• Otto Ganz : une leçon de souffle

Publié le par brouillons-de-culture.fr

GANZ-2.jpgPoète, romancier, plasticien, Otto Ganz est sans doute l'un des plus beaux fleurons de la jeune scène poétique belge. L'un des romanciers les plus innovants de l'outre-Quiévrain. Et… je ne parlerai pas ici de son activité de plasticien, non seulement car ceci m'éloignerait du sujet, mais parce que j'avoue en ignorer quasiment tout, Otto Ganz ayant essentiellement exposé en Belgique.

Tant de dithyrambes peuvent sembler excessives, mais les œuvres dudit les justifient pleinement.

 

À vrai dire, j'aurais pu totalement passer à côté de Otto Ganz. Tout commença avec le livre d'un ami écrivain, Orlando De Rudder : "Rhétorique de la scène de ménage". En exergue de nombreux chapitres, Orlando cite une phrase d'Otto Ganz, dont la beauté et la profondeur me laissèrent sans voix. Qui était cet auteur dont je ne savais rien et qui déjà m'apparaissait majeur ?

 

otto-ganz-enroulement.jpgQuelques recherches en librairie plus tard, je savourais "L'enroulement". Succulente entrée en matière que ce roman sublimé par une langue unique, qui porte le verbe haut et maîtrise le lyrisme à froid mieux que personne, ne le laissant jamais prendre le pas sur l'histoire et sur des personnages forts.

 

Plus épicée fut ensuite ma lecture de "La vie pratique", roman érotique d'une force terrible, surfant entre Bataille et Sade mais sachant imposer sa propreotto-ganz-vie-pratique.jpg musique et dressant le portrait d'une femme multiple, maîtresse femme et enfant fleur. Ça secoue, ça remue, d'autant que Ganz voue à ses maudit(e)s une impitoyable tendresse.

 

Il me tardait de lire sa poésie. Outre l'impression tenace que m'avaient laissée les ouvrages précités, mon a priori positif se trouvait renforcé du fait que l'homme avait écrit à quatre mains avec Werner Lambersy et Daniel De Bruycker. Soit deux figures emblématiques de la poésie walonne d'aujourd'hui.

 

Étrange et fabuleux objet que cette poésie-là. On se laisse porter et imprégner par elle. Le cœur et le cerveau l'absorbent comme des éponges. Pour qui veut la disséquer par le seul biais de l'intellect, elle demeure pour ainsi dire inaccessible et hermétique. Mais pour qui sait vivre dans l'unique instant du vers, pour qui prend la beauté qui le submerge sans poser de questions inutiles, pour qui la reçoit avec simplicité et naturel, elle est immédiatement familière et pénètre en profondeur.

 

Pour chaque recueil, il est parfois difficile de trancher -d'ailleurs, est-ce vraiment nécessaire ?- S'agit-il d'une multitude de poèmes de trois ou quatre lignes, façon haikus ? De poèmes courts ? D'un seul et unique poème dont chaque page constituerait un nouveau chapitre ? Otto Ganz brouille les pistes. Et comme il a raison… car on aime à se perdre dans cette jungle hospitalière de mots, d'images et d'émotions.

 

Le doute vient de ce que l'auteur commence chaque paragraphe par le même mot. Pour "Pavots", "je crois" constitue le pivot de l'ouvrage.otto-ganz-pavots.jpg

"je crois

à la fulgurance

des vertus

du silence

 

je crois

qu'il a fallu perdre

sans cesse avant

de savoir parler"

 

Ou encore :

 

"je crois

le bonheur

érigé sur une

acquisition de lumière

 

je crois

sans erreur

que l'on se trompe

d'autrui"

 


Tout autre semble être le sujet central de "À l'usage de ceux qui apprennent à entendre les mots. Note Didactique". Un titre volontairement pompeux, grandiloquent, sorte de pied de nez sémantique à ceux qui se prennent trop au sérieux. Otto Ganz ne nous trompe pas pour autant sur la marchandise, même s'il interprète l'intitulé à sa manière. Si chaque phrase de cette "note didactique" commence par "Il se peut que le poème", elle s'achève invariablement par "Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

otto-ganz-usage.jpg

"Il se peut que le poème

soit un élagage si fort

que l'essentiel des voix

subsiste

 

Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

 

Ou encore :

 

Il se peut que le poème

soit une des marches

de l'escalier branlant

qu'est la survie

 

Et ce n'est pas ici qu'est le sens"

 

 

 

otto-ganz-lecon-souffle.jpg

Cette obsession stylistique, signe d'un recommencement perpétuel pour tenter d'exprimer au plus juste, au plus précis, est déjà présente dans le magnifique recueil antérieur "Leçons de souffle".

"Voici diront-ils

les émotions qui

te seront interdites

pour toujours

 

celles qui ont

tenu jusqu'à présent

dans l'espoir

d'en goûter plus"

 

 

Il serait tentant de séparer le romancier du poète. Mais les choses ne sont pas si simples. Il y a dans ses romans de purs moments de poésie, même si ses poèmes ne contiennent en aucun cas des fragments de romans. Certes, ses récits narrent des histoires, et brossent avec brio le portrait de personnages hors norme ; quand Otto Ganz poète décrit un ressenti, une émotion, tente de traquer l'indicible. Certes, Ganz romancier ne rechigne guère aux envolées lyriques, quand le barde Otto Ganz, à chaque nouveau recueil, semble tendre vers l'épure.

 

otto-ganz-3.JPGMais il existe entre ces deux facettes une convergence majeure : ce que semblent raconter les romans d'Otto Ganz, c'est la difficulté d'être pleinement. En filigrane de ses poèmes, la difficulté à dire vraiment ce qui est, à ajuster paroles et pensées pour transcrire au plus exact notre réalité intérieure.

 

Et dans les deux cas, dans une sorte d'optimisme lucide, Otto Ganz paraît affirmer que cela n'a pas d'importance. Que tout cela n'est qu'un jeu, même si la farce est parfois cruelle. Et qu'il est capital de rire de nos impasses, de peu d'importance face à cette chose immense, essentielle : nous sommes vivants !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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kistila 07/01/2012 17:54

j'ai tellement aimé vos commentaires sur cette poesie "epurée" que je vais commander, pour commencer, "leçons de souffle"