Le
jazz constamment se réinvente, bien au delà de l'habituel cénacle d'initiés. Et demeure, indépendamment des modes, l'une des musiques actuelles les plus fertiles en émotions. Peut-être
parce qu'elle sait s'adapter rapidement au plus vif de la modernité sans jamais en copier les tics. On peut la délaisser, parfois. Mais on y revient, toujours. Depuis quelques années, je ne
percevais plus de la planète jazz que ses plus fulgurants météores. Autrement dit, ses représentants les plus exposés, ce qui ne signifie nullement ses moins doués prophètes. Et soudainement, une
fringale d'exploration, de découverte.
Quelques anthologies et quelques claques (également d'anthologie !) plus tard, je dus me rendre à l'évidence: le jazz s'était forgé de nouvelles légendes, de nouveaux mètres étalons de la création artistique. Plus que par l'interprétation brillante et souvent inventive des grands standards jazzystiques, les années 1990 et 2000 ont brillé par l'émergence de compositeurs d'exception, accoucheurs d'un nouveau langage musical, sans pour autant se couper de leurs racines.
Un rapide tour d'horizon s'imposait dans Brouillons de Culture de ces voix destinées à porter loin. Inaugurer cette série d'articles par les représentants de notre bel hexagone ne relève de nul
chauvinisme. Car ici même s'écrivent quelques pages importantes du jazz
d'aujourd'hui et demain.
Du bouillonnement de la scène actuelle, je détacherai quatre grandes figures : Franck Avitabile, Pierrick Pedron, Dominique Fillon et Daniel Mille.
Ne les unit qu'un extrême talent. Leurs terrains d'exploration, leurs instruments d'expression divergent. Mais tous, chacun à leur manière, impulsent au jazz un sérieux coup de fouet et donnent le la à de nouvelles directions.
Franck Avitabile s'aventure dans une voie dangereuse : les épousailles toujours recommencées du jazz et de la musique classique. Parce que la demi-mesure ne saurait y être tolérée. Parce que semblant codifiée à l'extrême. Mais sur cette partition connue, il impose une musique qui n'appartient qu'à lui. Il contourne les monstres sacrés qui gardent les portes du temple et opte pour la transversale. S'il garde en tête les grands modèles que sont Chic Corea et Keith Jarrett, il sait s'en éloigner pour faire œuvre originale.
Là où beaucoup continuent à creuser le sillon Debussy/Ravel/Satie avec plus ou moins de bonheur, voire à se réfugier dans l'ombre tutélaire des minimalistes (Phil Glass, Steve Reich…), Franck
Avitabile préfère jouer la carte, peu évidente sur le papier,
Brahms/Chopin. Si la magie fonctionne, mieux si elle vous emporte avec autant de grâce et de fluidité, c'est qu'Avitabile y adjoint deux atouts maîtres : un swing à la
Bud Powell et son expérience de la musique de films (il a signé la bande son de "La femme de ménage").
Né en 71, Franck Avitabile commence dès l'âge de 9 ans son apprentissage musical. Au programme : Bach, Mozart, Brahms, Debussy. A dix-sept, son existence va bifurquer dans une tout autre direction : il découvre Chic Corea et Keith Jarrett. Un choc suffisamment puissant pour l'amener à s'impliquer corps et âme dans la grande aventure jazzistique. Loin d'être un handicap, son bagage classique se révélera rapidement un atout. Appliquer à l'impro bebop la rigueur d'une sonate, bien sûr d'autres avant lui l'ont fait. Mais il y appose sa griffe particulière. Sa petite musique. Et celle-ci touche droit au cœur. Chopin, Scriabine, Bill Evans et Charlie Parker convoqués en un ahurissant festin de notes, tel est le menu du chef. Et il est des plus savoureux.
Avitabile, après quelques albums confidentiels, verra enfin son talent mis en lumière, sous la houlette de Michel Petrucciani, qui parraine In Tradition, un hommage à Bud Powell. Interprète de haute volée et improvisateur hors pair, Franck Avitabile redonne une jeunesse aux standards en les réharmonisant. Il faudra du temps au compositeur pour parvenir à maturité et affirmer sa manière, qui ne ressemble à nulle autre. Les années 2004 à 2006 seront de ce point de vue déterminantes. Obtention d'une victoire du jazz, catégorie révélation de l'année. Publication de deux albums majeurs dans lesquels, fait nouveau, ses propres compositions dominent "Just Play" et l'éblouissant "Short Stories". Tous deux seront un "Choc" Télérama et propulseront l'artiste hors des sphères des initiés pour s'adresser à un public bien plus large que celui des amateurs purs et durs. Un succès confirmé par l'étonnant "Paris Sketches".
