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5 articles avec hommages !

• Paul Delvaux, l'écho du rêve

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Paul Delvaux, l'écho du rêve

Moins célébré sous nos climats que son compatriote Magritte, Paul Delvaux n'en demeure pas moins l'un des plus grands peintres surréalistes belges. Il est, paradoxalement, fort peu exposé en France. Une raison, parmi tant d'autres, pour se précipiter au Centre Wallonie-Bruxelles (Paris), qui, jusqu'au 19 septembre, redonne à cet artiste hors-normes tout son éclat et sa stature.

• Paul Delvaux, l'écho du rêve

Paul Delvaux traça, en sept décennies, les contours d'un univers immédiatement identifiable. Peintre paradoxal, qui oppose à la violence de l'époque (la nôtre et celle qui le vit naître) le mystère et la grâce. Qui ose parfois frôler, sans jamais y sombrer, la mièvrerie pour mieux nous confronter à une déchirante douceur.

Au premier regard, Delvaux pourrait sembler désuet, mais à l'œil plus attentif, il apparaît d'une confondante modernité.

Chaque toile de Paul Delvaux semble une invitation à un voyage immobile ; elle nous susurre une histoire à l'oreille que nous sommes les seuls à pouvoir déchiffrer. Elle sera différente pour chaque scrutateur. Mais à chaque fois la clé d'une transcendante méditation.

• Paul Delvaux, l'écho du rêve

Jeunes filles ou femmes en tenue d'Eve, au beau milieu de nulle part, évoluant en somnambules au sein d'architectures fantômes. Gares désertées ou temples aux colonnes doriques, ce sont toujours lieux de solitude et d'absence, que la déambulation spectrale et énigmatique -comme en apesanteur- de ses protagonistes éminemment troublants.

• Paul Delvaux, l'écho du rêve

Nombre de tableaux de Paul Delvaux ne sont que variations autour d'un thème unique. Et pourtant chaque tableau demeure une expérience nouvelle. Un exploit que peu de peintres sont parvenus à accomplir.

À la couleur qui claque, façon nabi, le peintre privilégie souvent les couleurs douces, nuancées. Sans jamais basculer pourtant dans un excès de suavité qui en atténuerait la puissance. Emprunte d'une fausse candeur, distillant après coup un charme vénéneux, la peinture de Delvaux se joue des étiquettes.

• Paul Delvaux, l'écho du rêve

Post-impressionniste en ses balbutiements avant de s'adonner à une veine expressionniste, le peintre éprouvera un choc face aux toiles de De Chirico, qui détermineront le style de ses œuvres pendant plusieurs décennies, ou plutôt le nourriront.

À la quasi-abstraction chiriquienne, Delvaux greffe une chair fuligineuse, évanescente. Aux couleurs vives du maître espagnol, le génie belge substitue une pâleur trompeuse. Delvaux s'offrira la même liberté vis à vis du mouvement surréaliste. S'il participe à certaines de leurs manifestations, il n'en fera jamais officiellement partie.

Paul DELVAUX. Radioscopie. 13 mai 1981 - Extraits

Paul Delvaux est l'un de ces peintres dont les reproductions intriguent, et dont les œuvres en dimensions réelles subjuguent. Grandes et petites toiles, dont beaucoup méconnues, encres d'une prodigieuse acuité, l'expo du Centre Wallonie-Bruxelles (Paris) est l'introduction idéale à l'œuvre monumentale de l'artiste.

• Paul Delvaux, l'écho du rêve

Un parcours effectué dans des conditions idéales : salle climatisée, scénographie réellement éclairante et non dispensable. Oubliez les expos mammouths pour vous attarder avec délices dans cette petite galerie, à laquelle on accède en toute simplicité, sans queue préalable de trois kilomètres et où l'on peut prendre tout le temps nécessaire pour plonger intensément au cœur de chaque tableau.


Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans plein la vue, hommages !

