L'annonce du décès de Comès et de Fred fut un raz-de-marée émotionnel. Un peu comme si je venais de perdre deux amis, voire deux personnes de la famille. Le cousin préféré, parfois perdu de vue et le grand frère.
L'importance revêtue par Fred dans mon évolution personnelle, je l'ai quelque peu évoquée dans un article consacré à son génial Philémon (LIRE ICI). Une série qui, même si elle compte
quelques
épisodes plus faibles, tutoie les trois-quarts du temps les sommets. Une plongée dans l'humour absurde plus radicale et ludique que le théâtre de Ionesco. Une manière, tout en élégance et en
délicatesse, de faire basculer notre sens logique dans la quatrième dimension. Un imaginaire foisonnant engendrant d'inoubliables créations, tel ce Manu Manu, animal débonnaire à l'état sauvage
mais qui, revêtu d'un costume de gendarme devient un brigadier extrêmement tatillon. Ou ces anges-clowns qui, depuis des siècles, rient toujours aux mêmes blagues. Ou ce charmeur de mirages qui
se fait payer en tintements. Ou ces escaliers inversés que l'on monte tête en bas. Ou ses rouleurs de marée qui roulent la marée à la main.
angle totalement inédit. Ses BD isolées, regroupées
en albums ("Le fond de l'air et Fred" "Ca va, ça vient" "Hum Hum"), mais aussi "Le Petit Cirque" flirtent souvent avec l'humour noir. Mais Fred a la pudeur et le tact nécessaires pour savoir
jusqu'où il peut aller trop loin. Grinçant, certes, mais jamais méchant jusqu'à l'odieux. Visuellement parlant, il a osé beaucoup, sans jamais les transformer en faits d'armes : cadres éclatés,
collages - notamment de gravures et images d'Epinal-, dessins pleine page, inclusion de photos dans le cœur d'un récit dessiné… Certaines de ses innovations seront reprises par d'autres qui eux,
ne manqueront pas de le faire savoir. Après bien des années de silence, Fred avait récemment bouclé le dernier épisode de sa saga "Philémon". Dernier salut de l'artiste avant de tirer sa
révérence.
Plus étrange est le cas de Didier Comès. Venu relativement tard à la BD, après
avoir été dessinateur industriel et percussionniste de jazz. Deux albums fantastiques de haute facture "Le Dieu vivant" et "L'ombre du corbeau" ne suffiront pas à le
projeter en pleine lumière. Le premier est un conte initiatique teinté SF, qui met en scène le personnage d'Ergün l'errant, repris par la suite par d'autres avec un résultat moins heureux. Le
second se déroule dans les tranchées et conte les tribulations d'un soldat déboussolé, confronté à des spectres et à un corbeau qui parle. On y trouve déjà en germe certaines thématiques de ses
œuvres futures. Le double, la fragile frontière entre les mondes. Mais en ce début des seventies, le neuvième art est en pleine explosion et sans doute ces premières tentatives apparaissent-elles
trop timides. Ce n'est que bien plus tard que leur valeur sera revue à la hausse.
C'est alors que Comès opte pour une bifurcation à 360°. Ambidextre, il choisit de dessiner désormais de la main gauche,
d'une façon plus "instinctive". A la couleur du "Dieu vivant", il substitue un noir et blanc rugueux, anguleux. Et s'engage dans des récits-fleuve, ce qu'encourage le magazine "A suivre". C'est dans le format long qu'il engendre ses deux chef d'œuvre absolus "Silence" et "La Belette". Si l'on y trouve des points communs avec ses précédents opus, ce sont surtout les différences qui frappent le lecteur de plein fouet. Le fantastique est à présent résolument contemporain, ancré dans le monde des sorciers de campagne et des rebouteux. Didier Comès y témoigne d'un amour renversant pour la différence. Un nain et un idiot du village (le personnage titre) pour Silence. Un enfant autiste pour "La Belette". Secrets de famille et vieilles haines villageoises forment la toile de fond de récits aux rebondissements multiples, parcourus par une émotion à fleur de peau. Oui, je l'avoue, j'ai pleuré comme une madeleine à la fin de "Silence" et de "La Belette". Ce qui ne m'arrive pas si fréquemment à la lecture d'une bande-dessinée.
