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# avec ou sans bulles

Lundi 15 avril 2013 1 15 /04 /Avr /2013 21:11

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L'annonce du décès de Comès et de Fred fut un raz-de-marée émotionnel. Un peu comme si je venais de perdre deux amis, voire deux personnes de la famille. Le cousin préféré, parfois perdu de vue et le grand frère.

 

L'importance revêtue par Fred dans mon évolution personnelle, je l'ai quelque peu évoquée dans un article consacré à son génial Philémon (LIRE ICI). Une série qui, même si elle compte Philemon-couv-train-ou-vont-les-choses.jpgquelques épisodes plus faibles, tutoie les trois-quarts du temps les sommets. Une plongée dans l'humour absurde plus radicale et ludique que le théâtre de Ionesco. Une manière, tout en élégance et en délicatesse, de faire basculer notre sens logique dans la quatrième dimension. Un imaginaire foisonnant engendrant d'inoubliables créations, tel ce Manu Manu, animal débonnaire à l'état sauvage mais qui, revêtu d'un costume de gendarme devient un brigadier extrêmement tatillon. Ou ces anges-clowns qui, depuis des siècles, rient toujours aux mêmes blagues. Ou ce charmeur de mirages qui se fait payer en tintements. Ou ces escaliers inversés que l'on monte tête en bas. Ou ses rouleurs de marée qui roulent la marée à la main.

 

 
Fred a littéralement changé ma vision du monde. Ses transpositions décalées de notre société la font considérer sous un Philemon-760x1045.jpgangle totalement inédit. Ses BD isolées, regroupées en albums ("Le fond de l'air et Fred" "Ca va, ça vient" "Hum Hum"), mais aussi "Le Petit Cirque" flirtent souvent avec l'humour noir. Mais Fred a la pudeur et le tact nécessaires pour savoir jusqu'où il peut aller trop loin. Grinçant, certes, mais jamais méchant jusqu'à l'odieux. Visuellement parlant, il a osé beaucoup, sans jamais les transformer en faits d'armes : cadres éclatés, collages - notamment de gravures et images d'Epinal-, dessins pleine page, inclusion de photos dans le cœur d'un récit dessiné… Certaines de ses innovations seront reprises par d'autres qui eux, ne manqueront pas de le faire savoir. Après bien des années de silence, Fred avait récemment bouclé le dernier épisode de sa saga "Philémon". Dernier salut de l'artiste avant de tirer sa révérence.

 

Plus étrange est le cas de Didier Comès. Venu relativement tard à la BD, après comes-didier.jpgavoir été dessinateur industriel et percussionniste de jazz. Deux albums fantastiques de haute facture "Le Dieu vivant" et "L'ombre du corbeau" ne suffiront pas à le projeter en pleine lumière. Le premier est un conte initiatique teinté SF, qui met en scène le personnage d'Ergün l'errant, repris par la suite par d'autres avec un résultat moins heureux. Le second se déroule dans les tranchées et conte les tribulations d'un soldat déboussolé, confronté à des spectres et à un corbeau qui parle. On y trouve déjà en germe certaines thématiques de ses œuvres futures. Le double, la fragile frontière entre les mondes. Mais en ce début des seventies, le neuvième art est en pleine explosion et sans doute ces premières tentatives apparaissent-elles trop timides. Ce n'est que bien plus tard que leur valeur sera revue à la hausse.

 

C'est alors que Comès opte pour une bifurcation à 360°. Ambidextre, il choisit de dessiner désormais de la main gauche,

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d'une façon plus "instinctive". A la couleur du "Dieu vivant", il substitue un noir et blanc rugueux, anguleux. Et s'engage dans des récits-fleuve, ce qu'encourage le magazine "A suivre". C'est dans le format long qu'il engendre ses deux chef d'œuvre absolus "Silence" et "La Belette". Si l'on y trouve des points communs avec ses précédents opus, ce sont surtout les différences qui frappent le lecteur de plein fouet. Le fantastique est à présent résolument contemporain, ancré dans le monde des sorciers de campagne et des rebouteux. Didier Comès y témoigne d'un amour renversant pour la différence. Un nain et un idiot du village (le personnage titre) pour Silence. Un enfant autiste pour "La Belette". Secrets de famille et vieilles haines villageoises forment la toile de fond de récits aux rebondissements multiples, parcourus par une émotion à fleur de peau. Oui, je l'avoue, j'ai pleuré comme une madeleine à la fin de "Silence" et de "La Belette". Ce qui ne m'arrive pas si fréquemment à la lecture d'une bande-dessinée.

 

 

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Par la suite, si Comès n'a jamais démérité et jamais livré d'œuvres honteuses, il ne se hissa jamais plus à de telles cimes, références indétrônables fût-ce par leur auteur même. Des œuvres fortes et troublantes, comme "Eva", "L'arbre-Cœur", "La maison où rêvent les arbres" déclinent de façon poignante les thèmes du handicap, de la marginalité et du double. Sans parvenir pourtant à atteindre l'ampleur de ses œuvres matricielles. Il y a pourtant dans chacune d'elles d'évidents germes de génie. Onze albums en quarante ans de création, c'est peu. Mais leur puissance de feu est suffisante pour assumer la postérité de Didier Comès.