Désormais, Franck Avitabile se produit dans le monde entier. Il a joué aux côtés des plus grosses pointures du jazz d'hier et d'aujourd'hui : Aldo Romano, Jan Garbarek, Wynton Marsalis, Lisa Ekdahl… Sa musique, chaleureuse et fraternelle, à l'élégance élégiaque, tout à la fois novatrice et profondément ancrée dans la tradition, imprègne aussitôt l'auditeur d'une mélancolie tonique. Qu'il est fortement conseillé de consommer sans modération aucune.
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme
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Est-il pour un jazzman d'origine orientale d'autre issue que le jazz fusion ? Le cas de Toufic Farroukh inclinerait à croire que non. Mais de ce métissage musical imposé, il saura faire une
force. Né à Beyrouth, émigré à Paris, Toufic Farroukh apprend le saxophone sous l'égide de son frère. Sa première intrusion discographique dans le monde du jazz se soldera par un échec. Non tant
artistique que public. "Ali on Broadway" revient aux sources d'un jazz classique et classieux, celui d'un Coltrane ou d'un Art Blakey. Toufic Farroukh s'affranchit avec tous les honneurs de la
mission qu'il s'est fixée. Il reçoit un accueil critique encourageant, sans pour autant séduire les aficionados. Ce disque hommage, qui s'inspire des maîtres sans les copier offre sans doute trop
aux amateurs de jazz une sensation de "déjà vu". Il y manque cette "oriental touch" qu'on se croit en droit d'attendre d'un jazzman né au Liban.
Toufic Farroukh quitte donc
(provisoirement) le jazz "à l'ancienne" pour se confronter pleinement à sa "libanéité" "Little secrets" s'ouvre sur une danse orientale endiablée, que le saxophoniste dédie à son père.
Déclaration d'intentions ou trompe l'œil rassurant ? La question mérite réflexion. Car, tout en faisant mine de les respecter, Toufic Farroukh se plaît à détourner les grands classiques de la
fusion. Oui, oud et saxo se mélangent avec ferveur en une parfaite osmose. Mais ce n'est pas Toufic Farroukh le libanais dialoguant avec le jazz. Ce serait plutôt Toufic Farroukh jazzman
dialoguant avec la musique libanaise.
Ce paradoxe persistera tout au long dudit album, sans
pour autant freiner le plaisir de l'écoute. Bien au contraire. Cette fois, les jazzeux seront au rendez-vous et feront de cet opus un succès. Dès lors, le musicien semble s'interroger sur le
principe même de la fusion et la déclinaison de ses possibles. Le fruit de cette méditation nous sera livré avec "Drab Zeen", où Toufic Farroukh se permet toutes les singularités pour mieux
s'affirmer pluriel. Le compositeur-instrumentiste opère un mélange d'ingrédients particulièrement relevé et riche en groove. Musique orientale, mais également électro-jazz, voire techno, quand
"ça se fait ça se fait pas je m'en fous" revient comme un leitmotiv obsédant au cœur d'une musique accoustico-électrique du meilleur aloi. Un peu à la façon du classique de la house "le dormeur
doit se réveiller".
Toufic Farroukh brouille tous les repères… pour notre plus grand plaisir, livrant l'un de ses albums les plus aboutis à ce jour. Jongleur émérite qui parvient à composer avec toutes les
musiques, sans jamais se perdre ni nous perdre. Son dernier album en date, "Cinéma Beyrouth" témoigne d'une maturité musicale étonnante. Déclaration d'amour au jazz, à la musique orientale et à
la musique de film. L'ensemble se singularise par une belle homogéinité, peu évidente quand il s'agit d'assembler en un tout unique des éléments si disparates. Il frappe aussi par une force
émotionnelle moins présente, quoiqu'on en dise, sur ses précédents albums.
ou de Ben Webster, mais dans une pluralité trop souvent perçue chez nous comme le signe d'une dispersion.
À
la greffe souvent opérée par les partisans de la fusion -ajouter de nouveaux éléments à des données jazzistiques préexistantes- Rabih Abou-Khalil préfère la mutation. Option plus subtile. Plus
radicale aussi. Son point de départ, sa matière première : les musiques orientales, au sens large du terme. Mélodies traditionnelles arabes, mais également turques ou perses. Elles donnent le
ton, à travers leur métrique particulière, de l'œuvre encore à inventer. Car dès lors commence le travail de l'architecte du son : transformer, sans en atténuer la couleur, ces éléments venus
d'ailleurs, en jazz. Un dosage équitable d'instruments traditionnels (oud et darabukka par exemple) et de saxo-percussions pourrait certes donner le change.
violon ou de l'accordéon. Histoire de servir de liant. De fondre le tout en une seule musique. Et quelle musique ! Elle s'envole, se tord, ondule tel un serpent dans les airs. Mélodieuse.
Aérienne. Évidente.