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• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

S'ils prolifèrent dans la SF ou dans l'heroic fantasy, les créateurs d'univers ne sont guère, dans le roman policier, monnaie courante. Ed Mac Bain appartient à cette espèce rare et il livre, avec la saga du 87ème District, l'une des fresques les plus accomplies du roman noir. Cycle matriciel, puisque quasiment toutes les séries télévisées polyphoniques actuelles (à commencer par "Sur écoute") ont envers Ed Mac Bain une dette considérable.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Une ville imaginaire, Isola, fort inspirée de New York, et possédant certaines de ses spécificités. L'auteur en dessine une topographie précise (il en tracera même un plan). Ses quartiers riches, pauvres, voire miséreux, ses districts. Au cœur de tout cela, un commissariat, celui du 87ème district et les êtres humains qui le composent. Là réside l'idée fondamentale de cette série d'ouvrages poursuivie pendant près d'un demi-siècle : ne pas faire reposer l'empathie sur un seul personnage (le "héros") mais sur plusieurs. Le protagoniste central n'est pas un flic surpuissant, mais tous les policiers du 87ème district, avec leurs failles et leurs faiblesses.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

De cet excitant postulat de départ, Ed Mac Bain sait tirer toute la substantifique moelle, déclinant d'un roman à l'autre tout un riche éventail de possibilités. De la plus classique à la plus avant-gardiste. Ici, une, voire deux enquêtes (comme dans l'étonnant "Lightning") et leur résolution forment le noyau du livre. Là, les enquêtes policières servent de toile de fond aux problématiques amoureuses et existentielles des flics du 87ème district. Ailleurs encore nous est brossé le quotidien de la brigade, en une multitude d'enquêtes éclatées, de la plus simple à la plus complexe, de la plus sordide à la plus inepte ("Branle-bas au 87").

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

À l'inverse de bien des séries policières, le temps, dans la série du 87ème district, ne demeure pas statique, même s'il évolue au rythme que lui impose son démiurge. Les personnages évoluent, gagnent en maturité, vieillissent, et la société autour d'eux se métamorphose. C'est sans doute l'un des aspects les plus passionnants de la saga initiée par Ed Mac Bain. Des sujets comme la guerre des gangs ou la drogue seront abordés à diverses reprises, parfois à une ou deux décennies de distance, soulignant les mutations d'un monde, tant négatives que positives.

Adhérer à son époque, la suivre au plus près, tout en ralentissant la temporalité (faute de quoi certains de ses héros seraient plus que septuagénaires à la fin de la série), tel n'est pas l'un des moindres tours de force d'Ed Mac Bain.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Si la brigade comporte nombre d'individus attachants dans leurs singularités, Steve Carella se détache nettement de cette partition chorale. Presqu'à l'insu de son créateur, d'ailleurs, qui avait prévu de le faire mourir dès le troisième tome de la saga, et n'en fut dissuadé que par les vives protestations de son éditeur. Si Carella jouit d'un statut à part, ce n'est pas seulement en raison de son courage ou de sa formidable faculté d'empathie. Ce qui le distingue des autres personnages, c'est l'importance accordée à sa vie de couple. L'inspecteur est marié à une belle sourde-muette, Theodora dite Teddy, à laquelle il sera toujours fidèle, et dont il aura deux jumeaux. Cette merveille histoire d'amour, dans son éloge de la différence, vaudra au lecteur quelques unes des scènes les plus émouvantes de la série, lesquelles contribuent à installer Carella dans l'imaginaire collectif.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

S'il ne possède pas tout à fait la maturité et l'assise de Carella (il gagnera l'une et l'autre au fil des épisodes), Bert Kling s'impose également comme un personnage clé de la série, pour des raisons fondamentalement inverses. À la stabilité affective de Carella, il oppose un involontaire chaos sentimental constant. Kling croit au grand amour, mais sa quête est semée d'embûches : sa fiancée décède, l'une de ses amoureuses le trompe etc…

