Lundi 9 janvier 2012 1 09 /01 /Jan /2012 21:39

chuckpalahniuk.jpg1999 : un choc ébranle la planète Hollywood et assoit définitivement l'un des grands du cinéma d'aujourd'hui. "Fight club" de David Fincher. Politiquement incorrect, joyeusement nihiliste et terriblement percutant dans son propos, porté par des acteurs d'exception -Brad Pitt, Edward Norton, Helena Bonham Carter-, "Fight club" brusque et secoue. Une claque sur pellicule comme on en voit assez peu.

 

L'œuvre place également sous les feux de la rampe l'auteur dontFight-club.jpg elle s'est inspiré, un certain Chuck Palahniuk. "Fight club" est son premier livre. D'emblée, le romancier frappe fort et juste, en démantelant les mécanismes de notre société de consommation, piégée dans des émotions clonées, vides de tout contenu. Une entrée en littérature si fracassante qu'on pouvait craindre être en présence d'un simple feu de bengale. Un auteur ayant grillé en une fois toutes ses cartouches. Il n'en est heureusement rien.

 

Douze ans après ses débuts, le bilan est éloquent : plus d'une dizaine de livres parus, dont une majorité de chef d'œuvres. Un "exploit" dont peuvent se vanter peu d'auteurs de sa génération, tous continents confondus. Adepte du minimalisme, Chuck Palahniuk compose une volontaire apuration du vocabulaire par une complexité, une richesse et une originalité de pensée d'une part ; par une imagination foisonnante de l'autre, rarement prises en défaut.

 

chuck_livres.jpgGénial hybride, Palahniuk recycle, consciemment ou non, plusieurs siècles de littérature, empruntant toutes les techniques romanesques à sa disposition pour leur donner un nouveau souffle. L'interpellation au lecteur côtoie le journal intime. L'écriture sèche, le dialogue haut de gamme et les interrogations lyriques des personnages. L'humour, la noirceur extrême. La rédaction à plusieurs voix, le plus flamboyant mélo. Un tel patchwork pourrait rapidement tourner au vain exercice de style. Pourtant, pas un instant, on n'en voit les coutures. D'un bout à l'autre, Chuck Palahniuk tient son histoire et ses personnages. Et par la magie de l'écriture, transforme un carrefour d'influences, en style authentique.

CHOKE.jpg

 

Résolument moderne est sa manière de nous introduire d'office au cœur d'une histoire déjà commencée, sans que nous en connaissions tous les tenants et aboutissants. D'emprunter au monde de la pub le sens de la formule, du gimmick qui revient rythmiquement au fil des pages. Ou de souvent commencer les histoires par leur chute ("Fight Club", "Survivant", "Monstres invisibles" …). Ce qui ne l'empêche guère de puiser dans les romans populistes du XIXème, via son sens affûté du coup de théâtre et du retournement de situation.

 

La direction que prendra un roman de Chuck Palahniuk est souvent imprévisible. Ses débuts, souvent intrigants, n'augurent pas toujours de ce qui va suivre. Mais le lecteur se trouve immédiatement happé dans un tourbillon de sensations fortes. Les exemples les plus singuliers sont sans doute ceux de "Monstres invisibles" et de "Choke".

"Monstres invisibles" débute ainsi :

"Là où vous êtes censés vous trouver, c'est au beau milieu de quelque grande réception de mariage de West Hills, dans un vaste manoir résidentiel, avec dispositions florales et champignons farcis à travers toute la maison. On appelle ça plan de situation et de décor : l'emplacement de chacun, qui est vivant, qui est mort"

"Choke", de cette manière :

"Si vous avez l'intention de lire ceci, n'en faites rien, ne vous donnez pas cette peine. Au bout de quelques pages, vous n'aurez plus aucune envie de vous trouver là où vous serez. Alors oubliez. Allez-vous-en, tant que vous êtes encore intact, en un seul morceau".

 

chuck-palahniuk.jpgPalahniuk cependant ne se résume pas à son sens de la formule choc. Son œil acéré sait scruter nos failles et les exposer en pleine lumière. Traquant ces addictions qui ne disent pas leur nom : on peut être accro au malheur des autres ("Fight Club"), à sa propre déchéance ("À l'estomac"), à l'adrénaline ("Fight Club" encore), au rôle de "sauveur" ("Choke")… et à tant d'autres choses encore…

À quel degré éprouvons-nous encore des sensations réelles ? Jusqu'où nos émotions ne sont-elles que des clones proposées par la société du spectacle ? Chuck Palahniuk livre un brillant et féroce constat d'époque, sans jamais juger les personnages qu'il met en scène. Tout à la fois excessifs et ordinaires.

