• Foerster, le prince de l'humour noir

Publié le par brouillons-de-culture.fr

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Philippe Foerster

Grinçant, s'attachant à rire et à nous faire rire de nos peurs et de nos angoisses, à faire des pieds-de-nez à la mort, à la misère et à la maladie, l'humour noir n'a pas l'heur de plaire à tout le monde. En témoigne le cas de Foerster, élégant trublion du neuvième art. Auteur d'une constante inventivité, ses albumscertainslaimentnoir_12022003.JPG sont bel et bien au catalogue des Éditions Fluide Glacial. Pourtant, on peine à les trouver dans les librairies de BD.

 

"La soupe aux cadavres" "Hantons sous la pluie" "Certains l'aiment noir" "Vingt-mille vieux sous la terre" sont des œuvres marquantes, très relevées, dont la morbide hilarité ne peut laisser indifférent. On y croise des ours en peluche affamés, des anges à cheval sur le règlement, des hommes-cages à oiseaux, des hommes-horloges, des défunts vindicatifs et des taupes dont le corps humain devient terrier… La cruauté des enfants y rivalise souvent sans peine avec celle du monde adulte…  Et les marchés de dupes y sont monnaie courante.

 

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Le trait rappelle furieusement le meilleur des expressionnistes, tant dans le torve des perspectives que dans les visages marqués des personnages. On rit souvent des chutes, parfois imprévisibles, de chaque histoire. Avant de se dire qu'en fin de compte, qu'il n'y a pas de quoi rire. Foerster est un conteur d'histoires, et nous entraîne dans ses spirales infernales avec une maestria sans égale.

 

On suit comme en apnée ses récits hypnotiques, qui ne nous laissent aucun répit. On croit, l'espace d'un instant aux plus incroyables des contes. Comme des enfants fascinés par les ogres, les fées, les dragons. On a beau savoir ces créatures inventées, on y croit le temps du récit. On y adhère l'espace d'un cauchemar.

 

 

FOERSTER NUITS BLANCHES

Les BD de Foerster sont angoissantes et drôles, comme les histoires de Grimm ou d'Andersen. Elles donnent corps aux terreurs de la nuit, en traduisent les aspects ridicules et terribles, sans que jamais les uns n'oblitèrent les autres.

 

Une imagination féconde, un trait qu'on reconnaît au premier coup d'œil, un humour à fleur de peau : ces qualités à elles seules suffiraient pour asseoir la réputation de l'auteur. Mais ce qui fait définitivement sa grandeur, ce sont les sous-textes qui, en dépit de leur abondance, ne se révèlent jamais pesants.

 

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Les univers de Foerster nous en disent plus sur notre monde que bien des œuvres réalistes. Ses héros : perdants de naissance, inadaptés chroniques, hommes tyrannisés par leur épouse, enfants que le monde extérieur effraie. Mais la victime, pour peu que l'occasion s'en présente, ne tarde pas à devenir à son tour bourreau. À moins qu'elle ne disparaisse purement et simplement, au sens propre du terme parfois, tel cet obèse qui finit par devenir "aussi mince que du papier de cigarette".

 

Ici, les rapports familiaux sont rarement au beau fixe : les pères et beaux-pères ne songent qu'à se débarrasser de leurs enfants pour avoir la paix. Les mères sont étouffantes ou dépassées… Sans l'apport du fantastique et de l'humour, fût-il aussi noir qu'un café très serré, on se croirait presque dans du Hubert Selby Junior, celui de "Last Exit to Brooklyn".

 

Foerster nous donne à voir ce sur quoi notre regard s'appesantit rarement : la pauvreté, la mort, les enfants sacrifiés. Il nous interroge par son ironie féroce.

 

Un rire qui n'épargne rien ni personne, mais demeure plus que jamais salutaire en ces temps où le consensuel tend à devenir règle d'or.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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