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Difficile d'évoquer le 87ème district, sans parler des personnages moins reluisants qui le peuplent. À commencer par Ollie Weeks. Obèse, grossier, misogyne, raciste, envahissant, jouissant d'une mauvaise hygiène il n'appartient pas à la brigade proprement dite, mais est souvent amené à collaborer avec elle. Car en dépit de tout, c'est un flic efficace, à la logique impeccable.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Dans une moindre mesure, Parker, policier raciste auquel Carella finira par battre froid. Et bien entendu le Sourdingue, ennemi juré du commissariat, génie du crime dont les manœuvres ne sont souvent déjouées qu'à la dernière minute par le 87ème. On ne saura jamais son identité réelle, car il parvient également à s'échapper en ultime recours. C'est un adversaire récurrent, et une sorte d'obsession pour les policiers du district.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Outre la saga du 87ème district, Ed Mac Bain signera un nombre conséquent d'ouvrages, sous ce nom ou d'autres pseudonymes (entres autres celui de Evan Hunter). Notamment la série sur l'avocat Matthew Hope ou le roman "Graine de violence". Si ceux-ci ne manquent pas de force, ils n'atteindront pas tout à fait le niveau de la saga du 87ème district.

Avec elle, il brosse une comédie humaine quasi-unique dans le domaine du roman policier et de la série noire.

A l'exception des photos représentant Ed Mac Bain lui-même, les visuels de l'article sont extraits d'adaptations (cinéma, série, télévision) de romans de la saga du 87ème district.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Nous fêtons en ce 1er mai nos 6 ans d'existence et de partage !

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• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Orlando de Rudder aimait les mots d'amour ; cette passion lui fut fatale. À la tyrannie des "écritures sèches" qui régentent la vie littéraire, il opposait les désordres somptueux d'une écriture généreuse, vocabulaire quasi-charnel, phrases émaillées d'alexandrins et de gouleyantes métaphores. Au sérieux papal de bien des modernes, il préférait le rire gargantuesque et la polémique vivace.

Que l'une des plus grandes plumes (peut-être même la plus grande) contemporaines de l'hexagone "replie son parapluie", sans que la presse nationale s'en fît écho ne surprendra que ceux pour lesquels le talent est proportionnel à sa couverture médiatique. Orlando suivait des voies de traverse. Il eût pu faire école ; il n'en fût malheureusement rien. Ses récits picaresques, ses fables décalées au ton inimitable, ses pamphlets érudits mais jubilatoire n'inspirèrent que trop peu d'émules. Comme si ces festins orgiaques de la langue déconcertaient les tenants d'une mise au régime du verbe.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Orlando De Rudder était à l'image de ces hommes universels , érudits dont la curiosité s'étendait à tous les domaines de la connaissance. Au fait du dernier livre paru (il en lisait parfois jusqu'à dix par semaine !!!) comme du plus obscur auteur médiéval (il avait tenu une chaire universitaire sur la littérature du Moyen-âge) ou de ceux de l'Antiquité (on lui doit "Aperto Libro", savoureux ouvrage sur les citations latines).

Son premier roman, "La nuit des barbares", en 1983, avait quelque peu secoué un certain ronron littéraire. Une langue somptueuse, au verbe riche, un imaginaire débordant, un humour qui parcourait toute la gamme des couleurs du spectre. Il y avait non seulement là un style unique, reconnaissable entre mille, mais également la marque d'une forte personnalité littéraire. Rien ici pourtant de l'auteur sophistiqué ou mondain ; l'écriture est de chair et cela se ressent. Un rapport gourmand aux mots. Ogre littéraire incompris qui n'entre dans aucune case.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Son passage à "Apostrophes" m'a laissé estomaqué. Ce jeune romancier, de 13 ans mon aîné, en quelques phrases à peine d'un humour presqu'anglais, parvenait à déconcerter Pivot. Tout en tirant, amusé, sur sa pipe - et oui, en ce temps-là, les talk shows étaient enfumés-. Je courus aussitôt acheter son ouvrage. Un véritable choc. J'étais émerveillé, ébahi, et du haut de mes vingt ans, je me mis en quête de l'auteur. La rencontre fut au-delà de toutes mes espérances. S'en ensuivirent plus de trente ans d'une solide amitié. En dépit de quelques éclipses, liés au chaos de nos existences. De quelques divergences aussi.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

La presse des eighties s'emballe pour celui qu'elle considère comme "l'écrivain le plus doué de sa génération".

