Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

• Ma vérité sur "La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert"

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Joel-Dicker.jpegImpatience et excitation : un livre allait enfin me sortir de mes a priori. La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker. Deux prix : l’Académie Française (pas moins !) et le Prix Goncourt des Lycéens. Best seller de la rentrée, et pourtant un accueil dithyrambique par des critiques dont j’apprécie la sensibilité. Assouline par exemple dans un billet très élogieux «… pages si fluides, et parfois palpitantes, que ce gros livre en est comme ailé »… Je ne demande que ça, me réconcilier avec les auteurs à succès, lire les « prix » ; oublier les mauvaises expériences antérieures. J'ai guetté l’arrivée de ma commande, me suis délectée à l'avance : plus de 650 pages de plaisir en perspective, combien de mots déjà...? 

Plus de la moitié du temps de lecture passé à me raisonner. Ce n'est pas possible, c'est voulu... Quelque chose m’échappe, ça va venir… Quatre jours de lutte contre moi-même pour refuser d’admettre que je n’aime pas ce livre. Biaiser quand l’on me demande mon avis (pourtant évident), reporter la réponse à plus tard prétextant ne pas avoir assez avancé pour me prononcer, trop tôt… Trop tôt pourquoi ? Pour protéger je ne sais quoi. Une attente, une idée préconçue, aussi aliénante finalement qu’un préjugé.

Je me suis saisi du pavé avec tant de bienveillance ! Cette même indulgence m'a tenue, déception après déception. Joel-Dicker-.jpgJusqu’à la fin, je me suis raccrochée aux moindres bonnes idées du livre, à la construction… Tant pis si le style est plat, on m’avait annoncé « que ce roman noir réussit même à faire passer en contrebande, au creux de cette fresque, une vraie réflexion sur la littérature, la dissociation entre un livre et son auteur » (dixit ce même cher Assouline). Ah bon ? En contrebande ? Vraiment ?

Ne pas décrocher, me convaincre que ces personnages inconsistants, aux liens invraisemblables, me réserveraient des retournements qui en réhabiliteraient l'intérêt... J’espérais que la mièvrerie des dialogues entre Harry et Nola était un élément de l’intrigue… que la mère de Marcus Goldman -plus que caricaturale- était accident de parcours. J’appréhendais, par pitié pour l’auteur, les passages où elle reprendrait à nouveau la Joel-Dicker-2.jpgparole. Pour ne citer qu’elle. Je comptais sur ces revirements inattendus que nous réservent les bons romans noirs pour que les relations entre les personnages gagnent en épaisseur. La narration pourrait être partie prenante du ressort de l’histoire ? Il suffisait / fallait que je poursuive… 

Avec Joël Dicker et son livre. Jusqu’au bout, et toujours cette propension à en excuser le mauvais goût, à mettre en sourdine mon esprit critique (pourquoi ? Au nom de quelle ouverture d’esprit ?). Après chaque déconvenue, je laissais à l’auteur le bénéfice du doute, comme l’on s’entête à réhabiliter un être très cher qui nous déçoit.

Il a fallu que je le termine, que j’atteigne le point final pour m’assurer que rien ne sauverait finalement ce livre à mes yeux. J’ai achevé La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, sans résoudre la véritable énigme : comment un livre si ordinaire accède-t-il à autant de prestige ? Où s’en situe l’intérêt ? Un style insipide, une réflexion sous forme de clichés, des personnages prisonniers de leur statut fictionnel, sans envergure humaine, ni crédibilité relationnelle. Certes la construction est séduisante, l’idée des livres dans le livre également, mais pas assez pour porter le reste. Alors comment ? Pourquoi ? 

Si j’aime la sensation d’être bluffée par un auteur à suspens, je n’ai pas aimé ce sentiment d’avoir été piégée par moi-même, par mon obstination à aller contre mon jugement, sous prétexte d’éviter tout snobisme intellectuel. Un comble !

Si ce livre a réussi son coup, c’est malheureusement a contrario. Sur un court laps de temps, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert de Joël Dicker a désacralisé l'écriture à mes yeux, un désenchantement. Et ce n’est pas rien. Rien que pour cela, je déteste ce livre ! 

Un roman au demeurant sans intérêt. A moins de l’envisager comme objet d’analyse, mystérieux phénomène de rentrée littéraire. C'est cela qui est attendu, célébré ? Sans moi !

