. Mais sur cette partition connue, il impose une musique qui n'appartient qu'à lui. Il contourne les monstres sacrés qui gardent les portes du temple et opte pour la transversale. S'il garde en tête les grands modèles que sont Chic Corea et Keith Jarrett, il sait s'en éloigner pour faire œuvre originale.

Là où beaucoup continuent à creuser le sillon Debussy/Ravel/Satie avec plus ou moins de bonheur, voire à se réfugier dans l'ombre tutélaire des minimalistes (Phil Glass, Steve Reich…), Franck Avitabile préfère jouer la carte, peu évidente sur le papier,Franck-Avitabile-3.jpg Brahms/Chopin. Si la magie fonctionne, mieux si elle vous emporte avec autant de grâce et de fluidité, c'est qu'Avitabile y adjoint deux atouts maîtres : un swing à la Bud Powell et son expérience de la musique de films (il a signé la bande son de "La femme de ménage").

Né en 71, Franck Avitabile commence dès l'âge de 9 ans son apprentissage musical. Au programme : Bach, Mozart, Brahms, Debussy. A dix-sept, son existence va bifurquer dans une tout autre direction : il découvre Chic Corea et Keith Jarrett. Un choc suffisamment puissant pour l'amener à s'impliquer corps et âme dans la grande aventure jazzistique. Loin d'être un handicap, son bagage classique se révélera rapidement un atout. Appliquer à l'impro bebop la rigueur d'une sonate, bien sûr d'autres avant lui l'ont fait. Mais il y appose sa griffe particulière. Sa petite musique. Et celle-ci touche droit au cœur. Chopin, Scriabine, Bill Evans et Charlie Parker convoqués en un ahurissant festin de notes, tel est le menu du chef. Et il est des plus savoureux.

Avitabile, après quelques albums confidentiels, verra enfin son talent mis en lumière, sous la houlette de Michel Petrucciani, qui parraine In Tradition, un hommage à Bud Powell. Interprète de haute volée et improvisateur hors pair, Franck Avitabile redonne une jeunesse aux standards en les réharmonisant. Il faudra du temps au compositeur pour parvenir à maturité et affirmer sa manière, qui ne ressemble à nulle autre. Les années 2004 à 2006 seront de ce point de vue déterminantes. Obtention d'une victoire du jazz, catégorie révélation de l'année. Publication de deux albums majeurs dans lesquels, fait nouveau, ses propres compositions dominent "Just Play" et l'éblouissant "Short Stories". Tous deux seront un "Choc" Télérama et propulseront l'artiste hors des sphères des initiés pour s'adresser à un public bien plus large que celui des amateurs purs et durs. Un succès confirmé par l'étonnant "Paris Sketches".

Désormais, Franck Avitabile se produit dans le monde entier. Il a joué aux côtés des plus grosses pointures du jazz d'hier et d'aujourd'hui : Aldo Romano, Jan Garbarek, Wynton Marsalis, Lisa Ekdahl… Sa musique, chaleureuse et fraternelle, à l'élégance élégiaque, tout à la fois novatrice et profondément ancrée dans la tradition, imprègne aussitôt l'auditeur d'une mélancolie tonique. Qu'il est fortement conseillé de consommer sans modération aucune.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polyphonies

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• Battlefield Baseball : un délire loufoque japonais

Publié le par brouillons-de-culture.fr

yudai-yamaguchi.jpgIl y a le Japon "raisonnable", pétri jusqu'à la moelle de classieux classicisme, même lorsqu'il flirte avec la cruauté. Celui d'Ozu ou de Mizoguchi, de Kurosawa et de Mishima. Et puis il y a l'autre, amoral et loufoque, qui envoie au diable toutes les étiquettes, mélange allègrement les genres et multiplie les audaces. Celui qu'en littérature illustre un Ryû Murakami. Celui de Kitamura. Des films de la firme Sushi Typhoon. Une face du Pays du Soleil Levant que ne connaissent guère que les vidéophiles, tant elle accède rarement aux honneurs du grand écran. Le Japon délirant de "Battlefield Baseball" de Yudai Yamaguchi.