Outre un background impressionnant, l'homme possède il est vrai une biographie qui vaut le détour. Non seulement parce qu'à l'instar de bien des grands romanciers américains, il a exercé mille et un métiers : boxeur, guitariste de jazz, déménageur de pianos…

Mais aussi parce que né dans le train Paris-Rome, il a été élevé par sa grand-mère, Germaine Tailleferre, seule femme du groupe des Six. Chez celle-ci, défilent, entre autres, en amis, Julien Gracq, Francis Poulhenc, Boris Vian. Orlando s'y entend également en gravure. L'une d'elles illustrera plus tard l'un de ses romans "Tous crus les coqs".

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Ce serait cependant un tort que de réduire au seul style ses ouvrages. Orlando De Rudder est également un conteur hors-pair, qui sait faire exister des personnages hauts en couleur. Qu'importe que nombre de ses romans possèdent un cadre historique - fort souvent le Moyen-âge- ; il nous en rend familier et proche le moindre protagoniste. Suivront plus d'une dizaine de romans, habités par une verve truculente, parmi lesquels une poignée de chef d'œuvres comme "L'âne et la lyre" "Le tempestaire" ou "Le traité des traités".

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Ceux de ses livres qui n'atteignent pas de semblables sommets- mais Orlando lui-même a mis très haut la barre de l'exigence- n'en contiennent pas moins multitude de trouvailles et de moments de génie. Ils ne sont mineurs à mon sens qu'à l'aune de ses propres romans. Car "Le village sans héros" "Lee Jackson" ou "Les carnets de Maria Pachito" sont un certain nombre de coudées au-dessus du tout venant littéraire.

Il y a aussi les essais, les pamphlets, drôles et érudits. Tel l'indispensable "Droit au blasphème" -qui osera aujourd'hui le rééditer ?- publié au moment où Salman Rushdie et Martin Scorcese s'exposaient conjointement aux foudres des intégristes (même si le premier connaîtra une haine plus tenace). Ou "Aperto Libro", recueil de citations latines commentées et interprétées avec rage et truculence.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Les aléas de l'existence l'entraînent quelques temps hors du monde des livres. Mais jamais loin de l'écriture. Le Net, tout d'abord, devient l'un de ses terrains de jeux. Jusqu'à cinq ou six posts par jour ! Entre exercices d'admiration et véhémentes diatribes pamphlétaires et souvent politiquement incorrectes, on trouve sur son blog pléthore de textes courts, drôles, émouvants, voire les deux en même temps, de poèmes rimés (sans doute le domaine où il excelle le moins, en dépit de certains sonnets hilarants). S'y ajoutent nombre de romans et d'essais, dont la plupart demeurent inédits à ce jour.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Le retour à l'édition se fait néanmoins, avec un nouvel éditeur, Hors Commerce. Trois livres. Deux romans, avec des personnages plus contemporains, "Le trou Mahaut" et "Le bourreau de Maubeuge". Le premier est une merveille. L'imagination, la langue, l'humour féroce, tout y est, dans les proportions les plus généreuses. Le second, bien qu'en "middle tempo" comporte néanmoins des passages fulgurants. Un essai "Rhétorique de la scène de ménage", qui renvoie Zemmour à ses chères études et s'approcherait plutôt de la lucidité et du sens de la mise en perspective d'une Elisabeth Badinter.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Si la presse s'enthousiasme de nouveau pour "Le trou Mahaut", il semble qu'il n'en soit pas de même pour les suivants. Deux livres courts mais admirables, de vrais bijoux, verront également le jour chez deux petits éditeurs "Le noyer d'Erstein" et "Carrefour de la mélancolie". Ce bref retour "aux affaires" sera suivi d'une plus longue traversée du désert.