 

L'écriture de Chuck Palahniuk est ancrée dans le réel. L'écrivain fit un moment du bénévolat auprès des sans-abris, s'occupa du transport de malades en phase terminale, avant d'aborder le journalisme, tout en étant mécanicien de moteurs diesels. Ces diverses expériences donnent à ses livres un poids de chair.

 

En France, on peine à le classer dans la Littérature avec un grand L. Ses premiers livres parus sortirent dans la collection Noire de Gallimard. Il est vrai qu'il arrive à l'auteur de surfer entre les genres, avec malice et dextérité. Son œuvre se hasarde parfois  sur les terres du fantastique ("Berceuse", "Fight Club") ou du thriller ("Journal Intime", "Monstres invisibles").

 

Mais apportons quelques bémols à ce panégyrique : si "Fight Club", "Choke", "Monstres invisibles" et "Journal intime" sont, (entre autres) de très grands livres, "Survivant" et "Berceuse", sans être de réels ratages, sont en mode mineur. Les récits qui composent "Le Festival de la Couille", issus de l'expérience journalistique de l'auteur, vont de l'excellence absolue au très médiocre.  L'œuvre de Chuck Palahniuk comporte, de plus, deux livres expérimentaux, souvent à la limite de l'illisible, qui m'ont laissé des plus froids "Peste" et "Pigmy".

C'est toutefois peu de choses en regard de l'importance de ce que Chuck Palahniuk offre à la littérature moderne de réellement neuf et de stimulant.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

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Lundi 5 décembre 2011 1 05 /12 /Déc /2011 23:07

alan-g-yates-carter-brown.jpg Oublions un instant les stars, les divas, les maîtres du style et autres incontournables du roman policier… Car fourmille sous ma plume l'envie de rendre hommage au plus délicieux de mes plaisirs coupables : la lecture effrénée des livres de Carter Brown. Ceux qui l'ont lu avec délectation hésiteront souvent à avouer qu'ils le comptent parmi leurs auteurs favoris.

Et pourtant, que de nuits blanches passées en compagnie de Danny Boyd, de Rick Holmann, de Mavis ou du lieutenant Wheeler !

 

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Les raisons d'une telle "omission" sont toutefois évidentes : les romans de Carter Brown ne délivrent pas de message, ne dressent pas d'état des lieux de la société, ne développent pas à plaisir les ambiances glauques et ne se piquent même pas de prétentions littéraires. Pis encore : il leur arrive d'être très drôles. De plus, avouons que des titres tels que "Paréo-parade" "Le valseur énigmatique" ou "Remets ton péplum !", ça ne fait pas très sérieux… La faute en revient principalement à l'éditeur français. Ainsi "Savage Salomé" devient '"On se tape la tête" ; "The exotic" "Sauvons la farce" ou "Murders with a mantilla" "La bergère en colère". Une traduction qui laisse rêveur…

 

web_death_of_a_doll_b22906538.jpg De même, ne nous laissons pas tromper par le "traduit de l'américain" affiché sur les jaquettes. En réalité Carter Brown, de son vrai nom Alan Geoffrey Yates est né à Londres. Il émigra en Australie à 25 ans et y mourut en 1985.

Carter Brown ne se la joue ni John Fante ni Faulkner, pas même Céline du polar contemporain. Il n'en mérite pas moins notre reconnaissance, au même titre qu'un Mickey Spillane, et sans doute bien davantage. Car l'écrivain possède des atouts imparables. En premier lieu, sa capacité à créer en quelques lignes des héros inoubliables. Ce qui s'applique également à ses personnages secondaires.

 

carter_08.jpgEn premier lieu, le lieutenant Al Wheeler. Un ancien de la criminelle, grand tombeur de ces dames à la réplique mordante (ce qui est d'ailleurs une constante chez la plupart des enquêteurs de Carter Brown). Son autre obsession : sa chaîne hifi haut de gamme, qui lui permet d'écouter les suaves mélodies de Peggy Lee. Outre le plaisir auditif, elle est l'un de ses jokers donjuanesques. Cet ardent Casanova semble sensible aux beautés de tous âges. Ses conquêtes ont de vingt à cinquante ans. Il arrive également que des "femmes libérées" le mettent à leur tableau de chasse.

 

Mais Wheeler ne serait rien sans son entourage : son patron, le shériff, au caractère sanguin, vociférant ou pratiquant

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l'ironie sournoise à son égard, fustigeant ses retards, ses absences, ses nombreuses maîtresses. La secrétaire d'icelui, Annabelle, une blonde incendiaire qui a déjà craqué pour Al mais s'en méfie, et lui tient la dragée haute avec un sens aigu de la réplique qui tue. Polnik, sorte de Sergent Garcia à la stupidité sans bornes mais d'une gentillesse confondante. N'oublions pas le médecin légiste. Les dialogues du lieutenant Al Wheeler avec ce dernier constituent de véritables morceaux de bravoure. Savoureuses parties de ping-pong verbal souvent teintés d'humour noir, qui m'ont valu bien des fous-rires.