Battlefield-Baseball-copie-1.jpgMélangez Helzappopin, La Nuit des Morts Vivants, Les Parapluies de Cherbourg, Jusqu'au Bout du Rêve et Les Bronzés. Relevez le tout d'un soupçon de films de Jackie Chan. Vous aurez alors une petite idée de ce à quoi peut ressembler un film comme "Battlefield Baseball". Autrement dit à rien d'autre qu'à un autre film japonais déviant. 

Ça commence comme un film de lycée : des élèves s'apprêtent à disputer le prochain match de baseball entre écoles. Tous les archétypes sont là : le sportif prodige, la battlefield 2brute épaisse, le frêle binoclard incompétent mais passionné… et un fantomatique nouvel élève, Jubeh objet de tous les fantasmes et de tous les délires d'interprétation. Quelques gags que n'eût point reniés l'auteur des "Sous Doués" plus tard et nous voici en plein film d'art martial. Et de haut niveau qui plus est.

battlefield_stadium_2.jpgLe binoclard - que la plupart des protagonistes ne nommeront jamais autrement que "bigleux", avec condescendance ou tendresse - s'en va récupérer une balle perdue dans un coin mal fréquenté du lycée. Aussitôt pris à partie par une bande de mauvais sujets du genre teigneux, il est derechef défendu par le mystérieux nouveau venu, Jubeh. Un pro du "baseball de combat", qui met à terre ses nombreux ennemis, tel un véritable tourbillon.

Quant à l'équipe de Seïdo High, son prochain adversaire n'est autre que le Lycée de Gedo High, dont les élèves semblent tout droit sortis d'un film de Georges Romero ou de Lucio Fulci. Leur seule règle : n'en avoir aucune, de sorte que chaque match contre eux tourne au carnage. Seul "le nouveau" pourrait changer l'issue de ce combat perdu d'avance. Mais, pour une raison mystérieuse, il s'est juré d'abandonner à tout jamais le baseball.

BattleFieldBaseball.jpgCe postulat de base délirant rebondit à chaque nouvelle scène, en un zapping miraculeusement fluide. Et pourtant… le spectateur de cet objet filmique insensé est sérieusement malmené. Jonglant entre un humour crétin faisant passer les Farrelly pour des modèles de finesse et de bon goût et l'auteur des "Visiteurs" pour l'équivalent de Lubitsch  et un comique de situation proprement irrésistible. En plein éclat de rire, on est porté vers les cimes de combats martiaux cartoonesques, puis on plonge en plein mélo, quelquefois saupoudré de grandes scènes musicales. Avant de repartir direction film d'horreur. Ici, tout peut arriver. Le même protagoniste est interprété par un second, puis un troisième comédien ("Normal que j'ai changé de tête dit-il, puisque j'ai changé d'état d'esprit"). Les personnages meurent et ressuscitent comme s'il s'agissait d'une simple formalité. Les autres acteurs viennent applaudir en fin de séquence émotion ou de numéro musical.

baseball-2.jpgChaque fois que nous croyons emprunter une voie balisée, le film prend une direction nouvelle. Ce n'est pas un hasard si le réalisateur est le scénariste de Versus de Kitamura, autre spécialiste des bifurcations insensées. On retrouve d'ailleurs avec grand plaisir le charismatique Tak Sakaguchi, également  au casting de Versus et d'Azumi. Succès surprise au box-office japonais, "Battlefield Baseball" s'inspire du manga de Man Gatarou : une BD culte au Japon.

Yamaguchi.jpg

Alors certes, Yudai Yamaguchi n'est pas toujours un guide de tout repos, mais c'est un tourist-tour hautement stimulant pour qui désire explorer la face cachée du Pays du Soleil Levant.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans sur grand écran

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• Angela Marinescu, l'ogresse des Carpathes

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Angela_Marinescu_2.jpgLa poésie de Angela Marinescu n'est pas soluble dans la bienséance. Pas même dans le bon goût. Avec une férocité jubilatoire, sa plume se plaît à fouailler dans les plaies, sans jamais se départir d'un humour le plus souvent jaune ou noir. La guerre, le sexe, le handicap, la mort, la religion, nos compromissions pathétiques avec les uns et les autres : tels sont  quelques uns de ses sujets de prédilection. Qui d'ailleurs, dans bien des cas, ne forment qu'un seul cocktail explosif, prêt à exploser les consciences. On se prend parfois à penser à une Sylvia Plath des Pays de l'Est matinée d'un soupçon de Lydia Lunch. Sans drogues, mais procurant la même décharge d'adrénaline. Et relevant du même appétit d'extrême.