 

Plus que de simples auteurs de BD, Fred et Comès m'étaient intimes et complices. Je me devais de leur souhaiter bon voyage de l'autre côté des choses. 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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Dimanche 9 septembre 2012 7 09 /09 /Sep /2012 17:18

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Même précédée d'un buzz invraisemblable, j'avoue que la publication française de "Walking Dead" m'avait laissé de marbre. Une série BD sur les zombies, cela ne titillait pas outre-mesure ma curiosité. Au cinéma, les grands et petits maîtres avaient fait plus ou moins le tour de la question, et les faiseurs de séries B et Z s'étaient partagés les restes. Si les morts vivants du neuvième art n'avaient, à ma connaissance, ni leur Romero, ni même leur Fulci, leur destin n'y était pas pour autant déshonorant, et des EC Comics à Creepy, nombre de revues spécialisées avaient rendu hommage au thème. "Walking Dead", un pétard mouillé de plus ?

 

 

Pourtant, au fur et à mesure que les albums s'égrenaient, la rumeur et l'éloge, loin de s'éteindre, ne faisaient que croître. Le moins troublant de l'affaire n'était pas qu'un tel concert laudatif émanait tant d'aficionados du genre que de personnes qui y étaient walking-dead-1.jpghostiles ; il existe un fantastique "light", que les vrais amateurs fuient comme la peste, qui ne s'adresse qu'à ce public-là. Mais voir les deux réconciliés, voilà qui était inédit. Je me décidai donc à approcher de plus près le phénomène et, nom d'un phylactère, j'ai marché, j'ai couru, voire même haleté. A tel point qu'à l'instar d'une multitude de fans à travers le monde, plus d'une dizaine d'épisodes plus tard, mon intérêt n'a pas faibli. Pire encore, il s'est amplifié.

 

 

Walking_dead_2.jpg Le plus étrange : a priori, "Walking Dead" ne propose rien de vraiment nouveau, tout en proposant une œuvre radicalement différente. Chacune de ses thématiques est empruntée aux meilleurs films de morts vivants des trente dernières années, ceux qui mettent l'accent sur l'élément humain. De "Zombie" de Georges Romero à "28 jours plus tard" de Danny Boyle.

 

walking-dead-5.jpgA ce dernier, il emprunte l'argument de départ du premier tome : après un long coma, un homme se réveille dans un hôpital envahi de zombies. La ville elle-même est déserte. Rick, autrefois flic, met le cap sur Atlanta, à la recherche de son épouse, Lori. Il la découvrira, au sein d'un groupe de survivants. Un clan dont son ancien collègue Shane a pris plus ou moins la tête. Ce dernier n'est guère ravi de la "résurrection" de Rick ; depuis toujours amoureux de Lori. La disparition de l'époux lui avait laissé le champ libre pour initier une idylle que ce retour inopiné interrompt net.

 

walking-dead-michonne.jpg Il est inutile de chercher l'originalité au travers des péripéties traversées par Rick et le groupe de survivants. L'errance, la recherche d'un lieu sûr, les amours, les conflits… pas davantage que dans celles des individus qui viennent à croiser leur chemin : militaires tyranniques ou déboussolés, idéalistes persuadés d'une possible cohabitation pacifiste entre humains et morts vivants… L'initié connaît la musique. Il a déjà vu cela ailleurs. Mais il ne l'a jamais vu de cette manière. Walking Dead ne se contente pas d'une simple variation, fut-elle brillante, sur une mélodie connue par cœur. Chaque thématique reprise est enrichie, approfondie.

 

 

Robert-Kirkman.jpgRobert Kirkman, le scénariste, a compris que le neuvième art lui offrait ce que nul cinéaste ne pouvait posséder : le luxe du temps. L'idée de génie de la série : suivre ses héros sur le long cours, observer leur évolution et ne pas les cantonner à un moment x de l'histoire. Pas un de ses nombreux protagonistes n'est ainsi laissé de côté. Chacun d'entre eux possède une remarquable densité émotionnelle.

 

Priorité est donnée à l'humain, pour le meilleur et pour le pire. Comment réagirions-nous, non seulement à des situations extrêmes, mais également si tout notre système de références et de normes sociales venait soudain à disparaître ? Sans les limites imposés par la société et la civilisation, retournerions-nous vers la barbarie ? Où tenterions-nous, au contraire, de nous comporter comme des êtres humains ? Vous voilà prévenus : sous un aspect ludique, "Walking Dead' aborde des questions graves.

 

 

WalkingDead9a.jpg Ce ne sont d'ailleurs pas les seules. Jusqu'où la violence de l'autre peut-elle justifier sa propre violence ? Comment peut grandir un enfant dans l'omniprésence de la mort ? Ou face à la démission affective d'un père ou d'une mère ? Au fil de ce récit fleuve, dont nous ne sommes, je l'espère, pas proches de voir la fin, des liaisons se nouent, des personnages auxquels on s'était attachés viennent à mourir. De nouveaux surgissent au gré des rencontres, certains particulièrement malfaisants (comme le Gouverneur), d'autres sérieusement perturbés (comme Michonne), d'autres encore attachants de prime abord (comme Tyreese).

 

Walking-dead-3.jpgCertains qui nous apparaissaient sympathiques au départ viennent à nous révulser par leurs actes. Ou l'inverse. Des personnalités en retrait gagnent en charisme d'un épisode à l'autre. Rick lui-même effectue des choix de plus en plus contestables et contestés. Physiquement et mentalement, il est atteint dans son intégrité. Rien n'est fixé dans le marbre et c'est ce qui fait la force de la série. La ligne entre le Bien et le Mal est ténue, et peut-être franchie dans les deux sens.

 

Fait extraordinaire : chaque épisode est meilleur que le précédent, gagnant aussi bien en épaisseur qu'en termes de rythme et de fluidité.

