A de très rares exceptions près ("To Rome with
Love", son dernier opus par exemple), il suffit que Woody Allen pointe le bout de sa caméra pour que derechef les médias français se mettent à crier "au chef d'œuvre". Systématisme irritant, qui
pourrait tendre à égarer le spectateur qui serait passé à côté de ses très grands films. Car loin d'être linéaire, la carrière du cinéaste, sur le plan qualitatif, présente un profil en dents de
scie. Le génie pur ("La rose pourpre du Caire" - "Alice" "Hannah et ses sœurs" - "Tout le monde dit I Love You" - "Manhattan" - "Guerre et amour" - "Bananas"…) y côtoie le bon film du samedi
soir, sympathique mais manquant singulièrement d'envergure ("Radio Days" - "Maris et femmes" - "Crimes et délits" - "Harry dans tous ses états"…). Le ratage pur et simple existe également, mais
il est plus rare ( "Accords et désaccords" - "Melinda et Melinda"…).
"Minuit à Paris", son avant dernier film, fut, comme il se doit porté aux nues par la critique hexagonale. Louange
inversement proportionnelle à l'ampleur du naufrage. Une déception d'autant plus consternante que le Woody Allen d'autrefois, celui d'"Alice" ou de "La rose pourpre du Caire" eût tiré
du sujet de "Minuit à Paris", une petite merveille.
Le film démarre comme une machine molle. Gil Pender, un écrivain américain frustré, qui rêve de vivre dans le Paris des années 20 et qui n'en peut plus d'écrire pour Hollywood des scenarii au kilomètre. Sa fiancée, riche, frivole et imbue d'elle même, ne pensant qu'à son confort. Les beaux parents très à droite regardant d'un œil circonspect cette union de la carpe et du lapin. Tout ce beau monde se retrouve au sein de la ville-lumière. Notre homme de lettres ne songe qu'à y rester pour y accoucher d'un roman, au grand dam de sa dulcinée.
On connaît la chanson. D'habitude, Woody Allen en enchaîne les couplets avec entrain et, quand le génie ne répond pas à l'appel, sait tirer son épingle du jeu, grâce à son sens
de la répartie qui fait mouche. Las, le dialoguiste brillant qu'il fut est aux abonnés absents dans "Minuit à Paris". Le temps passe, et l'on se dit que la machine va finir par s'emballer.
Car voici qu'un second sujet apparaît : se promenant à minuit près des quais, l'anti-héros allenien est hélé par les occupants d'une vieille voiture -en parfait état cependant. Le voici embarqué
par Francis Scott Fitzgerald et sa compagne, la turbulente Zelda, pour aller faire la fête… dans le Paris des années 20. Il y croisera Hemingway, Dali, Bunuel, Gertrude Stein, Picasso et tombera
amoureux d'Adriana, l'éphémère maîtresse de ce dernier. Une liaison si sporadique qu'elle n'est même pas signalée par les manuels.
Ce basculement dans le fantastique et le fantasmagorique excite au premier abord. Voilà belle lurette que Woody Allen ne s'y était pas frotté. En général, l'exercice lui réussit plutôt bien :
quelques uns des chef-d'œuvres précités obéissent à une
telle dynamique. Bons princes, passons sur le fait que le Paris des années 20 n'apparaisse qu'au travers d'intérieurs nuits et qui plus
est dans des endroits luxueux (exit le Paris pauvre de l'époque, auquel furent confrontés bien des artistes). Le budget décoration s'en trouve extrêmement allégé. L'ennui, c'est que le scénario
présente également une tendance au "light". Par instants, on retrouve le Woody que nous avons aimé : le héros expliquant sa situation à un Bunuel et un Dali subjugués, ou tentant de suggérer au
grand Luis, qui n'y comprend goutte, le scénario de son propre futur "Le charme discret de la bourgeoisie". Mais rares sont ces instants de grâce.