 

Le lieutenant Wheeler possède sur ses collègues une longueur d'avance : il se trouve plongé carter_15.jpgdans toutes sortes de milieux sociaux, des farces et attrapes à la haute industrie, du textile au microcosme télévisuel… les romans de Carter Brown savent aussi s'adapter à l'époque : on y croisera des féministes, des hippies, et dès les années soixante-dix, les scènes érotiques se feront plus corsées et moins elliptiques.

 

Second personnage d'importance : l'insupportable Dany Boyd, obsédé par son profil (et par conséquent par les femmes), détective de son métier et infatué de sa personne. Même si son assurance fait souvent mouche, il arrive qu'il soit renvoyé à ses chères études par des femmes à forte personnalité. Ainsi, quand il affirme à l'une d'entre elles :

carter_01.jpg- Vous savez, je ne suis pas aussi bête que j'en ai l'air…

Elle lui réplique du tac au tac :

- Personne ne peut être bête à ce point…

Dany Boyd ne comprend pas toujours d'office tous les enjeux, ce qui, joint à sa morgue permanente, lui vaut un nombre impressionnant de dérouillées. Il laisse la plupart du temps derrière lui un nombre de morts plus important que ne l'exigerait son enquête, nombre de flics coriaces l'ont pris en grippe, mais il arrive toujours à débrouiller les affaires in fine.

Quand un des autres héros récurrents de Carter Brown le rencontrera, il ne pourra pas le supporter cinq minutes…

 

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Rick Holmann, lui est un dur, à la stature imposante. C'est également un privé. Mais il possède une spécialité : s'occupper du linge sale d'Hollywood, quitte à franchir le fil rouge qui le sépare de la stricte légalité. Efficace, discret, il lui arrive aussi de recevoir des coups. Un peu moins que Danny Boyd cependant. Ses aventures nous valent surtout des portraits hauts en couleur, et qui sonnent souvent juste : actrices sur le déclin, jeunes starlettes qui dérapent, stars qui jouent les divas, producteurs incultes et âpres au gain. Les conversations entre Rick Holmann et Manny, gros magnat d'Hollywood, notamment, valent leur pesant d'or.

 

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Pour en finir avec les détectives, impossible d'oublier Mavis, seule héroïne récurrente de l'auteur. Sorte de Bécassine en jupons d'une inculture crasse, d'une naïveté confondante, mais à la plastique impeccable, elle a l'art de se mettre très vite dans des situations impossibles. Sa susceptibilité (elle a horreur qu'on ne la remarque pas), ses amants (il n'est pas difficile de lui taper dans l'œil) et sa fierté lui sauvent la plupart du temps la mise. Elle possède également, à défaut d'un nez, une chance de tous les diables.

 

Autre série, moins quantitativement copieuse que les précédentes : celle consacrée à l'avocat à la page Randall

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Roberts. Plutôt timoré même s'il se veut "in" ; il est plus souvent entrepris par les femmes qu'entreprenant. Ce n'est pas le personnage le plus réussi de Carter Brown à mon sens. Il pêche souvent par trop de bonne volonté, même si un livre comme "Les sept sirènes" demeure un grand moment de lecture. Dans les histoires qui mettent en scène Randall Roberts, Brown se livre volontiers à l'analyse psychologique, domaine où il est loin d'être aussi brillant que dans l'humour ou l'action. Comme le montre le roman indépendant "un cœur qui saigne", sans doute l'un de ses plus personnels, mais également l'un de ses moins bons.

 

Je ne peux m'empêcher d'éprouver enfin une certaine tendresse pour quelques uns de ses héros les moins fréquentés :

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Donovan, milliardaire donquichottesque épris des justes causes. Aidé de son fidèle factotum, il s'embringue souvent dans des histoires insensées par goût de l'aventure et de la justice. C'est naturellement un séducteur. Ce qui le rend touchant : sa grande propension à l'erreur quant à l'évolution de la politique mondiale. Au fil des épisodes, il élargira crescendo son cercle d'ennemis acharnés.

 

Ou pour Boris et Larry. Deux scénaristes au bas de l'échelle, jouant plus qu'à leur tour les script doctors, acceptant n'importe quoi ou presque pour survivre dans la jungle d'Hollywood. Et confrontés à des situations où le crime est à l'honneur. L'un des deux boit bien sûr à la cosaque. Les romans sur ces deux énergumènes sont l'occasion de tableaux

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hilarants, qui sentent le vécu à plein nez, sur les mœurs de l'Hollywood alimentaire. Pas le

beau, le prestigieux, mais celui des stars de pacotille et des séries Z vite bouclées avec des acteurs qui jouent faux.