 

 

Charlie-Adlard.jpegSi certaines actions sont cruelles, "Walking Dead", joue la carte de la suggestion, davantage que celle de l'horreur graphique. Une charte respectée par Charlie Adlard comme par son prédécesseur Tony Moore, auquel il succéda dès le deuxième épisode. Choix judicieux, car, autant le dessin du premier tome apparaît comme son point faible, certains personnages étant parfois méconnaissables en plan éloigné, autant celui de Charlie Adlard est en parfaite symbiose avec l'écriture de Robert Kirkman. Certains noirs et blancs sublimes ne sont pas sans évoquer l'immense Bernie Wrightson.

 


 

 

 

A présent déclinée en série télévisée (laquelle divise les fans de première heure) sur le câble, "Walking Dead" poursuit son épopée bédéphile en toute indépendance. A ce jour, onze tomes sont parus en France.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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Samedi 11 février 2012 6 11 /02 /Fév /2012 11:47

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Imaginez un humour à mi-chemin entre Kafka, Ionesco et Lewis Carroll, boosté par des visions paranoïaques que n'eût point reniées un Philippe K.Dick. Aucun doute, vous tenez entre les mains un album de "Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves". Acquefacques, inversion phonétique de Kafka...

 

Série culte pour les uns, totalement ignorée des autres, la BD de Marc-Antoine Mathieu (cinq tomes parus à ce jour) a marqué de son empreinte les années quatre-vingt dix, générant quantité d'émules, devenant source d'inspiration pour une nouvelle génération d'auteur. L'absurde, le non-sens, les paradoxes brillants y règnent en maître, sans pour autant altérer la structure de l'histoire.

 

 

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Mathieu fait bien davantage que transcrire notre réalité dans un monde légèrement décalé. Il invente son univers, avec des codes qui lui sont propres.  Cependant, le bédéaste ne jouit pas d'un succès à la (dé)mesure de son talent. L'histoire du neuvième art tranchera.

 

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Dans un noir et blanc magnifique, aux mille et une nuances, le personnage principal se débat contre deux sources majeures de contrariété : ses rêves qui l'emmènent plus loin qu'il ne voudrait. Et l'administration tentaculaire qui régit la vie de la cité.

 

C'est un homme aux apparences falotes, engoncé dans son costume, coiffé d'un petit chapeau, les yeux cerclés de grosses lunettes. Un homme qui ne rit jamais. Et qui pourtant travaille au Ministère du Rire. Lequel est divisé en un nombre conséquent de classifications. Un obscur fonctionnaire parmi tant d'autres.

 

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Son environnement nous est tout à la fois étrange et familier. Si les individus qui y évoluent, leurs vêtements et les architectures de leurs habitations demeurent proches de nous, leurs coutumes quotidiennes nous désarçonnent.  Les trottoirs sont  saturés par la circulation piétonne. Pour plus de sécurité, les vélos-taxis, circulent en hauteur. La ville est surplombée de fils. Ils passent de l'un à l'autre tels des funambules. L'espace des appartements est régi par des lois extrêmement rigoureuses. Ainsi l'ascenseur traverse-t-il le plancher. Il faut en décoller les lattes afin de lui livrer passage. Un simple tiroir demeuré ouvert peut constituer un délit, qui débouche sur un procès. L'inspection ne plaisante pas avec ce genre de choses…

 

Julius Corentin Acquefacques n'est pas un révolutionnaire. Au contraire, il n'aspire qu'à rester dans le rang. Mais, comme le soldat Hasek, sa banalité excessive même le rend extraordinaire, et l'entraîne dans les plus extravagantes aventures.

 

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Dans premier album "L'Origine", cet anti-héros notoire reçoit, par des voies mystérieuses, un pli à n'ouvrir que le lendemain quinze heures. Obéissant, notre homme obtempère. A la date dite, il descelle le pli. Une planche de BD, titrée '"L'origine", avec un numéro de page. Elle raconte exactement ce qu'il vient de vivre. Dès lors, il ira de découverte en découverte, de révélation en révélation. Les rêves de Julius Corentin Acquefaques lui posent également problème. Ils ne suivent pas toujours un parcours identiquement rectiligne à celui de son existence. Ainsi, dans "Le processus", il devra réparer les erreurs de son double. Celui-ci s'est trompé de rêve. Ce qui entraîne Julius dans maintes péripéties, à seul but d'éviter que le temps tourne en boucle. Processus bien connu des lecteurs familiers des voyages dans le temps.

 

 


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Le miracle de la série "Julius Corentin Arcquefacques prisonnier des rêves" : Mathieu dessinateur n'est pas le simple illustrateur de Marc-Antoine Mathieu scénariste, comme c'est parfois le cas d'auteurs multi-casquettes. L'un comme l'autre se montrent constamment inventifs.

 

Chaque récit est découpé en chapitres, aux titres aussi énigmatiques que "L'Infra-Rêve ou l'Ultra-Réalité" ou "Le cauchemar du plafond". Approche romanesque, qui trouve ici une dimension nouvelle, au travers des distorsions d'images que s'autorise Mathieu.

 

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Ainsi de "l'anti-case" : une case de l'album est évidée. Un trou de matière en somme. Ce qui amène le personnage secondaire à redire p42 ce qu'il a dit p40 et Julius à reformuler en p43, ce qu'il a déjà énoncé en p41. Les quiproquos qui s'ensuivent sont d'un comique irrésistible. Une page se déploie soudainement en accordéon, formant un kaléidoscope. La fin d'un album peut nous amener à relire celui-ci à l'envers (Le début de la fin).