Gracia Bejjani-Perrot

Partager cet article

Repost 0

• "Obsession" de David Goodis : une perle noire

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Goodis-David_1.jpgJouissant d'un "cahier des charges" moins contraignant que son grand frère le polar, la série noire s'offre parfois des échappées salutaires, livrant ses expérimentations toniques. Elle flirte alors davantage avec Céline, Fante, Bukowski ou Selby Junior qu'avec Sainte Agatha Christie. Si Jim Thompson demeure l'exemple type des francs-tireurs éclairés de la Série Noire, David Goodis en est l'autre fleuron.

Dans "Obsession", il ne s'agit pas de détourner les codes du roman policier (le détective remplaçant le flic, l'atmosphère et les personnages se substituant au classique whodunit) mais bien de s'en affranchir totalement. Dire du roman qu'il s'agit d'un thriller psychanalytique qui tient constamment en haleine serait à la fois vrai et faux. Faux parce qu'une telle définition serait à coup sûr incomplète. A chaque chapitre ou peu s'en faut, Goodis bifurque et change de genre. Un grand slalom qu'il accomplit pourtant avec tant de grâce et de fluidité qu'il ne perd jamais ses lecteurs en route.

Un homme s'éveille, croyant entendre un bruit, et songe à un cambrioleur. Il observe sa femme, une plantureuse brune, et songe qu'elle serait tellement mieux avec des cheveux blond platine. D'où lui vent cette idée saugrenue ? Il l'ignore. Il réveille sa belle endormie et lui demande d'appeler la police, à titre de précaution. Elle va dans la pièce d'à côté, mais ce Of-Tender-Sin-ST-F.jpgn'est pas à la police qu'elle téléphone. A un homme visiblement, qu'elle appelle "chérie". Dès lors, le héros comprend que sa femme a un amant… Ou du moins l'imagine-t-il. De cambrioleur en tous cas, nulle trace. Mais le supposé deuxième homme va être source de tensions et de brusques dérapages. Ça commence un peu comme du Cassavetes. Quelques pages plus loin pourtant, nous voici au cœur d'un roman jumeau du "Démon" de Hubert Selby.

L'élément clé du roman n'est pas celui qu'on nous laisse envisager au départ : c'est cette fameuse chevelure blond platine, un terrible grain de sable qui va gripper tout l'engrenage. Alvin Derby, le personnage central, va en devenir littéralement obsédé, jusqu'à en bouleverser sa vie apparemment bien tranquille. Au point de la voir partout, de ne plus penser qu'à elle, sans pouvoir identifier ce à quoi elle se rapporte. Il ignore jusqu'où le mènera l'enquête dans son passé, mais il est prêt à aller jusqu'au bout et surtout à tout sacrifier dans cette quête de vérité. Honneur, dignité, intégrité.

david-goodis-2.jpgOn est secoués comme dans un shaker, pris dans un faisceau d'émotions extrêmes, passant du roman de mœurs au roman sociologique, de la fresque dantesque (un portrait des bas-fonds que n'eût point renié Jack London) au roman policier. Un polar sans flics, sans voyous, sans crime, sans détectives… juste des êtres humains attirés par les extrêmes et aimantés par le fond. Où l'écriture nous stimule, nous fouette, nous intrigue.

Il y a bel et bien une énigme, et même une femme fatale. Goodis (à l'inverse de l'immense Jim Thompson qui laisse parfois patauger ses héros dans leurs cloaques et leurs interrogations, comme dans "Le lien conjugal") ne nous laisse pas sur tirez-sur-le-pianiste-david-goodis-9782070420209.gifnotre faim et dénoue un à un les fils de l'écheveau qu'il a lui même tissés. Il se paie même le luxe, lui qui accule si souvent ses héros à l'irréversible, de "sauver" son héros in extremis d'une chute sans rémission. Car il trouvera la réponse qu'il espère, en une fin vertigineuse et purement psychanalytique. Une conclusion pour le moins perverse, car si elle semble apaiser Alvin Darby, elle hantera longtemps les lecteurs d'"Obsession". 

Si la prolixité de Goodis détournera de lui l'intelligentsia américaine, sa fascination des loosers retiendra l'attention des cinéastes français. Truffaut (Tirez sur le pianiste), Francis Girod (Descente aux enfers), Gilles Béhat (Rue Barbare) et Beineix (La lune dans le caniveau) portèrent à l'écran ses univers. Mort à cinquante ans, oublié dans son pays d'origine, Goodis mérite amplement le détour. Et "Obsession" constitue la meilleure des initiations à sa constellation noire.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans polar pour l'art

Partager cet article

Repost 0