"Je ne reconnaîtrais jamais que j'aurais aimé faire l'amour.
je ne désire et n'ai désiré que rentrer dans le royaume des cieux.
parmi des anges veules, parmi des femmes aux utérus de pierre,
parmi des enfants au sexe dodu et pervers,
parmi de grandes lesbiennes, parmi des voleurs qui prient, les genoux brisés,
parmi des ratés, des aveugles, des boiteux et des impuissants,
des impotents qui se construisent des châteaux de sang,
parmi des noirs enchaînés, parmi des vieux suicidaires et fous.
je n'ai voulu faire l'amour qu'avec moi-même sur une croix en fer
que j'ai moi-même dressée (…)"

Angela-Marinescu_je-mange-mes-vers.jpg

S'affranchissant des frontières du politiquement correct, n'hésitant pas à parler cru, les poèmes d'Angela Marinescu témoignent cependant d'une écriture tendue, sur le fil du rasoir. On guette une explosion qui ne viendra jamais. C'est l'une des forces de "Je mange mes vers", première anthologie française de cette poétesse roumaine de premier ordre.

"chaque fois que je vais en audience
s'entortille ma queue invisible
au long de la colonne vertébrale la peau se retire toute seule de mon corps
je suis dépouillée comme une hyène vivante en pleine action (…)"

Poésies de tous les excès, de tous les paradoxes, de toutes les provocations, les textes de "Je mange mes vers" ne cèdentangelamarinescu.jpg cependant jamais à la facilité ou à la gratuité. Le plus surprenant demeure qu'en dépit de thématiques sombres, l'univers d'Angela Marinescu est empreint de jovialité et de gourmandise. Car chaque ligne est imprégnée de l'ironie jamais condescendante de la poétesse. Qu'elle n'hésite jamais à s'appliquer à elle-même. Il y a ici quelque chose de festif. Tant qu'à faire de danser sur les ruines de l'Occident, autant que ce soit une danse extravagante et joyeuse. Cette apparente contradiction se retrouve souvent dans la littérature des Pays d'Europe de l'Est. Il suffit de songer au rire décalé de Milan Kundera. Ou encore au fait que la lecture par Kafka de sa "Métamorphose" était source d'hilarité, selon son ami Max Brod. Se moquer du pire avec enthousiasme… Parfois, presque a contrario de ce qui précède, la plume d'Angela Marinescu se teinte d'une dimension quasi-ferlinghettienne :

"Quelle partie de la dissidence intéresse le langage ? la verte ou la rouge ?
la partie verte des infatués dont l'unique vie est
en train de crever à cause d'un humour atteint par le ridicule ou la partie rouge
de ceux qui sont ridicules et avancent, poitrine découverte, naïfs, vers
n'importe quelle fonction sociale ?"

A moins de maîtriser parfaitement le roumain, on ne trouve pas davantage de repères biographiques sur le Net que ceux qui figurent sur la quatre de couverture du recueil. A savoir qu'après des études de médecine, Angela Marinescu a publié dans son pays natal une quinzaine de recueils et un essai. Qu'à soixante et onze ans, elle est considérée comme un auteur majeur de la littérature roumaine.

angela-marinescu1.jpgTant mieux et tant pis. Tant mieux parce que cette absence permet de se concentrer essentiellement sur ses textes et de les goûter pleinement, sans chercher le pourquoi du comment. Tant pis car on aurait parfois aimer jeter des ponts entre son existence et sa dense poésie.

Notons toutefois que ce n'est pas un hasard si elle est traduite ici par Linda Maria Baros. Poétesse trentenaire née en Roumanie, vivant depuis longtemps en France, cette dernière (dont nous reparlerons) peut en être, à plus d'un titre, considérée comme la digne héritière.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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• Edward Hopper réinvente la réalité…

Publié le par brouillons-de-culture.fr

exposition-edward-hopper-grand-palais-L-nYKRBB.jpegS'il n'est pas évident d'entrer à l'expo du Grand Palais, il l'est encore moins d'en sortir, tant est grand le pouvoir hypnotique des toiles de Edward Hopper. Un peintre dont nous croyions tout savoir et dont il nous faut, pas à pas, réapprendre le langage. Popularisé en France par les reproductions de ses toiles en couverture de romans (notamment la collection 10/18), Hopper n'avait jusqu'alors jamais eu les honneurs d'une rétrospective sur notre territoire. Difficile dès lors de ne pas en avoir une image faussée, à laquelle cette exposition impose de sérieuses révisions.