 

mathieu-l-origine.jpg Chaque page de Julius Arcquefacques est riche de surprises, scénaristiques ou visuelles. Entrer dans un monde en couleurs ou dans un univers en trois dimensions devient pour le héros une véritable aventure, dont nous suivons chaque péripétie avec délices. L'épisode le plus kafkaien de la série demeure sans doute "La qu …" qui s'inspire visiblement du "Procès" pour en livrer une version lewiscarrollienne. Julius Arquefacques,  condamné à une paire de gifles pour avoir laissé ouvert un tiroir,  se voit confier une mission dont il ne connaîtra jamais le traître mot… un grand moment du neuvième art !

 

Sans avoir l'air d'y toucher, Marc-Antoine Mathieu a su renouveler, de manière ludique, les codes de la BD avec une constante exigence…

 

 

Pascal Perrot, textes

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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Dimanche 18 septembre 2011 7 18 /09 /Sep /2011 22:53

fred.jpegFred ne se contente pas de nourrir mon imaginaire depuis les années soixante-dix. Il a également modifié durablement mon sens logique. Par lui, j'appris que l'on pouvait monter en bas grâce à un escalier inversé. Que les marées étaient engendrées par la bave d'un gigantesque boxer. Lequel par ailleurs aimait fumer d'énormes cigares. Que la mort était un prospère chef d'affaires. Que l'on pouvait "crever une lune" en passant à travers elle comme un vulgaire cerceau. Ou être emprisonné dans les rayures d'un zèbre. Découvertes capitales pour un pré-ado de treize ans. 

 

 

L'humour absurde s'est rarement déployé avec autant de liberté, de jovialité,

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de jubilation que chez Fred. Chez les chantres de ce rire-là, les personnages sont souvent des alibis. Ils sont happés, pris au piège, du dérèglement de la machine, mais ne possèdent pas d'existence qui leur soit propre. Beckett, Ionesco ou Lewis Carroll confrontent leurs héros aux situations les plus insensées et s'amusent à les regarder se débattre. Alice n'est en fin de compte qu'une petite fille très ordinaire. N'importe laquelle aurait fait l'affaire pour être confrontée à son bouffon monde des merveilles. Avec Philémon l'absurde vient à se teinter de tendresse. En quelques traits, Fred donne épaisseur, vie, émotion aux plus délirantes inventions.

 

 

philemon_anatole_fred.gif La mèche en épi, toujours vêtu d'une marinière et d'un pantalon trop court, pieds nus, Philémon est un jeune adolescent rêveur, qui vit en rase campagne. Son père est un paysan, un peu bourru, doté d'un bon sens terrien. Sa mère, quoiqu'un peu effacée, témoigne au père comme au fils une solide affection. Bien entendu, ce dernier s'ennuie quelquefois. Il s'en va alors rêvasser. Promenades nocturnes sur le dos de son âne. Un animal très philosophe, qui a la manie de confondre chardons et hérissons.

 

Un jour, ils s'en vont du côté du puits, dont le puisatier disparut un jour sans laisser de trace. Philémon tombe malencontreusement dedans. Emporté par un tourbillon, il se réveille au bord de l'océan. Échoué sur la plage d'une île apparemment déserte. Au sol, il aperçoit son ombre dédoublée, lève les yeux au ciel : deux soleils, deux ombres, quoi de plus normal ! Une logique autre peut commencer. D'une trouvaille à l'autre, elle nous emmènera, sans que nous y prissions garde, de plus en plus loin de la rive de nos modes Philemon_2ombres.jpg de pensée habituels et rassurants.

 

L'île n'est pas totalement inhabitée. Ses habitants : un centaure bougon nommé "Vendredi" et un homme vêtu tel Robinson Crusoé. Tombé lui aussi par erreur il y a dix ans, il s'est retrouvé ici, perdu sur le A de l'Océan Atlantique. Car, dans ce monde parallèle, les lettres tracées sur nos cartes forment des îles indépendantes. L'être humain, c'est le puisatier Barthélémy en personne. Il peste contre cette terre où il est exilé et n'aspire qu'à retourner dans le monde "réel". Mais lorsque Philémon l'y ramène avec lui, il devient brutalement

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nostalgique. De son île. De son centaure. De sa maison qui pousse d'un étage quand il pleut. Philémon va dès lors trouver le seul être capablede le comprendre et de l'aider : son oncle Félicien. Savant et sorcier peu apprécié de son frère, c'est à peine s'il a écouté le récit de son neveu qu'il le devance déjà de cent coudées.

 

Pour entrer et sortir du monde des lettres, il ne faut surtout pas emprunter deux fois le même chemin. Il s'agit d'utiliser, à chaque passage, un moyen différent de la fois précédente. Cette nécessite devient peu à peu l'un des ressorts récurrents de l'intrigue.  Et des méthodes, il n'en manque pas : de la fumée de pipe à la loupe, de la fermeture éclair géante en pleine nature -qui ne s'ouvre qu'un temps très court, au globe terrestre tournant. Sans oublier le passage à travers un cerceau géant. Évidemment, tout cela manque parfois de précision. Félicien connaît plus de choses qu'il n'en maîtrise réellement.