Par la suite, si Comès n'a jamais démérité et jamais livré d'œuvres honteuses, il ne se hissa jamais plus à de telles cimes, références indétrônables fût-ce par leur auteur même. Des œuvres fortes et troublantes, comme "Eva", "L'arbre-Cœur", "La maison où rêvent les arbres" déclinent de façon poignante les thèmes du handicap, de la marginalité et du double. Sans parvenir pourtant à atteindre l'ampleur de ses œuvres matricielles. Il y a pourtant dans chacune d'elles d'évidents germes de génie. Onze albums en quarante ans de création, c'est peu. Mais leur puissance de feu est suffisante pour assumer la postérité de Didier Comès.
Plus que de simples auteurs de BD, Fred et Comès m'étaient intimes et complices. Je me devais de leur souhaiter bon voyage de l'autre côté des choses.
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
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hostiles ; il existe un fantastique "light", que les vrais amateurs fuient comme la peste, qui ne s'adresse qu'à ce public-là. Mais voir les deux
réconciliés, voilà qui était inédit. Je me décidai donc à approcher de plus près le phénomène et, nom d'un phylactère, j'ai marché, j'ai couru, voire même haleté. A tel point qu'à l'instar d'une
multitude de fans à travers le monde, plus d'une dizaine d'épisodes plus tard, mon intérêt n'a pas faibli. Pire encore, il s'est amplifié.
Le plus étrange : a priori, "Walking Dead" ne
propose rien de vraiment nouveau, tout en proposant une œuvre radicalement différente. Chacune de ses thématiques est empruntée aux meilleurs films de morts vivants des trente dernières années,
ceux qui mettent l'accent sur l'élément humain. De "Zombie" de Georges Romero à "28 jours plus tard" de Danny Boyle.
A ce dernier, il emprunte l'argument de
départ du premier tome : après un long coma, un homme se réveille dans un hôpital envahi de zombies. La ville elle-même est déserte. Rick, autrefois flic, met le cap sur Atlanta, à la recherche
de son épouse, Lori. Il la découvrira, au sein d'un groupe de survivants. Un clan dont son ancien collègue Shane a pris plus ou moins la tête. Ce dernier n'est guère ravi de la "résurrection" de
Rick ; depuis toujours amoureux de Lori. La disparition de l'époux lui avait laissé le champ libre pour initier une idylle que ce retour inopiné interrompt net.
Il est inutile de chercher
l'originalité au travers des péripéties traversées par Rick et le groupe de survivants. L'errance, la recherche d'un lieu sûr, les amours, les conflits… pas davantage que dans celles des
individus qui viennent à croiser leur chemin : militaires tyranniques ou déboussolés, idéalistes persuadés d'une possible cohabitation pacifiste entre humains et morts vivants… L'initié connaît
la musique. Il a déjà vu cela ailleurs. Mais il ne l'a jamais vu de cette manière. Walking Dead ne se contente pas d'une simple variation, fut-elle brillante, sur une mélodie connue par cœur.
Chaque thématique reprise est enrichie, approfondie.
Robert Kirkman, le scénariste, a compris
que le neuvième art lui offrait ce que nul cinéaste ne pouvait posséder : le luxe du temps. L'idée de génie de la série : suivre ses héros sur le long cours, observer leur évolution et ne pas les
cantonner à un moment x de l'histoire. Pas un de ses nombreux protagonistes n'est ainsi laissé de côté. Chacun d'entre eux possède une remarquable densité émotionnelle.
Ce ne sont d'ailleurs pas les seules. Jusqu'où
la violence de l'autre peut-elle justifier sa propre violence ? Comment peut grandir un enfant dans l'omniprésence de la mort ? Ou face à la démission affective d'un père ou d'une mère ? Au fil
de ce récit fleuve, dont nous ne sommes, je l'espère, pas proches de voir la fin, des liaisons se nouent, des personnages auxquels on s'était attachés viennent à mourir. De nouveaux surgissent au
gré des rencontres, certains particulièrement malfaisants (comme le Gouverneur), d'autres sérieusement perturbés (comme Michonne), d'autres encore attachants de prime abord (comme Tyreese).
Certains qui nous apparaissaient
sympathiques au départ viennent à nous révulser par leurs actes. Ou l'inverse. Des personnalités en retrait gagnent en charisme d'un épisode à l'autre. Rick lui-même effectue des choix de plus en
plus contestables et contestés. Physiquement et mentalement, il est atteint dans son intégrité. Rien n'est fixé dans le marbre et c'est ce qui fait la force de la série. La ligne entre le Bien et
le Mal est ténue, et peut-être franchie dans les deux sens.