Hopper hyperréaliste ? Sa mise en scène du réel, ses influences impressionnistes perceptibles dans nombre de tableaux rendent rapidement caduque une telle affirmation. Hopper, peintre typiquement américain ? Un tel credo vise à réduire la portée de l'univers Hopperien à celle d'un monde de cartes postales, à faire conference_at_night.jpgde l'artiste un peintre régionaliste, sorte de Canaletto made in USA. Et si elles sont depuis devenues iconiques et emblématiques (on ne compte plus les images cinématographiques inspirées par ses œuvres), parce qu'elles stimulent l'imaginaire, ses représentations de l'Amérique n'en sont pas moins fantasmées, retravaillées à travers le filtre d'un regard unique. Hopper, peintre des solitudes urbaines ? Étonnant étiquetage pour celui qui consacra un tel nombre de toiles à la vie rurale, celle des petits villages oubliés de la carte et aux petites gens, aux obscurs, aux crottés, aux sans grade.

Le mérite de l'expo du Grand Palais (une quasi-intégrale !) est de mettre en perspective les œuvres de ce petit maître et ses plus notables influences. En premier lieu, son professeur d'arts plastiques : Robert Henri. Entre académisme honteux et impressionnisme hésitant, ses tableaux ne méritent à mes yeux qu'un intérêt poli. Mais également nombre d'artistes français, au premier rang desquels Degas, Pissarro et Félix Vallotton, excusez du peu… ou encore le photographe hexagonal Eugène Atget, portraitiste des friches urbaines et des grandes edward_hopper-nighthawks-1942.jpgmaisons isolées. Puis apparaissent les premières toiles de l'ami américain, des aquarelles où se dessine déjà l'ombre d'un géant. Ses gravures, les couvertures de journaux qu'il réalisa pour vivre. Tous domaines dans lesquels il témoigne d'un talent singulier.

Je me prends à zapper, impatient et fébrile… Certes, tout ceci est bel et bon, mais je crains d'être frustré du repas en lui-même par abus d'apéritifs. Se profile la crainte d'une expo générique, du style "Hopper et son temps", où me seraient proposés en plat principal quelques maigres morceaux du peintre. Mais le Grand Palais tient ses promesses : trois grandes salles sont consacrées aux œuvres de maturité, celles où le génie de l'artiste s'exprime dans toute sa plénitude. Chaque toile est un vortex qui vous aspire à l'intérieur d'une histoire d'on le ne sait rien. A réinventer sans cesse, à chaque nouvelle vision. Et justifie pleinement l'entrée en matière de l'exposition, au point de susciter l'envie de revenir sur ses pas.

office-at-night.jpgCar ce qui rend unique la peinture de Edward Hopper, c'est d'avoir su rendre homogène une juxtaposition de styles antinomiques. Réaliste, voire académique ? Hopper tend à le faire croire en poussant à l'extrême le souci du détail. Objets sur une table méticuleusement reproduits, comme dans son "Office at night" ;  reflets sur une vitre ; précision dans la description vestimentaire de la tenue des personnages. Mais Hopper trompe son monde : dans cet apparent classicisme, il multiplie les clins d'œil à Modigliani et à Soutine, laissant dans un quasi-flou des éléments importants du décor, faisant surgir un reflet ou une ombre non-réalistes, peignant des yeux sans pupille. Ou introduisant dans une toile aux tonalités1127108_exposition-edward-hopper-ne-pas-reutiliser.jpg sombres des "taches" de couleurs vives : bleus, rouges ou jaunes éclatants, qui font d'office penser aux fauves et éloignent sa peinture d'un quelconque réalisme. Ainsi, dans "New York Office" : une jeune femme derrière un comptoir d'acajou, dont l'officine donne sur des immeubles aux murs gris. Mais c'est une blonde, qui porte une robe d'un bleu éblouissant.

edward_hopper_self_portrait_1906.jpgDeux séjours en France ont fortement marqué le peintre, et l'ont convaincu de la nécessité, sans cesse réaffirmée, de se nourrir de l'art européen. Condition sine qua non d'une évolution dynamique de l'art pictural américain. La métamorphose du jeune Hopper ne s'est pas faite en un jour. Pas davantage que l'élaboration de son art.