 

Il est possible d'atterrir en pleine mer après avoir crevé une lune (la méthode du philemon_manu-manu.jpg cerceau géant). Ou de se retrouver sur une autre des lettres de l'Océan Atlantique. En fait, ce dernier point devient vite une constante des albums. Ce qui nous permet de faire connaissance avec les habitants de ce monde parallèle. De ces manus manus qui, à l'état sauvage, sont des animaux nobles. Ils ont alors forme de mains géantes courant en toute liberté. Mais qui revêtus d'un costume de brigadier (façon gendarme de Guignol) deviennent de féroces représentants de la loi, condamnant les individus fautifs à servir de bibelots sur une cheminée. En passant par le phare-hibou et les zèbres prisons. Sans compter les rouleurs de marée, les critikaquatiques, les troupeaux de souffleurs ou les anges-clowns.

 

coinceurfred.jpg Contrairement à son père, qui fera par erreur une incursion dans le monde des lettres et croira jusqu'au bout avoir affaire à un canular monté par son rejeton, Philémon ne s'étonne de rien. Il accepte aisément toute situation nouvelle, plus encore si elle, est totalement abracadabrante. Plaquer un accord, façon toréo, vêtu d'un queue de pie, sur un piano sauvage déchaîné comme un mustang ne lui pose aucun problème. Pas davantage que de payer un charmeur de mirages en tintements.

 

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Fred glisse de ci de là des allusions à l'époque. Si l'on se penche sur la question, on conviendra que les nouveaux dogmes de la contre-culture en prennent tout autant pour leur grade que la soi-disant normalité. Nombreux sont les cas où celui qui est asservi ne se révolte pas par manque d'imagination, doutant qu'il existe mieux ailleurs. Ainsi les rameurs de la baleine-galère dans "Le château suspendu". Ou ceux qui sont condamnés à devenir bibelots sur des cheminées dans "L'île des brigadiers". Mais les "révoltés" n'en sont pas moins fustigés dans leur systématisme. Parce qu'il est interdit de rire sur le second T ("À l'heure du second T"), les rebelles se réfugient dans des grottes et s'y s'esclaffent d'un bout de la journée à l'autre. Et gare à qui ne partagerait pas leur hilarité !

 

philemon-BD-planche-2.jpgL'imagination de Fred ne se limite pas au texte, à la manière de donner corps à des philemon-BD.planche-3jpg.jpgmondes extravagants. Elle se traduit également par l'image. Qu'une case tombe et c'est la panique. Les héros peuvent voyager à travers d'étonnants collages de gravures du XIXème siècle. Devenir l'un des personnages d'une histoire qui leur est racontée. Les dessins peuvent être dédoublés, éclater sur deux pages. Les philactères prendre des formes non conventionnelles. 

 

Quelques albums plus faibles font parfois tapisserie. Il est douteux que l'Histoire du neuvième art retienne, par exemple, "l'Ane en atoll" ou "Avant la lettre". Et, en dépit de somptueuses trouvailles, "L'arche du A" traîne un peu en longueur.

 

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Mais à côté, que de chefs d'œuvre ! "Simbabbad de Batbad"..."À l'heure du second T"..."La feuille qui devait passer l'automne" -sans doute l'un des plus poétiques de la série- "Le piano sauvage"..."le Château suspendu"... quelques merveilles parmi tant d'autres !

 

L'humour de Fred est multiforme. Si Philémon occupe une bonne part de son œuvre (une quinzaine d'albums tout de même), l'auteur ne s'en permet pas moins de magnifiques échappées. Dans lesquelles il conjugue absurde et humour noir, comme dans

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l'indispensable "Petit cirque". Swift et Kafka mixés à la sauce marsupilami. Une BD quasi-introuvable par les circuits traditionnels, dont la réédition s'impose. Laisse libre cours à son goût pour les images d'Épinal et le collage, qu'il introduit à tout moment de l'histoire, comme dans les récits qui forment "Le fond de l'air et frais" ou "Hum ! Hum !". Je me souviens tout particulièrement de cette histoire rocambolesque de frères siamois devenus orphelins. Parce que leurs parents avaient gagné dans un concours une croisière sur le Titanic.

 

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Ou se risque avec succès à l'atmosphère des contes avec le très tendre "Cythère l'apprenti sorcière". Mais  sa plus belle réussite, hors de sa série fétiche, demeure ce qui ressemble corbac_basket_fred.jpg fort à une trilogie : "L'histoire du conteur électrique", "L'histoire du Corbac aux baskets" et "L'histoire de la dernière image". Critique de la normalité au travers du regard d'un éternel innocent. La lune se met à raconter de passionnantes histoires aux insomniaques qui abandonnent leur poste de télé. Une gratuité que notre capitalisme névrotique va s'acharner à détruire… un homme se réveille transformé en corbeau, mais tout le monde ne voit que les baskets qu'il porte aux pieds… des thèmes plus noirs, plus "adultes", mais où transperce une fulgurante tendresse pour l'humanité.

 

Fred est également étonnant quand il se place en retrait pour devenir simple scénariste. Une aventure qu'il tente pour la TimeIsMoneyfredalexis.jpgsérie "Time Is Money", dessinée par le précocement disparu Alexis. Deux albums sur les trois sont de purs bijoux. J'avoue avoir une préférence pour "Joseph le Borgne". Ce neveu un peu louche  découvre que son oncle a fabriqué une machine à remonter dans le temps. Il décide illico de monter un trafic d'armes dans le passé. Vendre des fusils à Attila, un jeu d'enfants… à condition de ne pas avoir oublié les cartouches ! Le paradoxe temporel est tordu dans tous les sens jusqu'au fou rire garanti. Un must pour les amateurs.

 

La réédition de l'intégrale de la série Philémon est la promesse, pour qui ignore encore cette grande oeuvre, de tant de jubilations à venir. Et pour les fans, l'occasion de délicieuses retrouvailles.