 

Autres cartes maîtresses de Carter Brown : le sens du rythme et du timing, des dialogues au scalpel, férocement jubilatoires. Tous ses personnages d'enquêteurs (à l'exception de l'indécrottable Mavis) passent leur temps à asticoter tout le monde, à balancer des vannes, à pousser les autres hors de leurs gongs jusqu'à ce que l'un d'eux (généralement le coupable, mais pas toujours …) craque. Quand l'un d'entre eux est confronté à un adversaire de taille, également expert carter_06.jpgen causticité, c'est pour le lecteur un pur bonheur. Le surréalisme et l'absurde s'y invitent volontiers.  Ainsi, un commissaire balance à Dany Boyd : "Je vais vous suivre de si près que lorsque vous vous moucherez, deux flics tomberont de votre mouchoir". Ou l'infatué détective à la coupe en brosse lançant à une jolie femme "une poupée roulée comme toi ne peut que perdre son temps hors de mes bras". 

 

SI ses héros sont souvent machistes, tel ne semble pas être le cas de l'auteur. Il trace tout au long de ses livres une galerie saisissante de femmes fortes, à la personnalité affirmée, et qui ne s'en laissent pas compter. Ou à l'inverse fatalistes et looseuses de haut vol.Tant du côté des victimes ou veuves que de celui des coupables.

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De 1953 à 1981, Carter Brown a publié plus de deux-cent romans. Outre les polars, constamment réédités par la Série Noire, il s'est également intéressé au western, à la SF, à l'horreur. Caroline Farr, Tom Conway, Paul Valdez sont d'autres pseudos de notre homme. Bien sûr, Carter Brown peut traiter plusieurs fois le même thème, mais toujours dans une tonalité différente. Ainsi les messes noires ou les psychiatres bargeots forment la toile de fond de plusieurs romans. Mais il n'est jamais ennuyeux, et l'on trouve dans son œuvre bien des merveilles comme "Trois cadavres au pensionnat" "Blague dans le coin" "'Meurtres aseptiques" "Solo de baryton" (dans le milieu de l'opéra) "Au sentiment" "Cible émouvante" "Le Don Quichotte des canapés" et tant d'autres. 

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Si ses livres ont peu été adaptés, ils ont été en revanche abondamment pillés par plusieurs générations de scénaristes, tant de cinéma que de télévision. Certaines de ses répliques ou métaphores les plus cinglantes ont même été reprises in extenso par notre Frédéric Dard/San Antonio national. On ne saurait lui en vouloir de son bon mauvais goût…

 

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Par brouillons-de-culture.fr - Publié dans : # polar pour l'art - Communauté : les fous de lecture
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Mercredi 23 novembre 2011 3 23 /11 /Nov /2011 20:33

toufic-farroukh-2083-28452-6525553.jpgEst-il pour un jazzman d'origine orientale d'autre issue que le jazz fusion ? Le cas de Toufic Farroukh inclinerait à croire que non. Mais de ce métissage musical imposé, il saura faire une force. Né à Beyrouth, émigré à Paris, Toufic Farroukh apprend le saxophone sous l'égide de son frère. Sa première intrusion discographique dans le monde du jazz se soldera par un échec. Non tant artistique que public. "Ali on Broadway" revient aux sources d'un jazz classique et classieux, celui d'un Coltrane ou d'un Art Blakey. Toufic Farroukh s'affranchit avec tous les honneurs de la mission qu'il s'est fixée. Il reçoit un accueil critique encourageant, sans pour autant séduire les aficionados. Ce disque hommage, qui s'inspire des maîtres sans les copier offre sans doute trop aux amateurs de jazz une sensation de "déjà  vu". Il y manque cette "oriental touch" qu'on se croit en droit d'attendre d'un jazzman né au Liban.

 

Toufic_Farroukh_3.jpgToufic Farroukh quitte donc (provisoirement) le jazz "à l'ancienne" pour se confronter pleinement à sa "libanéité" "Little secrets" s'ouvre sur une danse orientale endiablée, que le saxophoniste dédie à son père. Déclaration d'intentions ou trompe l'œil rassurant ? La question mérite réflexion. Car, tout en faisant mine de les respecter, Toufic Farroukh se plaît à détourner les grands classiques de la fusion. Oui, oud et saxo se mélangent avec ferveur en une parfaite osmose. Mais ce n'est pas Toufic Farroukh le libanais dialoguant avec le jazz. Ce serait plutôt Toufic Farroukh jazzman dialoguant avec la musique libanaise.

