• Laurence Barrère : La nouvelle poésie des désordres amoureux

Publié le par brouillons-de-culture.fr

laurence-barrere.jpgDe Louise Labé à Marceline Desbordes-Valmore, pour ne citer que les plumes féminines, relations sentimentales chaotiques et désordres amoureux ont joui, en poésie de superbes écrins. Genre presque à part qui, s'il comporte des pépites, recèle également des pièges. Entre autres, celui de vite sombrer dans un pathos de mauvais aloi ou -et- dans le journal intime, vite épuisant pour tout autre que soi. Ces écueils en rendent l'accès périlleux, principalement pour de jeunes poètes. Laurence Barrère est donc un cas à part. Non seulement elle se frotte au genre sans brûler les ailes. Mais en toute impertinence, s'attache à le renouveler. Et y parvient, avec le beau "Mise en demeure".

mise-en-demeure.jpgOn y chercherait en vain les mièvreries et afféteries inhérentes au genre - auxquelles n'échappent pas toujours ses "cadors", voir Desbordes-Valmores ou Anna de Noailles. Plutôt que de la rejeter parce que source de dérives dans le pathos, Laurence Barrère attaque frontalement la forme du journal intime. Elle y imprime quelques distorsions bienvenues pour le hisser vers la poésie.

Boosté par une modernité bien comprise et intelligemment distillée ça et là, son recueil se dévore avec un enthousiasme jamais démenti. La prose épouse les rythmes de la pensée. Quand une phrase s'achève avant son terme, ou vient à en chevaucher une autre, ce n'est jamais par hasard. Scories qui viennent rompre le fil du discours, mais jamais ne viennent entraver l'émotion.

"Gardez-moi s'il vous plaît une place dans votre ventre, c'est mise en pratique d'une sauvagerie, nous nous sommes rencontrés, vous en souvenez-vous ?"

"Des objets disparaissent et on m'a laissée là avec un peu de terre. Le babil des monstres me tient lieu de sourire et l'illusion d'une retrouvaille et pourtant, tout un peuple entre nos deux corps.

Vous m'avez appris le double et l'incertain, les mots du solfatare, vous m'avez confondue avec le nuage et je porte en moi désormais ce plafond, pendant que vous vous faufilez entre quelques virgules. Il sera bientôt l'heure de réduire le fruit, je fabrique des cernes à petits coups d'absence. Seul subsiste ce qui disparaîtra".

Ce qui distingue Laurence Barrère de bien des poètes "écorchés vif", c'est qu'elle est avant tout poète, et que dans la douleur qui s'exprime en salves de métaphores et de mots heurtés, prédomine l'œuvre d'art. Laurence Barrère n'use pas de faux semblants pour taire, pour masquer d'humaines failles, mais elle leur impose la trouble transmutation du langage. Danse du désir et de l'abandon, du don et de l'outrage, portée par une musique puissante. Laurence Barrère dit des choses mille fois dites, mais les dit d'une manière que nous n'avons jusqu'alors jamais entendue.

"Il y a ce désir qui est plus fort qui transperce, il y a ce que je tais, il y a le mal que vous me faites à l'aveuglette et que je propulse à distance, toujours plus, il y a des corps qui se frottent et s'entremêlent, le désir et l'étonnement, votre sexe dans le mien, qui l'appelle ; mais trop souvent il y a un départ, le départ, avant même la venue il y a le départ".

3177_69077297053_598342053_1715980_8332370_n.jpgL'écriture est dense, et sans concessions à l'auto-complaisance. Sèche parfois, sans jamais être froide ou distanciée. D'une exigence qui jamais ne nuit à la fluidité de lecture. L'autre secret de cette réussite flagrante : l'ouvrage est court. L'auteur eût pu sans doute développer sa thématique ad nauseum ; elle a le courage d'arrêter à temps, laissant un livre coup de poing, ramassé sur lui-même tel une panthère prête à bondir. Un recueil dont on sort heureux, mais très rarement indemne. Une définition qui pourrait d'ailleurs convenir à toute poésie qui se respecte.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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