 

Pour tant de merveilles, monsieur Fred, merci et chapeau bas !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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Mardi 31 mai 2011 2 31 /05 /Mai /2011 21:23

Joann-Sfar_medium.jpg Sfar, en tant que dessinateur, scénariste ou co-scénariste, a collaboré avec une bonne partie de ce que la jeune BD compte de talents exigeants."Petit vampire", "Le petit mousquetaire", "Socrate le demi-chien", "Les olives noires", autant de séries qui brillent par une imagination picaresque constamment renouvelée.

 

L'humour y est omniprésent ; Johann Sfar fait cohabiter la trivialité la plus chatrabbin_tn.jpg rabelaisienne et le gag le plus subtil, tout en finesse et en délicatesse, avec une remarquable virtuosité. La philosophie s'y invite sans façons. On parle beaucoup dans ses BD. On y parle souvent bien. De la vie, de l'amour ou de la religion. Du simple plaisir d'exister, des nécessaires compromis et de leur manque de gravité. Souvent le dessin se fait aussi fluide que la parole, que la pensée en action, et les personnages ont l'air de flotter dans un brouillard fuligineux aux couleurs vives. Mais il y a davantage encore : une tendresse innée envers ses personnages, fussent-ils ambigus au possible, voire carrément amoraux.

 

chat-rabbin.jpgAvec "Le chat du rabbin", Sfar ajoute à sa palette une couleur nouvelle, qui n'était que latente dans ses œuvres précédentes : l'émotion. Fabuleuse saga que ce conte philosophique, livre d'images où de nombreuses scènes sont commentées en voix off. Sfar bouscule les règles de la narration classique avec une humilité rare. Parce que rien chez lui n'est ostentatoire et ne sent l'effet de style.

 

Le héros de cette série est un chat. Après avoir avalé un ara, voici que le félin se Chat-parlant.jpg met à parler. Sept ans à observer son maître, un rabbin, sa jeune maîtresse Zlabya, fille d'icelui, ainsi que ses multiples explorations dans le monde des humains lui ont donné matière à réflexion. Notre quadrupède possède une faim de connaissances sans limites, un amour de la vie du même acabit, et une langue bien pendue. Seul, il a appris à lire derrière l'épaule de Zlabiya. Il veut à présent apprendre, comprendre et communiquer. Aux préceptes rigides de sa religion (et de toute religion prise au pied de la lettre), que d'ailleurs fort peu respectent, il oppose une tendre ironie et un solide bon sens.

 

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Le rabbin est un brave homme, mais ne voit souvent pas plus loin que les réponses qu'on lui a enseignées. S'il proteste vigoureusement à haute voix face à ce chat impertinent et curieux de tout, il n'en est pas moins, dans le secret de son cœur, sérieusement ébranlé dans ses certitudes. Riche en péripéties, constamment drôle, "Le chat du rabbin" rebondit sans cesse vers de nouvelles directions, tenant en haleine ses lecteurs et lectrices.

 

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Faire rire, réfléchir et émouvoir dans un même mouvement, voilà qui n'est pas à la portée du premier venu. L'histoire, portée par des personnages riches et solidement campés (on n'oubliera pas de sitôt le "Malka des Lions") trouve sa parfaite illustration dans le trait précis de l'auteur. Un dessin qui doit tout autant, toutes proportions gardées, aux impressionnistes qu'aux expressionnistes, mais dont la gamme chromatique serait plutôt à chercher du côté des fauves, tant Sfar est un coloriste accompli.

 

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Vous verrez, les anti-héros du "Chat du Rabbin" deviendront rapidement pour vous comme une seconde famille…Dans laquelle vous pourrez prendre tout le temps de vous installer au fil des cinq épisodes papier, avant d'en voir l'adaptation cinématographique, sortie nationale demain, le 1° juin. "Le chat du Rabbin", un dessin animé réalisé par l'auteur, en 3 D s'il vous plait, et que nous n'avons pas encore eu à cet instant l'heur de voir.

 

 

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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Dimanche 13 février 2011 7 13 /02 /Fév /2011 15:59

vanhamme cover 2Comme Gaston Leroux, Van Hamme est un "ogre" littéraire, un infatigable raconteur d'histoires, enchaînant les scénarios les plus explosifs avec un bel appétit. En 86, alors que les séries XIII et Thorgal tournent à plein régime, ce stakhanoviste effréné trouve encore le temps d'accoucher de ce que beaucoup considèrent comme son Grand Œuvre : Le Grand Pouvoir du Chninkel. Une réinterprétation décalée du Nouveau Testament dans un univers d'héroic fantasy.  A priori, pas de quoi affoler les aficionados de BD. Un projet qui, avec tout autre aux commandes, eût semblé irréalisable et voué à l'échec. Ou au ridicule… Avec Van Hamme, le résultat est proprement renversant.

 

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Un monde en proie à des guerres meurtrières, où les plus pauvres font les frais des massacres seigneuriaux. Mais le Très Haut apparaît à l'un d'entre eux. Un pauvre hère sans la moindre influence. Et pourtant, c'est à ce cœur pur et innocent que va être confiée la lourde tâche de faire entendre une parole de paix. Une mission qu'il voudra d'abord refuser. Et qu'il assumera du mieux qu'il peut, se découvrant des facultés qu'il ignorait posséder.

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Pas un instant Van Hamme ne lâche son lecteur, dans un récit qui alterne avec brio l'humour et l'émotion pure. Je défie quiconque de ne pas avoir usé quelques mouchoirs avant la fin, bouleversante. Une œuvre qui fut récompensée par  le grand prix des Alpages à Sierre en 1987 et l'Alph'art du public à Angoulême en 1989.