 

farroukh.jpg Ce paradoxe persistera tout au long dudit album, sans pour autant freiner le plaisir de l'écoute. Bien au contraire. Cette fois, les jazzeux seront au rendez-vous et feront de cet opus un succès. Dès lors, le musicien semble s'interroger sur le principe même de la fusion et la déclinaison de ses possibles. Le fruit de cette méditation nous sera livré avec "Drab Zeen", où Toufic Farroukh se permet toutes les singularités pour mieux s'affirmer pluriel. Le compositeur-instrumentiste opère un mélange d'ingrédients particulièrement relevé et riche en groove. Musique orientale, mais également électro-jazz, voire techno, quand "ça se fait ça se fait pas je m'en fous" revient comme un leitmotiv obsédant au cœur d'une musique accoustico-électrique du meilleur aloi. Un peu à la façon du classique de la house "le dormeur doit se réveiller".

 

 

TouficFarroukh2011CinemaBeyrouth.jpgToufic Farroukh brouille tous les repères… pour notre plus grand plaisir, livrant l'un de ses albums les plus aboutis à ce jour. Jongleur émérite qui parvient à composer avec toutes les musiques, sans jamais se perdre ni nous perdre. Son dernier album en date, "Cinéma Beyrouth" témoigne d'une maturité musicale étonnante. Déclaration d'amour au jazz, à la musique orientale et à la musique de film. L'ensemble se singularise par une belle homogéinité, peu évidente quand il s'agit d'assembler en un tout unique des éléments si disparates. Il frappe aussi par une force émotionnelle moins présente, quoiqu'on en dise, sur ses précédents albums.

 

  

Le problème de Toufic Farroukh n'est pas, comme j'ai pu le lire ici ou là, dans un soi-disant "sentimentalisme" que les néo-puristes du jazz trouveraient probablement dans bien des œuvres de Coltrane, de Duke Ellington, de Thelonious Monk TouficFarroukh_tootya.jpgou de Ben Webster, mais dans une pluralité trop souvent perçue chez nous comme le signe d'une dispersion. Toufic  Farroukh sait à peu près tout faire, et généralement mieux que la plupart de ses contemporains. Cela agace évidemment certains. Référenciel ? Son jazz l'est de fait bien souvent. Mais il gère ses influences mieux qu'un Wynton Marsalis, auquel le même reproche fut souvent adressé. Parce qu'il a le don de muter les musiques dont il s'inspire, leur imposant parfois de joyeuses transgressions que leurs créateurs eussent sans nul doute approuvées.

 

Et si, à sa manière, discrète et raffinée, Toufic Farroukh proposait une autre manière d'être un jazzman né au Liban ?

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme    

Par brouillons-de-culture.fr - Publié dans : # polyphonies
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Mercredi 9 novembre 2011 3 09 /11 /Nov /2011 21:36

J.-Kupfer-c-Philippe-Barnoud.jpgLa poésie, affirmait le poète espagnol Gabriel Celaya, est une arme chargée de futur… Splendide définition d'une poésie de combat, en prise avec tout ce qui mutile l'esprit. Dans cette perspective, la poésie devient art corrosif de la lucidité et pratique d'une corrosive transcendance.

 

 

Jack Küpfer eût pu voir en Celaya un frère, lui qui clame dans "Dans l'écorchure des nuits" :

 

dans-ecorchure-des-nuits-170x220.jpg

Acuité dans la fureur

poésie

cette arme entre les mains

de l'espoir

 

Fleur de flammes

torche vivante au goût d'absolu

 

Jack Küpfer ne recule ni devant les fastes du gothique et du romantisme noir, ni devant le plus flamboyant des lyrismes. Mais il se les approprie avec un sens aigu de la modernité. Pour son troisième recueil, ce poète de quarante-cinq ans, d'origine suisse, parvient à frapper fort et juste. Le livre s'ouvre sur "Gargouilles", comme si l'auteur revendiquait un ancrage dans le passé pour mieux se projeter vers le futur :

 

 

Horizon de monstres déchiquetés

par les rafales du temps

gargouilles cravachées par la pluie

montures à profil de brume

quelles mains de tempête vous ont foudroyées

 

Si la thématique n'est pas neuve, le poète ne manque guère de souffle ni de panache. Et lorsque Küpfner entreprend de disséquer le siècle naissant, il n'a rien perdu de sa superbe. Tant et si bien que l'autopsie devient apothéose de mots et de couleurs. Apocalypse rageuse et festive :

 

Acculés au néant

consumés dans le noir

techno and love

le tournevis des décibels fait oublier

l'usure des frustrations

 

Avec vos airs de petits diables

escrocs et autres politicards peuvent dormir tranquilles

ce n'est pas demain que le monde changera

 

Ou encore

 

Ailleurs

dans les palpitations de la nuit

d'autres vomissent dans le grand huit de l'argent facile

planent sur les rails du pillage

 

 