L'interprétation -un des points forts du cinéaste- est hélas au diapason d'un synopsis mollasson. Owen Wilson tente de jouer
Woody Allen. C'est assez fréquent dans les films ou le maestro n'apparaît pas. En l'occurrence, pourtant, il le joue mal, misant essentiellement sur l'aspect timide et introverti (un comble pour un acteur souvent excessif). Où sont les brusques accélérations et explosions logorrhéiques du cinéaste new-yorkais ? Rachel McAdams interprète sans nuance son rôle de fiancée castratrice. Katy Bates manque d'autorité en Gertrude Stein, Adrian Brody est un Dali plutôt sage… Curieusement, c'est le casting hexagonal qui s'en tire le mieux : Gad Elmaleh, dans un rôle muet, est plutôt drôle en détective dépassé, Carla Bruni joue étonnamment juste et Marion Cotillard, en égérie du grand Pablo, parvient à donner de la chair à un rôle somme toute peu écrit.
En voyant "Minuit à Paris", le allenophile de base -dont je suis- ne peut que formuler deux hypothèses. Soit le réalisateur nous livre quelques films paresseux, histoire de prendre son
élan avant de réaliser un tir groupé de chef-d'œuvres. Ce qui
est déjà arrivé dans le passé. Soit il s'essouffle sans rémission ; il serait alors peut-être temps pour lui, à 78 ans, de raccrocher les gants. Malheureusement, sa production récente ferait
plutôt pencher la balance vers la seconde solution. Grand fan du cinéaste, sans pour autant en perdre toute distance critique, je ne puis m'empêcher de constater -et déplorer- que dans ses films
des dix dernières années, aucun ne trône en haut de l'Olympe. Des œuvres sympathiques et savoureuses peut-être, dans le meilleur des cas, mais aucune qui fût forte et marquante.
Impossible pourtant d'en vouloir à celui qui sut me donner tant d'émotions cinématographiques, tant d'instants rares et précieux. Sans rancune Woody…
Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani, graphisme
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Il y a le Japon "raisonnable", pétri jusqu'à
la moelle de classieux classicisme, même lorsqu'il flirte avec la cruauté. Celui d'Ozu ou de Mizoguchi, de Kurosawa et de Mishima. Et puis il y a l'autre, amoral et loufoque, qui envoie au diable
toutes les étiquettes, mélange allègrement les genres et multiplie les audaces. Celui qu'en littérature illustre un Ryû Murakami. Celui de Kitamura. Des films de la firme Sushi Typhoon. Une face
du Pays du Soleil Levant que ne connaissent guère que les vidéophiles, tant elle accède rarement aux honneurs du grand écran. Le Japon délirant de "Battlefield Baseball" de Yudai Yamaguchi.
Mélangez Helzappopin, La
Nuit des Morts Vivants, Les Parapluies de Cherbourg, Jusqu'au Bout du Rêve et Les Bronzés. Relevez le tout d'un soupçon de films de Jackie Chan. Vous aurez alors une petite idée de ce à quoi peut
ressembler un film comme "Battlefield Baseball". Autrement dit à rien d'autre qu'à un autre film japonais déviant.
nouvel élève, Jubeh objet de tous les fantasmes et de tous les délires d'interprétation. Quelques gags que n'eût point reniés l'auteur des "Sous Doués" plus tard et nous voici en plein
film d'art martial. Et de haut niveau qui plus est.
Le binoclard - que la plupart des
protagonistes ne nommeront jamais autrement que "bigleux", avec condescendance ou tendresse - s'en va récupérer une balle perdue dans un coin mal fréquenté du lycée. Aussitôt pris à partie par
une bande de mauvais sujets du genre teigneux, il est derechef défendu par le mystérieux nouveau venu, Jubeh. Un pro du "baseball de combat", qui met à terre ses nombreux ennemis, tel un
véritable tourbillon.
