• Printemps noir pour les bédéphiles

Publié le par brouillons-de-culture.fr

fred-dessinateur-bd-philemon.jpgL'annonce du décès de Comès et de Fred fut un raz-de-marée émotionnel. Un peu comme si je venais de perdre deux amis, voire deux personnes de la famille. Le cousin préféré, parfois perdu de vue et le grand frère.

L'importance revêtue par Fred dans mon évolution personnelle, je l'ai quelque peu évoquée dans un article consacré à son génial Philémon (LIRE ICI). Une série qui, même si elle compte Philemon-couv-train-ou-vont-les-choses.jpgquelques épisodes plus faibles, tutoie les trois-quarts du temps les sommets. Une plongée dans l'humour absurde plus radicale et ludique que le théâtre de Ionesco. Une manière, tout en élégance et en délicatesse, de faire basculer notre sens logique dans la quatrième dimension. Un imaginaire foisonnant engendrant d'inoubliables créations, tel ce Manu Manu, animal débonnaire à l'état sauvage mais qui, revêtu d'un costume de gendarme devient un brigadier extrêmement tatillon. Ou ces anges-clowns qui, depuis des siècles, rient toujours aux mêmes blagues. Ou ce charmeur de mirages qui se fait payer en tintements. Ou ces escaliers inversés que l'on monte tête en bas. Ou ses rouleurs de marée qui roulent la marée à la main.

Fred a littéralement changé ma vision du monde. Ses transpositions décalées de notre société la font considérer sous un Philemon-760x1045.jpgangle totalement inédit. Ses BD isolées, regroupées en albums ("Le fond de l'air et Fred" "Ca va, ça vient" "Hum Hum"), mais aussi "Le Petit Cirque" flirtent souvent avec l'humour noir. Mais Fred a la pudeur et le tact nécessaires pour savoir jusqu'où il peut aller trop loin. Grinçant, certes, mais jamais méchant jusqu'à l'odieux. Visuellement parlant, il a osé beaucoup, sans jamais les transformer en faits d'armes : cadres éclatés, collages - notamment de gravures et images d'Epinal-, dessins pleine page, inclusion de photos dans le cœur d'un récit dessiné… Certaines de ses innovations seront reprises par d'autres qui eux, ne manqueront pas de le faire savoir. Après bien des années de silence, Fred avait récemment bouclé le dernier épisode de sa saga "Philémon". Dernier salut de l'artiste avant de tirer sa révérence.

Plus étrange est le cas de Didier Comès. Venu relativement tard à la BD, après comes-didier.jpgavoir été dessinateur industriel et percussionniste de jazz. Deux albums fantastiques de haute facture "Le Dieu vivant" et "L'ombre du corbeau" ne suffiront pas à le projeter en pleine lumière. Le premier est un conte initiatique teinté SF, qui met en scène le personnage d'Ergün l'errant, repris par la suite par d'autres avec un résultat moins heureux. Le second se déroule dans les tranchées et conte les tribulations d'un soldat déboussolé, confronté à des spectres et à un corbeau qui parle. On y trouve déjà en germe certaines thématiques de ses œuvres futures. Le double, la fragile frontière entre les mondes. Mais en ce début des seventies, le neuvième art est en pleine explosion et sans doute ces premières tentatives apparaissent-elles trop timides. Ce n'est que bien plus tard que leur valeur sera revue à la hausse.

C'est alors que Comès opte pour une bifurcation à 360°. Ambidextre, il choisit de dessiner La-belette.jpgdésormais de la main gauche, d'une façon plus "instinctive". A la couleur du "Dieu vivant", il substitue un noir et blanc rugueux, anguleux. Et s'engage dans des récits-fleuve, ce qu'encourage le magazine "A suivre". C'est dans le format long qu'il engendre ses deux chef d'œuvre absolus "Silence" et "La Belette". Si l'on y trouve des points communs avec ses précédents opus, ce sont surtout les différences qui frappent le lecteur de plein fouet. Le fantastique est à présent résolument contemporain, ancré dans le monde des sorciers de campagne et des rebouteux. Didier Comès y témoigne d'un amour renversant pour la différence. Un nain et un idiot du village (le personnage titre) pour Silence. Un enfant autiste pour "La Belette". Secrets de famille et vieilles haines villageoises forment la toile de fond de récits aux rebondissements multiples, parcourus par une émotion à fleur de peau. Oui, je l'avoue, j'ai pleuré comme une madeleine à la fin de "Silence" et de "La Belette". Ce qui ne m'arrive pas si fréquemment à la lecture d'une bande-dessinée.

couvsilence-223x300-copie-1.pngPar la suite, si Comès n'a jamais démérité et jamais livré d'œuvres honteuses, il ne se hissa jamais plus à de telles cimes, références indétrônables fût-ce par leur auteur même. Des œuvres fortes et troublantes, comme "Eva", "L'arbre-Cœur", "La maison où rêvent les arbres" déclinent de façon poignante les thèmes du handicap, de la marginalité et du double. Sans parvenir pourtant à atteindre l'ampleur de ses œuvres matricielles. Il y a pourtant dans chacune d'elles d'évidents germes de génie. Onze albums en quarante ans de création, c'est peu. Mais leur puissance de feu est suffisante pour assumer la postérité de Didier Comès.

Plus que de simples auteurs de BD, Fred et Comès m'étaient intimes et complices. Je me devais de leur souhaiter bon voyage de l'autre côté des choses. 

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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