Son ultime ouvrage publié "Le Comte de permission", sans doute l'un de ses plus beaux, n'aura hélas qu'un faible écho, tant critique que public. Pourtant, ce roman historique écrit à la première personne est d'une puissance inouie dans son évocation, bien au dessus du "Château blanc" d'Orhan Pahnuk ou de "Sinouhe l'égyptien" de Mika Waltari.

J'espère qu'un jour l'on rendra justice au génie d'Orlando de Rudder. Mais nul ne pourra me rendre l'ami que j'ai perdu.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Comès et Fred : requiescat in Pace

Publié le par brouillons-de-culture.fr

comes2.jpgA moins d'un mois de distance, deux astres de la galaxie du neuvième art se sont éteints. Didier Comès, le créateur de "Silence" et de 'La Belette". Et Fred, l'homme qui inventa "Philémon" et "Le Petit Cirque".

fred-bd-philemon.jpg

Un choc pour tous les amoureux de la BD qui ont grandi avec les années soixante-dix. Et pour tous ceux et celles dont la curiosité culturelle va au delà des six derniers mois. La nécrologie est un art que je ne pratique qu'à reculons. A tel point que j'ai cru bon zapper celles de personnalités culturelles aussi essentielles que Moebius ou Antonio Tabucchi. Dans des genres très différents.

Comès et Fred, pour moi, c'est une toute autre histoire. Une histoire d'amour que je me propose de vous raconter dans le billet "Printemps noir pour les bédéphiles" à lire ICI

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans hommages !

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• Patrick Schulmann le précurseur incompris

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Patrick Schulmann n'est pas de ces cinéastes qu'on songe à commémorer. Auxquels on pense à consacrer une Schulmann1.jpgquelconque rétrospective. Ses films n'ont pas tous eu l'honneur d'une édition DVD. Mauvais genre, parce qu'œuvrant dans le comique. Infréquentable, parce que classé à tort aux côtés d'un Zidi première manière (celui qui lança Les Charlots) et un Philippe Clair (immortel auteur de films de bidasse et autres "Plus beau que moi tu meurs"). Un malentendu que l'auteur a contribué à installer, en donnant à "Et la tendresse ? bordel !" et "P.R.O.F.S." (deux grands succès publics au cœur d'une série d'échecs commerciaux) l'apparence extérieure de comédies franchouillardes. Qu'il pervertit de l'intérieur, en en détournant les codes.

profs-2-patrick-bruel-300x279.jpgSchulmann est un précurseur, coincé entre deux époques. Il surgit en fin de règne de la comédie franchouillarde, mais bien avant les Inconnus, les Nuls, la Génération Canal Plus. Car c'est à cette famille-là qu'il appartient. Certes, les transfuges du café-théâtre auront débarqué entre temps et progressivement chassé les grands anciens. Mais le style Schulmann, dépouillé de ses alibis vaudevillesques classiques, mettra encore dix ans avant de faire des petits. Car le cinéaste, à mon sens, n'est rien d'autre que l'enfant caché de Mocky et des Monty Python. Un anarchiste acerbe et jovial, qui ne recule devant rien. Ni le mauvais goût, ni l'humour noir, ni le politiquement incorrect. Ni l'absurde, ni le non-sens. Y compris dans ses films les plus commerciaux, "P.R.O.F.S." et "Et la tendresse ? bordel !"

Qu'on ne se laisse pas tromper par l'emballage : ses films sont des dragées au poivre, des bombes à retardement, aux conclusions souvent amères. Des cinéastes aussi différents que Jeunet, Dupontel ou Kevern et Delépine lui doivent énormément.

tendresse-bordel.jpgUn tel éloge pourrait surprendre ceux qui n'ont de ses films qu'un souvenir confus. Pourtant, les exemples sont légion de cet humour décalé. Dans "Et la tendresse ? bordel !", cette grand-mère rangée dans le placard en même temps que son fauteuil roulant, ou ce caresseur qui affole l'opinion alors qu'il se contente de caresser la tête des personnes qu'il croise. Ce dialogue doux-amer d'un jeune couple ; elle affirme que la beauté physique n'a pas vraiment d'importance. L'homme lui rappelle comment ils ont hérité de leur animal familier : une portée de chats allait être noyée dans une bassine, elle en retire un chaton en protestant "pas celui-là, il est trop beau". Dans ce film, la plupart des histoires d'amour mènent à des impasses. Le jeune romantique finit en macho pressé. Le macho d'origine, joué par Jean-Luc Bideau, dès qu'on lui parle d'une catégorie de femmes, en envisage les possibilités sexuelles. "Je me taperai bien une chinoise, ça doit être pas mal une chinoise"..."Je me taperai bien une secrétaire, ça doit pas être mal une secrétaire". Et finissant castré, affirme "Je me taperai bien une camomille, ça doit pas être mal une camomille".