 

En 90, Van Hamme met en branle une nouvelle série "Largo Winch". J'avoue avoir mis du temps à me pencher sur cette BD. L'histoire de ce jeune milliardaire un peu voyou, héritier d'un empire financier, ne m'excitait pas outre mesure. J'avais évidemment tort, car sitôt refermé le premier album, je me mis à dévorer le suivant.

 

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Tout commence par un homme d'affaires à la tête d'un des plus gros empires financiers mondiaux. Face à lui, un homme dont le visage demeure dans l'ombre. On comprend vite que l'intrus est venu pour le tuer. Et que la victime est loin d'être un enfant de chœur. Mais la série n'est pas un  whodunit à l'Agatha Christie. On connaît en fait assez rapidement le meurtrier, pas plus reluisant que le défunt milliardaire. Le pivot de l'histoire : l'héritier du groupe W. Se sachant stérile, le nabab a adopté un jeune orphelin yougoslave, auquel il a donné son nom. À défaut de l'élever lui-même, il le rencontre de temps à autre pour l'initier aux arcanes de la finance.

 

francq largo16 hfLargo est un jeune homme turbulent, un peu voyou, un peu anar, don quichotte des justes causes, plus homme d'action que businessmaker. S'il accepte de relever le défi, c'est davantage par jeu que par goût du lucre. Son style, franc et direct ne plaît pas à tout le monde…

 

On notera des points communs entre le fougueux Largo et d'autres héros de Van Hamme. Comme Thorgal thumb-largo-winch---le-personnage-de-jean-van-hamme--2303(à son corps défendant) et XIII, il plaît aux femmes. Comme XIII, il est essentiellement fidèle en amitié et son passé est obscur. Sa famille se compose également au gré des rencontres : Simon, rencontré en prison. Un déserteur israëlien, Kapman devenu son pilote privé et son plus fiable allié. La secrétaire vieille fille qui, déroutée par ses manières, donne d'abord sa démission avant de revenir sur sa décision et de se joindre à son équipe de choc. Et Cochrane, opposé aux méthodes de Largo mais le soutenant lorsque nécessaire.

 

Comme les histoires de Thorgal, chaque récit se déroule sur un seul album ou sur une série pouvant aller jusqu'à quatre. Entre son passé (il a entre autres aidé des rebelles tibétains) qui le suit et les pièges qu'on lui tend pour faire imploser son groupe, à coup d'actions légales ou illégales, Winch a du pain sur la planche. Et n'hésite pas à s'engager physiquement pour défendre les siens ; ni à tout risquer pour honorer sa parole, ou par sens de la justice. Il est demeuré, malgré les apparences, un aventurier.

 

largo Van Hamme avec la série Largo Winch surmonte un certain nombre d'obstacles. En premier lieu, faire un succès d'une série de romans de son crû qui n'a pas caracolé en tête des ventes. En second lieu, initier ses lecteurs à la haute finance (et ses explications sont claires, sans pour autant plomber le récit). En troisième lieu faire d'un milliardaire jouant sur la mondialisation, sans pitié ou presque pour ses adversaires, usant et abusant des paradis fiscaux, un personnage sympathique.

 

L'ultime grain de sable est à mon sens d'ordre graphique. Autant Rosinski et Vance possèdent une identité picturale forte, et une griffe visuelle immédiatement repérable, autant Francq est ce qu'on appelle un honnête artisan, dont le trait ne marque pas les mémoires, s'effaçant souvent derrière ses scénaristes. En dépit de tous ces handicaps, Largo Winch fonctionne et parvient à nous faire haleter à ses trépidantes aventures.

 

 

Le 16 février, sortira dans les salles le second film adapté de la série BD. Avec cette fois-ci un joker de taille : la présence de Sharon Stone au générique. Une consécration rare pour le monde des bulles. 

 



Mais ce diable à ressort de Van Hamme demeure LadyS_tt_05012006_53086.jpg toujours aussi virevoltant et insaisissable, lançant une nouvelle série "Lady S" (6 épisodes parus depuis 2004). Le dernier Largo Winch "Mer Noire" (le 17ème) est paru il y a peu. De même que sa seconde excursion dans les mondes de E.P. Jacobs.

 

S'il est un scénariste au monde apte à reprendre en main les destins de Blake et Mortimer, à faire revivre cet univers proche de ceux des feuilletonnistes du début du XXème siècle, c'est bel et bien celui de "XIII" et de "Largo Winch".

 

Parallèlement, les enfants issus de ses œuvres continuent à vivre leur vie, de "XIII Mystery" aux "Mondes de Thorgal" qui, comme la première série, enrichit l'existence des personnages secondaires de la saga viking.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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Vendredi 11 février 2011 5 11 /02 /Fév /2011 23:29

L'immense succès rencontré par Thorgal ne met pas pour autant Van Hamme à l'abri des revers. Il en connaîtra un sanglant avec la série Arlequin (dessinée par Dany). Trop sophistiquée pour les jeunes lecteurs. Pas assez pour un public plus adulte.

 

vance-vanhamme.jpg

Mais Van Hamme n'est pas homme à rester sur un flop. Une rencontre antérieure ne va pas tarder à porter ses fruits et asseoir définitivement son statut. En 76, Greg, alors directeur des éditions Dargaud, l'avait mis en contact avec William Vance, dans la perspective de reprendre la série Bruno Brazil. Mais, las de jouer les "scripts doctor" pour séries en perte de vitesse, Van Hamme ne donnera pas de second souffle au célèbre agent secret albinos. Il reste cependant en relation avec le dessinateur. D'autant plus qu'il habite à deux pas de chez lui.