Il suffit de mesurer hopper.self-portrait.jpgl'écart qui sépare son autoportrait de 1905 de celui qu'il peignit dans les années 20. Au premier, imprégné d'un classicisme presque académique s'oppose le second, qui fausse délicieusement le jeu du réalisme. Un mur à la perspective impossible, un Hopper serein posant avec un chapeau et une chemise d'un bleu qu'on eût plus volontiers imaginé chez Nolde ou chez Matisse.

Entre temps, il y aura eu le magnifique "Soir bleu" en 1914, déluge de couleurs incompris en son temps (la toile fit scandale quand elle fut exposée). "Soir bleu" parvient pourtant à un vrai tour de force : marier harmonieusement impressionnisme et expressionnisme. Il fête les épousailles de Renoir ethopper6.jpg Kokoshka. Des deux côtés du personnage central, des individus qui semblent surgis d'une "Partie de campagne". A sa gauche, une femme debout. A l'extrême gauche, un homme assis. Ces deux dernières figures, en revanche, évoquent davantage les peintures d'un Otto Dix.  Au centre de la toile un clown, la cigarette aux lèvres. Un détail insuffisant à lui donner visage humain. Tout est ici, en concentré : ce mélange imparable d'inquiétude et de sérénité, cette fusion de styles à priori opposées, cet éclair de couleur vive (ciel et mer d'un bleu parfait qui dominent le fond de la toile) venant trancher sur des tonalités sombres. Hopper devra distiller par la suite avec parcimonie ses géniales trouvailles pour mieux se faire entendre.

edward_hopper.jpgHopper joue avec la réalité, bien davantage qu'il ne la "singe". Truquer la perspective demeure une constante de ses tableaux, avec une prédilection pour ceux qui sont le plus descriptivement exacts. Dans des espaces géométriquement circonscrits, où domine la ligne droite, surgit soudainement un angle ou une perspective impossible.

Dans le célèbre "People in the sun", cinq personnages sont assis sur des transats, s'exposant à un soleil qui ne nous est pas montré. Mais chacun est dans son monde intérieur.

80106898_p.jpgHopper, peintre de l'incommunicabilité, davantage que de la solitude. Quand il peint des duos ou des scènes de groupe, chaque personnage est dans sa propre bulle, dans son univers et dans ses pensées. Dans "Route à quatre voies", par exemple. Une maison, sans doute celle du propriétaire d'une station à essence, dont on aperçoit les pompes juste devant. La femme à la fenêtre du pavillon appelle son homme, ou l'accable de reproches. Celui-ci assis dehors, pense à tout autre chose : au client qui ne se manifeste pas, au temps où sa femme l'aimait, ou à quelque amour perdu. Toutes les histoires sont possibles, mais aucune n'est imposée. C'est sans doute cette ouverture qui rend si facile l'identification aux tableaux de Hopper, l'adhésion immédiate du scrutateur.

L'usage excessif et superbe des couleurs, renvoie aux fauves et aux nabis. Il tranche avec l'apparente trivialité de la scène. Le quotidien étalé dans les toiles d'Edward Hopper existe essentiellement dans les toiles d'Edward Hopper…

Alors non, Hopper ne peint pas la réalité américaine : il la réinvente sans cesse,  proposant une mythologie des humbles qui n'appartient qu'à lui.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans plein la vue

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• Ma vérité sur "La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert"

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Joel-Dicker.jpegImpatience et excitation : un livre allait enfin me sortir de mes a priori. La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker. Deux prix : l’Académie Française (pas moins !) et le Prix Goncourt des Lycéens. Best seller de la rentrée, et pourtant un accueil dithyrambique par des critiques dont j’apprécie la sensibilité. Assouline par exemple dans un billet très élogieux «… pages si fluides, et parfois palpitantes, que ce gros livre en est comme ailé »… Je ne demande que ça, me réconcilier avec les auteurs à succès, lire les « prix » ; oublier les mauvaises expériences antérieures. J'ai guetté l’arrivée de ma commande, me suis délectée à l'avance : plus de 650 pages de plaisir en perspective, combien de mots déjà...? 