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Autre carton hexagonal "P.R.O.F.S." avec Bruel et Lucchini. Sous les dehors d'une comédie potache bon enfant, se cache une satyre du milieu enseignant, grinçante, riche en humour acerbe. Les profs en question sont souvent plus immatures que leurs élèves, et ne songent qu'à défier toute forme d'autorité. Le sort réservé aux béni oui-oui des ordres du rectorat est loin d'être enviable. Un prof d'histoire géo, barbu comme Karl Marx, et prêchant la douceur des formes de l'URSS face à la brutalité de celles des Etats Unis se voit, pendant son sommeil, retailler l'ornement pileux… au réveil, il est affublé de la moustache d'Adolphe Hitler.

On se souvient ici du délire anthologique du tout jeune Fabrice Lucchini sur la place que tiendraient, toutes ensembles, les couches culottes sur la surface de la terre. On est en l'occurrence plus proche de l'esprit rebelle de "If" que d'un "Surdoués 2 le retour".

Deux succès dans un parcours jalonné d'échecs. Sans doute ces derniers sont-ils ses œuvres les plus intéressantes. Autrement dit les plus radicalement déviantes. Paradoxalement ce sont également les plus émouvantes. "Rendez-moi ma peau" et "Zig Zag Story" assument de A à Z leur statut de films "autres" et son redoutable corollaire : l'éventualité d'être classifiés "portnawak". Dans ces deux œuvres particulièrement, comme plus tard dans son prodigieux film testament "Comme une bête", Schulmann témoigne d'une vitalité, d'un bouillonnement créatif hors pair, dont nombre de comédies françaises feraient bien de s'inspirer. Mais ce sont également ceux où l'un de ses défauts majeurs est plus que jamais mis en relief : le cinéaste n'est pas un grand directeur d'acteurs. Mais somme toutes, Rohmer l'était-il ?

Rendez-moi_ma_peau_01.jpg

Une apprentie sorcière s'énerve, à un carrefour, contre deux automobilistes. Un homme et une femme qui ne se connaissent pas. Furieuse qu'ils ne la prennent pas au sérieux, elle leur lance un sort qui change l'un en l'autre. Ne reste plus qu'à trouver celui ou celle qui pourra faire revenir les choses à la normale.  Et en attendant à faire accepter la situation à leur époux et épouse réciproques. Tel est le point de départ délirant de "Rendez-moi ma peau". Scénario prétexte à une description mordante des milieux de la voyance et du paranormal. Galerie de portraits hauts en couleur, tous plus étonnants les uns que les autres. Spécialiste des fausses tables tournantes victime d'une crise cardiaque quand il est confronté à une vraie manifestation d'esprits ; médium qui voit l'avenir dans le rire, et dont chaque prédiction est de plus en plus catastrophiste ; course à la surenchère d'originalité dans le support de voyance, aboutissant aux plus truculentes aberrations. A l'évidence, Schulmann s'est renseigné, et ce fond de vérité donne beaucoup de sel à ses caricatures bouffones. Une charge iconoclaste qui n'est pas sans évoquer "Le miraculé" de Mocky, mais qui malheureusement ne trouve pas son public. "Rendez-moi ma peau" contenait pourtant les ingrédients pour devenir un film culte.

zig-zag-story-copie-1.jpgPuis il y aura "Zig zag story", abusivement retitré en vidéo "Et la tendresse bordel 2". Une inventivité visuelle permanente qui rend le film irrésumable. Une histoire d'amour décalée sur laquelle vient se greffer une histoire policière. Tout commence par un embouteillage. Le héros de l'histoire va voir la propriétaire de la voiture qui le devance : "Votre voiture fume … Mais vous fumez aussi, ajoute-t-il en la voyant une cigarette à la bouche." Puis de lui proposer de jouer aux échecs sur un échiquier dont les pièces sont en chocolat (noir et blanc), chaque pièce gagnée étant mangée.