L'optimisme béat n'est pas franchement le genre de la maison. La verve tonique de l'auteur nous stimule. S'il se sort également avec tous les honneurs de l'exercice difficile du poème d'amour, Jack Küpfer semble pourtant s'égarer dans les méandres du symbolique, avec la série "Rubis". Mais nous sommes déjà aux deux tiers du livre, si secoués, si remués dans le shaker infernal de puissantes images que ces quelques faiblesses ne gâchent en rien notre impression première : celle d'une écriture ouverte et généreuse. Fébrile, nécessaire.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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Lundi 24 octobre 2011 1 24 /10 /Oct /2011 12:29

drive-film-affiche.jpgSi les geeks ont donné à la trilogie des "Pusher"- sur les milieux danois de la criminalité -un statut d'œuvre culte, si "Le guerrier silencieux" et "Bronson", encensés par la critique ont joui d'un remarquable succès d'estime, le nom de Nicolas Winding Refn n'en demeurait pas moins, jusqu'à présent, inconnu du grand public. Aussi pour beaucoup "Drive" apparaîtra comme la révélation d'un cinéaste d'envergure.

 

Ne se risque pas sur les terres du polar atmosphérique qui veut. Il y faut en premier lieu un art consommé de la nuance. Un sens de la tension et de l'action dramatique, en outre, poussé à son incandescence. Ladrive-4.jpg surenchère pyrotechnique a donné, dans la dernière décennie, quelques beaux objets manufacturés.  Plus proches du cinéma d'un Michael Bay que de celui d'un Scorsese ou d'un Christophe Nolan. En un clin d'oeil, Nicolas Winding Refn parvient à nous faire oublier ces coupables plaisirs fast-food. 

 

La caméra survole le Los Angeles nocturne sur fond de musique planante. Images ébouriffantes, souvent belles à tomber. Nous sommes à présent dans un appartement, quasiment vide de tout effet personnel. Un homme, que nous ne voyons que de dos ou de profil dans la demi-obscurité, parle au téléphone. Une voix douce, hypnotique, presque distante. Qui annonce "ses conditions". Des phrases énigmatiques et terribles. Dès les premières images s'installent une tension et un mystère. Nous comprenons aussi que le cinéaste n'a pas choisi la voie de la facilité. Nous redoutons le pire. Nous n'aurons que le meilleur.

 

 

drive-2.jpgÀ l'image de son héros, quasi mutique, Drive ne comporte pas un mot, pas une scène inutile. Série noire tendue comme une corde à violon, nerveuse comme un accro au café, se permettant toutefois le luxe du silence et de la lenteur. Nicolas Winding Refn ne confond jamais vitesse et précipitation, adrénaline et pyrotechnie. Le spectateur est tenu en haleine de bout en bout. Il sera hanté longtemps par le souvenir de ces perdants magnifiques.

 

Garagiste et cascadeur le jour, "The Driver" est un as de la conduite. La nuit, il mène à bon port les participants des hold-ups. Et les ramène après leurs coups. Cet homme solitaire éprouve un coup de foudre pour sa voisine de palier et son fils. En l'absence de l'époux, pour cause de prison, il tisse avec l'enfant une relation forte. Et quand le mari  revient prendre sa place, tout se complique…

 

drive 1

"Drive" va droit à l'essentiel, sans dialogues explicatifs redondants. Oui il y a bien piège, coups tordus, héros solitaire, poursuites automobiles comme dans le meilleur du film noir. Mais la femme fatale est ici à mille lieues de l'icône fantasmatique, ancrée dans sa réalité quotidienne. La réciprocité de l'amour du héros n'est jamais sursoulignée. Elle est palpable.  S'exprime sans mots, de sourires en regards. Le geste, l'attitude physique des personnages en dit  davantage que ce qu'ils prononcent.

 

En toutes circonstances, le "driver" parle d'une voix calme et posée. Mais qu'il s'apprête à tuer et tout son corps se tend. Qu'il se sente en confiance, tout en lui lâche prise, chaque muscle de son visage se détend... Étrange mélange de tendresse et de violence que cet homme, comme il le prouvera plus tard dans une scène qui fera date.

 

drive-3.jpgLe film de Nicolas Winding Refn comporte nombre de moments d'anthologie. Mais il est surtout porté par des comédiens en état de grâce. Ryan Gosling est éblouissant dans le rôle du "Driver", capable de tout par amour, y compris de se sacrifier et de condamner cet amour. Un frémissement de sourcil peut devenir menace ; un léger tremblement de la main une déclaration d'amour. Quant à Carey Mulligan, elle illumine l'écran. Loin des canons du glamour hollywoodien, sa beauté se révèle à chaque regard.