Ce postulat de base délirant
rebondit à chaque nouvelle scène, en un zapping miraculeusement fluide. Et pourtant… le spectateur de cet objet filmique insensé est sérieusement malmené. Jonglant entre un humour crétin faisant
passer les Farrelly pour des modèles de finesse et de bon goût et l'auteur des "Visiteurs" pour l'équivalent de Lubitsch et un comique de situation proprement irrésistible. En plein éclat
de rire, on est porté vers les cimes de combats martiaux cartoonesques, puis on plonge en plein mélo, quelquefois saupoudré de grandes scènes musicales. Avant de repartir direction film
d'horreur. Ici, tout peut arriver. Le même protagoniste est interprété par un second, puis un troisième comédien ("Normal que j'ai changé de tête dit-il, puisque j'ai changé d'état d'esprit").
Les personnages meurent et ressuscitent comme s'il s'agissait d'une simple formalité. Les autres acteurs viennent applaudir en fin de séquence émotion ou de numéro musical.
Chaque fois que nous croyons emprunter une voie balisée, le
film prend une direction nouvelle. Ce n'est pas un hasard si le réalisateur est le scénariste de Versus de Kitamura, autre spécialiste des bifurcations insensées. On retrouve d'ailleurs avec
grand plaisir le charismatique Tak Sakaguchi, également au casting de Versus et d'Azumi. Succès surprise au box-office japonais, "Battlefield Baseball" s'inspire du manga de Man Gatarou :
une BD culte au Japon.
Il existe, de manière
incontestable, une "Wes Anderson's touch". Mais jusqu'alors, celle-ci, trop souvent, se diluait dans des afféteries hors-sujet et des personnages bien campés qui, faute de nourritures
consistantes, se perdaient parfois dans les paysages fort joliment mais vainement filmés. Ainsi en était-il de "La vie aquatique" et de "A bord du Darjeeling", riches de beaux moments, mais de
trop d'absences altérés. Or, rien de tel avec "Moonrise Kingdom", sans doute son film le plus abouti à ce jour. Ici, l'image est mise au service du récit. Pour une fois, c'est lui qui mène la
danse. Wes Anderson se révèle alors comme un prodigieux conteur. Très vite, les éléments du puzzle scénaristique se mettent en place.
Un monde
où la lecture occupe une place prépondérante. Livre d'histoire où l'enfant décidera du parcours de sa folle cavale. Livres de conte qui constitueront l'essentiel des bagages de l'adolescente,
qu'elle lira le soir à son jeune amoureux. Livres imaginaires dont Wes Anderson a lui-même conçu les couvertures. Ce qui en dit long sur son amour de la littérature.
saveur. Du chef
scout dépassé (fabuleux Edward Norton) aux parents bcbg dont le couple prend eau de toutes parts (Bill Murray et Frances Mc Normand, naturellement impeccables) ; en passant par cet autochtone
pareil aux chœurs antiques, qui surgit de temps à autre pour anticiper l'action ; la standardiste sentimentale aux grands élans romantiques ou Bruce Willis en flic bonasse, amoureux
inconditionnel -et amant occasionnel- de la mère, tel qu'on ne l'avait pas vu depuis longtemps.
Cette ambivalence permanente des
personnages donne au film une belle couleur. Roman Coppola, scénariste attitré d'Anderson affine son écriture et lui confère une fluidité inédite. On suit avec jubilation les aventures
picaresques de ces deux jeunes tourtereaux et l'on sort du film le sourire aux lèvres. Sans que notre intelligence en pâtisse. Ce qui, en ces temps de crise où la production cinématographique
tend à se partager entre films sombres et brillants et crétineries joviales et pêchues, est une alternative qui ne se refuse pas.
Loin des effets de
mode et des bons sentiments, lesquels trop souvent engendrent la mièvrerie, Aki Kaurismaki, avec "Le Havre" redonne aux sans-papiers une dignité cinématographique perdue.
Les films "français" de l'artiste finnois
occupent une place particulière dans son œuvre.
Dans la ville du Havre. Marcel
Marx, ex SDF et cireur de chaussures, vit sous l'aile de l'étrange Arletty. Tous ignorent que cette dernière est atteinte d'une maladie grave.