Plus de la moitié du temps de lecture passé à me raisonner. Ce n'est pas possible, c'est voulu... Quelque chose m’échappe, ça va venir… Quatre jours de lutte contre moi-même pour refuser d’admettre que je n’aime pas ce livre. Biaiser quand l’on me demande mon avis (pourtant évident), reporter la réponse à plus tard prétextant ne pas avoir assez avancé pour me prononcer, trop tôt… Trop tôt pourquoi ? Pour protéger je ne sais quoi. Une attente, une idée préconçue, aussi aliénante finalement qu’un préjugé.

Je me suis saisi du pavé avec tant de bienveillance ! Cette même indulgence m'a tenue, déception après déception. Joel-Dicker-.jpgJusqu’à la fin, je me suis raccrochée aux moindres bonnes idées du livre, à la construction… Tant pis si le style est plat, on m’avait annoncé « que ce roman noir réussit même à faire passer en contrebande, au creux de cette fresque, une vraie réflexion sur la littérature, la dissociation entre un livre et son auteur » (dixit ce même cher Assouline). Ah bon ? En contrebande ? Vraiment ?

Ne pas décrocher, me convaincre que ces personnages inconsistants, aux liens invraisemblables, me réserveraient des retournements qui en réhabiliteraient l'intérêt... J’espérais que la mièvrerie des dialogues entre Harry et Nola était un élément de l’intrigue… que la mère de Marcus Goldman -plus que caricaturale- était accident de parcours. J’appréhendais, par pitié pour l’auteur, les passages où elle reprendrait à nouveau la Joel-Dicker-2.jpgparole. Pour ne citer qu’elle. Je comptais sur ces revirements inattendus que nous réservent les bons romans noirs pour que les relations entre les personnages gagnent en épaisseur. La narration pourrait être partie prenante du ressort de l’histoire ? Il suffisait / fallait que je poursuive… 

Avec Joël Dicker et son livre. Jusqu’au bout, et toujours cette propension à en excuser le mauvais goût, à mettre en sourdine mon esprit critique (pourquoi ? Au nom de quelle ouverture d’esprit ?). Après chaque déconvenue, je laissais à l’auteur le bénéfice du doute, comme l’on s’entête à réhabiliter un être très cher qui nous déçoit.

Il a fallu que je le termine, que j’atteigne le point final pour m’assurer que rien ne sauverait finalement ce livre à mes yeux. J’ai achevé La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, sans résoudre la véritable énigme : comment un livre si ordinaire accède-t-il à autant de prestige ? Où s’en situe l’intérêt ? Un style insipide, une réflexion sous forme de clichés, des personnages prisonniers de leur statut fictionnel, sans envergure humaine, ni crédibilité relationnelle. Certes la construction est séduisante, l’idée des livres dans le livre également, mais pas assez pour porter le reste. Alors comment ? Pourquoi ? 

Si j’aime la sensation d’être bluffée par un auteur à suspens, je n’ai pas aimé ce sentiment d’avoir été piégée par moi-même, par mon obstination à aller contre mon jugement, sous prétexte d’éviter tout snobisme intellectuel. Un comble !

Si ce livre a réussi son coup, c’est malheureusement a contrario. Sur un court laps de temps, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker a désacralisé l'écriture à mes yeux, un désenchantement. Et ce n’est pas rien. Rien que pour cela, je déteste ce livre ! 

Un roman au demeurant sans intérêt. A moins de l’envisager comme objet d’analyse, mystérieux phénomène de rentrée littéraire. C'est cela qui est attendu, célébré ? Sans moi !

Gracia Bejjani-Perrot

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• "Obsession" de David Goodis : une perle noire

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Goodis-David_1.jpgJouissant d'un "cahier des charges" moins contraignant que son grand frère le polar, la série noire s'offre parfois des échappées salutaires, livrant ses expérimentations toniques. Elle flirte alors davantage avec Céline, Fante, Bukowski ou Selby Junior qu'avec Sainte Agatha Christie. Si Jim Thompson demeure l'exemple type des francs-tireurs éclairés de la Série Noire, David Goodis en est l'autre fleuron.