 

Le dessin de Vance est aux antipodes de celui de Rosinski. Là où le second s'adonne volontiers au lyrisme et à l'onirisme, le second offre un trait précis, réaliste, d'une redoutable efficacité. L'homme idéal pour une série d'espionnage.V-Vance-J-Van-Hamme-XIII-BD

 

Elle prendra naissance en 1984. Van Hamme vient d'achever la lecture de "La mémoire dans la peau" de Robert Ludlum. Si les tribulations de Jason Bourne ne lui parlent pas outre mesure, il retiendra du roman l'idée d'un héros amnésique. Variations sur un thème ? XIII est  bien davantage que cela. Instinctivement, Van Hamme retrouve le secret des grandes séries paranoïaques qui, des "Envahisseurs" au "Prisonnier", ont bercé ma folle jeunesse.

 

Mais, au-delà des références télévisuelles évidentes, Van Hamme est de la raceXIII 3 des grands feuilletonnistes du siècle dernier. Il évoque une sorte de petit-fils caché de Gaston Leroux. Même sens du rebondissement et du coup de théâtre. Même manière d'abandonner ses héros dans une situation dramatique, voire apparemment insoluble, en fin d'épisode, pour y offrir une issue inattendue lors du chapitre suivant.

 

XIII_t6.jpgUne tendance qui s'affirmera de plus en plus dans Thorgal, mais qui est, dès le premier épisode, au cœur de la série XIII.

Blessé par balle, le héros porte tatoué sur le bras l'inscription XIII en chiffres romains. Il s'échoue, évanoui, sur la plage et est recueilli par un couple de personnes âgées. À peine a-t-il le temps de s'attacher à eux et de retrouver la santé que des tueurs surgissent dans ce havre de paix. Mais notre homme a la peau dure et des réflexes à toute épreuve et s'il ne parvient pas à protéger ses hôtes, il triomphera de ces pros du meurtre. Qui sont-ils et surtout qui est-il, lui ? Qui en a fait une telle machine de guerre? Et dans quel but ?

 

XIII Ces questions hanteront les 18 albums de XIII, tenant en haleine des millions de lecteurs à travers le monde. Car rien n'est stable ni évident en ce qui concerne son identité, chaque indice tendant à l'égarer sur une fausse piste. Rien n'est plus facile à manipuler qu'un homme d'action amnésique. Sinon fabriquer des preuves.

 

Dès le premier épisode, on lui prouve qu'il est l'assassin du président des États-Unis. Qu'il était le soldat d'élite Steve Rowland, porté disparu depuis plus d'un an dans un crash d'hélicoptère. Et ce n'est là qu'un début … XIII, homme sans identité, ou jouissant au contraire d'identités multiples ? Un mystère qui ne sera résolu que dans le dernier album.

 

xiii-t-9-pour-maria-van-hamme-jean-vance-william-bande-des

Il a des ennemis acharnés et puissants. Non content d'avoir à ses trousses un tueur redoutable, La Mangouste, qui fait de sa poursuite une affaire personnelle, il se met progressivement à dos le FBI, la Mafia, la CIA et le Président de la République.

 

Pourtant, notre héros déjoue tous les pièges qui lui sont tendus. Formé à faire front en toutes circonstances. Mais ce n'est pas le seul atout dans sa manche.

 

Comme Thorgal, le bel amnésique séduit sur son passage hommes et femmes de tous âges. Il est entier, loyal, droit, fiable, même si plus fidèle en amitié qu'en amour. Et c'est ici que la série opère une transition de taille, qui la fait entrer de plain pied dans notre époque : à la famille de sang de son héros viking, Van Hamme substitue la famille de cœur, la tribu, qui se formera au fur et à mesure des épisodes. Le Général Carington, le Major Jones, le colonel Amos, le Marquis de Préseau, et le major Betty.

 

 

Une intrigue échevelée aux rebondissements perpétuels, des femmes d'action, des archétypes puissamment revitalisés et réactualisés, XIII devient vite une série culte, si populaire qu'elle déclenche un merchandising des plus rares en BD. Jeu à gratter, jeu vidéo, film TV en deux épisodes. Chaque nouvel épisode est annoncé par des affiches gigantesques, jusqu'à la conclusion avec "Le dernier round", efficace mais sans surprise. Bien sûr, certains albums nous laissent un peu sur notre faim. Je pense notamment à "L'or de Monte Cristo" avec son abus de dessins pleine page ou à "Lâchez les chiens", XIII mystery couv2trépidant certes mais ne donnant aucune nouvelle information sur l'identité de XIII. Mais ce n'est que pour mieux nous éblouir à l'épisode suivant.

 

Et l'un dans l'autre, Van Hamme aura réussi à nous tenir en haleine pendant 23 ans, au fil de 19 albums !

 

Si en 2007, Van Hamme lâche l'affaire, le mythe aura marqué plusieurs générations. À tel point que son éditeur décide de relancer la "franchise" avec une vraie bonne idée : faire de chaque personnage secondaire (et dieu sait s'ils fourmillent dans XIII) le héros d'un album. Pour chacun d'entre eux, un scénariste et un dessinateur différent, n'ayant jamais œuvré ensemble.

 

Ainsi naît la série XIII Mystery. Pari réussi avec un premier épisode qui parvient à donner chair et émotion à la Mangouste.

 

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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