• La dure loi des séries

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• La dure loi des séries

"Maintenant, les séries, ce sont de vrais films de cinéma". La petite phrase agaçante du jour. Celle qui revient de manière récurrente dans les conversations branchées. Que doivent cautionner certains programmateurs du Forum des images qui, avec son festival "Sériemania" offre aux dites séries l'écrin d'un grand écran.

Que les séries aient, ces dernières années, fait un bon qualitatif en termes d'images, de complexité des personnages et d'audace scénaristique est un fait qu'il serait malvenu de contester. Cela n'en fait pas pour autant des chefs d'œuvres du septième art, auxquels une diffusion en salles rendrait justice.

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Si quelques films destinés au départ au petit écran ont franchi avec succès la barrière du grand, ce sont principalement des œuvres dont les auteurs tournent pour le cinéma. On peut certes venir de la télé (comme autrefois du théâtre) et tourner pour grand écran, mais ni les techniques, ni les limites, ni les possibilités ni les exigences ne sont identiques.

J.J. Abrams (Lost, Fringe, entre autres titres de gloire) s'est fait jusqu'alors dans les salles obscures le champion de … l'adaptation de séries (Star Trek, Mission impossible). Ce qui n'est déjà pas si mal, quand on songe que Chris Carter a raté l'adaptation ciné de son cultissime "X Files". Et que même l'immense David Lynch, qui créa un mini-séisme télévisuel avec la série "Twin Peaks", échoua à son adaptation cinématographique, sans que le résultat fusse pour autant déshonorant.

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Ce qui n'est pas sans rappeler un certain nombre de soi-disant révolutions qui ont fait flop. Il y a quelques années, les réalisateurs venus de la pub allaient, c'était certain, révolutionner le cinéma. Plus tard, c'était, promis juré craché, ceux issus du vidéo-clip. Au bout du compte, du premier, nous héritâmes d'une image très léchée, artificielle qui rend quelquefois douloureux à voir les films des années 80. Et accessoirement Etienne Chatiliez.

Du second une manière de tourner plus rapide et un sens du raccourci, de l'ellipse plutôt bienvenu … mais dont bénéficièrent surtout les réalisateurs formés de prime abord au cinéma. Ceux qui sont nés à l'image par le clip, si l'on excepte le cas Michael Gondry ; n'ont généralement pas fait long feu sur les écrans. La longévité cinématographique d'un Russell Mulcahy n'a rien de glorieux. Après avoir atteint des sommets avec ses deux premiers films, "Razorback" et "Highlander", le cinéaste a progressivement descendu les marches à reculons. Passant du haut de gamme à la série B, puis Z, et du film distribué en salles au Direct to Vidéo (DTV pour les intimes).

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N'en déplaise aux laudateurs assidus des produits HBO ou AMC..., cinéma et télévision sont deux univers fondamentalement différents. En termes de forme comme de contenu. J'aime les séries. Cela ne date pas d'hier. Ou plutôt si. "Amicalement vôtre" "Mannix" "Kojak" "Chapeau melon et bottes de cuir" "Vidocq" "Thibaut" "Les Brigades du Tigre" "Au delà du Réel" "Mission impossible" "Starsky et Hutch" "Les mystères de l'ouest" ont rythmé mon adolescence et je leur dois de mémorables souvenirs. J'irais même plus loin, affirmant qu'ils appartiennent, à mon sens à toute culture générale qui se respecte. J'ai suivi avec ferveur chacun des épisodes de "Six Feet under", "Breaking Bad" ou de "Treme". "24 h" et chacune des séries évoquées dans cet article m'ont souvent enthousiasmé.

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Mais cet amour ne saurait éclipser, ni même être comparé à celui que j'éprouve depuis toujours pour le septième art, qui inclut les films les moins fréquentables. Et ce, même face à des œuvres prodigieusement ratées. La confusion entre deux genres si radicalement opposés (l'œuvre télévisuelle et l'œuvre cinématographique) me semble pour le moins irritante, voire dangereuse. Même s'il convient, encore une fois, de distinguer les cinéastes tournant pour le petit écran des téléastes pur jus. A leur crédit, les productions télé ont souvent recyclé des réalisateurs du grand écran qu'un nombre trop important d'échecs avaient essoré et rendu trop peu convaincants pour des producteurs. Je pense notamment à Gilles Béhat (Urgence, rue barbare), Edouard Niermans (Anthracite, Poussière d'ange) ou Arnaud Sélignac (Nemo, Gawin, deux films superbes boudés par le public) ou encore à Yves Boisset.

Cela signifie-t-il qu'un auteur de cinéma va nécessairement apporter un plus à l'univers de la télé ? Il est difficile de répondre par l'affirmative. Certains cinéastes se sentent mal à l'aise tant avec le cahier des charges qu'avec les budgets et durées de tournage. Il arrive donc qu'il rate, même dotés d'un background important, leur passage au petit écran.

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Il est d'excellents acteurs de télé. Cela ne signifie pas nécessairement qu'ils soient également brillants sur grand écran. De la même manière qu'un acteur de théâtre ne trouve pas toujours sa place sur pellicule. Des acteurs bouleversants sur les planches et y prenant toute leur dimension sont la plupart du temps mal ou sous-utilisés au cinéma. Voir Robert Hirsch, Jacques Dufilho, Roland Blanche ou Philippe Khorsand. On aura beau jeu de citer, dans les stars issues du petit écran Jean Dujardin, George Clooney, Clint Eastwood (la série Rawhide) Steve Mc Queen ou Johnny Deep. Mais pour ces quelques exceptions notables, on pourrait remplir deux ou trois annuaires avec tous les acteurs de série dont le cursus cinéma se décline dans le cinéma de genre, généralement horrifique, pour le meilleur et pour le pire. Les seconds rôles prestigieux y finissent souvent en chair à pâté avant la fin de la deuxième bobine. "Six Feet Under" "Treme" notamment ont ainsi fourni en acteurs nombre de cinéastes de mauvais genre.

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Percevoir la vision d'un cinéaste ou (et) d'un auteur quand réalisateur et scénariste changent quasiment à chaque épisode relève des coulisses de l'exploit. À moins que ceux-ci ne s'éloignent du cahier des charges de la série, ce à quoi fort peu se risquent. La transfusion télé-cinéma ne s'opère pas souvent pour le meilleur : elle aboutit le plus souvent à des films très soigneusement réalisés, mais auxquels il manque une vraie personnalité d'auteur. Autrement dit près de deux tiers des récents blockbusters. Ce syndrome du réalisateur interchangeable a peu gangréné le cinéma français, sinon dans les comédies et les films d'action produits par Luc Besson (je mets au défi le plus ardent des défenseurs du bis de me citer le nom du réalisateur de "Taken, par exemple). Ce qui ne signifie nullement qu'il soit nécessairement meilleur.

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L'affirmation qui ouvre cet article me semble d'autant plus étrange qu'elle émane souvent de personnes hermétiques aux films de genre, les plus représentés dans le monde du petit écran. Du thriller au fantastique ou à la SF. On regarde de haut la trilogie du "Hobbit" ou "Le seigneur des anneaux" mais on applaudit "Game of Thrones". On trouve Tarantino ou Hanecke trop violents, mais pas "True Detective" ou "Dexter".

La télé est un art de l'immédiat, quand le cinéma demande plus de profondeur et d'exigence. Le second peut se refuser de tout donner d'emblée. Le petit écran l'exige presque. Mais peut-être suis-je un naïf incurable de penser que le septième art sera autre chose à l'avenir qu'une constellation de blockbusters, efficaces peut-être, mais désespérément creux.

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Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans tout y passe

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