L'ami du héros est un obsédé sexuel notoire (Lucchini impérial). Alors qu'il observe sa voisine à l'aide d'un matériel sophistiqué, il réalise que celle-ci zig-zag-story.jpgl'épie avec ses jumelles. Ils finissent par se rencontrer, vivre une histoire d'amour torride. Quand elle déménage, le personnage interprété par notre Fabrice national est sérieusement déprimé. Son ami (le héros donc) tente de le consoler, arguant qu'il en retrouvera des tas d'autres. Mais lui "tu ne comprends pas, elle était comme moi…".

Schulmann aligne les scènes culte plus vite que son ombre et tout le monde ou presque s'en fout… Comme beaucoup de ses films, la fin de "Zig Zag Story" est tragique, et laisse un arrière-goût d'amertume.

En jouant la carte Aldo Maccione avec "Aldo et Junior", le cinéaste tente, en vain, de renouer avec le succès ; il ne le retrouvera qu'avec son œuvre suivante, le précédemment évoqué "P.R.O.F.S." 

les-oreilles-entre-les-dents.jpgAvec son opus suivant, Patrick Schulmann retourne définitivement à la case "cinéaste maudit", ne jouissant même pas de la reconnaissance de ses frères en underground. Un sérial killer qui signe ses crimes en glissant les oreilles coupées de ses victimes entre leurs dents ; un criminologue imbu de ses certitudes qui commettra bourde sur bourde en tentant de résoudre l'affaire… tels sont les éléments de départ de "Les oreilles entre les dents". Ensuite, ça devient touffu et foutraque, bourré d'humour noir et absurde jusqu'à la gueule, avec une pléiade de personnages décalés. Bref du Schulmann à l'état pur.

Après l'échec du film, Schulmann effectue des reportages télé pour la série "Envoyé spécial", avant de signer (onze ans après !!!) ce qu'il ignore encore être son film testament.

b-comme-une-bete.jpg"Comme une bête" (ah … Schulmann et ses titres !) est un film fou, qui mêle avec maestria toutes les formes d"humour, du paillard au plus subtil. Comme beaucoup de films de Schulmann, c'est une œuvre qui va vite. On ne s'attarde jamais sur une idée plus de quelques minutes, si bien que le réalisateur surfe entre les étiquettes. Tel gag vous semble lourd ? Le suivant vous cueillera par surprise. "Comme une bête" est l'histoire improbable d'un candide qui revient à la civilisation après avoir vécu toute sa vie dans une tribu amazonienne. Il trouve l'amour en la personne d'une jeune femme en surcharge pondérale et possédant une voix d'ange. Sa diva bien-aimée le quitte quand elle perd une trentaine de kilos suite à un tour de passe-passe cinématographique…

Rassurez-vous, on peut raconter -en partie- un film de Schulmann sans le déflorer, tant ses histoires regorgent de situations "autres", de dialogues surréalistes, de personnages secondaires des plus excentriques. Étrangement émouvant, poignant même, "Comme une bête" ne brasse pas seulement des idées ; il invente des êtres improbables, qui nous poursuivront longtemps. Si le film s'ouvre sur une scène hilarante qui est un sommet de l'humour absurde, il s'achève sur la mort de son héros, qui arrête les battements de son cœur en les calquant sur le rythme d'une musique techno qui décroît jusqu'à la quasi-extinction.

En 2002, Patrick Schulmann décède d'un accident de voiture. Il avait cinquante-trois ans. La décennie suivante, qui lui devra beaucoup, ne lui a pas encore rendu l'hommage qui s'impose.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans hommages !

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