Dans "Obsession", il ne s'agit pas de détourner les codes du roman policier (le détective remplaçant le flic, l'atmosphère et les personnages se substituant au classique whodunit) mais bien de s'en affranchir totalement. Dire du roman qu'il s'agit d'un thriller psychanalytique qui tient constamment en haleine serait à la fois vrai et faux. Faux parce qu'une telle définition serait à coup sûr incomplète. A chaque chapitre ou peu s'en faut, Goodis bifurque et change de genre. Un grand slalom qu'il accomplit pourtant avec tant de grâce et de fluidité qu'il ne perd jamais ses lecteurs en route.

Un homme s'éveille, croyant entendre un bruit, et songe à un cambrioleur. Il observe sa femme, une plantureuse brune, et songe qu'elle serait tellement mieux avec des cheveux blond platine. D'où lui vent cette idée saugrenue ? Il l'ignore. Il réveille sa belle endormie et lui demande d'appeler la police, à titre de précaution. Elle va dans la pièce d'à côté, mais ce Of-Tender-Sin-ST-F.jpgn'est pas à la police qu'elle téléphone. A un homme visiblement, qu'elle appelle "chérie". Dès lors, le héros comprend que sa femme a un amant… Ou du moins l'imagine-t-il. De cambrioleur en tous cas, nulle trace. Mais le supposé deuxième homme va être source de tensions et de brusques dérapages. Ça commence un peu comme du Cassavetes. Quelques pages plus loin pourtant, nous voici au cœur d'un roman jumeau du "Démon" de Hubert Selby.

L'élément clé du roman n'est pas celui qu'on nous laisse envisager au départ : c'est cette fameuse chevelure blond platine, un terrible grain de sable qui va gripper tout l'engrenage. Alvin Derby, le personnage central, va en devenir littéralement obsédé, jusqu'à en bouleverser sa vie apparemment bien tranquille. Au point de la voir partout, de ne plus penser qu'à elle, sans pouvoir identifier ce à quoi elle se rapporte. Il ignore jusqu'où le mènera l'enquête dans son passé, mais il est prêt à aller jusqu'au bout et surtout à tout sacrifier dans cette quête de vérité. Honneur, dignité, intégrité.

david-goodis-2.jpgOn est secoués comme dans un shaker, pris dans un faisceau d'émotions extrêmes, passant du roman de mœurs au roman sociologique, de la fresque dantesque (un portrait des bas-fonds que n'eût point renié Jack London) au roman policier. Un polar sans flics, sans voyous, sans crime, sans détectives… juste des êtres humains attirés par les extrêmes et aimantés par le fond. Où l'écriture nous stimule, nous fouette, nous intrigue.

Il y a bel et bien une énigme, et même une femme fatale. Goodis (à l'inverse de l'immense Jim Thompson qui laisse parfois patauger ses héros dans leurs cloaques et leurs interrogations, comme dans "Le lien conjugal") ne nous laisse pas sur tirez-sur-le-pianiste-david-goodis-9782070420209.gifnotre faim et dénoue un à un les fils de l'écheveau qu'il a lui même tissés. Il se paie même le luxe, lui qui accule si souvent ses héros à l'irréversible, de "sauver" son héros in extremis d'une chute sans rémission. Car il trouvera la réponse qu'il espère, en une fin vertigineuse et purement psychanalytique. Une conclusion pour le moins perverse, car si elle semble apaiser Alvin Darby, elle hantera longtemps les lecteurs d'"Obsession". 

Si la prolixité de Goodis détournera de lui l'intelligentsia américaine, sa fascination des loosers retiendra l'attention des cinéastes français. Truffaut (Tirez sur le pianiste), Francis Girod (Descente aux enfers), Gilles Béhat (Rue Barbare) et Beineix (La lune dans le caniveau) portèrent à l'écran ses univers. Mort à cinquante ans, oublié dans son pays d'origine, Goodis mérite amplement le détour. Et "Obsession" constitue la meilleure des initiations à sa constellation noire.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polar pour l'art

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