Kaurismäki
n'en fait vraiment qu'à sa tête. Filmant en silence des clandestins cachés dans un containers.
Si les geeks ont donné à la trilogie des
"Pusher"- sur les milieux danois de la criminalité -un statut d'œuvre culte, si "Le guerrier silencieux" et "Bronson", encensés par la critique ont joui d'un remarquable succès d'estime, le nom
de Nicolas Winding Refn n'en demeurait pas moins, jusqu'à présent, inconnu du grand public. Aussi pour beaucoup "Drive" apparaîtra comme la révélation d'un cinéaste d'envergure.
surenchère pyrotechnique a donné, dans la
dernière décennie, quelques beaux objets manufacturés. Plus proches du cinéma d'un Michael Bay que de celui d'un Scorsese ou d'un Christophe Nolan. En un clin d'oeil, Nicolas Winding Refn
parvient à nous faire oublier ces coupables plaisirs fast-food.
À l'image de son héros, quasi mutique, Drive ne comporte pas
un mot, pas une scène inutile. Série noire tendue comme une corde à violon, nerveuse comme un accro au café, se permettant toutefois le luxe du silence et de la lenteur. Nicolas Winding Refn ne
confond jamais vitesse et précipitation, adrénaline et pyrotechnie. Le spectateur est tenu en haleine de bout en bout. Il sera hanté longtemps par le souvenir de ces perdants magnifiques.
Le film de Nicolas Winding Refn comporte nombre de moments
d'anthologie. Mais il est surtout porté par des comédiens en état de grâce. Ryan Gosling est éblouissant dans le rôle du "Driver", capable de tout par amour, y compris de se sacrifier et de
condamner cet amour. Un frémissement de sourcil peut devenir menace ; un léger tremblement de la main une déclaration d'amour. Quant à Carey Mulligan, elle illumine l'écran. Loin des canons du
glamour hollywoodien, sa beauté se révèle à chaque regard.
Il est des films fragiles, qu'on a envie de défendre en
dépit de leurs imperfections. Quand indubitablement ils recèlent de précieux instants de grâce. "Tomboy", le second film de Céline Sciamma est de cette espèce-là.
en allant voir "À bout portant".
Tout commence par une course poursuite
hallucinante, qui vous cloue sur votre fauteuil. Sur le point de s'échapper, l'homme poursuivi est renversé par une moto sous un tunnel. Simple hasard. D'emblée, le ton est donné. Un tempo
dopé aux amphétamines. Des héros à visage humain, faillibles, ne gérant pas toujours les impondérables. Pas de surhommes ayant tout pensé, prévu, à l'abri de toute faute d'inattention.
amoureux fou. Ils sont
chez le gynécologue. Nadia, enceinte jusqu'aux yeux, attend une fille. Lui se montre aux petits soins pour elle.
Sur ces entrefaits, des personnages cruciaux font leur apparition : deux flics, un homme et une femme. Ils semblent mutuellement se détester. C'est au premier qu'on
confie toutes les affaires importantes. On apprend également qui est l'homme mystère. Hugo Sartet, pro du braquage et du cambriolage, fiché dans le grand banditisme.
Un citoyen lambda confronté à de vrais
durs, et qui s'en sort mieux que prévu : on est ici chez Manchette ou chez Daniel Westlake. Dans une série noire haletante, jumelée à un implacable thriller. Fred Cavayé ose beaucoup. L'usage de
l'humour noir par exemple. Ou le politiquement incorrect. De Samuel se moquant gentiment de l'accent de son épouse à l'exposition d'une violence sans frontières de sexe, à travers une scène
scotchante entre une jeune fliquette ripou et Nadia.

Il multiplie à l'envi les scènes jamais vues.
On donne
rarement l'occasion à Gérard Lanvin de jouer de vrais méchants. Fred Cavayé pallie ce regrettable oubli.
Gilles Lellouche qui en fait trop quand il clame son innocence. Pécadilles que l'on pardonnera aisément à ce film riche en scènes ébouriffantes.


C'EST VOUS QUI LE DITES !