Bien plus
qu'un genre musical, le jazz est un pays. Ouvert aux étrangers, aux gens venus d'ailleurs. Ceux qui, à la palette des couleurs musicales, apporteront leur singularité, et donneront du sang neuf à
cette vieille dame indigne. Dès lors, ils seront accueillis comme des frères. "Toi qui est différent, tu m'enrichis" disait Saint-Exupéry.
l'autre. En y ajoutant, au passage,
cet élément qui échappe à tout calcul : la grâce. Pour ceux que l'homonymie troublerait, sachez que Ibrahim est le neveu de l'écrivain Amin Maalouf. Il est également petit fils de Rushdie
Maalouf, poète, journaliste et musicologue. Fils de Nadia Maalouf, pianiste et du trompettiste Naasim Maalouf. Si le milieu ambiant semble propice à développer une sensibilité musicale, il serait
en revanche vain et dangereux de tenter d'expliquer le talent par les gênes. Surtout quand le talent a quelque ampleur. La création se nourrit du regard et des expériences. Mais ne peut
s'élaborer sans un travail acharné. Et sans ce plus imprévisible qui sépare l'habile technicien du mélodiste accompli.
possible, des deux visions, pour n'en plus former qu'une à travers cet ardent terreau de convergences
qu'est le jazz.
Sa matière textuelle possède également sa
singularité : il est complexe d'en isoler un thème, tant il les entremêle avec maestria, sans jamais se départir d'une pointe d'ironie et de fatalisme tranquille. L'actualité la plus récente
s'invite au cœur d'un sujet personnel, sans avoir l'air d'y toucher.
Monkey B. est un cas à part. Maîtrise parfaite de la langue, se
risquant même parfois à des envolées lyriques, le groupe rennais se distingue par la diversité de ses thèmes, sa façon bien particulière de passer d'un sujet grave et profond à la légèreté la
plus débridée. Le tout avec une élégance innée. N'hésitant pas à saluer les aînés (le début de "Super Véner" est une référence directe à "La fièvre" de NTM. Ou à adopter un flow à la Cypress
Hill. Des bijoux comme 'Le fils d'Éole" ou "Vulgaire", il y en a plein leur premier album, qui s'écoute d'un bout à l'autre avec un plaisir constant.
Relic pratique tous les
registres, et dans chacun d'entre eux excelle. Relève tous les défis. Et à chacun des territoires abordés, ajoute sa couleur spécifique. Poser sur de la musique arabe, du rock ou des sonorités
plus urbaines. Adopter un débit ultra-rapide doublé d'une élocution claire ou opter pour des downs-tempos plus suaves. Faire un refrain sur une musique d'opérette. Avec eux, tout est possible et
permis. Mais l'audace n'est pas exclusivement musicale. Elle est également présente sur le plan textuel. Savoureux exercice d'autodérision avec l'hilarant XXL. Approche frontale de l'actualité
avec "Pourquoi lui et pas un autre ?" qui revient sur l'affaire Omar Raddad. Multiplication des angles d'approche avec "Loin des apparences", qui évite le chausse-trappe d'une dualité raciale,
évoquant également les personnes en surpoids ou les handicapés. Le groupe n'hésite pas pour autant à livrer de temps à autre du rap bien véner au son patate comme "Légende urbaine" ou le grinçant
"Le monde du rap", qui répond à leurs détracteurs.
S'il ne devait cependant en rester qu'une auquel on puisse
appliquer le terme "engagée", c'est bien la rappeuse marseillaise Kenny Arkana, Véritable passionaria de l'altermondialisation, la jeune femme, d'origine argentine, offre un discours intelligent
et sensé, doublé d'une réflexion en profondeur. La rime incisive, taillée uppercut, le flow rageur et clair, elle s'attaque à des sujets peu fréquentés par le hip hop. Les ravages de la
mondialisation, le formatage par l'éducation, les errances des médias … Ça cogne fort, dru, et ça vise juste … Le dernier opus en date de la belle : un street CD intitulé "Désobéissance".
Il est dans le monde du hip hop deux légendes urbaines qui ont la peau
dure. Elles sont souvent, fort paradoxalement, véhiculées par ses acteurs mêmes.
ou le méconnu 2 bal' 2 neg' pour ne citer qu'eux, les années 90 virent proliférer nombre de formations aux flows impeccables, d'une technicité soufflante, mais dont les textes étaient
souvent d'une ahurissante niaiserie. Des noms ? En vrac Alliance Ethnick, Menelick, Mellowman… j'en passe et des plus croquignolesques.
semble d'un dynamisme à toute épreuve. Par delà les dérives et les répétitions, différentes mais somme toutes guère plus nombreuses que celles du tout venant top 50.


C'EST VOUS QUI LE DITES !