Si certaines actions sont cruelles,
"Walking Dead", joue la carte de la suggestion, davantage que celle de l'horreur graphique. Une charte respectée par Charlie Adlard comme par son prédécesseur Tony Moore, auquel il succéda dès le
deuxième épisode. Choix judicieux, car, autant le dessin du premier tome apparaît comme son point faible, certains personnages étant parfois méconnaissables en plan éloigné, autant celui de
Charlie Adlard est en parfaite symbiose avec l'écriture de Robert Kirkman. Certains noirs et blancs sublimes ne sont pas sans évoquer l'immense Bernie Wrightson.
Chaque page de Julius Arcquefacques est
riche de surprises, scénaristiques ou visuelles. Entrer dans un monde en couleurs ou dans un univers en trois dimensions devient pour le héros une véritable aventure, dont nous suivons chaque
péripétie avec délices. L'épisode le plus kafkaien de la série demeure sans doute "La qu …" qui s'inspire visiblement du "Procès" pour en livrer une version lewiscarrollienne. Julius
Arquefacques, condamné à une paire de gifles pour avoir laissé ouvert un tiroir, se voit confier une mission dont il ne connaîtra jamais le traître mot… un grand moment du neuvième
art !
Fred ne se contente pas de nourrir mon imaginaire depuis les années
soixante-dix. Il a également modifié durablement mon sens logique. Par lui, j'appris que l'on pouvait monter en bas grâce à un escalier inversé. Que les marées étaient engendrées par la bave d'un
gigantesque boxer. Lequel par ailleurs aimait fumer d'énormes cigares. Que la mort était un prospère chef d'affaires. Que l'on pouvait "crever une lune" en passant à travers elle comme un
vulgaire cerceau. Ou être emprisonné dans les rayures d'un zèbre. Découvertes capitales pour un pré-ado de treize ans.
La mèche en épi, toujours vêtu d'une
marinière et d'un pantalon trop court, pieds nus, Philémon est un jeune adolescent rêveur, qui vit en rase campagne. Son père est un paysan, un peu bourru, doté d'un bon sens terrien. Sa mère,
quoiqu'un peu effacée, témoigne au père comme au fils une solide affection. Bien entendu, ce dernier s'ennuie quelquefois. Il s'en va alors rêvasser. Promenades nocturnes sur le dos de son âne.
Un animal très philosophe, qui a la manie de confondre chardons et hérissons.
de pensée habituels et rassurants.
cerceau géant). Ou de se retrouver sur une autre des lettres de l'Océan Atlantique. En fait, ce dernier point devient vite une constante des
albums. Ce qui nous permet de faire connaissance avec les habitants de ce monde parallèle. De ces manus manus qui, à l'état sauvage, sont des animaux nobles. Ils ont alors forme de mains géantes
courant en toute liberté. Mais qui revêtus d'un costume de brigadier (façon gendarme de Guignol) deviennent de féroces représentants de la loi, condamnant les individus fautifs à servir de
bibelots sur une cheminée. En passant par le phare-hibou et les zèbres prisons. Sans compter les rouleurs de marée, les critikaquatiques, les troupeaux de souffleurs ou les anges-clowns.
Contrairement à son père, qui fera par erreur une incursion
dans le monde des lettres et croira jusqu'au bout avoir affaire à un canular monté par son rejeton, Philémon ne s'étonne de rien. Il accepte aisément toute situation nouvelle, plus encore si
elle, est totalement abracadabrante. Plaquer un accord, façon toréo, vêtu d'un queue de pie, sur un piano sauvage déchaîné comme un mustang ne lui pose aucun problème. Pas davantage que de payer
un charmeur de mirages en tintements.

mondes extravagants. Elle se traduit également par l'image. Qu'une case tombe et c'est la panique. Les héros peuvent
voyager à travers d'étonnants collages de gravures du XIXème siècle. Devenir l'un des personnages d'une histoire qui leur est racontée. Les dessins peuvent être dédoublés, éclater sur deux pages.
Les philactères prendre des formes non conventionnelles.
fort à une trilogie : "L'histoire du conteur
électrique", "L'histoire du Corbac aux baskets" et "L'histoire de la dernière image". Critique de la normalité au travers du regard d'un éternel innocent. La lune se met à raconter de
passionnantes histoires aux insomniaques qui abandonnent leur poste de télé. Une gratuité que notre capitalisme névrotique va s'acharner à détruire… un homme se réveille transformé en corbeau,
mais tout le monde ne voit que les baskets qu'il porte aux pieds… des thèmes plus noirs, plus "adultes", mais où transperce une fulgurante tendresse pour l'humanité.
série "Time Is Money", dessinée par le
précocement disparu Alexis. Deux albums sur les trois sont de purs bijoux. J'avoue avoir une préférence pour "Joseph le Borgne". Ce neveu un peu louche découvre que son oncle a fabriqué une
machine à remonter dans le temps. Il décide illico de monter un trafic d'armes dans le passé. Vendre des fusils à Attila, un jeu d'enfants… à condition de ne pas avoir oublié les cartouches ! Le
paradoxe temporel est tordu dans tous les sens jusqu'au fou rire garanti. Un must pour les amateurs.
