• White God : l'apesanteur et la grâce

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• White God : l'apesanteur et la grâce

"White God", de Kornél Mundruczó, est de ces films qui vous cueillent par surprise et emportent immédiatement l'adhésion. Un pitch intrigant, une bande annonce estomaquante, magnifiquement filmée: il n'en faut quelquefois pas davantage pour se rendre séance tenante à un film dont on ignore tout. C'est à vrai dire un miracle qu'un tel film ait pu trouver le chemin des salles obscures, sa vraie place. Acteurs et cinéaste inconnus du profane. Origine géographique : Hongrie. Si le cinéma hongrois eut son heure de gloire, elle n'est plus aujourd'hui qu'un lointain souvenir. Rien néanmoins ne parvient à brider notre désir de spectateur. Pourquoi ? Tel n'est pas le moindre des mystères de cette œuvre en apesanteur.

"White God" trace un canevas complexe dont chaque motif est à sa juste place, dans une structure où le moindre détail possède son importance. A commencer par ce surprenant pré-générique, qui annonce le basculement du film, aux deux tiers, vers le fantastique. Le cinéaste possède un sens du tempo idéal, alternant sans cesse les rythmes sans jamais se perdre ou nous perdre. Chaque scène semble jouir du sien propre. Kornél Mundruczó se révèle par ailleurs aussi à l'aise dans l'art de la nuance que dans l'élaboration d'une scène choc.
S'il n'use de la violence graphique que lorsqu'elle s'avère nécessaire à la pertinence du propos, il sait alors s'y confronter sans faux-semblants ni voyeurisme.

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La même démarche préside à l'émotion : refusant les effets faciles des tire-larmes hollywoodiens, le réalisateur ne s'encombre pourtant d'aucune pudeur mal placée quand il s'agit de montrer les personnages à nu, dans leur fragile et trouble humanité. Une empathie formelle qui nous fait tour à tout épouser le regard de chacun des protagonistes - qu'ils fussent humains ou canins- sans pourtant jamais surligner au crayon gras sa compassion envers eux.

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Tout commence par une trinité pour le moins inattendue. La mère va vivre aux antipodes ; le temps de s'installer, elle confie sa pré-ado de fille à son père. L'enfant amènera un hôte inattendu : son chien, dont la présence s'avère vite importune à son géniteur.
Pendant que son ex grimpait un à un les échelons sociaux, le père n'a cessé de les descendre. Même si la raison nous en demeurera inconnue, cette blessure, cette faille, affleure à vif à chaque instant. De prime abord, ce personnage suscite notre antipathie. Ne rabroue-t-il pas sa fille pour des riens ? Ne cherche-t-il pas à tous prix à se débarrasser de l'encombrant animal familier de sa progéniture ?
Rarement rapport entre père et fille aura semblé si justement et si précisément décrit. L'ex professeur déchu n'est pas le butor attendu. Juste un être sensible empêtré dans ses paradoxes et contradictions. Un père dépassé par une fille qui grandit et dont il ne possède pas le mode d'emploi. Si replié sur lui-même qu'il en a oublié les règles essentielles de la cohabitation, voire de la communication.

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"White God" suit en parallèle l'évolution de ces deux êtres fragiles en pleine mutation et du chien qui, abandonné, confronté à une série d'expériences traumatiques, se transforme progressivement en bête féroce.
Au fur et à mesure que le père et la fille s'apprivoisent et gagnent en humanité, l'animal perd tout lien avec le monde des hommes.
Bouleversant dans l'intime, flamboyant dans l'épique, Kornél Mundruczó est littéralement porté par des acteurs étonnants. De Zsófia Psotta (Lili, la fille) au droopyesque Sándor Zsótér (Daniel, le père), mais également toute une galerie de personnages secondaires qui, fusse l'espace d'une courte scène, possèdent une densité et une vérité rares.

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Ce qui surprend ici, c'est l'absence de toute gratuité ou redondance. Chaque élément est avant tout au service de l'histoire et de ses héros. Ainsi la direction photo ; elle ne sacrifie jamais la chair, la matière du récit et sa touchante humanité au plaisir de la belle image, et sait quand il le faut se faire discrète. Mais quand les aléas du scénario l'exigent, elle devient d'une beauté renversante, et rend certaines scènes inoubliables. "White God" n'est pas un grand film de SF ou un superbe film hongrois. C'est du grand cinéma tout court.

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Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans sur grand écran

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