• Haut lieu de poésie

Publié le par brouillons-de-culture.fr

Nos amis et les visiteurs occasionnels, quand ils le découvrent parfois s'en étonnent : les toilettes sont chez nous haut lieu de poésie.

Bien sûr, nous ne sommes pas sectaires, et dans la bibliothèque bis des latrines, on peut trouver en vrac des magazines de rap et de cinéma, des ouvrages de philosophie, des polars, des livres de correspondance. Mais ce qui frappe essentiellement, c'est l'omniprésence de la poésie. Poètes morts et vivants, classiques et contemporains, souvent glanés au hasard des soldeurs.

 

En ce siècle marqué par une simplification à outrance, souvent proche du simplisme, qu'il est bon de retrouver la complexité fraternelle et porteuse de sens de l'écriture métaphorique. Espace de rêve, d'utopie, de révolte, de réflexion sur un espace souvent court, la poésie demeure, au vu de ces qualités intrinsèques, la lecture la plus adaptée à cette pièce exigue, transformée par la grâce de quelques vers en petit temple de l'esprit.

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Aussi ai-je toujours, en sus du roman en cours, quatre ou cinq recueils sur le feu dans mon bien-aimé isoloir. Haut lieu de poésie.

Loin des rumeurs du monde, j'explore ces temps, alternativement, "kaddish" d'Allen Ginsberg, "La terre du sacre" de Jean-Claude Renard, "Tristesse ô ma patrie" de Pierre Emmanuel et "Le contre-ciel" de René Daumal.

 

 

"kaddish" est tout de même à mon sens un cran au dessous de "Howl", la bible de la génération hippie, d'une puissance de feu permanente. Le premier texte paraît à priori décalé. Ginsberg raconte sa mère, son enfance sous une forme qui tient presque du journal intime, et ne s'apparente à la poésie, la plupart du temps, que par ses rythmes syncopés. Mais nous ne sommes pas ici chez le premier plumitif venu. Cette "confession" d'une clarté presque dérangeante rend proprement bouleversants les poèmes qui suivent, notamment "Hymne" consacré à sa mère Naomi, et les pépites se succèdent, dans un faux désordre échevelé :

 

"Maintenant frères bien aimés je peux enfin parler avec vous

kaddish-copie-1.jpg

            d'une lune inconnue

des Vous réels blottis dans une forme quelconque parmi les

            Vapeurs platoniques de l'Eternité

Je suis une autre Étoile.

Mangerez-vous mes poèmes ou les lirez-vous

ou regarderez-vous avec des plaques d'aluminium aveugles

            les pages aveugles sans soleil ?

Rêvez-vous ou traduisez-vous et acceptez-vous les énoncés

            avec des langueurs indifférentes d'antennes ?"

 

 

Quand André Breton lui proposa "d'intégrer" son groupe le Grand Jeu, René Daumal lui répliqua que c'était "Le Grand Jeu" qui assimilerait le surréalisme. La prophétie s'avéra fausse, mais la réponse ne manquait pas de panache. Cette anecdote fait écho à l'écriture de Daumal, slalomant intelligemment entre l'héritage de Dada et un versant plus charnel, plus viscéral, témoignant d'un combat permanent contre sa part obscure et celle de toute l'humanité.

 

le-contre-ciel.jpg"Ne parlez plus du cœur !

Votre langue est pourrie et votre souffle froid,

vos regards vides regardent la nuit

des mondes morts accouplés emplissent vos yeux,

ne parlez plus dans l'air des hommes.

Essayez seulement de sourire,

vous entendrez gémir tous vos os calcinés"

 

Rien à dire, ça a de la gueule et du souffle ! En tous cas moi ça me parle …

 

 

 De Jean-Claude Renard, j'avais lu "Métamorphoses du monde", tout imprégné de chrétienté, mais porté par le souffle prodigieux d'une écriture volcanique. "La terre du sacre" en est aux antipodes. Ce n'est pas une poésie qu'on dévore à grandes bouchées voraces. Plutôt quelque chose que l'on savoure à petites doses, en gourmet, un peu comme un vieux cognac, sans précipiter le mouvement, mais en prenant à chaque gorgée grand plaisir.

 

terre du sacre"Pays quittés,

             je gagne les ravins en quête d'une piste promise au pur

silence, à l'empreinte faste qui s'efface …

             Où le froid même importe peu

             - sauf qu'à l'impromptu m'y saisissent les premières laines du secret"

 

 

 

Quant à Pierre Emmanuel, c'est pour moi une des plus grandes injustices de la langue française. Voila un poète doté d'une langue impeccable, éblouissante, presque classique, subvertie de l'intérieur par des images fortes qui se télescopent. Pas assez moderne dans la forme ? Trop imprégné de spiritualité ? Toujours est-il qu'il ne semble connu que de quelques "spécialistes". J'ai découvert sa plume au hasard d'une revue. Depuis, il n'est pas rare que je tombe, chez un soldeur, sur un ouvrage dudit. Écoutez cette langue riche en métaphores :

 

"Il luttait à contre-courant avec son ombrepierre_emmanuel_blog.jpg

-ô souvenir ! les pluies obliques dans le sang …

Battu par la bourrasque aveugle des passants,

il se reconnaissait en chacun d'eux ! son âme

éparse en mille vies sans âme, le fuyait."

 

Bien sûr, à moins que vous ne hantiez comme moi bouquinistes et soldeurs, vous aurez du mal à trouver des livres de Pierre Emmanuel en librairie. De Jean-Claude Renard peut-être avec un peu de chance. Mais vous pouvez toujours vous procurer Ginsberg et Daumal, ce sera toujours ça de pris …

 

Voilà, c'est dit …

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans peau&cie

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Commenter cet article

Chris V. 10/09/2010 16:22


Cela me fait penser à un mot de Frédéric Dard. A un "fan" dans un salon qui lui disait qu'il avait toutes ses oeuvres rangées dans les toilettes, Dard répondit: "Qu'on me lise aux chiottes je veux
bien, mais qu'on m'y laisse..."

Il ne me viendrai pas à l'esprit de lire de la poésie aux toilettes. C'est sans doute puéril mais les quelques recueils que je possède sont aussi précieux que de petits bijoux.

En attendant je salue ce nouveau site cher Pascal, et lui souhaite longue vie en compagnie de votre charmante épouse

Chris


blablas 18/05/2010 13:58


Voilà des toilettes pas comme les autres. Je pense que je m'y plairais. Le piège ne pas se faire attraper par tant de lecture.


brouillons-de-culture.fr 18/05/2010 23:55



ça reste des formes courtes, essentiellement : poésie, correpondance, journal... C'est ce qui relativise le risque (ne l'élimine pas, mais le relativise...) gracia