 

Film ambivalent, sans morale ni moralisme, "Drive" est un film fort et touchant, qui nous mène sur d'inattendus chemins de traverses. Le cinéaste danois n'a décidément pas volé son prix de la mise en scène à Cannes. Chaque image est une surprise. Chaque scène renouvelle ce que nous croyons connaître. Lui donne une légèreté, une profondeur et un  sens inédit.

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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Vendredi 14 octobre 2011 5 14 /10 /Oct /2011 13:41

9782253156741-G.jpgSi Gérard Garouste devait se revendiquer d'une famille picturale, sans doute serait-ce celle, peu fréquentée (parce qu'infréquentable/inconfortable) qui vit naître Goya ou Roland Topor, pour n'en citer que les plus célèbres éléments. Qui ne tente pas nécessairement de créer de toutes pièces un univers, mais de prendre notre quotidien comme une pâte à modeler et, à force de distorsions, de le rendre quasiment méconnaissable. De le faire basculer dans une dimension autre.

 

Des œuvres fortes, ironiques et rageuses. Avec une âme et des tripes. Du travail, du cœur et de l'intelligence. Et ce petit quelque chose qui en relevait la saveur, et que je mis du temps à pouvoir définir : une cruauté ludique en mouvement. Les personnages de Garouste jouent. Ils sont hilares ou extatiques y compris, et surtout, en présence du pire. Une joie dérisoire et paradoxale certes, mais presque communicative.

GAROUSTE Dérive 2010

 

Depuis que j'ai découvert l'univers Garouste, je suis à l'affût de sa prochaine exposition, afin de pouvoir, comme on dit "voir ses toiles en vrai". Une bonne fée a exaucé mon vœu : sentir le pouls de ses toiles. Son nom : la galerie Daniel Templon, qui expose ses œuvres jusqu'au 29 octobre. Des oeuvres tumultueuses, qui ne laissent ni l'esprit ni le cœur en repos. Et le corps, me direz-vous ? Le corps, justement parlons-en. Chez Garouste, les troncs sont la plupart du temps tordus, noueux, d'une vie quasi-reptilienne. Les chairs ondulent, se plissent à des angles impossibles. Monstres dont l'inquiétante familiarité nous interpelle.

 

 

GAROUSTE-GOLEM-11_1.jpgDans un espace relativement vaste, les toiles respirent en toute liberté, et nous soufflent à l'oreille des choses insanes, obscènes, terrifiantes et drôles. Regardez ce golem, qu'hommes et femmes bien mis lèchent, la langue bien tirée, pour l'éveiller. Prêts à toutes les veuleries, à toutes les reptations, ils ne s'affligent pas le moins du monde de leur nature. Pire : ils semblent s'en amuser, comme des enfants qui viennent de faire une bonne blague.

 

Gerard-Garouste-Le-Pacte.jpg

Garouste brosse sa galerie de dégénérés et d'hybrides avec le sérieux qui fait les grands peintres, sans jamais pourtant se prendre au sérieux. Il parvient même à nous faire éprouver envers l'abominable une certaine tendresse. Les couleurs souvent vives, envahissent l'espace sans jamais l'étouffer. Chez tout autre, les fonds seraient sombres, à l'image d'un tel univers. Chez Garouste, une touche orangée, un fond bleu, voire parfois rose donne une touche de vivacité à l'enfer. Ses damnés sont souvent extatiques ou hilares, tel cet homme avalant son bras avec une gourmandise non feinte.

 

Le sujet de la dégénérescence, ou plutôt de ce qui à priori se perçoit tel, peut indifféremment s'avérer homme ou femme. Dans la toile "Bouc expiatoire", un homme au corps semblant dénué de colonne vertébrale, est en plein délire d'adoration, l'œil tourné vers d'autres mondes, face à une femme indifférente, élégamment vêtu de jaune. "Le golem" mêle les personnages des deux sexes. La sorcière au bouc montre un hybride de femme et de chèvre, repue ou concupiscente, face aux côtés d'un homme bouc.

 

GAROUSTE-Le-bouc-expiatoire--ou-Marguerite-en-Gaultier--201.jpg

L'œil voyage, halluciné, dans ces territoires intérieurs d'une force peu commune. Et c'est encore hébété, mais aussi émerveillé, que je traverse la rue pour me rendre dans la suite de l'exposition, impasse Beaubourg. Là nous attendent d'autres terribles splendeurs."Les vanités" étaient jadis un exercice de style auquel se livrèrent notamment les plus grands peintres de la Renaissance. On y représentait de manière symbolique l'un ou l'autre de nos péchés au travers d'une scène cruciale. Dans l'un des coins du tableau figurait un signe de la brièveté de la vie : horloge, crâne. Gérard Garouste ne pouvait résister au plaisir d'une telle thématique. Il s'en empare avec une fougue, une vivacité et une inventivité hors du commun. Tel corps est alourdi par le poids d'une oreille titanesque. Tel autre semble se résumer à la tête et aux zones génitales. Et cette tête de mort, élégante et discrète qui toujours vient ponctuer le temps.