Sfar, en tant que dessinateur, scénariste ou
co-scénariste, a collaboré avec une bonne partie de ce que la jeune BD compte de talents exigeants."Petit vampire", "Le petit mousquetaire", "Socrate le demi-chien", "Les olives noires", autant
de séries qui brillent par une imagination picaresque constamment renouvelée.
rabelaisienne et le gag le plus subtil, tout en finesse et en délicatesse, avec une remarquable virtuosité. La philosophie s'y invite sans façons. On parle beaucoup dans
ses BD. On y parle souvent bien. De la vie, de l'amour ou de la religion. Du simple plaisir d'exister, des nécessaires compromis et de leur manque de gravité. Souvent le dessin se fait aussi
fluide que la parole, que la pensée en action, et les personnages ont l'air de flotter dans un brouillard fuligineux aux couleurs vives. Mais il y a davantage encore : une tendresse innée envers
ses personnages, fussent-ils ambigus au possible, voire carrément amoraux.
Avec "Le chat du rabbin", Sfar ajoute à sa palette une
couleur nouvelle, qui n'était que latente dans ses œuvres précédentes : l'émotion. Fabuleuse saga que ce conte philosophique, livre d'images où de nombreuses scènes sont commentées en voix off.
Sfar bouscule les règles de la narration classique avec une humilité rare. Parce que rien chez lui n'est ostentatoire et ne sent l'effet de style.
met à parler. Sept ans à observer son maître, un rabbin, sa jeune maîtresse Zlabya, fille d'icelui, ainsi que ses multiples explorations dans le monde des humains lui ont
donné matière à réflexion. Notre quadrupède possède une faim de connaissances sans limites, un amour de la vie du même acabit, et une langue bien pendue. Seul, il a appris à lire derrière
l'épaule de Zlabiya. Il veut à présent apprendre, comprendre et communiquer. Aux préceptes rigides de sa religion (et de toute religion prise au pied de la lettre), que d'ailleurs fort peu
respectent, il oppose une tendre ironie et un solide bon sens.

Largo est un jeune homme turbulent, un peu
voyou, un peu anar, don quichotte des justes causes, plus homme d'action que businessmaker. S'il accepte de relever le défi, c'est davantage par jeu que par goût du lucre. Son style, franc et
direct ne plaît pas à tout le monde…
Van Hamme avec la série Largo Winch surmonte un certain nombre d'obstacles. En
premier lieu, faire un succès d'une série de romans de son crû qui n'a pas caracolé en tête des ventes. En second lieu, initier ses lecteurs à la haute finance (et ses explications sont claires,
sans pour autant plomber le récit). En troisième lieu faire d'un milliardaire jouant sur la mondialisation, sans pitié ou presque pour ses adversaires, usant et abusant des paradis fiscaux, un
personnage sympathique.
toujours aussi virevoltant et insaisissable, lançant une nouvelle série "Lady S" (6 épisodes parus depuis 2004). Le dernier Largo Winch "Mer Noire" (le 17ème) est paru il y a peu. De
même que sa seconde excursion dans les mondes de E.P. Jacobs.
des grands feuilletonnistes du siècle dernier. Il évoque une sorte de petit-fils caché de Gaston Leroux. Même sens du rebondissement et du coup de théâtre. Même manière d'abandonner
ses héros dans une situation dramatique, voire apparemment insoluble, en fin d'épisode, pour y offrir une issue inattendue lors du chapitre suivant.
Une tendance qui s'affirmera de plus en plus dans Thorgal, mais
qui est, dès le premier épisode, au cœur de la série XIII.
Ces questions hanteront les 18 albums de XIII, tenant en haleine des millions de
lecteurs à travers le monde. Car rien n'est stable ni évident en ce qui concerne son identité, chaque indice tendant à l'égarer sur une fausse piste. Rien n'est plus facile à manipuler qu'un
homme d'action amnésique. Sinon fabriquer des preuves.
trépidant certes mais
ne donnant aucune nouvelle information sur l'identité de XIII. Mais ce n'est que pour mieux nous éblouir à l'épisode suivant.


C'EST VOUS QUI LE DITES !