 

Quand il opte pour le réel, comme à travers sa formidable série de portraits, Garouste sait saisir les fragiles instants de bascule, le moment, fût-il éphémère, où le masque tombe. Cette seconde décalée, parfois loufoque, où chacun sort de son rôle. En sculpture encore, il surprend. Bronzes martelés façons Giacometti, réalisme à la Rodin et thématiques goyaesques où des créatures de cauchemar affrontent, hilares, notre regard. Ce n'est pas la partie la plus représentée dans cette exposition, mais ce n'est pas la moins frappante.

 

garouste-credit-nadji.jpg

À 65 ans, après avoir exposé partout à travers le monde (notamment depuis les années 80) Gérard Garouste a encore bien des choses à nous dire, à nous montrer et à nous faire sentir. Et qu'il demeure plus que jamais dérangeant et stimulant, comme l'est sans doute tout créateur d'une œuvre réellement puissante !                                                                     © Nadji

 

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Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme


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Mardi 4 octobre 2011 2 04 /10 /Oct /2011 23:37

Abou-Khalil.jpeg

Né en 1957 à Beyrouth, Rabih Abou-Khalil s'exile en 1978 à Munich. Pour cause de guerre civile. Au Liban, il a étudié la musique arabe et orientale. En Allemagne, il s'initie à la flûte traversière. Même si son instrument de prédilection demeure l'oud, ancêtre oriental du luth.

S'il sort son premier album "Bitter harvest" en 1984, c'est dans les années quatre-vingt dix qu'il conquiert un large public, en se produisant dans les plus importants festivals de jazz.

 

Abou-Khalil invente une musique mutante. Tout à la fois pleinement orientale et totalement jazz. Comme si le swing était né au Liban pour partir à la conquête du monde entier. Davantage qu'à un nouveau tour de passe-passe du jazz fusion, nous sommes en présence d'une sorte d'uchronie musicale de belle prestance.

 

 

Une telle osmose est loin d'être le fruit du hasard. En premier lieu, Rabih Abou Khalil s'attache à s'entourer de musiciens transgenres. Qui naviguent du jazz au contemporain et du world à la musique classique avec une même aisance. Qui fraient avec des formations de toutes obédiences. Et par conséquent disposent d'une large palette de possibles interprétations. S'imprègnent immédiatement de la couleur musicale pour laquelle ils sont requis. Des interprètes tels que Kenny Wheeler, Gabrielle Mirabassi, le Kronos Quartet, le Balanescu Quartet (interprètes éclairés de Michael Nyman) ou Vincent Courtois.

 

 

rabih_abou_khalil_albums_CD_jazz.jpgÀ la greffe souvent opérée par les partisans de la fusion -ajouter de nouveaux éléments à des données jazzistiques préexistantes- Rabih Abou-Khalil préfère la mutation. Option plus subtile. Plus radicale aussi. Son point de départ, sa matière première : les musiques orientales, au sens large du terme. Mélodies traditionnelles arabes, mais également turques ou perses. Elles donnent le ton, à travers leur métrique particulière, de l'œuvre encore à inventer. Car dès lors commence le travail de l'architecte du son : transformer, sans en atténuer la couleur, ces éléments venus d'ailleurs, en jazz. Un dosage équitable d'instruments traditionnels (oud et darabukka par exemple) et de saxo-percussions pourrait certes donner le change.

 

Mais Rabih Abou-Khalil ne saurait s'en satisfaire, la métamorphose semblant à ses yeux prioritaire sur un équilibre relatif. Tendre vers l'indéfinissable, vers l'étrangeté familière. Unir en une seule famille les jazzophiles et les amateurs de musique orientale. Viser une homogénéité parfaite, sans que la moindre couture pût être visible.

 

 

 

Mélanger les instruments des deux écoles musicales n'est qu'une première étape. Lorsque la musique arabe ou le jazz tendent à s'étouffer l'un l'autre, Rabih Abou-Khalil n'hésite pas à y adjoindre des percussions indiennes, du marimba, du Rabih_Abou_Khalil.jpg violon ou de l'accordéon. Histoire de servir de liant. De fondre le tout en une seule musique. Et quelle musique ! Elle s'envole, se tord, ondule tel un serpent dans les airs. Mélodieuse. Aérienne. Évidente.

 

Ce qui lui donne sa couleur, c'est une inventivité permanente, sachant s'affranchir des codes. Une musique libre, portée par des musiciens virtuoses de l'improvisation, une musique qui après 19 albums à l'actif de l'artiste, n'a pas épuisé toutes ses richesses !

 

 

Pascal Perrot, texte

Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

 

 

 

 

 

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